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Chapitre 11 Le bal du gouverneur

Le prince Kamoutsine était un des plus brillants officiers de la cour, à Saint-Pétersbourg. Depuis sept ou huit ans qu’il paradait aux revues, aux réceptions, aux bals officiels, – partout où un jeune officier de la garde peut se faire remarquer à son avantage, – il n’avait obtenu que le grade de capitaine, et une renommée des plus étourdissantes en fait de mystification. Nul mieux que lui ne s’entendait à mener à bon port une de ces abominables plaisanteries que les amateurs appellent une bonne blague.

Déjà banni deux fois pour des tours un peu vifs, il avait reçu de très haut l’admonition de se tenir coi et de tâcher de se faire oublier.

Mais avec un caractère comme celui de Kamoutsine, tout valait mieux que cette consigne cruelle. Dût-il y laisser son rang, ses honneurs, sa fortune, il lui fallait mystifier quelqu’un.

Bien entendu, les nouveaux venus, les officiers de province, les hobereaux mus tout à coup du besoin de dépenser leur fortune à Pétersbourg, lui semblaient absolument indignes de son attention. Il fallait au jeune capitaine des victimes de plus haute volée.

Notre héros s’arrangea si bien, que l’empereur Nicolas, qui n’aimait pas beaucoup la plaisanterie, lui envoya un beau matin l’ordre d’avoir à passer un mois dans ses terres, – « pour lui laisser le temps de réfléchir », portait l’ordre formel.

Kamoutsine avait trois jours pour mettre ses affaires en ordre et gagner son domaine. Le lieu de son exil était à vingt-quatre heures environ de la capitale, – en chaise de poste. – Il commença par dépenser deux jours à faire ses adieux à ses amis.

On lui avait promis quatre gendarmes pour lui faire une garde d’honneur ; les antécédents du jeune prince justifiaient cette précaution en apparence injurieuse ; il avait passé un exil précédent chez un restaurateur en renom, – affublé du frac d’un sommelier, – au vu et au su de toute la garde, qui avait ri et tenu l’affaire secrète jusqu’à l’expiration de sa peine !

Kamoutsine s’en allait donc de maison en maison, recevant les félicitations ironiques des uns et les condoléances rieuses des autres.

Vers le soir du second jour, il se présenta pour prendre congé chez la comtesse Damérof, une des beautés les plus en renom de la cour.

— Vous ne restez pas à dîner ? lui dit la jolie comtesse en le voyant se lever après une conversation de dix minutes.

— Mille grâces ! Impossible ! À moins que vous n’invitiez aussi mes gendarmes.

— Vos gendarmes ? Qu’est-ce que c’est que ça, grand Dieu !

— Les gardes du corps que je tiens de la munificence impériale. Ils doivent m’attendre chez moi. Dans une heure, nous roulerons tous les cinq sur la route de Kamoutska, le domaine de mes pères. Quand je dis : nous roulerons, je m’exprime mal ; c’est : nous glisserons qu’il faut dire. Avec cette belle neige, le traînage est délicieux. Ce ne sera pas long ; je serai chez moi demain pour dîner.

— Ce pauvre prince ! fit la comtesse en riant de bon cœur. Vous n’êtes pas habile de vous faire bannir comme ça en plein carnaval. Le bal du gouverneur de la forteresse se passera donc de vous ?

— Ah ! le bal… c’est vrai, je l’avais oublié… Vous comprenez, comtesse, la grandeur de ma disgrâce… C’est donc pour demain ?

— Demain soir, à dix heures… nous danserons sans vous ! N’allez pas vous pendre, toujours, ajouta l’impitoyable railleuse.

Depuis un moment, Kamoutsine tortillait sa moustache d’un air pensif.

— Vous irez ?… demanda-t-il soudain.

— Si cela se demande ! Tout Pétersbourg y sera ! Le nouveau gouverneur essaie ses clefs… Il arrive d’Irkoutsk, vous le savez, et les fêtes qu’il donnait là-bas sont célèbres. On s’amusera à ce bal ! La famille impériale doit s’y rendre. Je serai là pour l’arrivée.

— Comtesse, dit tendrement Kamoutsine en se penchant sur le bras de son fauteuil, voulez-vous me faire l’honneur de m’accorder la première valse ?

— Vous êtes fou ? répondit la comtesse en se reculant un peu.

