‹ Cours familier de Littérature - Volume 28Chapitre 63 sur 142 · VI

VI

Il comprenait que l'indépendance d'esprit a pour condition dans tous les pays l'indépendance de situation. En homme d'un sens pratique prématuré, il s'occupa de sa fortune. Son poëme de la _Henriade_, imprimé par souscription en Angleterre, lui produisit une somme considérable pour le temps. L'aristocratie anglaise, au milieu de laquelle il avait été introduit et soutenu par Bolingbroke et Pope, concourut libéralement à cette souscription en faveur du poëte français. Voltaire plaça les fonds provenant de cette munificence de la nation anglaise dans les opérations de finances et de fournitures d'armée du fameux Pâris du Vernet, le plus habile et le plus heureux des spéculateurs du temps en France. Ces opérations, surveillées au bénéfice de Voltaire par les frères Pâris, ses bienfaiteurs et ses amis, élevèrent sa fortune au niveau de ses pensées les plus ambitieuses d'indépendance. La fortune assez considérable, héritée en même temps de son père et de son frère, fut placée également par Voltaire en spéculations très-lucratives. Résolu à ne pas se marier, afin de donner moins de gages encore à la persécution, il dispersa tous ses capitaux en rentes viagères sur des maisons nobles de France et sur des princes d'Allemagne afin d'avoir un asile partout. Ces revenus, avant l'âge de trente-sept ans, s'élevaient à deux cent mille livres de rente. Cette fortune n'était point pour Voltaire une ostentation de luxe, mais une mesure de prudence; il en dépensait une partie considérable en bienfaits plus qu'en plaisirs. Aucun des hommes de lettres de son temps, même parmi ses ennemis, n'avait recours en vain à ses libéralités cachées; il était à la fois le Virgile, l'Horace et le Mécène de la France.