XLV
Retour de Danton
Pendant l'absence de Danton, un orage terrible s'était élevé contre la Gironde.
Nous avons expliqué aussi brièvement que possible d'où venait son impopularité.
Les girondins n'étaient pas devenus royalistes, comme on le disait, mais les royalistes, de nom du moins, s'étaient faits girondins.
On sait de quelle popularité ils avaient joui d'abord; la révolution, au 20 juin et au 10 août, avait été en eux.
Les jacobins, de leur côté, s'étaient jetés dans des excès qu'à tort ou à raison ils avaient cru nécessaires à la révolution.
Ils avaient fait les journées de Septembre.
Les girondins regardaient les actes des 2 et 3 septembre comme des crimes atroces; ils avaient demandé la poursuite de ces crimes.
Ils firent, comme nous l'avons dit, accuser Robespierre à la tribune. Par qui? Par Roland qui était l'intégrité; par Condorcet qui était la science; par Brissot qui était la loyauté; par Vergniaud qui était l'éloquence? Non. Par Louvet, l'auteur de _Faublas_, c'est-à-dire aux yeux de tous par la frivolité.
Robespierre répondit par deux mensonges. Il dit qu'il n'avait jamais eu de relation avec le comité de surveillance de la Commune, premier mensonge; il répondit qu'il avait cessé d'aller à la Commune avant les exécutions, second mensonge.
Les honneurs de la séance furent pour Robespierre. De ce jour date le premier nuage jeté sur la popularité de la Gironde.
Il s'agissait d'élire un nouveau maire. Un ex-cordonnier de la rue Mauconseil, nommé Lhuillier, balança trois jours le candidat girondin, Chambon, qui fut nommé à grand'peine.
Signe grave et sinistre, la majorité flottait entre elle et les jacobins.
Les jacobins et la Montagne avaient cru la mort du roi indispensable, et ils avaient, comme un seul homme, voté la mort du roi, sans appel et sans sursis.
Les girondins, au contraire, au moment de la chute du roi, avaient eu l'imprudence de lui écrire; puis, le moment venu de voter, ils avaient voté ensemble, les uns pour la mort simple, les autres pour la mort avec sursis, les autres pour la mort avec appel.
Les girondins étaient donc divisés, et ils avaient donné prise aux montagnards et aux jacobins, qui leur reprochaient à tout moment leur faiblesse politique.
Danton, nous l'avons dit encore, avait fait un pas pour se rapprocher de la Gironde. La Gironde s'était éloignée de lui.
Guadet l'avait appelé septembriseur.
Danton s'était contenté de secouer tristement la tête.
--Guadet, lui dit-il, tu as tort, tu ne sais pas pardonner, tu ne sais pas sacrifier ton sentiment à la patrie, tu es opiniâtre; tu périras!
Danton avait laissé aller la Gironde à la dérive.
Les girondins avaient eu un ministère tiré du coeur même de la Gironde: Roland, Larivière et Servan.
Ce ministère n'avait pas su se maintenir en position.
Ils avaient eu un général girondin: Dumouriez.
Mais, après avoir gagné deux batailles, après avoir sauvé la France à Valmy et à Jemmapes, il avait été accusé de ne l'avoir sauvée qu'au profit du duc de Chartres. Un voyage qu'il avait fait à Paris, quelques ouvertures qu'il avait risquées, avaient donné créance à ces bruits que les girondins n'osaient pas démentir. Seulement, Dumouriez était l'homme heureux, et par conséquent l'homme indispensable.
Mais voilà qu'en quelques jours une grêle de nouvelles plus effrayantes les unes que les autres viennent s'abattre sur Paris.
La première est la révolte de Lyon.
Lyon, avec ses maisons à dix étages, avec ses caves noires où s'enterrent les canuts, Lyon était le refuge des agents d'émigration, des prêtres réfractaires et des religieuses exaltées. Les grands commerçants qui ne faisaient plus travailler, les marchands qui ne vendaient plus pactisaient avec les nobles. Nobles, commerçants et marchands étaient royalistes et se disaient girondins, mais ces prétendus girondins avaient armé un bataillon de fédérés qui, sous le titre des _Fils de famille_, insultaient les municipaux, brisaient la statue de la liberté et les bustes de Jean-Jacques.
Encore une accusation sourde qui retombait sur les girondins. Ce n'était pas le tout. De même qu'à la panique de Valmy, quinze cents hommes s'étaient éparpillés, fuyant et criant partout que l'armée était battue. Les fugitifs traversaient la Belgique, les uns à pied, les autres à cheval, disant que Dumouriez trahissait et qu'il avait vendu la France.
Dumouriez, l'homme des girondins!
Mais Dumouriez avait commis des crimes bien autrement graves que de se laisser battre. À son passage à Bruges, on lui avait donné un bal.
