XIV
Frédéric II, l'ami de Voltaire, venait de monter du cachot au trône; la France avait intérêt à l'attirer dans son alliance. Voltaire s'offrit pour porter au jeune roi des paroles secrètes de paix. Voltaire échoua dans sa négociation, mais il y montra un talent de rédaction diplomatique qui le fit remarquer du roi, de madame de Pompadour, sa favorite, et des ministres. Il écrivit plusieurs manifestes sous leur dictée. Ses connaissances et son style décoraient leur faiblesse politique. Il aspirait vivement alors à un rôle diplomatique, auquel ses antécédents l'avaient préparé. Il fut écarté par les préventions du jeune roi Louis XV et par la jalousie de ses maîtres. Quelques complaisances poétiques pour madame de Pompadour, pour la cour, pour le Dauphin, lui valurent la place de gentilhomme de la chambre du roi, d'historiographe, d'académicien, et une pension du roi. Il méprisait ces vanités, mais il les briguait comme une garantie contre les persécutions de ses ennemis. Sa faveur, cependant, n'alla jamais plus loin que l'antichambre du roi et le boudoir de la favorite de Louis XV. Ce roi voulait bien une corruption, mais il ne voulait pas une philosophie. Il n'adressa jamais la parole à son chambellan; son esprit tout sensuel ne s'élevait pas à la hauteur d'une idée, il n'aimait de la royauté que ses vices, une réforme aurait dégradé le trône à ses yeux. Les courtisans de la vérité, qu'on appelle les philosophes, ne pouvaient avoir qu'une place avilie et peu sûre à sa cour. Madame de Pompadour elle-même sacrifia Voltaire qu'elle aimait à l'antipathie du roi. Elle protégea au delà de la justice le vieux poëte tragique Crébillon, talent âpre et sauvage, prétendit l'opposer à Voltaire pour effacer _Zaïre_, _Mérope_, _Mahomet_ sous l'ombre de Crébillon. Crébillon, très-supérieur à son compatriote Piron, était de Dijon; cette ville fournissait ainsi la France d'antagonisme et d'envie contre un vrai grand homme. Vilain rôle pour une province qui avait enfanté Bossuet et Buffon. Voltaire sentit vivement l'injure. Frédéric saisit l'instant du dégoût, l'appela à sa cour. Voltaire y trouverait, indépendamment de l'amitié d'un roi philosophe, la liberté de penser, le droit de penser tout haut devant son siècle, les honneurs de la cour auxquels il n'était pas insensible, une place de chambellan, une pension de vingt mille francs, un logement dans les palais du roi et l'intimité d'un homme supérieur à son trône. Voltaire accepta secrètement ces propositions; il prit congé de la cour de France comme pour une absence momentanée; on ne lui reprocha rien, on le laissa partir avec dédain, mais on garda contre lui le profond ressentiment d'une désertion de Versailles à Berlin.