‹ Cousin de Lavarède !Chapitre 24 sur 41 · Chapitre 2 L’ŒUVRE D’UN FOU DE GENIE

Chapitre 2 L’ŒUVRE D’UN FOU DE GENIE

Véritablement très émus, les voyageurs suivirent leurs hôtes. On quitta le salon. Tous se trouvèrent alors dans un couloir étroit éclairé de loin en loin par de petites lampes électriques.

Tout en marchant, Lavarède tâtait les murs. Avec surprise, il constata qu’ils étaient formés de plaques métalliques.

– Sapristi, murmura-t-il, est-ce que ce M. Ramier aurait dit la vérité ? Mais il secoua la tête. Non l’aéronef n’était qu’une chimère ; l’aviation, ce problème ardu qui a coûté la vie à tant de chercheurs, n’était pas résolu ! Et pourtant le jeune homme se rappelait vaguement de quelle façon ses amis et lui avaient échappé à la poursuite des assassins conduits par M. Parker. Il n’y avait pas à le nier, ils avaient eu l’impression d’être enlevés dans les airs. Alors, que conclure, sinon qu’à l’heure présente ils étaient captifs dans un appareil aérien ? Non pas un aérostat ordinaire, un ballon, car pour élever une nacelle de la dimension de celle où ils se trouvaient, il eût fallu une enveloppe de taffetas gonflée d’hydrogène d’une étendue superficielle égale à la moitié de Paris.

Il interrompit soudain son monologue intérieur. On était arrivé dans une petite pièce circulaire. Une échelle de fer se dressait du plancher au plafond.

Avec une agilité surprenante, M. Ramier la gravit, tira sans bruit un verrou, puis il appuya la main sur le plafond, le fit lentement tourner sur lui-même et démasqua ainsi une ouverture carrée, par laquelle s’engouffra un vent frais.

Stupéfaits, incapables de prononcer une parole, les voyageurs regardaient le ciel étoilé, que laissait apercevoir l’écoutille ouverte.

– Montez, ordonna leur guide !

– Montez, répéta Mme Hirondelle d’une voix chantante !

– Ma foi, autant être fixé de suite, grommela Lavarède en posant les pieds sur les échelons de métal.

Un instant après, il se trouvait debout auprès du fou, sur une plate-forme de 50 pieds de long sur 10 de large, autour de laquelle courait une légère balustrade d’acier ; ses compagnons le rejoignirent et tous demeurèrent anéantis devant le spectacle le plus étrange qu’il fût possible de rêver.

Au-dessus de leurs têtes, la voûte du ciel où les constellations étalaient leurs lignes sinueuses, semblant former cortège à la lune, qui baignait le pont de ses rayons argentés ; à leurs pieds, la plate-forme, et au-delà, de chaque côté du parapet, une surface métallique, brillante, s’infléchissant en une courbe gracieuse vers l’endroit où devait se trouver la terre.

– Approchez-vous de la balustrade, conseilla M. Ramier, et regardez en bas. Le vertige n’est pas à craindre, puisque les flancs de mon aéronef prolongent le pont et ne vous permettent pas de regarder perpendiculairement.

Lentement, gagnés par le vague effroi de l’invraisemblable devenant vrai, de la chose réputée impossible transformée en réalité, les passagers obéirent.

Un même cri de stupeur s’échappa de toutes les lèvres.

Loin au-dessous d’eux s’agitait une surface mouvante que les rayons lunaires pailletaient d’éclairs.

– La mer, expliqua tranquillement le fou. Nous planons en ce moment au-dessus de l’océan Pacifique. Eh tenez, ajouta-t-il après un instant, ces lumières qui se déplacent lentement sont les feux d’un navire. Il est ballotté par les lames, il tangue, il roule, alors que nous voguons dans l’atmosphère sans secousses et sans bruit.

Puis élevant la voix :

– Tenez-vous bien, je vais donner l’ordre d’accélérer la vitesse. J’avais fait ralentir tout à l’heure, pour que vous ne soyez pas surpris par la chasse d’air.

Et se penchant sur un porte-voix analogue à celui des officiers de quart dans la marine.

– A six cents tours de roue, cria-t-il ?

– Vous avez donc un équipage, murmura Lavarède ?

