‹ Création et rédemption, première partie: Le docteur mystérieuxChapitre 24 sur 54 · IL AIMA MIEUX SE DONNER LA MORT - III

IL AIMA MIEUX SE DONNER LA MORT - III

L'Assemblée nationale décrète que le corps de Beaurepaire, commandant le premier bataillon de Maine-et-Loire, sera déposé au Panthéon français.

L'inscription suivante sera placée sur sa tombe:

QUE DE CAPITULER AVEC LES TYRANS

Le président est chargé d'écrire à la veuve et aux enfants de Beaurepaire.

Le nom de Beaurepaire fut donné à une rue qui a, jusqu'à ce jour, nous le croyons du moins, conservé ce nom glorieux, que nous prions M. Haussmann de transporter à une autre si celle-là était démolie.

Tandis que l'Assemblée nationale rend ses derniers honneurs à Beaurepaire, tandis que Marceau, qui a tout perdu dans la ville, armes et chevaux, répond à un représentant du peuple qui lui demande: «Que voulez-vous que l'on vous rende?--Un sabre pour venger notre défaite!» tandis que le roi de Prusse, entré à Verdun, s'y trouve si commodément qu'il y reste une semaine, occupé à donner des bals, à manger des dragées et à affirmer qu'il ne vient en France que pour rendre la royauté aux rois, les prêtres aux églises, la propriété aux propriétaires, tandis que le paysan dresse l'oreille et comprend que c'est la contre-révolution qui entre en France; que celui qui a un fusil prend un fusil, que celui qui a une fourche prend sa fourche, que celui qui a une faux prend sa faux, cinq généraux étaient réunis dans la salle du conseil de l'hôtel de ville de Sedan, sous la présidence de leur général en chef Dumouriez.

Nous ne sommes pas de ceux qui pensent qu'une faute, qu'une faiblesse ou même qu'une mauvaise action doit faire perdre à un homme tous les mérites de sa vie passée. Non, les actions humaines doivent être pesées une à une, et à chacune l'historien doit apporter la part de louage ou de blâme.

On comprend que ces quelques lignes ne tombent de notre plume que pour nous aider à aborder une des plus étranges personnalités de notre époque, c'est-à-dire un homme qui, royaliste au fond, sauva la République, qui fit plus que La Fayette pour la France, moins que lui contre elle, et qui cependant fut déshonoré, exilé de France, mourut en Angleterre sans éveiller un regret, tandis que La Fayette rentra sous des arcs de triomphe, devint le patriarche de la révolution de 1830, et mourut glorieux et honoré au milieu de sa glorieuse et honorable famille.

Dumouriez pouvait avoir à cette époque cinquante-six ans; leste, dispos, nerveux, à peine en paraissait-il quarante-cinq. Né en Picardie quoique d'origine provençale, il avait l'esprit du Méridional et la volonté de l'homme du centre. Sa tête fine s'illuminait, dans certaines occasions, de regards pleins de feu. Esprit intelligent, cerveau complet, il était bon à tout. Il avait tout à la fois, chose rare, la rouerie du diplomate et le courage obstiné du soldat.

À vingt ans simple hussard, il s'était fait hacher en morceaux par six cavaliers plutôt que de se rendre; mais à trente il s'était laissé engrener dans cette diplomatie secrète de Louis XV, médiocrement honorable en ce qu'elle touchait à l'espionnage. Tout cela fut effacé sous Louis XVI par la fondation du port de Cherbourg, dont il fut le premier agent.

C'était un de ces hommes à peu près universels, dont les grandes connaissances peuvent être appliquées à tout, mais auxquels il faut l'occasion. Jusque-là elle ne s'était pas présentée. Serait-il grand diplomate, serait-il général victorieux? nul ne pouvait le dire, et peut-être lui-même n'avait-il pas encore la mesure exacte de son génie.

Porté en 1792 au ministère par les girondins, c'est-à-dire par les ennemis du roi, il était sorti des Tuileries complètement rallié au roi, à la suite d'une scène avec Marie-Antoinette. Au fond, Dumouriez avait bon coeur et était impressionnable aux femmes.

Deux jeunes filles vêtues en hussard, qui étaient ses aides de camp, qui ne le quittaient sur le champ de bataille que pour exécuter ses ordres, les demoiselles de Fernig, dont j'ai connu le frère, servent de preuve à ce que j'avance.

Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce que Danton se défiât d'un pareil homme, et à ce qu'il envoyât le Dr Mérey, dont il connaissait la franchise, pour le surveiller.

La séance s'ouvrait au moment où nous introduisons le lecteur dans la salle du conseil.

--Citoyens, dit Dumouriez, en s'adressant à ses cinq collègues, je vous ai réunis pour vous faire part de la situation grave où nous nous trouvons.

»Je vais résumer les faits en quelques mots.

