‹ Cousin de Lavarède !Chapitre 25 sur 41 · Chapitre 3 QUELQUES INSTANTS DANS LA LUNE

Chapitre 3 QUELQUES INSTANTS DANS LA LUNE

La lassitude triomphe des pensées les plus moroses. Robert et Ulysse succombèrent au sommeil. Ils furent réveillés par un matelot qui leur annonça que le déjeuner était servi.

Avec effort, ils se dressèrent sur leurs pieds, et, les jambes raides, la tête lourde, ils gagnèrent la salle à manger, où déjà, autour de la table, leurs compagnons et leurs geôliers avaient pris place.

Il leur suffit d’un coup d’œil pour s’assurer que ni Lotia, ni Maïva, ni Radjpoor n’avaient trouvé à bord du Gypaète plus de repos qu’eux-mêmes.

Les jeunes filles étaient pâles, leurs yeux étaient cernés ; une expression d’inquiétude attristait leurs jolis visages. Quant à Radjpoor-Thanis, il semblait encore plus mal en point que les douces Egyptiennes. Evidemment elles et lui avaient parlé à Mme Hirondelle.

Ils savaient aux mains de qui ils se trouvaient.

– Eh ! vous voici, dit gaiement Ramier. Hein ! on dort bien en plein ciel ? On n’est pas dérangé, comme dans les grandes villes, par le bruit de la foule, le roulement des voitures, les cornes de tramways. Vous adorerez votre nouvelle existence quand vous la connaîtrez mieux. En attendant, veuillez prendre place et ne craignez pas de manger. Dans cet air pur, où le microbe est inconnu, l’appétit est de rigueur.

Il désignait de la main deux sièges restés vides, l’un à la gauche de sa femme, l’autre auprès de Maïva.

Astéras s’empara de ce dernier, laissant la place d’honneur à son ami. Un furtif serrement de main de Maïva le récompensa aussitôt, et la mignonne se penchant vers lui, murmura de sa voix chantante :

– Peur !

L’astronome la rassura du geste et le repas commença. En vérité, les convives du fou pensaient rêver. Le menu était celui d’une maison bourgeoise, terrestre.

Sardines

Tripes à la mode de Caen

Tanches grillées sauce tomates

Filet de bœuf aux champignons

etc., etc.

Au filet, Lavarède n’y tint plus, et s’adressant à Ramier qui mastiquait avec bruit :

– Vous m’avez affirmé que vous ne descendiez jamais à terre.

– C’est exact.

– Eh bien, à moins que je ne sois le jouet d’une hallucination, nous dégustons en ce moment un filet de bœuf ?

– Vous ne vous trompez pas.

– En ce cas, je ne comprends plus. Les filets de bœufs n’ayant pas l’habitude d’aller se promener dans les nuages, comment celui-ci figure-t-il sur votre table ?

Ramier éclata de rire, Mme Hirondelle l’imita. Leur gaieté était si franche, que les voyageurs, oubliant leurs craintes, finirent par s’associer à leur hilarité. Enfin le fou parvint à se dominer.

– Vous n’êtes pas observateur, fit-il avec indulgence.

– En quoi ai-je manqué d’observation ? questionna l’ancien caissier.

– En ceci, que mieux que personne vous devriez être en mesure de répondre à votre question, puisque vous êtes arrivé à bord du Gypaète de la même façon que ce morceau de bœuf… Une petite tranche encore, n’est-ce pas ?

Tout en tendant son assiette, Lavarède reprit :

– Je vous avouerai que je ne me suis pas rendu compte de l’événement. Comme je courais dans le désert, j’ai senti un choc aux jambes, je suis tombé à la renverse, j’ai perdu connaissance et me suis retrouvé ici.

– Comme moi, firent d’une seule voix les compagnons du jeune homme.

– Alors c’est différent. Je vais vous instruire. Au-dessous de nos appartements, se trouvent des caves en quelque sorte, où se trouvent mes provisions de carbure, de vivres, mes pièces de rechange pour les machines et cœtera. Des cloisons les divisent en compartiments. Dans l’un est enfermée une vaste poche en filet. Veux-je chasser : j’adapte à cette poche une tige souple et résistante faite de fanons de baleine réunis ensemble ; j’ouvre une trappe située à la partie inférieure de l’aéronef, et je laisse filer mon appareil au bout d’un câble jusqu’à ras de terre. Alors je commande en avant, je poursuis l’animal que je désire, je l’atteins, la perche le frappe aux jambes, le renverse dans le filet et je le hisse à bord. En un mot je chasse au vol.

