XLIV
L'agonie
Pendant ce temps, Jacques Mérey, fidèle à la promesse qu'il avait faite à son ami, luttait contre le mal de tout le pouvoir de la science.
En quittant Danton dans le cabinet d'un des secrétaires de la Convention, il avait laissé à celui-ci deux heures pour faire ses adieux à sa femme; mais les adieux du terrible olympien n'étaient pas de ceux que l'on fait à une femme mourante.
Il trouva Mme Danton souriante et brisée tout à la fois.
À cette époque, où les travaux chimiques du dix-neuvième siècle sur le sang n'étaient point faits encore et où l'on ignorait sa composition et ses éléments, la maladie dont Mme Danton était atteinte n'était point ou était à peine connue sous le nom d'anémie, mais sous le nom d'anévrisme, avec lequel on la confondait.
Toute excitation exagérée et persistante du système nerveux peut amener l'anémie, c'est-à-dire sinon l'absence du moins l'appauvrissement du sang; mais ce sont surtout les chagrins et l'abattement moral prolongés qui ont ce résultat fatal; alors les globules sanguins qui composent en partie le sang diminuent dans des proportions effrayantes, et des hémorragies se produisent par l'effet plus aqueux du sang.
On comprend parfaitement, le tempérament de Mme Danton étant donné comme celui d'une femme calme, douce et religieuse, que les événements auxquels son mari avait pris part, que ceux bien plus encore dont il avait été le héros, eussent produit sur la santé de sa femme ce terrible changement.
Jacques Mérey l'avait déjà examinée avec la plus grande attention; mais le docteur, au courant de la science, la dépassant quelquefois à force de travail et de génie, ne pouvait voir autre chose dans l'état de Mme Danton que ce qu'y eût vu le plus habile médecin.
La malade était couchée sur une chaise longue; elle avait le visage blême, les lèvres pâles, les joues décolorées. Il découvrit les bras et la poitrine: les bras et la poitrine avaient la teinte blafarde du visage. La langue et toutes les muqueuses participaient à cette pâleur.
Il lui prit le poignet; le pouls était petit, insensible, intermittent; parfois la chaleur de la peau était diminuée.
Mme Danton regarda tristement Jacques Mérey.
--Voulez-vous me dire ce que vous éprouvez? lui demanda-t-il.
--Une grande difficulté de vivre, répondit la malade; de l'essoufflement au moindre exercice.
--Des palpitations?
--Oui, des étourdissements, des étouffements, des éblouissements, des tintements d'oreille.
--Y a-t-il longtemps que vous avez perdu du sang?
--Ce matin, la valeur d'un verre à peu près.
--Par la bouche ou par le nez?
--Par le nez.
--L'a-t-on mis de côté?
--Oui, ma belle-mère a dû le mettre à part.
Jacques appela Mme Danton la mère; elle apporta le sang qu'elle avait conservé dans un plat creux.
La fibrine était presque nulle, tout était tourné en sérosité.
Jacques prit un papier et une plume.
Puis il prescrivit une décoction de quinquina et une préparation martiale, espèce d'opiat que l'on faisait avec de la limaille de fer et du miel.
Mme Danton devait prendre trois petits verres à bordeaux de quinquina en décoction par jour, et toutes les heures manger une cuillerée à café de miel et de limaille.
Elle devait boire, chaque fois qu'elle aurait soif, une tisane amère.
Jacques prit congé de Mme Danton.
Elle le suivit des yeux, et, lorsqu'il fut à la porte, comme il se retournait, leurs yeux se rencontrèrent.
--Vous voulez me demander quelque chose, dit Jacques, qui se rappela les confidences que Danton lui avait faites relativement aux tendances religieuses de sa femme.
--Oui, dit-elle.
Jacques se rapprocha de son lit.
Elle lui prit la main et le regarda.
--Je suis femme, dit-elle, et fidèle à la croyance de nos pères, je ne voudrais pas mourir hors de l'Église. Promettez-moi de me dire quand il sera temps d'envoyer chercher un prêtre.
--Rien ne presse, madame, répondit Jacques.