— Pas plus qu’à l’ordinaire. Je réitère ma demande, car vous ne m’avez pas répondu. Voulez-vous me faire l’honneur…

— Mais, mon cher, vous serez chez vous à cette heure-là ! Vous dormirez de ce paisible sommeil qui suit les voyages d’hiver. Votre femme de charge vous aura préparé du thé, vous l’aurez bu, et…

— Tout ce tableau d’intérieur, comtesse, repose sur l’hypothèse que je serai chez moi. Mais si je ne suis pas chez moi, si je suis chez le général gouverneur de la forteresse, m’accorderez-vous la première valse ?

La comtesse, un peu émue, regarda son interlocuteur. Kamoutsine parlait sérieusement. La chose était si rare, qu’elle en fut touchée.

— Oui, dit-elle, j’y consens.

— Vous ne la promettrez à personne ? Au premier coup d’archet, je serai là pour la réclamer.

— Prince… dit la jeune femme, non sans quelque effroi, vous jouez votre tête !

— Elle ne vaut pas une valse avec vous… Je serai plus que payé si vous me tenez parole, murmura Kamoutsine.

Il se leva.

— J’espère que tout cela est une plaisanterie, dit la comtesse en souriant d’un air inquiet.

— Pariez-vous que j’y serai ? dit le jeune homme en s’inclinant.

— Non… si… je ne sais pas ! Avec vous, on ne sait jamais…

— Je parie une discrétion, comtesse, et j’aime à croire que vous tiendrez le pari. À demain.

Kamoutsine effleura de ses lèvres le poignet de la comtesse, au-dessus du gant, et disparut sans lui laisser le temps de répondre.

Comme il l’avait dit, ses gendarmes l’attendaient chez lui. Une kibitka de voyage, sorte de traîneau couvert et fermé, stationnait devant la porte. Il y monta sans laisser aux représentants de la force armée le temps de dîner, ce qui les fit grogner un peu, mais en dedans et respectueusement, comme il convient en présence d’un supérieur. Pour être leur prisonnier, Kamoutsine n’en était pas moins leur supérieur hiérarchique.

Ce voyage fut émaillé d’une quantité prodigieuse d’incidents : le valet de chambre de Kamoutsine, envoyé en courrier, devait être gris tout au moins, fou peut-être, car aux premiers relais les chevaux n’étaient jamais prêts, les postillons ne se trouvaient pas… bref, la première partie de la nuit fut pleine de mésaventures, parmi lesquelles l’absence de souper brillait au premier rang.

Vers minuit, l’enchantement cessa. La kibitka, attelée de vigoureux chevaux, guidée par des postillons plus rapides que le vent, glissait comme un rêve sur la neige unie et solide…

Mais le souper n’apparaissait toujours pas.

Enfin, vers deux heures, l’éternelle question : – Avez-vous quelque chose à manger ?… obtint une réponse affirmative. Kamoutsine, jusque-là profondément endormi dans son équipage, descendit en se frottant les yeux, et invita sa garde à souper avec lui.

Le repas était friand. On servit dans des cruches un kvas mousseux qui avait le pétillement du vin de Champagne ; – à vrai dire, c’était du vin de Champagne légèrement modifié pour la circonstance. Kamoutsine, bon enfant, offrit à ses braves gendarmes une rasade d’eau-de-vie, – c’était de l’alcool, – et au bout de vingt minutes, saisis par le contact de l’air glacé du dehors avec la chaleur de la station du poste, affaiblis par le jeûne prolongé, grisés par les boissons fallacieuses, les quatre protecteurs des lois ronflaient à qui mieux mieux, sur – ou sous – la table.

Kamoutsine, qui avait l’esprit jovial, fit sur eux un signe de croix pour écarter les mauvais rêves, prit sa pelisse et sa valise, sortit, et trouva devant la porte un traîneau de paysan. Malgré la piètre apparence du cheval, celui-ci, qui depuis la veille n’avait mangé que de l’avoine, prit un trot rapide. Des relais excellents étaient préparés à toutes les stations, et vers huit heures du matin, notre héros franchissait la porte de la capitale qui l’avait si méchamment banni de son sein.