»Le 19 août 1792, il y a quinze jours de cela, les Prussiens et les émigrés sont entrés en France. Si nous étions des Romains, je vous dirais qu'ils sont entrés dans un jour néfaste, dans un jour de tonnerre, de pluie et de grêle; mais ce ne fut que sur les deux heures qu'ils arrivèrent à Brehain, la ville où ils s'arrêtèrent pour passer la nuit, pendant que leurs détachements pillent les campagnes environnantes. Pour en arriver là, Brunswick, le héros de Rossbach, a fait de Coblentz à Longwy quarante lieues en vingt jours.

»Cette invasion, qui, au dire du roi de Prusse, ne devait être qu'une promenade militaire de la frontière à Paris, ne se présente pas, il faut le dire, sous un aspect d'activité bien redoutable.

»Mais, citoyens, mon système est toujours de croire, quand un ennemi aussi expérimenté que le nôtre commet une faute, mon système est toujours de croire qu'il a une raison de la commettre, ce qui ne m'empêche pas d'en profiter.

»60 000 Prussiens, héritiers de la gloire et des traditions du grand Frédéric, s'avancèrent donc en une seule colonne sur notre centre, le 22 août dernier. Ils sont entrés à Longwy, et hier nous avons entendu le canon du côté de Verdun.

»Les Prussiens sont donc devant Verdun, s'ils ne sont point à Verdun.

»26 000 Autrichiens, commandés par le général Clerfayt, les soutiennent à droite en marchant sur Stenay.

»16 000 Autrichiens, sous les ordres du prince Hohenlohe-Kirchberg, et 10 000 Hessois, flanquent la gauche des Prussiens.

»Le duc de Saxe-Teschen occupe les Pays-Bas et menace les places fortes.

»Le prince de Condé, avec 6 000 émigrés, s'est porté sur Philippsburg.

»Tout au contraire, nos armées sont disposées de la façon la plus malheureuse pour résister à une masse de 60 000 hommes. Beurnonville, Moreton et Duval réunissent 30 000 hommes dans les trois camps de Maulde, de Maubeuge et de Lille.

»L'armée de 33 000 hommes que nous commandons est complètement désorganisée par la fuite de La Fayette, qui s'était fait aimer d'elle; mais cela ne m'inquiète que secondairement. Si je ne m'en fais pas aimer, je m'en ferai craindre.

»20 000 hommes sont à Metz, commandés par Kellermann.

»15 000 hommes, sous Custine, sont à Landau.

»Biron est en Alsace avec 30 000. Inutile non seulement de nous occuper de lui, mais d'y penser.

»Nous n'avons donc à opposer à nos 60 000 Prussiens que mes 23 000 hommes et les 20 000 de Kellermann, en supposant qu'il consente à m'obéir et veuille bien faire sa jonction avec moi.

»Voilà la situation claire, nette, précise. Vos avis?»

Le plus jeune des généraux c'était ce beau Dillon, qui passait pour avoir été l'amant de la reine. Après l'échauffourée de Quiévrain, son frère, que l'on avait pris pour lui, avait été tué par ses propres soldats, sous le prétexte que l'amant de la reine ne pouvait être qu'un traître.

Quant à lui, on citait à l'appui de ce bruit d'intimité avec Marie-Antoinette deux faits:

On avait reconnu à son colback une magnifique aigrette, montée en diamants, que l'on avait vue deux ou trois jours auparavant à la coiffure de la reine, et dans la cour des Tuileries il avait passé une revue paré de cette aigrette.

Puis on racontait que, à un bal où il avait eu l'honneur de valser avec la reine, la reine, qui aimait cette danse à la folie, s'était arrêtée tout étourdie pour reprendre haleine, sans s'apercevoir que le roi était derrière elle, et, se penchant nonchalamment sur l'épaule du bel officier, lui avait dit:

--Mettez la main sur mon coeur, vous verrez comme il bat.

--Madame, dit, en arrêtant la main de Dillon, le roi qui avait entendu, le colonel aura la galanterie de vous croire sur parole.

Arthur Dillon était non seulement d'une beauté remarquable, mais il était brave à toute épreuve, et si l'on pouvait reprocher quelque chose à son intelligence guerrière, c'était trop de témérité.

--Citoyens, dit-il, c'est avec la timidité d'un jeune homme que j'oserai donner mon avis devant des hommes de votre distinction et de votre expérience. Mais je crois, d'après ce que vient de nous dire le général en chef, notre ligne de défense impossible, et serais d'avis de gagner la Flandre et d'agir contre les Pays-Bas autrichiens de manière à opérer une diversion qui forçât les ennemis de revenir sur Bruxelles, où d'ailleurs la présence des Français ferait certainement éclater une révolution.

Il salua et se rassit; le général Monet se leva.