--Il ne faudrait point par crainte de m'impressionner, continua Mme Danton, m'exposer à ne pas remplir mes devoirs religieux. Je ferais une mauvaise mort. Et d'ailleurs, ajouta-t-elle, il me faut un peu de temps pour trouver un prêtre.
--Vous voulez un prêtre non assermenté? demanda le docteur.
--Oui, fit-elle en baissant les yeux.
--Prenez garde, ces hommes-là sont des fanatiques qui ne comprennent point la parole de Dieu. Ils seront implacables.
--Pour moi? n'ai-je pas toujours été bonne mère et chaste épouse?
--Non, pour votre mari.
Elle resta pensive un instant.
--Je veux essayer d'abord d'un prêtre non assermenté, dit-elle; s'il est trop sévère, vous m'en irez chercher un autre à votre choix.
Jacques s'inclina.
--Cette pensée de la confession vous tourmente-t-elle? demanda Jacques.
--Oui, je l'avoue.
--Eh bien! quand il sera temps, je préviendrai votre belle-mère et elle viendra avec le prêtre.
Mme Danton sourit, laissa retomber sa tête sur le dossier de la chaise longue, et poussa un soupir de satisfaction.
Pendant un jour ou deux, les remèdes du docteur opérèrent avec une certaine efficacité. Mais le troisième jour les symptômes fâcheux reprirent le dessus. La vue se troubla, des points noirs se dessinèrent sur les objets, la susceptibilité nerveuse devint extrême. Jacques constata ces symptômes, ordonna les toniques les plus efficaces qu'il put trouver, mais, en quittant Mme Danton, il dit à la belle-mère:
--Demain, allez chercher le prêtre.
Le lendemain, le docteur comptait n'aller voir la malade qu'à sa sortie de la séance, afin de lui laisser tout le temps d'accomplir ses devoirs religieux; mais, vers les deux heures de l'après-midi, Camille Desmoulins accourut, lui annonçant que Mme Danton était au plus mal.
Il priait Jacques de tout quitter pour lui porter secours.
Le docteur fut étonné; il connaissait les accidents habituels de la maladie, et ne croyait pas à la mort avant quatre ou cinq jours.
Il interrogea Camille, qui ne put rien lui dire autre chose, sinon que la belle-mère de Mme Danton était accourue chez lui pour lui dire que sa fille était au plus mal.
Jacques prit une voiture et se fit conduire passage du Commerce; les enfants et la belle-mère pleuraient; Mme Danton priait, les yeux fermés et les mains jointes.
Des larmes coulaient entre ses paupières fermées.
Il demanda ce qui s'était passé.
La belle-mère secoua la tête.
--Il a refusé l'absolution? demanda Jacques.
--Il l'a maudite.
--Pourquoi lui avez-vous dit chez qui il était? Le nom des mourants n'est pas un péché, et le prêtre n'a pas besoin de le savoir.
--Oh! je ne l'avais pas dit, répondit Mme Danton la mère; je m'étais rappelé votre recommandation. Mais, en entrant ici, il a vu le portrait de mon fils, par David. Il l'a reconnu, alors sa poitrine s'est gonflée de colère, ses yeux sont devenus sanglants, il a étendu la main vers la peinture.
»--Pourquoi avez-vous le portrait de ce réprouvé ici? a-t-il demandé.
»Nous n'avons répondu ni l'une ni l'autre.
»--Tant que ce portrait sera ici, a-t-il dit en étendant le poing vers lui, Dieu n'y entrera pas!
»Alors Georges, l'aîné des fils de Danton, s'est avancé vers le prêtre et lui a dit:
»--Pourquoi montrez-vous le poing à papa?
»--Cet homme est ton père! s'est écrié le prêtre.
»--Mais oui, cet homme est mon père, a répondu l'enfant.
»--Arrière, reptile!
»--Monsieur! a dit ma belle-fille en étendant les bras vers son enfant.
»--Ah! vous êtes sa mère, ah! vous êtes la femme de cet homme, ah! vous avez vécu avec ce Satan, avec ce réprouvé, avec cet antéchrist, et vous espérez le pardon du Seigneur. Jamais! jamais! jamais! mourez dans l'impénitence finale. Je vous maudis, et que ma malédiction tombe sur lui, sur vous et sur vos enfants, jusqu'à la troisième et la quatrième génération.