– Oui… cramponnez-vous.

Presque aussitôt un ronflement partit de l’avant de l’aéronef. Des bras aux formes étranges battirent l’air, et comme un cheval auquel on rend la main, le Gypaète s’élança à travers l’espace.

Tous comprenaient maintenant l’utilité de la recommandation du fou. Assourdis par les grondements de la machine motrice, fouettés par un courant d’air violent, ils se rendaient compte du déplacement rapide de l’appareil. En quelques minutes, le steamer dont ils considéraient les feux, restait en arrière, il disparaissait dans la nuit.

Avec peine, se glissant le long de la balustrade, Robert rejoignit M. Ramier.

– Quels sont ces organes bizarres qui se meuvent à l’avant.

– Ce sont les ailes de mon Gypaète.

Et avec une nuance d’orgueil :

– Cela paraît vous intéresser. Descendons. J’aurai grand plaisir à vous montrer ma machine. Je ne l’expliquerais pas aux hommes de la terre, mais puisque le hasard vous a jeté à mon bord, je ne vois pas pourquoi j’aurais des secrets pour vous.

Sans laisser à son interlocuteur le loisir de s’étonner de cette confiance subite, M. Ramier lança un ordre nouveau dans le porte-voix. Les ronflements du moteur s’apaisèrent, le vent diminua de violence, et tous, sur l’invitation du singulier personnage, regagnèrent l’intérieur de l’aéronef dont le panneau fut refermé avec soin.

Et tandis que Mme Hirondelle, souriante et empressée, ramenait Lotia, Maïva et Radjpoor dans le salon où ils étaient tout à l’heure, le fou entraînait sur ses pas Robert et son ami Astéras.

Dans le couloir, il ouvrit une porte.

– Entrez, messieurs, fit-il. Avant de vous faire visiter les appareils, quelques mots d’explication sont nécessaires. Cette salle est mon bureau, nous y serons fort bien pour causer.

Les Français promenèrent autour d’eux un regard curieux. Sur trois côtés de la pièce spacieuse où ils entraient, les murs étaient cachés par des planchettes sur lesquelles se mêlaient, dans un pittoresque désordre, des livres, des ustensiles de chimie, de mécanique, de physique. La quatrième face était entièrement couverte par un tableau noir, couvert d’équations algébriques, dont les rangs pressés arrachèrent une grimace à l’ancien caissier. Comme meubles, de larges planches à dessin portées par des chevalets, un fourneau encombré de ballons, d’éprouvettes et de flacons, puis des sièges de paille.

Avec la sûreté de main d’un professeur faisant une démonstration, M. Ramier traça sur le tableau diverses figures.

– Messieurs, dit-il en terminant, excusez-moi si je vous présente mon Gypaète sous une forme pédagogique. Mais la rencontre de gens intelligents est rare lorsque l’on habite au pays des nuages, et je tiens à vous faire connaître complètement mon appareil, afin que vous l’aimiez comme moi.

Et désignant la figure 1 :

– Ceci est l’épure de mon navire aérien. Elle vous donne sa forme générale. Vous y voyez le pont où nous étions à l’instant, les ailes motrices placées à l’avant, l’hélice de démarrage à l’arrière, ainsi que le gouvernail mobile dans un plan vertical autour d’un axe horizontal.

– Mais, objecta Astéras, qui écoutait avec un intérêt non dissimulé, il me semble que vous avez indiqué, non pas deux ailes, mais bien quatre. Votre machine volerait donc moins à la façon des oiseaux, qu’à celle des hannetons ?

– Des hannetons que ce bon monsieur a dans le plafond, soupira Robert si bas que ses compagnons ne purent entendre cette remarque désobligeante.

M. Ramier, du reste, s’empressait de répondre à l’observation d’Astéras :

– Non, non, vous vous méprenez le Gypaète est actionné par une seule paire d’ailes à la fois. Les autres, appliquées sur la paroi extérieure, restent immobiles. Ce sont les ailes de sûreté.

– De sûreté ?

– Absolument. Admettez que l’une de mes ailes en mouvement subisse une avarie.

– L’appareil cesse d’être soutenu et une chute épouvantable commence…

– Commencerait, si, au même instant, l’aile de sûreté correspondante ne se déclenchait automatiquement et ne fonctionnait en lieu et place de l’organe abîmé.

