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Chapitre 3

Ils étaient tous les deux au milieu du petit pont, appuyés sur la barre de bois transversale qu’on y avait attachée avec de l’osier pour les piétons, heureux et partageant leur bonheur en frères.

« On n’est pas trop mal, disait Moru.

— Certes, Moru, je n’en pouvais plus de chaleur », disait le curé.

Soudain, trop saisi par le froid, il tomba comme un paquet mou ; Moru eut à peine le temps de l’empêcher de couler à l’eau, en se retenant à la barre de bois.

Il le regarda, hébété, un peu dégrisé, ne sachant que faire, embarrassé de cette masse qu’il faudrait porter tout entière maintenant.

« Eh ! Benoît, réveille-té donc. V’là que tu dors, à c’t’heure. »

Benoît ne bougeait pas et ne répondait que par un petit hoquet, réjoui d’être couché au frais.

Moru, indécis, se grattait les cheveux, trouvait qu’après tout on était bien là, étendu, disposé à en faire autant ; puis il roulait ses yeux autour de lui.

La rivière, d’abord étroite, rapide, se brisait contre les pelles du pont fragile et tremblant, tombait en une cascatelle, rejaillissait sur un lit de bois et se mêlait à l’eau presque dormante d’un petit bassin dont elle sortait en une queue démesurée.

Autour du bassin, des saules baignaient leurs bras minuscules.

Au pied du pont, tirant faiblement sur sa chaîne simplement bouclée, dans un tournant, un petit bachot dansait mollement et plongeait avec un mouvement de va et vient.

Moru le regarda longuement en se dandinant, étonné de le voir là, tout seul, comme une carcasse de gros poisson émergée.

Puis une idée lui vint, une bizarre idée d’ivrogne qui a gardé juste assez de lucidité pour une farce.

Il se baissa vers Benoît et cria :

« Benoît ! »

Benoît dormait, allongé, les mains jointes sur le ventre, la bouche ouverte, la face illuminée de rêves béats.

Moru le prit par les deux pieds et le fit glisser le plus délicatement possible sur l’espèce de terrasse en pierres brutes et moussues qui servait de soubassement au pont.

Puis il alla au bachot, le détacha et l’amena près de Benoît. Il le vida du peu d’eau de pluie qu’il contenait et abaissant jusqu’à lui les branches d’arbres qui pendaient sur sa tête, il en arracha des feuilles, le plus de feuilles qu’il put, et les étendit avec soin au fond du bachot en une couche moelleuse.

Il riait en dedans, d’un rire silencieux, se disant parfois :

« Mâtin qu’il sera bien là ! mâtin de veinard ! »

Quand le bachot fut assez ouaté, il revint à Benoît et se mit à le déshabiller.

Benoît ronflait et Moru qui se dégrisait de plus en plus à l’air vif, bien sûr que l’ami ne se réveillerait pas, chanta, histoire de l’accompagner, un chant bas, monotone et lent, mêlé aux bruits de l’air comme si tout se fût uni pour endormir l’ivrogne, un vrai chant d’Indienne qui berce son petit.

Il plia avec soin la soutane, le pantalon qu’il enleva sans trop de peine. Ce fut plus difficile pour la chemise. Benoît parut de temps en temps secoué d’un petit frisson.

Il murmura même :

« Vieille chérie, tu me fais des chatouilles ! »

Mais Moru, subitement ému par le silence, par la sollicitude qu’il mettait à dévêtir le curé, par l’air langoureux qu’il chantait, l’embrassa comme un enfant, tendrement, les lèvres longuement collées sur le front, sur la bouche, le dorlota et l’amollit de caresses comme pour l’envelopper d’un sommeil profond.

Quand il l’eut mis à nu, il le porta au fond du bachot, le couvrit d’herbe fine, jusqu’au cou, comme d’un drap vert, puis, gardant avec lui les habits, il poussa du pied le bachot qui s’en alla à la dérive.

Alors, il réveilla tous les échos de son rire, d’un rire large, cette fois, qui l’agitait dans tous ses membres et le faisait danser comme une pile.

Le bachot, hésitant, tourna sur lui-même, entra dans un tourbillon qu’il coupa et se laissa prendre par le courant comme par un bras flexible.

Moru le suivait, frappant des mains et du pied.

« Où diable irait-il ?

— Quelle farce ! tu ne t’en vanteras pas de celle-là ! hein ! »

Il lui cria :

« Bon voyage. »

Il lui hurla :

« Bonne nuit ; tu leur-z-y diras bien des choses. »

Puis, il jeta sur son épaule les vêtements du curé Benoît, roulés en ballot au bout de l’ombrelle blanche et il s’en alla à travers la campagne, sous les grands arbres, riant et chantant d’une voix forte.

Le bachot, loin des deux rives, descendait sans bruit, frêle, avec de légères oscillations.

Il suivait le fil de la rivière, sur les herbes d’eau douce qui pliaient, pareilles à des chevelures de noyés, comme on se courbe au passage d’une reine ou d’un convoi, et la lune levée haute dans le ciel, au milieu d’un cortège d’étoiles, le baignait d’une lumière blonde et le regardait glisser d’un air pâle.

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