Et comme tous se regardaient avec une surprise évidente :

– C’est ainsi que j’ai procédé pour vous-mêmes. J’avais juré de n’avoir plus aucun rapport avec l’humanité, mais en vous voyant traqués par des ennemis qui cherchaient à vous fusiller, j’ai été pris de pitié. Ceux-là, me suis-je dit, sont des victimes comme moi, je dois leur porter secours. Voilà comment nous déjeunons ensemble aujourd’hui.

Ces dernières paroles avaient été prononcées d’un ton ému, avec une réelle noblesse. Toutes les mains se tendirent vers le fou qui, obéissant à une impulsion généreuse, avait arraché les captifs de Sir Parker à une mort certaine.

Ramier parut enchanté. Il serra les doigts de ses invités et doucement :

– Je vais faire modérer la vitesse du Gypaète, nous prendrons le café sur le pont, et en face du sublime spectacle qui s’offrira à vos yeux, vous deviendrez tout à fait des nôtres.

Cinq minutes après, tous étaient rassemblés sur le pont, qu’un léger velarium abritait des ardeurs d’un soleil de feu.

Ramier avait dit vrai. Penchés sur la balustrade, les voyageurs regardaient pétrifiés par l’admiration. L’aéronef planait par 3.000 mètres d’altitude au-dessus de l’océan Pacifique. A cette distance, la mer prenait une teinte sombre sur laquelle se détachaient comme des plaques d’émeraude d’interminables chapelets d’îlots verdoyants. Cela tenait du rêve, et en voyant de si haut la terre, Lavarède se surprit à oublier qu’il était un des enfants les plus sédentaires du globe qui fuyait sous ses pieds.

– Que cela est beau, murmura-t-il enfin en tendant la main, dans un besoin d’effusion, à la personne la plus proche de lui.

Il tressaillit en la reconnaissant. C’était Lotia. Elle aussi le considéra, le regard troubles comme au sortir d’un songe. Elle aussi avança sa main fine, mais le mouvement commencé ne s’acheva pas. Elle tourna la tête vers Radjpoor qui, immobile à l’extrémité opposée du pont, l’observait d’un air sombre.

Alternativement ses yeux se portèrent sur les deux hommes. Une incertitude poignante se peignit sur son visage, et elle murmura :

– Qui donc a menti ?

– Bon, ce n’est pas moi, répliqua le Français.

Elle le considéra encore. L’expression douloureuse de ses traits s’accentua et tristement :

– Le sais-je ? Perdue au milieu du ciel, dans les régions que parcourt seul l’esprit d’Osiris, c’est à lui que je demande de faire éclater la vérité à mes yeux.

Puis avec un soupir :

– Peut-être ne m’as-tu pas trompée ; peut-être la sincérité est-elle chez Radjpoor-Sahib. J’hésite, je flotte ; des pensées contradictoires se heurtent sous mon front. Infortunée Lotia ! Pauvre Egypte !

D’un pas lent, elle s’éloigna sans que Robert fît un mouvement pour la retenir. Une joie immense chantait en lui. Lotia ne l’accusait plus brutalement.

Le doute avait germé dans son esprit. Et ce doute n’était-il point l’aurore d’une période heureuse, où la jolie Egyptienne comprendrait et partagerait son affection.

Bercé par cette idée radieuse, il continua de remplir ses yeux de l’admirable panorama qui défilait sous l’aéronef.

La fille de Yacoub s’était approchée de Maïva, à qui Astéras parlait. Ni l’un ni l’autre ne s’aperçurent de sa présence. L’astronome disait :

– Oui, Maïva, l’aventure est bienfaisante. Mon pauvre Robert était triste, sous le coup des plus noires accusations. Mais ici, en plein ciel, voisins du soleil, proches des étoiles dont la lumière ne nous apparaîtra plus obscurcie par les brumes de la terre, il est impossible que Lotia n’atteigne pas à la vérité.

