XXIII
Dumouriez
Si nous nous sommes si longtemps arrêté sur le siège de Verdun et sur la mort héroïque de Beaurepaire, c'est que, à notre avis, aucun historien n'a donné à la prise de Verdun l'importance qu'elle a en histoire, et à la mort de Beaurepaire l'admiration que lui doit l'historien, ce grand prêtre de la postérité.
Voici à quelle occasion j'ai été à même de remarquer cette étrange lacune.
J'ai toujours été indigné, même sous la Restauration, des autels poétiques que l'on tentait d'élever à ces prétendues vierges de Verdun qui avaient été, des fleurs d'une main, des dragées de l'autre, ouvrir à l'ennemi les portes de leur ville natale, qui était la clef de la France.
Cette trahison envers la patrie n'a d'excuse que dans l'ignorance de femmes qui ont cédé aux ordres de leurs parents et qui n'avaient pas le sentiment du crime qu'elles commettaient.
Les prêtres aussi y furent pour beaucoup.
Il en résulta que, voulant répondre par un livre aux vers de Delille et de Victor Hugo, je cherchai, voilà tantôt sept ou huit ans, des documents sur cette reddition de Verdun, qui n'eut pas une médiocre part aux 2 et 3 septembre.
Je m'adressai tout d'abord tout naturellement au plus volumineux de nos historiens, à M. Thiers. Mais M. Thiers, préoccupé de la bataille de Valmy, qu'il est pressé de gagner, se contente de dire, page 198 de l'édition de Furne: «Les Prussiens s'avançaient sur Verdun.»
Puis, page 342: «La prise de Verdun excita la vanité de Frédéric.»
Puis, page 347: «Galbaud, envoyé pour renforcer la garnison de Verdun, était arrivé trop tard.» Pas un mot de plus; de Beaurepaire, il n'est pas question.
Le fait n'est cependant pas commun.
Une ville rendue contre la volonté d'un commandant de place qui se brûle la cervelle;
Vingt-trois citoyens, convaincus d'en avoir ouvert les portes à l'ennemi, exécutés le 25 avril 1794;
Dix femmes, dont la plus vieille âgée de cinquante-cinq ans et la plus jeune de dix-huit, les suivant sur l'échafaud pour avoir offert des fleurs et des bonbons à l'ennemi, cela valait la peine d'être relaté, ne fût-ce que dans une note.
Quant à Dumouriez, dans ses Mémoires, il ne dit que quelques mots de Verdun, et appelle Beaurepaire, Beauregard!
Quand ce ne serait que pour cette erreur, Dumouriez mériterait le titre de traître.
Michelet, l'admirable historien, cet homme à qui les gloires de la France sont si chères, parce qu'il est lui-même une de ces gloires, ne passe pas ainsi à côté du cercueil de Beaurepaire sans s'arrêter.
Il s'y agenouille, il y prie.
«Un sentiment tout semblable, dit-il, fit vibrer la France en ce qu'elle eut de plus profond quand un cercueil la traversa, rapporté de la frontière, celui de l'immortel Beaurepaire, qui, non point par des paroles, mais par un acte d'un seul coup, lui dit ce qu'elle devait faire en pareille circonstance.
»Beaurepaire, ancien officier de carabiniers, avait formé, commandé depuis 89 l'intrépide bataillon des volontaires de Maine-et-Loire. Au moment de l'invasion, ces braves eurent peur de n'arriver pas assez vite. Ils ne s'amusèrent point à parler le long de la route: ils traversèrent la France au pas de charge et se jetèrent dans Verdun.
»Ils avaient un pressentiment qu'au milieu des trahisons dont ils étaient environnés, ils devaient périr; aussi chargèrent-ils d'avance un député patriote de faire leurs adieux à leurs familles, _de les consoler et de dire qu'ils étaient morts_. Beaurepaire venait de se marier et n'en fut pas moins ferme. Le conseil de guerre assemblé, Beaurepaire résista à tous les arguments de la lâcheté; voyant enfin qu'il ne gagnait rien sur ces nobles officiers dont le coeur tout royaliste était déjà dans l'autre camp:
»--Messieurs, dit-il, j'ai juré de ne me rendre que mort; survivez à votre honte. Je suis fidèle à mon serment; voici mon dernier mot: je meurs!
»Il se fit sauter la cervelle.
»La France se reconnut, frémit d'admiration; elle mit la main sur son coeur et y sentit monter la foi. La patrie ne flotta plus aux regards, incertaine et vague; on la vit réelle, vivante. On ne doute guère des dieux à qui l'on sacrifie ainsi.»
Mais des _vierges de Verdun_, Michelet n'en parle point.
Sans doute il n'a pas voulu, près d'une si belle tache de sang, mettre une tache de boue.
Mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'aucun historien, aucun chroniqueur, aucun contemporain, ne parle de Mme de Beaurepaire. Je crois avoir rencontré les seules lignes qui aient été écrites sur elle dans une brochure intitulée _Les réminiscences du roi de Prusse_.
En effet, cette brochure contient l'anecdote suivante, qui se rapporte probablement à elle.
«Le duc de Weimar, auquel la réputation des bonbons et des liqueurs de Verdun était bien connue, s'informa de la boutique où l'on pouvait trouver ce qui se faisait de mieux. On nous conduisit chez un marchand nommé Le Roux, au coin d'une petite place. Cet homme nous reçut avec beaucoup d'amabilité, et ne manqua point en effet à nous servir parfaitement.
»Lorsqu'il commençait à faire nuit, notre collation fut troublée par un bien triste incident. La maison d'en face était habitée _par une jeune femme_, _parente_ du défunt commandant de place. On lui avait caché l'événement jusqu'à cet instant; mais il fallut bien le lui apprendre. Elle en fut si cruellement affectée, qu'elle tomba étendue à terre, en proie à des attaques de nerfs et à des convulsions extrêmement violentes. On ne put l'emporter qu'avec la plus grande peine.»
Il est probable que l'on ne voulût pas dire aux princesses que cette jeune femme était Mme de Beaurepaire, et qu'on leur dit seulement que c'était une parente du commandant de place.
La reddition de Verdun eut un immense retentissement par toute la France.
Paris épouvanté crut voir l'ennemi à ses portes. Il y était en effet, puisqu'en cinq étapes il franchissait la distance qui l'en séparait. On battit la générale par toute la ville; on sonna le tocsin; le canon grondait d'heure en heure.
C'est alors que Danton, seul, inébranlable et comprenant le parti que l'on pouvait tirer du dévouement de Beaurepaire, se précipita au milieu de l'Assemblée bouleversée, et, montant à la tribune, rendit compte des mesures prises pour sauver la patrie, et dit ces mémorables paroles enregistrées par l'histoire:
--Le canon que vous entendez n'est point le canon d'alarme, c'est le pas de charge sur nos ennemis. Pour les vaincre, pour les atterrer, que faut-il? De l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace!
Ce fut alors que le dévouement héroïque de Beaurepaire fut raconté comme savait raconter Danton.
À l'instant même une commission fut nommée qui proposa le décret suivant: