V
L'Angleterre fut l'école de son âge mûr, il y respira la liberté de penser; la liberté de railler était la seule qu'il eût encore respirée en France. Newton, qui venait de mourir, pour les sciences physiques; Bacon, pour la philosophie réaliste et rationnelle; Shaftesbury, pour l'audace de ses négations religieuses; Bolingbroke, l'homme d'État célèbre, retiré en France et avec lequel Voltaire avait été lié précédemment en Touraine, pour son mépris des révélations; le grand poëte anglais Pope pour l'éclectisme élégant de ses poésies didactiques, furent ses maîtres dans la pensée et dans le style. Il ne pouvait en avoir un plus accompli que Pope, qui honora le jeune Français de son amitié. Retiré à Twickenam, dans le voisinage de Londres, aux bords arcadiens de la Tamise, ce grand poëte, lié avec toute l'aristocratie politique et lettrée de son temps, rappelait Horace à Tibur; comme Horace, il entendait de là le bruit de la Rome britannique; favori de la cour, consulté par les orateurs du Parlement, oracle des hommes de génie dans ses _Épîtres_, fléau des médiocrités littéraires dans ses _Satires_, philosophe dans l'_Essai sur l'homme_, distrait par le badinage classique dans la _Boucle de cheveux enlevée_, Pope, centre d'une société d'hommes de lettres secondaires mais excellents, fut évidemment le modèle d'élégance attique sur lequel Voltaire aurait voulu mouler sa vie, si la France eût été libre dans ses opinions comme l'était l'Angleterre. C'est sous les auspices de Pope qu'il se perfectionna dans la connaissance de la langue anglaise, et qu'il lut les tragédies de Shakespeare.
Shakespeare est la grande originalité de l'Angleterre saxonne. Ses oeuvres sont une littérature tirée d'elle-même, des moeurs, des histoires, des passions du moyen âge. Cette littérature puissante et rude comme le climat et comme le temps, n'a rien de commun avec la littérature grecque ou latine, encore moins avec les molles et perverses imitations de la Grèce ou de Rome par l'Italie moderne, par l'Espagne ou par la France jusqu'à Corneille. Voltaire, bien qu'il fût violemment choqué par l'étrangeté quelquefois barbare de cette scène shakespearienne, en sentit néanmoins la moelle humaine, les proportions gigantesques, l'audace politique, la profondeur, l'élévation, l'étendue. Ce fut une autre nation qui les révéla à ses yeux. Il sentit à cet aspect qu'on pouvait donner à la scène française moins de convention, de déclamation, et plus de vérité en se rapprochant du modèle anglais; il ébaucha sur ce type moitié anglais, moitié romain, ses deux tragédies politiques de _Brutus_ et de la _Mort de César_. On y sent le souffle mâle de la liberté respiré depuis deux ans en Angleterre.