– Je comprends, je comprends, clama l’astronome enthousiasmé, il est à peu près impossible de tomber.

– A peu près, grommela encore Lavarède, à peu près, et cela te suffit.

– Seulement, poursuivit le savant sans prendre garde à l’interruption, permettez-moi encore une objection.

– Je vous écoute, déclara M. Ramier en s’inclinant.

– Il me semble que, étant donnée la masse de l’aéronef, vos ailes n’ont pas les dimensions suffisantes… en un mot que l’envergure de votre machine volante est bien faible.

Un sourire satisfait illumina le visage du fou :

– C’est de cela que je suis fier, articula-t-il lentement. Vous avez mis le doigt sur la vraie difficulté du problème. En effet, obtenir les trois mouvements de l’aile de l’oiseau, de bas en haut, d’arrière en avant et d’avant en arrière suivant une diagonale, de façon à lui faire parcourir le contour d’un triangle – il traçait en même temps sur le tableau la figure suivante – c’était un jeu d’enfant ; un système de leviers réunis par des articulations ou joints Goubet, y suffisait. Fabriquer les ailes au moyen de lamelles qui, de même que les plumes des volateurs animés, se laissent traverser par l’air dans le mouvement ascendant, mais deviennent imperméables dans la course descendante, seule utile à la propulsion, aisé encore. Le nœud de la question était la dimension des ailes, car la force et le poids du moteur nécessaire sont en proportion de leur surface. Avec des ailes normales, tout mon appareil eût été employé uniquement à soulever les moteurs. Cela était inadmissible.

– J’en conviens, appuya l’astronome ; mais comment avez-vous résolu cette difficulté. J’avoue qu’elle me paraît insurmontable.

Cette déclaration amena un nouveau sourire sur les lèvres de M. Ramier.

– Suivez-moi bien, reprit-il avec une condescendance orgueilleuse. Vous savez que chez les oiseaux géométriquement semblables, les dimensions linéaires étant dans un certain rapport, les surfaces croîtront comme les carrés et les poids comme les cubes de ce rapport.

– C’est évident, dit Astéras.

Lavarède haussa les épaules :

– Evident ! Tu comprends, toi ?

– Sans doute !

– Allons donc, ces carrés qui gambadent sur des cubes ?

– C’est clair comme de l’eau de roche.

– De l’eau de Seine, veux-tu dire ?

Un geste d’impatience de M. Ramier l’empêcha de continuer.

– Cela ne se discute pas, fit le petit homme d’un ton sec. Pompéïen-Picaud, mon précurseur en aviation, et avant lui une pléiade d’esprits éminents : Edison, Dandrieux, Tatin, Kaufmann, de Groof, de Bris, Michel Loup, Degen, Guard, le marquis de Bocqueville, Besnier, Jean-Baptiste Dante, Paul Guidotti et Léonard de Vinci lui-même, le grand artiste de la Renaissance, ont démontré expérimentalement que plus l’oiseau est gros, moins son envergure proportionnelle est étendue.

– C’est trop fort. Alors un oiseau, qui serait cent fois, mille fois plus lourd que les espèces existantes, n’aurait plus d’ailes du tout ?

Le jeune homme croyait embarrasser son adversaire, mais le fou répliqua tranquillement :

– Votre raisonnement est ce que l’on appelle le raisonnement à l’infini.

– Vous dites ?

– Que c’est là une argutie théorique. Dans la pratique, pour obtenir une surface, il faut des lignes.

– Au diable, s’écria Robert, j’ai connu un pêcheur émérite. Il ne m’a jamais parlé de surfaces. Avec ses lignes, il n’attrapait que du poisson.

Le calembour ne fit pas sourciller le maître du Gypaète. Il se tourna vers Astéras et continua flegmatiquement :

– J’ai cherché à réduire l’étendue des ailes, d’abord pour la question du moteur, ensuite pour diminuer les chances d’avaries et j’ai trouvé. J’ai purement remplacé l’étendue par la vitesse. Les ailes de mon aéronef donnent jusqu’à mille battements à la minute.

– Mille ?… C’est prodigieux, mais votre force motrice ?