»Et il est sorti.
»Les enfants pleuraient, ma fille s'est évanouie. J'ai couru chez Camille et vous l'ai envoyé. Voilà l'histoire telle qu'elle s'est passée.»
--Le misérable! s'écria Jacques. Je l'avais prévu.
Puis, se tournant vers Mme Danton, qui restait muette et immobile:
--Je vais vous en chercher un, moi, dit-il, et qui ne vous maudira pas.
Il sortit, remonta dans son fiacre, courut à la Convention et ramena l'évêque de Blois, le digne Grégoire.
Celui-ci entra avec le sourire sur les lèvres et la bénédiction dans le coeur.
--Je ne vous ferai qu'une question, madame, lui dit-il.
Elle rouvrit ses yeux pleins de larmes, et, voyant le costume épiscopal de son visiteur:
--Laquelle, monseigneur? demanda-t-elle.
--Aimez-vous votre mari?
--Je l'adore, dit-elle.
--Eh bien! répliqua l'évêque, vous avez dû souffrir au-delà des péchés que vous avez commis. Je vous absous.
Alors il s'assit près d'elle, lui parla de Dieu, de sa bonté infinie; il alla chercher les fibres les plus secrètes du coeur de la mère et de l'épouse, et, comme il vit que, rassurée sur elle, c'était pour le salut de son mari qu'elle tremblait, il lui montra Dieu créant dans sa science de l'avenir les hommes pour les époques où ils doivent vivre, et mesurant sa miséricorde aux missions terribles que les Titans révolutionnaires reçoivent de lui.
Il l'avait trouvée dans les larmes et rebelle à la mort. Il la quitta pleine d'espérance et tendant les bras à la grande consolatrice de tous les maux.
Jacques, dès lors, n'eut plus qu'à adoucir matériellement, autant qu'il était en son pouvoir, le terrible passage de l'éternité.
Le lendemain, la maladie avait fait de nouveaux progrès et les symptômes étaient plus graves. La vue se perdait tout à coup, et, pendant des intervalles qui allaient toujours s'augmentant, l'enflure des jambes gagnait le corps; il y avait des syncopes pendant lesquelles on croyait que la malade allait succomber; la parole devenait lente et inintelligible.
La journée du 4 au 5 se passa ainsi.
Les journées du 5 et du 6 ne furent qu'une longue agonie. De temps en temps, la malade rouvrait les yeux et les fixait sur le portrait de son mari, qu'elle voyait comme à travers un brouillard. Elle voulait parler, mais elle ne pouvait articuler qu'une espèce de souffle modulé dans lequel on croyait reconnaître le nom de baptême de son mari: Georges.
Enfin, vers le soir du 6, le coma s'empara d'elle; vers minuit, elle fit quelques mouvements produits par une convulsion; enfin, entre minuit et une heure, elle prononça distinctement le mot: «Adieu!» et expira.
Jacques Mérey alla à la pendule, et l'arrêta à minuit trente-sept minutes.
C'était juste l'heure à laquelle Danton avait affirmé qu'elle lui était apparue.
Jacques suivit de point en point les instructions de Danton; il plongea le cadavre dans une dissolution concentrée de sublimé corrosif, il le mit dans une bière de chêne s'ouvrant à l'aide d'une serrure, dont il garda la clef. Enfin, après toutes les cérémonies de l'Église, après une messe mortuaire, où officia l'évêque de Blois, le cadavre de la noble créature fut déposé dans un caveau provisoire du cimetière Montparnasse.
Celui qui la conduisit à sa dernière demeure ne se doutait pas que, dans ce même pays où il avait contribué à détruire la royauté et la superstition, sous le règne du fils de Philippe-Égalité, l'archevêque de Paris, M. de Quélen, refuserait une messe à son cadavre, et qu'il serait porté à sa dernière demeure sans prières et sans prêtre, au milieu du concours vengeur de vingt mille citoyens.