Chapitre 2
Elles se contèrent tous les commérages du jour, passèrent en revue les voisins, les parents, sans excepter leurs maris qu’elles s’enviaient réciproquement, par politesse.
« On pourrait s’arranger », dit la Rollet.
Et cette idée inattendue, qu’elles n’auraient qu’à demander pour avoir un autre homme, nouveau, tout neuf, partout, dans leur lit, sur leur dos, les agita d’un rire inextinguible, qu’elles savouraient en larmes. Elles revenaient sans cesse à ce sujet, et quand elles l’eurent épuisé, la conversation languit.
Il y eut une pause, coupée de petits hoquets intermittents, quand l’une d’elles trouvait plus drôle cette idée usée qui achevait de se dérouler en son esprit comme l’écho continue la voix. Puis, rien.
La bougie pâle les éclairait faiblement, posant çà et là un reflet capricieux sur le poli des meubles ou le brillant des carreaux rouges.
Les deux femmes courbaient la tête presque entre leurs genoux, absorbées.
La Rollet dit tout à coup :
« Vous vous ennuyez, pas vrai ? »
La Collard protesta ; mais, comme elle regardait à chaque instant du côté de la porte, se levant à demi quand elle entendait un bruit de pas, le cabas au bras, toute prête à partir, la Rollet insista :
« Si, j’vois ben que vous vous ennuyez. »
La Collard ne se défendit plus et répondit naïvement :
« C’est toujours comme ça quand je suis chez les autres.
— C’est bien naturel », dit la Rollet. D’ailleurs, elle bâillait aussi et, malgré elle, tournait ses paupières lourdes vers l’énorme lit qui faisait dans un coin une masse d’un vert sombre, si haut qu’il fallait en y montant se plier en deux pour ne pas se cogner la tête aux solives enfumées. Elle dit tout à coup :
« Ma foi, tant pis pour eux, je vas me coucher, vous permettez ?
— Ça ne me fait rien », dit la Collard.
La Rollet en un instant fut en chemise, grimpa sur la chaise, puis sur le lit, montrant ses jambes maigres et ballantes. La Collard plaisanta, mais, au fond, elle commençait à se désespérer : son homme n’arrivait pas. Elle répétait, impatiente : « Seigneur Dieu, qu’est-ce qu’ils font donc ? »
« Si j’étais vous, dit la Rollet, qui nouait son mouchoir à carreaux autour de sa tête, je ferais comme moi, ils ne reviendront pas, bien sûr, ils dorment sur les tables de l’auberge. Je connais mon homme, il aura entraîné le vôtre à boire.
— C’est plutôt le mien qui aura entraîné le vôtre.
— À telle enseigne qu’ils sont tous les mêmes ; allez, venez donc. »
La Collard riait, refusait.
« Si vous avez peur qu’ils reviennent, ne quittez pas votre jupe, vous serez tout de suite rhabillée. »
La Collard pesait les paroles.
« C’est vrai qu’ils sont longs ; je ne peux pourtant pas passer la nuit comme ça, sur une chaise. »
Et, brusquement, elle posa son cabas, ses savates, son caraco, noua son bonnet plus serré, escalada le lit et se glissa du côté de la ruelle.
« J’aime mieux le coin, dit-elle.
— Ah ! qu’à cela ne tienne, je vous le cède. »
Elles riaient de bon coeur, toutes les deux, ragaillardies, et le bavardage reprit, sur la Dame blanche, sur les revenants. La Rollet n’y croyait pas, elle avait bien plus peur des puces. Heureusement, elle connaissait le moyen de s’en débarrasser, comme les renards.
« Les renards ?
— Comment, vous ne savez pas ? dit la Rollet, d’une voix flûtée. Ah ! des malins. Ils attendent qu’il y en ait tout plein ; alors ils roulent en boule un paquet d’herbes sèches qu’ils se fourrent dans la gueule, puis ils vont à la rivière et y trempent avec précaution le bout de leur queue. Les puces ont peur de l’eau comme les poules. Elles remontent la queue, prenant les autres sur leur chemin. Le renard enfonce de plus en plus, lentement ; les puces remontent, remontent, arrivent à la tête, à la gueule, puis ne trouvant plus de sec que la boule d’herbe, s’y mettent toutes. Le renard les lâche dans l’eau et se sauve. »
C’était gentiment imaginé, comme on voit.
La Collard s’amusait, incrédule, cherchant un moyen de l’attraper à son tour. Elle la vit subitement s’endormir de ce sommeil lourd où se dissolvent toutes les fatigues du jour, qui ferme les yeux comme une plaque de métal.
Elle avait trouvé. Elle tira tout le lourd édredon à elle, le roula, le tassa sous ses draps, à sa place ; puis elle se coula dans la ruelle.
La Rollet dormait, sur le dos, la bouche entr’ouverte par un souffle léger, les bras tendus à ses côtés comme une statue ridée couchée sur un tombeau. Au-dessus de sa tête se penchaient un Christ noir, une vieille gravure, un grand ange à genoux, en prière, dont la tête disparaissait presque entière entre les deux ailes démesurées, comme dans un béguin de religieuse.
En un coin de mur, un grillon poussait obstinément son cri-cri mélancolique.
Du fond de son sommeil, elle sentit sur sa poitrine de petites pressions brusques, comme si le drap du lit eût été tiré à coups secs par une main invisible.
Elle s’éveilla, dressa la tête, écouta, crut qu’elle s’était trompée et reposa sa tête sur l’oreiller. De nouveau, la même impression eut lieu. Cette fois, elle eut peur et donna des coups de poing dans la ruelle, sur l’édredon.
« Y a quelqu’un ; réveillez-vous. »
Rien ne bougea.
« Mais réveillez-vous donc, je vous dis qu’y a quelqu’un. »
Cependant, on tiraillait encore le drap. Elle fit un effort pour secouer la paralysie de la peur qui commençait à la gagner et se laissa glisser au bas du lit. Elle sentit quelque chose qui se levait le long de ses jambes. Dans le mouvement qu’elle fit pour se soutenir, sa main rencontra le chandelier de fer. Elle le prit, le leva, énergique, sur sa tête, et l’abattit de toutes ses forces, à plusieurs reprises, tellement hors d’elle-même qu’elle n’entendit pas une voix sourde, la voix de la Collard, crier :
« Mais c’est moi, êtes-vous folle, c’est moi. »
Et, lourdement, un corps s’affaissa.
À tâtons, la Rollet trouva un bout de bougie cassée, l’alluma et vit la Collard étendue, le crâne ouvert ; un mince filet rouge serpentait dans les interstices des carreaux.
Comme dans les vrais crimes, l’horloge sonna minuit.
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