‹ Cours familier de Littérature - Volume 28Chapitre 66 sur 142 · IX

IX

Ces études, ces publications, ces représentations théâtrales, ces activités d'esprit dans tous les sens, ces correspondances s'associaient en lui au goût des plaisirs dans des sociétés d'élite. Une jeune femme de la cour, plus éprise de la gloire personnelle que du rang, la marquise du Châtelet, s'était attachée à lui comme à son maître dans l'art de penser et d'écrire. Cette liaison d'étude, autant que de sentiment, faisait l'orgueil et le charme de sa vie. Madame du Châtelet s'élevait au-dessus des occupations de son sexe par ses travaux sur l'astronomie et par son _Commentaire sur Newton_; mais elle n'avait ni le pédantisme, ni la sécheresse qu'on attribue aux femmes savantes; l'envie seule cherchait à la défigurer pour se consoler d'une supériorité de coeur, de charmes et d'esprit qu'on ne pouvait atteindre. Ses lettres, récemment découvertes et publiées, dévoilent une âme aussi féminine et aussi tendre que si l'amour avait été sa seule passion; on ne peut douter en lisant ces lettres, souvent pathétiques et tracées de larmes, que madame du Châtelet ne fût bien supérieure à son ami en amour et en dévouement. Cette liaison, qui devait se dénouer douloureusement après vingt ans, s'était transformée en froide amitié avant sa mort; mais cette froideur, trop motivée par celle de Voltaire, ne fut dans madame du Châtelet que le juste ressentiment d'un coeur négligé.

Cet attachement, décent aux yeux du monde et autorisé par les moeurs du temps, était alors dans toute sa force: travail, plaisirs, sciences, amusement, société, maison même, tout était commun entre l'amie et l'ami. Trop distraits à Paris, tantôt par les salons, tantôt par la gloire, tantôt par les menaces de persécution qui planaient sur le nom de Voltaire, ils résolurent de prévenir le bannissement par un exil doux et volontaire dans la solitude des champs.