Celle dont il prononçait le nom frissonna. Le savant exprimait la pensée que tout à l’heure, elle-même avait trouvée sur ses lèvres. Est-ce que vraiment son âme s’était égarée à ce point d’avoir confondu l’innocent et le coupable.

Du regard elle chercha Lavarède. Il était accoudé sur la balustrade ; un sourire béat éclairait sa figure loyale. Puis elle tourna les yeux vers Radjpoor, et rencontrant sa prunelle noire obstinément fixée sur elle, une sorte de malaise l’envahit. Elle avait cru en lui, et maintenant, il lui semblait que sa foi chancelait, que les ténèbres l’environnaient. Impatiemment elle secoua la tête.

Mais Astéras continuait sans prendre garde à elle :

– Vois-tu, Maïva, faisait-il, toute bonté, toute justice, sont dans les étoiles. Ce qui rend les hommes cruels, pervers, c’est qu’ils s’hypnotisent dans la contemplation de la terre qu’ils prétendent se partager, comme si la mort fatale, inévitable, ne devait pas mettre un terme à leurs ambitions. Les sages lèvent la tête, ils regardent en haut, et leurs yeux se troublant aux rayons des astres, soleils lointains gravitant dans l’espace, ils pressentent que l’homme n’est rien dans l’infini, qu’une petite mousse parasitaire grandie à la surface du globe ; que l’idée du bien et du juste sont tout, et qu’eux-mêmes ne seront quelque chose dans l’harmonie de l’univers qu’en se consacrant au triomphe de cette idée.

Et souriant à l’ex-muette, qui l’écoutait religieusement :

– En dehors de cela toute science est vaine, nos moyens d’investigation étant bornés. Toute ma vie a été employée à étudier le ciel. Suis-je plus avancé qu’au premier jour ? Oui, en ce qui concerne ses dimensions ; j’ai appris son immensité, j’ai senti que, si, depuis l’apparition de l’homme sur la terre jusqu’à nos jours ? des calculateurs avaient compté sans cesse, énoncé les dizaines, les centaines, les milliers, les millions, celui qui continuerait cette tâche ardue se trouverait en présence de nombres de neuf cents ou de douze cents chiffres, et que ces nombres formidables, incompréhensibles pour notre entendement, seraient seulement la mesure d’un point dans l’infini. Mais après ? Sur la constitution de l’espace, sur celle des innombrables systèmes solaires de l’univers, que sais-je ? Rien. Des hypothèses plus ou moins rationnelles et c’est tout.

– Encore, encore, soupira la voix douce de Maïva, gourmande de cette poésie grandiose de l’Astronomie.

– Tiens, poursuivit sans se faire prier Astéras, dont la face rayonnait de la joie d’exprimer ses idées les plus chères ; prenons la Lune, notre voisine immédiate, qui se balance à une distance ridicule, 90,000 lieues en chiffres ronds. Pour les uns, c’est un astre mort. Privée d’air et d’eau, disent-ils, la Lune n’est pas habitable. Pardon, répondent les autres, ce n’est point là une raison ; ne pouvons-nous imaginer des êtres à la vie desquels ni l’eau ni l’air ne soient nécessaires. La différence qui existe entre les habitants des mers et ceux des continents ne prouve-t-elle point que les moyens dont dispose la nature n’ont pas de limites, et dès lors, pourquoi déclarer déserte une planète, simplement parce que notre humanité n’y saurait vivre ? Lesquels ont raison ?

– Ce sont les seconds, dit auprès d’eux une voix tranquille.

Astéras, Maïva, Lotia elle-même se retournèrent. Ramier s’était approché sans bruit, et il se dandinait d’un air avantageux :

– Ceux qui prétendent la lune habitée, reprit-il, ont raison.

– Comment pouvez-vous affirmer cela, interrogea l’astronome en se levant précipitamment ?

– Grâce à un modeste auxiliaire.

– Qui se nomme ?

– La photographie.

Et d’un ton emphatique, le fou ajouta :

– Si vous daignez m’accompagner, je vous montrerai des clichés qui ne laisseront subsister aucun doute dans votre esprit.

Point n’était besoin de répéter cette alléchante observation. Tous se portèrent au panneau donnant accès à l’intérieur du Gypaète, et bientôt ils furent rassemblés dans le bureau, où déjà Robert et Ulysse avaient pénétré lorsque Ramier leur avait exposé les principes de son appareil.