--Il me semble, dit-il, tout en rendant justice à l'intention de notre jeune collègue, que nous retirer en Flandre serait abandonner le poste où la France nous a placés. Je propose de nous retirer vers Châlons et de défendre la ligne de la Marne.

En ce moment, le soldat de planton annonça qu'un cavalier couvert de poussière, arrivant de Verdun, demandait à parler sans retard au général en chef.

Dumouriez consulta de l'oeil le conseil. Il reconnut dans tous les regards l'avidité des nouvelles.

--Faites entrer, dit-il.

Jacques Mérey parut avec le costume moitié civil, moitié militaire des représentants du peuple: redingote bleue à larges revers avec une ceinture supportant un sabre et des pistolets, chapeau à plumes tricolores, culotte de peau collante, bottes molles montant au-dessus du genou.

--Citoyens, dit-il, je suis porteur de mauvaises nouvelles; mais les mauvaises nouvelles ne supportent pas de retard, voilà pourquoi j'ai insisté pour être introduit près de vous. Verdun a été livré à l'ennemi; Beaurepaire, son commandant, s'est brûlé la cervelle. Le général Galbaud est en retraite sur Paris, par Clermont et Sainte-Menehould. Et je viens vous dire de la part de Danton que le salut de la France est entre vos mains.

Et, s'avançant vers le général en chef, il lui présenta la lettre dont il était porteur.

Dumouriez salua, prit la lettre sans la lire.

--Citoyens, dit-il, quelle est l'opinion de la majorité?

Les trois généraux qui n'avaient point encore parlé se levèrent, et l'un des trois, parlant pour lui et les deux autres:

--Général, dit-il, nous nous rallions à l'avis du général Monet.

--C'est-à-dire que vous êtes d'avis de vous retirer vers Châlons et de défendre la ligne de la Marne.

--Oui, citoyen général, répondirent les trois officiers d'une seule voix.

--C'est bien, dit Dumouriez; citoyens, j'aviserai.

Et, levant la séance, il salua et congédia les officiers.

Puis, se tournant vers Jacques Mérey:

--Citoyen représentant, dit-il, tu as besoin d'un bain, d'un bon déjeuner et d'un bon lit; tu trouveras tout cela chez moi, si tu me fais l'honneur d'accepter l'hospitalité que je t'offre.

--De grand coeur, dit Jacques Mérey, d'autant plus que j'ai à vous laisser pressentir des nouvelles de Paris plus intéressantes et plus terribles encore peut-être que ne sont celles de Verdun.

Dumouriez, avec la courtoisie d'un ancien gentilhomme, sourit, salua et passa devant pour montrer le chemin au messager.

Il le conduisit à la salle à manger, où l'attendaient, pour se mettre à table, Westermann et Fabre d'Églantine.

--Citoyens, dit-il à Westermann et à Fabre d'Églantine, vous allez déjeuner aussi rapidement que possible; puis, comme il faut faire face aux nouvelles qui viennent d'arriver, Westermann, vous allez vous rendre à Metz et donner à Kellermann l'ordre de venir me joindre sans perdre une minute à Valmy. Vous, Fabre, vous allez prendre un cheval, et vous rendre à toute bride à Châlons, où vous arrêterez la retraite de Galbaud, que vous ramènerez avec ses deux ou trois mille hommes à Révigny-aux-Vaches, où ils garderont jusqu'à nouvel ordre les sources de l'Aisne et de la Marne.

Les deux hommes désignés firent un mouvement.

--Voici monsieur, dit Dumouriez, qui est envoyé comme vous par Danton, avec les mêmes instructions que vous. Il reste près de moi et suffira à me brûler la cervelle si besoin est.

--Mais, dit Westermann, notre mission est de rester près de toi, citoyen général, et non d'aller où tu nous envoies.

--Notre mission est de servir la patrie; or, pour le service de la patrie, je vous ordonne, moi, général en chef de l'armée de l'Est, vous, Westermann, d'aller à Metz et de m'amener Kellermann, et, à défaut de Kellermann, ses vingt mille hommes. Vous aurez tout à la fois dans votre poche sa destitution et votre nomination; à vous, Fabre, d'aller à Clermont et d'arrêter la retraite. Si Galbaud essaye de vous résister, vous l'arrêterez au milieu de ses hommes et l'enverrez pieds et poings liés au Comité de Salut public. C'est ce que je ferai moi-même pour le premier qui me résistera.

»Pendant que vous déjeunerez, j'écrirai les ordres et le citoyen Mérey prendra un bain, à la sortie duquel je le mettrai au courant de mes intentions. Déjeunez donc, chers amis; et toi, citoyen, mon valet de chambre va te conduire au bain; tu sais où est la salle à manger; au sortir du bain, je t'y attendrai.»

Fabre et Westermann se mirent à table. Dumouriez entra dans son cabinet, qui confinait à la salle à manger, et Jacques Mérey suivit le valet de chambre du général, qui le conduisait au bain.