Un petit jeune homme, tout en achevant sa contredanse, se présenta à lui, disant qu'il était commissaire du corps exécutif et qu'il se rendait à Ostende et à Nieuport pour faire monter des batteries et mettre ces deux places en état de défense.
Le général le regarda par-dessus son épaule et lui dit:
--Renfermez-vous dans vos fonctions civiles, monsieur, exécutez-les modérément et ne vous mêlez pas de la partie militaire, qui me regarde.
Un autre commissaire, nommé Lintaud, lui écrivait une lettre dans laquelle il le tutoyait et lui ordonnait de marcher immédiatement au secours de Ruremonde.
Dumouriez envoya cette lettre au ministère de la Guerre avec cette apostille: _Cette lettre devrait être datée de Charenton_.
Un troisième, nommé Cochelet, avait écrit au général Miranda, lieutenant de Dumouriez, lui ordonnant de prendre Maestricht avant le 20 février, sans quoi, disait-il, il le dénoncerait comme traître.
On comprend que toutes ces noises de Dumouriez contre les agents de la Convention ne raccommodaient pas ses affaires avec les jacobins.
Ces nouvelles, en arrivant à Paris, excitèrent un grand tumulte non seulement dans les rues, mais au sein même de la Convention.
Une grande foule se précipita dans la salle, envahissant les tribunes et criant à pleins poumons:
--À bas les traîtres! à bas les contre-révolutionnaires!
C'est au milieu d'un effroyable tumulte que plusieurs voix crièrent tout à coup: «Danton! Danton!» et que celui-ci, dont la voiture s'était brisée et qui avait fait les trente dernières lieues à cheval et à franc étrier, entra couvert de boue à l'Assemblée.
À cet aspect, tout le monde se tut.
Alors, d'une voix tonnante:
--Citoyens représentants, dit-il, le ministre de la Guerre vous cache la vérité; j'arrive de Belgique, j'ai tout vu; voulez-vous des détails?
Sept cents voix répondirent par le cri:
--Parlez! Parlez!
Alors Danton, avec l'énergie que nous lui connaissons, fait le récit qu'on a lu dans le chapitre précédent; il lui montre toute cette brave population de Liége, hommes, femmes, vieillards, enfants, nos alliés, abandonnant leurs maisons, mourant de faim, de froid, par les grands chemins, se réfugiant à Bruxelles et n'ayant d'espoir que dans la France.
Seulement, où la France puisera-t-elle son espoir? Dumouriez est en plein retraite; une partie de l'armée est en pleine déroute.
Puis il ajoute:
--La loi du recrutement sera trop lente; il faut que Paris s'élance.
Alors, de toutes les tribunes et de tous les bancs un cri s'élance:
--Dumouriez à la barre! Mort à Dumouriez! mort aux traîtres!
Mais Danton s'écrie:
--Dumouriez n'est pas si coupable que vous le croyez. On lui a promis trente mille hommes de renfort; il n'a rien; il faut que des commissaires parcourent les quarante-huit sections, appellent les citoyens aux armes et les somment de tenir leur serment; il faut qu'une proclamation soit adressée à l'instant aux Parisiens; s'ils tardent, tout est perdu; la Belgique est envahie; armons-nous, défendons-nous, sauvons nos femmes et nos enfants; qu'on arbore à l'Hôtel de Ville le grand drapeau qui annonce que la patrie est en danger, et que le drapeau noir flotte sur les tours de Notre-Dame!
Puis, au milieu des applaudissements, des bravos, Danton, pâle comme un spectre, sombre comme la nuit, descend du haut de la Montagne vers l'endroit où Jacques Mérey, non moins pâle et non moins sombre, l'attendait.
Les deux hommes n'échangèrent que deux mots.
--Morte? demanda Danton.
--Oui, répondit Mérey.
--La clef?
--La voilà.
Et Danton sortit comme un fou des Tuileries.
Il sauta dans une des voitures qui stationnaient pendant toutes les séances à la porte des Tuileries, mit un assignat de dix francs dans la main du cocher, en lui disant:
--Ventre à terre! passage du Commerce.
Le cocher fouetta ses chevaux, qui partirent aussi vite que peuvent partir deux chevaux de fiacre.
Au pont Neuf, un embarras de voitures arrêta le fiacre; Danton passa sa tête bouleversée par la portière et cria:
--Place!
Un cabriolet avait engagé sa roue avec une charrette.
Le cocher du cabriolet tirait de son côté, le charretier tirait du sien.
--Place! cela t'est aisé à dire, fit le cocher du cabriolet. Fais-toi faire place toi-même, si tu peux.
Le conducteur de la charrette tirait avec cet entêtement plein de malveillance du conducteur des grosses voitures qui savent que les petites ne peuvent rien contre elles. Attelé de deux chevaux, il continuait de marcher et traînait à reculons le cabriolet et son cheval.
