Chapitre 12 Une mère russe
Je me trouvais à Nogent-sur-Marne, près de Paris. Le coteau fuyait pour ainsi dire sous nos pieds, jusqu’à la rivière, bordée de hauts peupliers. Une vapeur blanchâtre envahissait le jardin et montait peu à peu, enveloppant de mystère les massifs de bégonias aux larges feuilles pourprées ; les héliotropes et les dernières roses envoyaient leurs parfums mourants, et les traînes légères de la vigne vierge, colorées de toutes les nuances du carmin, couvraient la maison d’un voile flottant aux plis bariolés. Les arbres semblaient des ombres, les ombres des vapeurs… dans l’obscurité quelques lumières surgirent, étoilant la plaine qui s’étend de l’autre côté de la Marne.
— Là-bas, dans le fond, dit une voix sur le perron, derrière moi, – c’est Champigny.
Champigny ! Beaucoup des nôtres – et des autres aussi, – dorment là dans les jardins des particuliers, dans les prairies, recouverts d’un tertre de gazon consacré d’une croix ; parfois aussi un massif de rosiers du Bengale, plantés sur quelque monticule par une main pieuse, semble un bouquet perpétuel offert à la dépouille désormais sacrée.
Les yeux fixés sur les lumières de la plaine, je pensais à ceux qui étaient restés dans les fossés oubliés par les vainqueurs et les vaincus, ceux qu’aucun œil n’avait reconnus pendant qu’ils avaient encore sur le visage la sombre majesté de la mort, ceux dont aucune main n’avait parcouru les vêtements pour trouver un indice, un signe de reconnaissance ; puis je pensai aux mères, aux sœurs, aux fiancées, qui avaient attendu des semaines, des mois, et qui avaient enfin pu lire dans la feuille officielle : Un tel, disparu.
Disparu ! Et les larmes muettes, désespérées ou résignées suivant les caractères, étaient tombées dans le silence des nuits sur l’oreiller brûlant, – puisque aucune terre consacrée ne devait les recevoir !
Je n’étais pas seul à retourner ces tristes pensées ; car la même voix qui avait nommé Champigny murmura :
— Il y en a bien là qui n’ont jamais été reconnus… C’est comme en Crimée…
Il faisait déjà froid, on rentra dans le salon, où une cheminée énorme flambait joyeusement. Celui qui avait parlé était un ancien militaire d’environ soixante ans, sec et nerveux comme la poudre.
— Vous avez été en Crimée, colonel ? lui dis-je.
— Oui, répondit le vétéran en se chauffant les mains, – et il n’y faisait pas bon ! En est-il resté, de ces pauvres gens, dans les tranchées !
— Des Français ?
— Des Russes aussi. Après un engagement, – je commandais alors un bataillon à… j’en trouvai un sur le dos : pauvre garçon, il n’avait peut-être pas vingt ans ; des cheveux blonds, le cou tout blanc, presque pas de barbe… il était si gentil que tout troupier que je suis, il me fit pitié.
— Un officier ?
— Non, un simple soldat, revêtu de la capote grise, vous savez ? Il avait reçu une balle dans la poitrine : son affaire n’a pas dû être longue. Il n’a pas eu de chance, car si la balle l’avait frappé un pouce plus haut, elle aurait rencontré une plaque de métal qui l’aurait fait dévier.
— Une plaque de métal ?
— Oui, une espèce de médaille, une image de saint… c’était curieux ; je l’ai rapportée en France. Mais c’est à toi que je l’ai donnée, dit le colonel en se tournant vers le fils de la maison. L’as-tu encore ?
— Elle est là-haut, répondit le jeune homme.
Il disparut et revint l’instant d’après, tenant à la main un petit sac d’indienne à fleurs, assez semblable à un scapulaire, qu’il me mit dans les mains.
C’est avec une sorte de respect que j’ouvris cette pauvre relique, refroidie sur la poitrine du jeune soldat russe ; depuis vingt ans qu’elle avait quitté le cou de son maître, elle n’était certainement pas tombée dans des mains aussi pieuses.
Le sachet contenait une sorte de portefeuille très habilement plié, de ceux que les paysans russes font avec un feuille de papier, pour serrer leur argent ; dans ce petit portefeuille reposait une image carrée de saint Nicolas Thaumaturge, en cuivre, noircie et un peu oxydée par l’humidité et les années, mais dans un état parfait de conservation.
L’image passa de main en main, excitant la curiosité et provoquant des questions auxquelles je répondis de mon mieux ; puis elle me revint. Comme je la remettais dans le petit portefeuille, je sentis sous mes doigts un papier plié, de la même grandeur, et je le retirai.
