‹ Cours familier de Littérature - Volume 28Chapitre 6 sur 142 · XXXVIII

XXXVIII

Une femme jeune, belle, malheureuse, proscrite dans sa famille, s'empara alors de sa vie. C'était madame de Beaumont, fille de M. de Montmorin. Chateaubriand se logea non loin d'elle, au quatrième étage, dans un des pavillons du garde-meuble. Il s'en trouvait encore trop loin, bien qu'elle eût son modeste appartement à côté, dans la rue Neuve-de-Luxembourg.

Un petit cénacle d'hommes et de femmes distingués s'y réunissait tous les soirs. M. Pasquier, récemment rentré de l'émigration; M. Molé, très-jeune encore, mais déjà mûr d'idées et souple de caractère; M. Joubert, ami de tous les malheureux; M. de Bonald; M. de Fontanes, transition entre tous les régimes, mais irréconciliable avec la Terreur; M. Chênedollé, poëte loyal et royaliste constant; madame de Vintimille, captive sous la République, et dont la soeur, captive aussi, avait été chantée avant de mourir par André Chénier, suprême honneur rendu à la victime encore vivante, formaient ce cénacle.

L'ombre de M. de Montmorin, immolé sur l'échafaud à sa fidèle affection pour Louis XVI, planait sur le salon de sa fille comme un remords de septembre sur un jour de printemps. Tout le monde était d'accord dans ce salon, tant les grands crimes effacent les différences d'opinions et ne laissent survivre que l'honneur.

M. de Saint-Herem, ancien ambassadeur en Espagne, membre de l'Assemblée constituante, ami de M. Necker, mais plus encore de Louis XVI, était resté ministre des affaires étrangères pendant la plus grande partie de la Révolution. Il marcha résolûment au supplice, donnant sa vie pour la vie du roi. Sa fille, restée sans fortune, d'une beauté qui n'était que charmes, vivait dans une retraite, visitée par les amis de sa famille.

M. de Fontanes lui présenta son nouvel ami, M. de Chateaubriand.

Ces deux caractères semblèrent se reconnaître en se rencontrant; ces deux coeurs s'attachèrent avec la force d'une révélation.

Madame de Beaumont vivait pendant l'été dans le petit château de Passy, près de Villeneuve-sur-Yonne. M. Joubert y cherchait aussi le repos. La description que fait de lui M. de Chateaubriand est touchante.

«C'était, dit-il, un égoïste qui ne s'occupait que des autres.»

«J'ai été, écrivait M. Joubert avant de mourir, comme une harpe éolienne qui rend quelques beaux sons, et qui n'exécute aucun air.»

C'était triste et vrai. Mais les vivants qui entendaient, dans son intarissable entretien, la harpe frémir, en étaient charmés.

Madame de Beaumont invita Chateaubriand à venir à Passy pendant la belle saison. Il accepta; leur liaison se resserra, elle devint tendresse. Quelle impression ne devaient pas faire à une femme sensible et malheureuse les paroles qu'avaient entendues Atala, ou les songes qu'avait rêvés René!

Ce fut le beau temps de Chateaubriand. La Providence semble ainsi réserver à ses favoris deux femmes providentielles: l'une, à l'entrée de la vie pour les enivrer d'un premier amour; l'autre, au déclin des jours pour faire respecter l'intérieur.

«Je me rappellerai éternellement quelques soirées passées dans cet abri de l'amitié. Nous nous réunissions, au retour de la promenade, auprès d'un bassin d'eau vive, placé au milieu d'un gazon dans le potager: madame Joubert, madame de Beaumont et moi, nous nous asseyions sur un banc; le fils de madame Joubert se roulait à nos pieds sur la pelouse; cet enfant a déjà disparu. M. Joubert se promenait à l'écart dans une allée sablée; deux chiens de garde et une chatte se jouaient autour de nous, tandis que des pigeons roucoulaient sur le bord du toit. Quel bonheur pour un homme nouvellement débarqué de l'exil, après avoir passé huit ans dans un abandon profond, excepté quelques jours promptement écoulés! C'était ordinairement dans ces soirées que mes amis me faisaient parler de mes voyages; je n'ai jamais si bien peint qu'alors les déserts du nouveau monde. La nuit, quand les fenêtres de notre salon champêtre étaient ouvertes, madame de Beaumont remarquait diverses constellations, en me disant que je me rappellerais un jour qu'elle m'avait appris à les connaître: depuis que je l'ai perdue, non loin de son tombeau, à Rome, j'ai plusieurs fois, du milieu de la campagne, cherché au firmament les étoiles qu'elle m'avait nommées; je les ai aperçues brillant au-dessus des montagnes de la Sabine; le rayon prolongé de ces astres venait frapper la surface du Tibre. Le lieu où je les ai vus sur les bois de Savigny et les lieux où je les revoyais, la mobilité de mes destinées, ce signe qu'une femme m'avait laissé dans le ciel pour me souvenir d'elle, tout cela brisait mon coeur. Par quel miracle l'homme consent-il à faire ce qu'il fait sur cette terre, lui qui doit mourir?»