Danton jeta un regard sur la physionomie sournoisement riante de cet homme et vit qu'il était inutile de lui rien demander. Il ouvrit la portière, sauta à bas de son fiacre, s'approcha, passa une épaule sous l'arrière de la charrette, et d'un violent effort la jeta sur le côté.
Puis il remonta dans sa voiture en criant au cocher:
--Passe, maintenant.
Après une pareille preuve de force, Danton pensait bien que personne ne se mettrait plus sur sa route; aussi les autres voitures s'écartèrent-elles en une seconde, et cinq minutes après Danton était à la porte de la triste maison.
Là, il sauta à terre, monta rapidement les deux étages; mais, arrivé à la porte, il s'arrêta tout tremblant.
Il n'osait sonner.
Enfin il tira le cordon et la sonnette retentit.
Des pas alourdis s'approchaient de la porte.
--C'est ma mère, murmura-t-il.
Et, en effet, la porte s'ouvrit, et Mme Danton, vêtue de deuil, parut sur le seuil.
Les deux enfants, en deuil comme la grand-mère, étaient venus voir curieusement qui sonnait.
--Mon fils! murmura la vieille.
--Papa! balbutièrent les enfants.
Mais Danton ne parut voir ni les uns ni les autres; il entra sans dire une parole, ouvrit toutes les portes, comme s'il espérait dans chaque chambre retrouver celle qu'il avait perdue.
Puis, le dernier cabinet ouvert, il se jeta tout éperdu dans la chambre à coucher, enveloppa de ses bras les oreillers sur lesquels elle avait rendu le dernier soupir, et les baisa convulsivement avec des cris et des larmes.
La vieille mère profita de ce moment où son coeur semblait se fondre pour pousser les enfants dans ses bras.
Il les prit, les pressa contre sa poitrine.
--Ah! dit-il, qu'elle a dû avoir de peine à vous quitter.
Puis il tendit la main à sa mère, l'attira à lui et appuya un baiser sur chacune de ses joues flétries.
--Et maintenant, dit-il, qu'on me laisse seul.
--Comment, seul? s'écria Mme Danton.
--Ma mère, dit-il, il y a une voiture à la porte; montez dedans avec les enfants, conduisez-les chez Camille, laissez-les et restez vous-mêmes avec Lucile, et envoyez-moi Camille, il faut que je lui parle à l'instant même; voici un second assignat de dix francs que vous donnerez au cocher pour qu'il reste à ma disposition.
Dix minutes après, Camille accourait se jeter dans les bras de Danton.
--Il faut, lui dit celui-ci, que tu te fasses reconnaître du commissaire de police du quartier, que tu ailles avec lui jusqu'au cimetière Montparnasse. Le corps de ma femme est déposé dans un caveau provisoire; le commissaire de police t'autorisera à mettre la bière dans le fiacre; tu me la rapporteras; je veux revoir encore une fois celle que j'ai tant aimée.
Camille ne fit pas une observation, il obéit.
Camille se nomma et nomma Danton. Le nom de celui-ci inspirait une si grande terreur, que le commissaire ne chercha pas même à discuter; il monta en fiacre avec Camille Desmoulins, se rendit au cimetière Montparnasse, alla au caveau provisoire, se fit remettre la bière, que deux fossoyeurs portèrent dans le fiacre.
Danton entendit le roulement de la voiture qui s'arrêtait devant la porte; il descendit ou plutôt se précipita dans les escaliers, remercia Camille et le commissaire, qui avait voulu s'assurer qu'il venait bien au nom de Danton.
Camille voulut faire signe à deux commissionnaires qui jouaient aux cartes sur une borne; mais Danton l'arrêta, fit ses remerciements au magistrat, chargea l'objet sur ses épaules et le monta au second étage.
Une grande table avait été préparée dans la chambre à coucher de Mme Danton; il posa la bière dessus. Puis, se tournant vers Camille, il lui tendit la main.
--Je veux être seul! dit-il.
--Et si je ne voulais pas te laisser seul, moi?
--Je te répéterais: _Je veux être seul_.
Et il prononça ces paroles avec une telle énergie, que Camille vit bien qu'il n'y avait pas d'observations à lui faire.
Il sortit.
Resté seul en face de la bière, Danton tira de sa poche la clef que lui avait remise le docteur, lui fit faire un double tour dans la serrure; puis, avant d'oser lever le couvercle, il attendit un instant.
La morte était enveloppée dans son suaire. Danton en écarta les plis.
Alors on dit qu'il enveloppa le corps de ses deux bras, l'arracha à la bière, et, l'emportant sur le lit où elle était morte, essaya de la faire revivre dans un funèbre et sacrilège embrassement.