— C’est une lettre, dit le colonel. Je ne sais pas ce qu’elle contient ; puisque vous savez le russe, lisez-la.
Je dépliai soigneusement le papier jauni ; c’était du papier commun, de petit format ; l’encre vieillie était plus brune que noire ; les quatre pages étaient pleines, et pourtant la lettre n’était pas bien longue ; l’écriture inhabile quoique très ferme, et l’orthographe étrange, décelaient une main peu exercée. Je commençai à traduire lentement, déchiffrant avec quelque peine les lignes inégales ; mais arrivé au milieu de la page, je m’arrêtai, alléguant la difficulté de lire à la bougie des caractères si indistincts.
J’y voyais parfaitement ; mais je ne voulais pas continuer devant des indifférents la lecture de cette lettre touchante qui me prenait au cœur. C’était une mère qui écrivait à son fils bien-aimé ; une patriote enflammée d’un courage héroïque, une âme chrétienne résignée à la volonté du ciel, et pleine en même temps d’une foi ardente : la touchante superstition de cette femme ignorante aurait peut-être fait naître un sourire sur des lèvres railleuses, – je préférai garder la pieuse effusion de cette âme naïve pour moi, et pour mes bons vieux amis, capables de la comprendre et de l’admirer. Je demandai la permission d’emporter la lettre pour la traduire à loisir, et je l’obtins sans peine.
On a beaucoup parlé des mères de l’antiquité, de la Lacédémonienne qui se réjouissait de la mort de son fils tombé glorieusement pour la patrie… celle-ci ne s’est pas réjouie ; tous les jours, elle a offert au Seigneur ses larmes en même temps que sa prière, – je voudrais qu’un jour un poète donnât l’immortalité à l’humble paysanne qui a écrit ces lignes héroïques dans leur simplicité. Sans doute, la pauvre mère n’a jamais su où son fils avait trouvé la mort qu’elle lui disait de braver ; si elle vit, solitaire, abreuvée de douleurs dans quelque coin de l’empire russe, et si quelqu’un de ceux qui l’ont connue la reconnaît ici, – que dans la charité de son âme il lui dise que sa dernière lettre à son fils bien-aimé a fait battre plus d’un cœur et mouillé bien des yeux dans le pays lointain et désormais ami où se trouve à présent cette humble et glorieuse relique. Quelle sache, s’il se peut, que d’autres mères ont pleuré pour elle et l’ont enviée en même temps d’être si grande dans sa simplicité, si absolue dans son dévouement, si virile dans ses conseils maternels. Puisse la pauvre paysanne inconnue servir de modèle aux générations futures ! Voici la lettre, telle qu’elle est, sans y changer un mot :
« Mon cher fils Ignati Miniévitch (peu lisible),
« J’ai reçu ta lettre le jour de saint Nicolas[1] , et je ne savais plus ce que je faisais dans l’excès de ma joie à te savoir vivant et en bonne santé. Je t’envoie mon ardente bénédiction maternelle ; que la volonté du Seigneur s’accomplisse sur toi ; sers fidèlement l’empereur notre père, verse ton sang pour lui et ne le trahis pas ; en récompense, Dieu ne t’abandonnera pas, et je le prierai pour toi en pleurant. Il est miséricordieux, il te prendra en pitié et te protégera contre les balles ennemies. Mais surtout n’aie pas peur, et marche la poitrine en avant : j’ai entendu dire par de bonnes gens qu’au baptême le prêtre fait une croix de plus sur la poitrine, et qu’il la fait avec le saint chrême, ce qu’il ne fait pas sur le dos ; on dit que c’est pour cela que les balles païennes rebondissent sur la poitrine et s’en vont de côté ; mais nous autres femmes, nous ne sommes pas savantes, et toi, mon enfant chéri, tu en sais plus que moi. Ainsi, que Dieu t’apprenne à bien servir l’empereur notre père. Le cher homme, il a beaucoup de chagrin et de soucis ; que vous autres, au moins, vous le réjouissiez par vos services fidèles. J’ai reçu ta lettre, mon cher enfant, et j’ai bien pleuré en pensant au feu et au danger dans lequel tu te trouves, – et toi, malgré cela, tu n’as pas oublié d’écrire à ta mère qui pleure, et encore, tu m’as envoyé un rouble. Mais, mon cher enfant, tu aurais mieux fait de le garder pour toi, tu as plus besoin d’argent que nous.