Tranquillement le petit homme ouvrit une boîte de chêne et en tira une plaque qu’il mit sous les yeux de ses compagnons.

– Ceci, dit-il est une photographie directe de la montagne lunaire désignée sur les cartes sélénographiques sous le nom de Mont-Copernic. C’est évidemment un ancien volcan. La ceinture montagneuse annulaire a une vingtaine de kilomètres d’épaisseur. Une plaine de soixante kilomètres de diamètre environ occupe le fond du cratère, et plusieurs pics s’élèvent vers le centre.

– Tout cela m’est familier, répliqua vivement Ulysse. A l’observatoire de Paris, on possède des clichés aussi nets, mais il n’y a rien là qui prouve l’existence d’êtres animés.

Le fou ne se troubla point.

– Attendez. Grâce à un système d’agrandissement que j’ai imaginé, j’ai trouvé la preuve que vous cherchez, la voici :

Et fouillant prestement dans un carton à demi dressé le long de la cloison, il en sortit une feuille de papier épais.

– Qu’est cela ?

– C’est l’agrandissement de la partie ouest du cratère de Copernic.

– Mais cette ligne sinueuse qui descend les pentes et vient aboutir au massif central ?

– C’est une route.

– Une route ?

La voix de l’astronome tremblait. Quoi, le problème ardu de l’habitabilité de la Lune serait résolu dans le sens de l’affirmative. Des routes sillonneraient la surface de l’astre des nuits ! Mais cela supposerait l’existence d’êtres pensants, d’ingénieurs, de terrassiers.

– Quel rêve, murmura-t-il sans s’apercevoir qu’il parlait à haute voix.

Mais le fou répliqua avec une pointe d’impatience :

– Ce n’est pas un rêve.

– Pourtant il faut se défier des apparences.

– Oui, mais il faut aussi accueillir les certitudes. Ici la certitude existe. Vous l’allez voir tout à l’heure. Auparavant laissez-moi vous rappeler que la lune ne connaît ni le printemps, ni l’automne. Son année se compose d’un jour de 364 heures, c’est l’été, et d’une nuit d’égale durée qui est l’hiver. Durant le jour, la température dépasse celle du Sénégal, soit 60°, au-dessus de zéro ; la nuit vient, et soudain le climat du pôle Nord se fait sentir, c’est-à-dire que la surface lunaire est glacée par 40 ou 60 degrés au-dessous de zéro.

– Nous nous écartons de notre sujet, grommela le savant non sans humeur.

– Pardon, répondit Ramier, ce préambule était nécessaire. Etant donné l’écart de près de cent degrés entre les deux saisons de notre satellite, il est permis de supposer que les habitants vivent de façon différente pendant chacune d’elles.

– Les habitants, s’il y en a, marmotta Lavarède.

Sans relever l’interruption, le petit homme poursuivit :

– Nous voyons, en Russie, les populations, se tenir enfermées à l’époque des frimas et vivre au dehors dès que les souffles tièdes du printemps réchauffent l’atmosphère.

Par analogie, les lunatiques, on peut le penser, sont susceptibles d’agir de même.

Ceci établi, veuillez remarquer que la route du cirque de Copernic, part d’un point sombre et aboutit à un point également noir ; sans doute ce sont là des entrées de cavernes, de cités souterraines où ils se cloîtrent pendant leurs longues nuits.

– C’est la fable des troglodytes, s’exclama ironiquement Robert.

– Mais, reprit imperturbablement le fou, le soleil reparaissant au-dessus de l’horizon, ils sortent de leurs cavernes, vaquent à leurs travaux, trafiquent, échangent, cultivent, chassent, au milieu d’une faune et d’une flore dont nous ne saurions avoir idée.

S’ils existent comme je le prétends, si ce que représente mon cliché est une route, il doit s’y produire des mouvements.

– Eh bien, interrogea avidement l’astronome, devinant que son interlocuteur arrivait au point intéressant de sa communication ?

– Eh bien, dit paisiblement Ramier, cela est.

Un véritable rugissement s’échappa des lèvres d’Ulysse.

– Cela est. La preuve… la preuve.

– Je vais vous la présenter.