– Est insignifiante, car l’effort répété aussi fréquemment peut être presque nul. Si je donnais, en effet, un coup d’aile par minute, il devrait produire la même quantité de travail utile ; ce serait effroyable. Tandis qu’avec ma vitesse, chaque palpitation ne doit apporter qu’un millième de cette quantité.

– Très exact, reste la question du moteur.

A ces mots, Ramier prit une pose avantageuse, et saisissant son bâton de craie, il dessina rapidement sur le tableau noir.

– Voici le schéma de l’appareil que j’ai imaginé, dit-il enfin d’un ton triomphant. A la partie supérieure se trouve un réservoir de carbure.

– Ah ! s’exclama l’astronome, une machine à acétylène.

Le fou eut une moue dédaigneuse :

– Non pas. C’est un carbure nouveau, découvert et liquéfié par moi, dont la puissance est à celle de l’acétylène comme un à 10. Une gouttelette du liquide tombe alternativement dans les godets placés de chaque côté du corps de pompe. N’étant plus comprimée, cette goutte se réduit en gaz et pousse le piston à la façon de la vapeur dans les locomotives. La tige du piston actionne un arbre de couche qui agit sur les ailes. Cet arbre porte deux excentriques réglant au moyen de tiges l’ouverture des soupapes qui permettent l’introduction du carbure liquide et l’expulsion du gaz carburé.

Et comme Astéras battait des mains, le fou conclut :

– J’ai à bord dix machines de ce genre. Deux pour chaque aile, deux pour l’hélice d’arrière et le gouvernail, chacune pèse trente kilogrammes.

– Superbe !

– Pour m’éclairer, j’ai l’électricité. Un système de peignes métalliques suspendus à des fils conducteurs, soutire pendant la marche, l’électricité de l’atmosphère et l’emmagasine, dans des accumulateurs spéciaux.

– Renversant !

– Maintenant vous connaissez le Gypaète au point de vue mécanique. Comme habitabilité, il ne laisse rien à désirer. Un couloir central le dessert. A droite et à gauche sont les cabines, le salon, la salle à manger ; à l’avant et à l’arrière, les chambres des machines, où se tiennent les quatre hommes de mon équipage.

Lavarède poussa un cri :

– Vous avez un équipage ? Ce n’est pas une navigation ?

– Naturellement.

– Vous avez trouvé des hommes qui ont consenti à vivre entre ciel et terre ?

– Oui, gronda Ramier avec amertume. Des gens que les êtres brutaux, qui rampent à la surface du sol, appelaient fous… comme moi.

– Ah ! on vous traitait… ?

– En fous. Enfermé à l’asile Sainte-Anne, c’est parmi mes codétenus que j’ai rencontré la sagesse. Nous nous sommes évadés. Ma femme restée libre avait réalisé notre fortune. Nous avons quitté notre pays, fait fabriquer dans des maisons différentes les diverses pièces du Gypaète, nous les avons montées nous-mêmes dans les déserts glacés du nord de l’Amérique. Puis nous nous sommes envolés dans les airs, en disant un adieu définitif aux terres habitées par les hommes injustes et stupides.

Le petit homme s’était animé. Ses yeux brillaient étrangement, une expression hagarde envahissait sa physionomie. Avec inquiétude, Astéras et Robert échangèrent un regard.

– Vous n’atterrissez donc jamais, hasarda timidement ce dernier ?

– Dans quel but ?

– Mais pour déposer sur le sol des voyageurs comme nous.

Les traits du fou se contractèrent, et d’une voix irritée il répondit :

– Jamais vous ne me quitterez.

– Pourtant, s’écria Lavarède avec un commencement de colère… ?

– Jamais, jamais, répéta l’insensé. Comme moi vous vivrez de la vie libre du ptérodactyle aux premiers jours du monde, et si vous jouissez de votre bon sens, vous ne vous souviendrez de l’humanité que pour la maudire.

Vivement Astéras se rapprocha de son ami :

– Ne l’irrite pas. Qui sait à quelles extrémités le pourrait porter sa folie. N’oublie pas que nous sommes à plusieurs centaines de mètres du sol.

La réflexion apaisa sur-le-champ la fougue de l’ancien caissier. D’un brusque effort il se domina, et ce fut d’un ton conciliant qu’il tenta de prendre son hôte par la vanité.