« Tout le monde a lu ta lettre, et les seigneurs l’ont lue et ils t’ont comblé de louanges, et moi j’avais perdu la tête de joie. Toutes tes sœurs vont bien et t’envoient chacune un profond salut. Le jour de la Trinité, Natalie est venue me voir ; elle est venue de Péter (Pétersbourg) pour passer l’été ici, et elle s’en retournera. Anna est mariée parmi les gens de service à Xénophon Mukhaïlitch ; mon gendre t’envoie un profond salut, il est ouvrier et d’un bon caractère ; ils vivent d’accord, Dieu merci. Varvara est entrée comme femme de chambre au service des maîtres, et moi j’ai été malade il n’y a pas longtemps ; mais grâce à Dieu, maintenant je me porte bien. Tous les Korkhovski se portent bien et t’envoient chacun un profond salut. Nous avons lu ta lettre, et nous avons tous pleuré ensemble. Es-tu encore vivant à cette heure, mon enfant chéri ? Je pense toujours que les méchants t’ont tué, et le cœur me manque. Je t’envoie ma lettre chargée, pour qu’elle arrive plus tôt ; si tu as dix kopecks[2] , écris-nous et tranquillise-nous en nous disant que tu es en bonne santé. Pourquoi ces païens maudits sont-ils venus chez nous ? Est-ce qu’ils n’avaient pas de pain à manger chez eux ? Battez-les comme il faut, et chassez-les pour qu’à l’avenir cette race maudite ne se risque plus à venir combattre les chrétiens. Ne seraient-ils pas sorciers ? Il faut les chasser, mon cher enfant, et en priant, les battre comme il faut. Adieu, mon cher fils ; je t’embrasse bien fort et je te serre dans mes bras, et je prie le Créateur de veiller sur toi. Nous nous portons tous bien, et les seigneurs ne nous contraignent en rien. Tous les gens de service te saluent.
« Ta mère,
« Maria Séménova.
« 31 juillet. »
Pauvre mère ! Son fils, quelques jours après avoir reçu cette lettre, pieusement serrée sur son cœur, marchait au feu, la poitrine en avant, comme le lui commandait sa mère, et la balle cruelle le foudroyait, en pleine sève de vie et de courage patriotique. Combien de temps s’est-il écoulé avant que Maria Séménova reçût la nouvelle de sa mort ? Des mois, peut-être ! Que de lettres pressantes, désolées, n’a-t-elle pas dû écrire en voyant que son fils bien-aimé ne lui répondait pas ? Elle aura économisé sou par sou sur son maigre avoir, pour lui faire parvenir un rouble, afin qu’il pût lui envoyer une lettre. Jusqu’au jour où le doute n’a plus été possible, elle se sera cramponnée à ce dernier espoir : « Il n’a pas d’argent pour affranchir, et c’est pour cela qu’il ne peut pas écrire. »
Et quand elle a appris que son fils, – fils unique, car elle ne parle d’aucun autre homme dans sa famille, – son fils unique et adoré était tombé frappé par une balle « païenne », elle a couru chez ses parents et amis, non plus comme alors pour leur faire voir, triomphante, la lettre et le rouble envoyés par le bon fils au prix de mille privations, – mais pour leur montrer le papier fatal, la feuille de route pour l’autre vie. Sans voix, sans larmes, dans l’agonie du désespoir, elle s’est laissée tomber sur le banc, au milieu des siens muets d’angoisse. Elle a essayé de répéter les paroles de l’Écriture : « Dieu me l’avait donné, Dieu me l’a repris ; que son nom soit béni… », et sa voix s’est brisée dans les sanglots ; elle a serré sur le sein tari qui avait nourri l’enfant perdu ses bras morts de lassitude, – et elle a maudit les impies qui avaient frappé son fils, elle a maudit « les guerres détestées des mères… », les guerres fatales, atroces… et inévitables.
Ce sont des mères comme celle-là, et elles sont plus nombreuses qu’on ne le pense, qui ont soufflé à l’armée russe cette admirable discipline à laquelle tous, – amis et ennemis, – ont dû rendre hommage.
À proprement parler, Marie Séménova n’était pas une paysanne ; elle faisait sans doute partie de la domesticité d’une grande maison ; elle avait pu recueillir dans un milieu éclairé le germe des nobles sentiments que dénote sa lettre ; mais ils sont bien à elle, ses sentiments, de même que sa superstition naïve. Honneur à la pauvre mère qui a pu insuffler à son fils, en même temps que la foi qui mène au ciel, cet amour du devoir, – si douloureux qu’il soit, – qui fait les grandes nations !
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Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.