XV
La cour de Berlin ressemblait à celle de Denys de Sicile: un roi jeune, vainqueur, absolu, très-élevé par le génie et par l'instruction au-dessus de son peuple, aimable quand il avait intérêt à être aimé, terrible quand il fallait être craint, prince grec au milieu des Teutons demi-barbares, joignant aux élégances d'Athènes les moeurs suspectes de la Grèce, philosophe par mépris des hommes, poëte par contraste avec son rang, réunissait autour de lui une société nomade d'aventuriers d'esprit, fuyant leur patrie et cherchant fortune. Voltaire, en arrivant, effaçait de son nom toute cette foule; on le vit arriver avec envie. Le roi le combla de faveurs, de priviléges, d'amitié; il se fit le disciple de son ami. Les leçons de philosophie et de poésie, la correction des oeuvres littéraires de Frédéric, l'amitié cultivée des princesses ses soeurs, les voyages de cour, les résidences dans les différentes demeures de plaisance de Sans-Souci et de Postdam, les soupers libres, les conversations sans frein, les entretiens par-dessus la tête des peuples, l'étude enfin, ce premier des plaisirs pour Voltaire, remplirent les premières années de cet exil auprès de Frédéric. La langueur finit par amortir le sentiment même de cette liberté; la perversité morale du roi détacha le poëte; les vices honteux de cet Alcibiade de caserne scandalisèrent même la tolérance de l'homme de goût; le despotisme du roi admiré de loin, mais pesant de près jusque dans son Académie de Berlin, la jalousie du président de cette Académie Maupertuis, des querelles d'abord sourdes, puis éclatantes, des factions dans cette intimité, le climat rude, la santé atteinte, la monotonie, pédantisme allemand, désenchantèrent trop tard Voltaire. Il demanda son congé; il renvoya, avec des vers d'une affection équivoque, ses croix de chambellan, ses honneurs, ses pensions. On se brouilla, on se réconcilia, on se brouilla de nouveau; enfin Voltaire quitta presque furtivement cette Prusse où il tremblait à chaque tour de roue d'être retenu par force; sa nièce, madame Denys, était venue chercher son oncle comme pour imprimer par sa présence plus de respect au tyran du génie. Parvenus à Francfort, ville libre de nom, mais dominée par l'ascendant de la Prusse, l'oncle et la nièce y furent arrêtés et retenus par force aux arrêts, dans leur auberge, jusqu'à ce que le consul de Prusse eût obtenu de Voltaire la restitution de quelques poésies manuscrites du roi. Cette exigence brutale et cette petite persécution d'un poëte couronné envers un poëte désarmé et fugitif firent jeter à Voltaire des cris d'indignation qui retentirent dans toute l'Europe. L'ancienne amitié fut oubliée, et les outrages de plume succédèrent aux caresses. Le monde fut initié aux scandales de cette rupture entre Voltaire et Frédéric. Voltaire y perdit en dignité, Frédéric en considération. Les épigrammes s'entrechoquèrent pendant plusieurs années entre les deux amis. Le temps et le repentir de Frédéric adoucirent la blessure sans la cicatriser complétement. La liberté absolue devint plus chère au poëte; il résolut de ne plus la chercher à la cour des rois.