Et tout en fouillant de nouveau dans le carton, le capitaine du Gypaète parla ainsi :

– A diverses reprises mon attention avait été appelée sur la présence de points noirs à la surface blanche de la route de Copernic. Dans l’ordre des pensées où je me trouvais, je me demandai si ce n’étaient point là les Sélénites que je pressentais.

Dans l’impossibilité d’obtenir des agrandissements plus considérables de mes clichés – je cherche actuellement à résoudre ce problème et j’y réussirai – je compris que le seul moyen de m’éclairer était de me démontrer à moi-même que ces points imperceptibles étaient doués de mouvement.

– Et ?

C’était Astéras qui, incapable de se contenir, formulait cette ardente interrogation.

– J’ai appliqué la cinématographie à mon examen. Des clichés successifs obtenus ainsi m’ont permis de déterminer la marche de mes points noirs sur la route. Voici une des images dont il s’agit :

Et tandis qu’Astéras, les pupilles dilatées, regardait les dix clichés Ramier susurra avec une modestie affectée :

– Un point C étant figuré sur une section de route A B, il est évident que si la projection cinématographique le porte de A en B, il est doué d’un mouvement propre, c’est-à-dire qu’il est animé. Or, dans la résultante de ces diverses épreuves ledit point C, occupant successivement les positions marquées sur chacune, marche de A en B. Etes-vous convaincu ?

– Oui, oui, balbutia l’astronome d’une voix haletante. On ne saurait le nier. Des êtres animés parcourent cette route lunaire ! Mais quels sont ces vivants ! Quels sont-ils ?

Ramier leva un doigt en l’air et d’un ton prophétique :

– Patience ! Patience ! Mes grossissements ne me permettent pas encore de répondre, mais puisque cela vous intéresse, nous chercherons ensemble ; nous surprendrons la forme de ce point animé. Allez, vous bénirez le jour où vous avez mis le pied à bord de mon Gypaète. Bientôt nous photographierons l’intérieur des cavernes où les Sélénites se réfugient, alors que la nuit de douze jours couvre le sol de leur planète.

A ces mots, Ulysse stupéfait ne trouva rien à répondre, la voix lui manquait ; mais sa mimique expressive disait sa curiosité.

– Vous connaissez les rayons noirs, fit complaisamment son interlocuteur.

On les appelle noirs, ultra violets, Rœntgen, X. Ils ont la propriété de traverser les corps opaques. Eh bien ! j’ai inventé, sauf quelques menus détails à trouver encore, des plaques photographiques insensibles aux rayons lumineux, et qui seront impressionnées par ces seuls rayons X, ainsi les rayons noirs émanant de la lune nous révèleront les secrets de la vie sélénite !

Il semblait transfiguré ; une émotion communicative faisait trembler sa voix. D’un mouvement brusque l’astronome lui prit les mains et avec un accent d’inexprimable admiration :

– Ah ! Maître ! Maître ! bégaya-t-il, quel génie y a-t-il donc en vous !

La physionomie de Ramier se contracta, un rire strident s’élança de ses lèvres.

– Du génie, mon pauvre ami Grand-Duc, – pour la première fois, il appliquait au savant le surnom dont il l’avait gratifié lors de son arrivée, – du génie, mais je suis fou, fou à lier. Vos amis l’Aigle, Milan, Mésange et Fauvette le pensent. – il désignait les assistants – on le pensait sur la terre, puisque l’on m’a enfermé à Sainte-Anne. Ah ! ah ! ah ! Je suis fou ! Les sages sont ceux qui se promènent en liberté sans penser à rien. Ah ! ah ! je suis fou, fou, fou comme Salomon de Caus dont le génie s’éteignit entre les murs d’un cabanon.

Il aurait continué longtemps sur ce ton, si Mme Hirondelle ne s’était avancée vers lui en disant avec calme :

– Oublions cela, Ramier, nous n’avons plus rien de commun avec l’humanité !

Ces simples paroles apaisèrent le fou comme par enchantement. Son exaltation tomba, ses yeux se voilèrent :

– C’est vrai, au fait, s’écria-t-il joyeusement. Où avais-je la tête de me tracasser pour les terriens – et passant amicalement son bras sous celui d’Astéras. – Venez, mon cher Grand-Duc, nous allons travailler.

Poliment, il confia les autres voyageurs à sa femme et s’enferma avec l’astronome qui allait devenir le confident de ses travaux.

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