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Chapitre 2

Ce soir-là, le curé du village, rasé de frais, nu-tête, chauve et ventru, sous une ombrelle blanche bordée de bleu, avait sonné à la porte du château, dans la certitude, que n’avaient jusque-là jamais trompée ces dames, d’y rester à dîner,

La servante qui lui ouvrit lui jeta en pleine face :

« Cette fois, elles n’y sont pas, monsieur le curé. »

Le curé flaira une plaisanterie.

« Point, dit-il vivement, je ne le crois pas.

— Croyez-le », dit la servante.

Il demeura atterré, fixa sur son nez ses lunettes fumées, regarda la servante, lui vit un sourire malin, ne dit rien et partit.

Où allait-il dîner maintenant ? Ce n’était pas son jour au moulin : ce n’était son jour nulle part.

Il marchait sur la route, absorbé, sans répondre aux saluts, laissant pendre son ombrelle ouverte, à fond jaune, qui lui tapait sur les jambes, vraiment frappé de stupeur en face de cette chose inattendue.

Il ne se demandait pas où pouvaient bien être ces dames. Cela seulement occupait fixement son esprit :

« Un dîner perdu ! pas de dîner ce soir ! »

Il alla longtemps, la tête basse, et quand il leva les yeux, il se vit au milieu de deux rangées d’arbres si grands qu’ils lui cachaient le soleil et formaient au-dessus de sa tête comme un dôme vert, çà et là, percé à jour.

La fatale nouvelle l’avait entraîné par trop loin : puisqu’il ne devait pas dîner, mieux valait aller se coucher et dormir. Il voulut revenir sur ses pas ; mais au lieu d’un demi-tour, il fit un tour entier, d’une manière vive et pressée :

Son ennemi mortel le suivait à quelque distance. Affolé, il marcha à grandes enjambées.

Mais l’autre gagnait visiblement sur lui. Moitié paysan, moitié bourgeois, il avait une blouse, un visage anguleux, un petit chapeau à bords courts, presque une casquette, et à la main, un bâton noueux dont l’un des bouts était traversé par un cordon de cuir.

Il se hâtait et donnait à son bâton un mouvement de virevolte rapide. Il mit sa large main sur l’épaule du curé.

« Où donc que vous allez comme ça, monsieur le curé ?

— Monsieur Moru, je vais chercher à dîner, dit le curé d’une voix morte.

— Ah ! elle est bonne ; mais c’est pas de ce côté-là. Vous vous êtes trompé de route, ben sûr. V’là ce que c’est que d’avoir le nez sur son bréviaire. C’est votre jour au château, ce soir, c’est-il pas vrai ?

— C’est vrai », dit le curé qui se crut quitte et voulut lui tourner le dos.

Moru lui serra l’épaule.

« Eh ben, eh ben, c’est comme ça qu’on quitte les amis ?

— Mon ami, dit le curé d’une voix moins molle, il se fait tard. »

Et il fit un mouvement en arrière. Mais la main serra davantage, et la figure de Moru, jusque-là patelin, devint furieuse.

« Ah ! tu crois, bedon, que j’vas te lâcher, maintenant que j’te tiens ! Dieu de Dieu, j’voudrais ben que ma fille fût là. »

Le curé comprenait depuis longtemps. La fille du père Moru était, comme son père, entre deux classes, moitié bourgeoise, moitié paysanne.

Moru l’avait, toute jeune, retirée du couvent pour la mettre dans une pension libre, et le dimanche qui suivit son départ, le curé, tout nouvellement arrivé au village, ignorant les colères du père Moru, tonna en pleine chaire contre la fille et le père, « ces gens frappés d’immodestie », cria-t-il.

« Ah ! j’te tiens donc. Dieu me pardonne. Y avait longtemps que j’l’attendais celle-là ! »

Le curé regarda machinalement le bâton noueux.

Mais, soudain, la face bouleversée du père Moru s’adoucit, et il se mit à rire.

« J’vous ai fait peur, hein, pas vrai, monsieur le curé ? Eh ben, tenez, j’suis pas si méchant que vous, car c’est pas pour dire, mais c’est pas bien, ce que vous avez fait là. Mais faut pas rendre le mal pour le mal. Les dames du château ne sont point chez elles ; vous l’savez ben et moi aussi. Venez dîner avec moi et n’en parlons plus ; ça y est-il ? »

Le curé, stupéfait, n’en revenait pas de tous ces événements divers. Il balbutia, hocha la tête, soupçonneux, ne pouvant croire que les choses prenaient une telle tournure, dit oui, dit non, puis, autant par crainte que par envie, accepta.

Le père Moru dit :

« C’est en ville que je vous emmène ; nous sommes plus près de la paroisse de votre confrère de Gøøø que de la vôtre. Allons à son auberge ; nous reviendrons par les prés. »

Et ils partirent au pas, le père Moru parlant de ses affaires qui allaient bien et le curé rasséréné et reprenant d’autant mieux son courage et son humeur bénigne que la faim grandissait et que l’auberge approchait.

Quand ils furent arrivés, le père Moru commanda du simple, mais du bon, et il parla à l’oreille de l’aubergiste qui ouvrit grandement la bouche et les yeux et sourit d’intelligence.

Le père Moru était d’une brave gaieté, et le curé, encore un peu défiant, s’y mettait tout de même.

« Moi, voyez-vous, disait le père Moru, quand j’en veux, j’en veux ; mais quand c’est fini, c’est fini ; plus de bouderie ; tope-là et allons-y ! et il secouait les mains du curé.

— Ça, c’est bien », dit simplement le curé. Et il se sentait tout à fait rassuré, le nez chatouillé par d’agréables odeurs.

On mangea comme des affamés. Ils se gonflèrent à se déboutonner. Le père Moru assaisonnait le tout d’histoires salées et le curé se renversait sur sa chaise en arrière, en fermant les paupières, suffocant, rouge, gavé, vidant à larges traits son verre qu’il trouvait toujours plein, au milieu des rires de l’aubergiste et du garçon et des gloussements des poules de la basse-cour qui se promenaient sans gêne jusque sous la table.

« Voyez-vous ce vieux soufflé qui a braillé contre moi ! »

Et le curé riait plus fort, se trouvait mal, avouait qu’on était bête par moments, et qu’au bout du compte, tout le monde était libre.

Aux liqueurs, on se tutoya. Au tabac, ils s’embrassèrent.

« Ça y est », dit tout à coup le père Moru, qui voyait les yeux du curé pleurer de petites larmes hésitantes.

Avec de longs efforts il se leva et le fit lever.

« Va donc, tonneau ! » dit-il, en le poussant dehors par les deux épaules. Le curé s’appuyait au mur, disant :

« Mon ami, c’est trop, je crois que c’est trop, vois-tu ; assez pour une fois, mon ami. »

Moru lui passa son bras sous le sien, moins pour l’aider que pour se soutenir, et ils s’entraînèrent, mouillés et chancelants.

Moru criait :

« Hue ! hue donc, Benoît. »

Le curé répétait :

« Mon ami, c’est trop, nous nous dégradons comme des gens de peu. Que diront… que dira… mon ami… mon… a…mi… »

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