– Oh ! dit-il, je ne tiens pas pour mon compte personnel à retourner parmi les hommes.

– A la bonne heure, approuva Ramier, calmé par cette déclaration.

– Seulement je trouve triste qu’un génie comme le vôtre reste ignoré ; si je parlais de descendre à terre, c’était pour répandre votre merveilleuse découverte, pour peupler les villes de vos statues…

Il aurait continué longtemps sur ce ton, mais le fou secoua la tête :

– Je ne veux rien des humains. Qu’ils m’ignorent toujours ; ils m’ont enfermé dans une maison de fous, j’ai peur d’eux.

– Ils n’avaient pas compris, mais aujourd’hui que le Gypaète existe, qu’il fend majestueusement les airs…

– Eh ! clama impétueusement le petit homme, je ne veux pas qu’ils le soupçonnent.

– Trop tard, plaisanta Robert.

– Que voulez-vous me faire entendre ?

– Que durant les nuits sombres, le fanal du Gypaète a attiré l’attention sur lui. Que les astronomes le cherchent. – Il regarda railleusement Astéras et continua : – Ils pensent être en présence d’un bolide, mais bientôt un observateur découvrira la nature de cette lumière errant dans l’espace.

Ramier écoutait en dodelinant la tête. Robert crut un instant qu’il hésitait. Il voulut porter un dernier coup à son interlocuteur ; celui-ci ne lui en laissa pas le temps :

– Ah ! fit-il avec un accent singulier, les observatoires s’occupent de moi ?

– Beaucoup. Sans cesse des lunettes explorent le ciel… depuis le jour où le colonel Mooger, directeur de l’observatoire libre de Barget au Kamtchatka, a télégraphié qu’il avait remarqué dans le ciel un objet lumineux se déplaçant avec une grande rapidité.

– Ah ! Ah ! murmura le fou, c’est le colonel Mooger, de la station de Barget… ?

– C’est lui-même.

– Eh bien nous irons lui rendre visite.

Lavarède sursauta :

– Vous prétendez nous emmener au Kamtchatka ?

– Puisque j’y vais moi-même ; vous ne regretterez pas le voyage, vous verrez… Ah ! ce bon colonel Mooger ! Vous verrez.

Et d’un bond, Ramier gagna la porte, rouvrit et disparut, tandis que Robert, décidément exaspéré, rugissait :

– En Sibérie maintenant ! C’est donc le voyage forcé à perpétuité. Ah mais, j’en ai assez, j’en ai trop. Je suis paisible, sédentaire, je ne veux plus être traité en nomade.

Astéras s’efforçait vainement de le calmer, quand la porte se rouvrit. Un grand gaillard entra. Il était vêtu d’une vareuse et d’un pantalon, sur lesquels des plumes d’oiseaux figuraient des arabesques bizarres.

– Messieurs, dit-il, veuillez m’accompagner à la cabine qui vous est réservée. Vous pourrez vous reposer sans crainte. Dans l’air il n’y a pas de mauvaises gens comme sur la terre. Personne ne vous enfermera à Sainte-Anne.

Le nom de l’asile d’aliénés, résonnant pour la seconde fois aux oreilles de Lavarède, transforma son courroux en terreur. Celui qui parlait était un homme de l’équipage du Gypaète, un fou encore. Il songea à Lotia, emportée comme lui dans la course mystérieuse d’un aéronef dirigé par des insensés.

Sa situation était effrayante, épouvantable, mais nulle résistance n’était possible. Il fallait céder, attendre une occasion favorable de tromper la manie de leurs gardiens.

Il courba le front et, accompagné par Astéras, il suivit le matelot aérien. Ce dernier ouvrit une porte donnant sur le couloir central, s’effaça pour laisser passer les Français et s’esquiva après les avoir salués d’un « dormez bien » guttural.

Les deux amis étaient seuls dans une cabine assez spacieuse, garnie de deux couchettes, d’une table de toilette bien garnie et de quelques chaises.

Chacun s’affaissa sur un siège et demeura là, sans voix, sans pensée, hébété par ce concours déconcertant de circonstances qui l’avait entraîné de Paris à bord d’un navire aérien portant un équipage d’aliénés.

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