Devant la porte du restaurant où il avait exercé d’une façon purement spéculative les nobles fonctions de sommelier, se trouvait une kibitka de voyage assez maculée pour justifier d’un long trajet. Kamoutsine entra dans la maison, changea son uniforme pour un costume civil qu’on lui tenait prêt, ressortit aussitôt, et monta dans la kibitka. Son fidèle valet de chambre, qui ne l’avait pas quitté, prit les rênes des trois chevaux attelés en arbalète, et d’un train d’enfer amena l’audacieux parieur jusque dans l’île de Saint-Pierre et Saint-Paul… dans la forteresse… devant le palais de S. Exe. le général gouverneur !

La valetaille accourut et le reçut comme quelqu’un dont on attend la venue…

— Annoncez le neveu de Son Excellence, dit Kamoutsine de l’air le plus calme.

Et la valetaille se précipita dans les escaliers avec sa valise pendant qu’il entrait sans se presser.

Le général gouverneur accourut aussitôt.

— Mon cher neveu, s’écria le gouverneur en lui tendant les bras, sois le bienvenu chez nous ! Je t’attendais depuis huit jours.

— Je vous demande pardon, mon oncle, j’ai été retardé, je vous expliquerai cela…

— Oui, oui, je comprends… Comme tu es changé ! je ne t’aurais pas reconnu ! Tu es fatigué, hein ?

— J’ai passé trois nuits en voyage pour arriver plus vite…

— Ce pauvre ami ! Eh bien, viens prendre une tasse de thé ! Justement j’étais en train de déjeuner. Ta tante dort encore. Tu sais, nous donnons un bal ce soir.

— Un bal ! j’ignorais… mais en tenue de voyage… je ne peux pas…

— Tu n’as pas apporté ton frac ?

— Si, mais il est dans mes bagages, que j’ai laissés en arrière.

— On t’en fera venir un de chez un tailleur. Nous ne sommes pas en province, ici ! Eh ! eh ! on trouve tout prêt, ici ! Allons, viens.

Le général gouverneur entraîna son pseudo-neveu dans la salle à manger, et tout en lui servant du thé brûlant, que Kamoutsine avala sans se faire prier, il lui adressa mille questions sur sa famille, sur ses amis, sur Odessa, qu’il avait soi-disant quitté depuis peu.

Kamoutsine répondait avec un sang-froid imperturbable. Jamais il ne s’était laissé prendre sans vert, et ce n’est pas en cette occasion solennelle que les ressources allaient lui faire défaut.

— Mon Dieu ! s’écria le général en un moment d’expansion, que tu as donc changé ! Je ne t’aurais pas reconnu ! Pourtant, tu ressembles à ta mère !

— On le dit, mon oncle, répondit le jeune homme sans se troubler ; je n’en suis pas juge.

— Tu étais haut comme ça, fit le gouverneur en montrant la table ; tu avais cinq ans, je crois…

— Quatre ans et huit mois, mon cher oncle.

— Oui, c’est cela ! Quelle mémoire prodigieuse ! Et dis-moi, ta tante Élisabeth…

— Veuillez m’excuser, mon cher oncle ; je meurs de fatigue. Je crois vous avoir dit que j’ai passé trois nuits en voyage.

— Tu as raison ! Je suis un imbécile. Ta chambre est prête, va te coucher un peu ; ta tante t’excusera.

— Et si je ne me réveille que ce soir ?

— Eh bien, pourvu que tu sois prêt pour le bal…

— Mais cet habit, je ne puis aller le chercher ; je vous avoue…

— Sois tranquille : donne tes habits au domestique ; on ira te chercher ce qu’il faut, tu n’auras qu’à t’habiller quand tu te réveilleras.

Kamoutsine se laissa conduire à sa chambre, se mit au lit, et tira de son portefeuille une lettre qu’il avait reçue deux jours auparavant. C’est ce chiffon de papier qui lui avait inspiré son équipée.

« … Nous avons bien ri avant-hier, lui écrivait un de ses camarades en congé à Moscou : le neveu de notre nouveau général gouverneur vient d’arriver d’Odessa, et dès le premier soir il s’est fait plumer jusqu’au sang par des gens qui jouent très bien l’écarté. Comme il a perdu plus qu’il n’avait, et qu’il n’est pas très malin, il s’est constitué prisonnier sur parole en attendant que ses fonds lui arrivent d’Odessa.

« Nous allons le voir à tour de rôle, et nous lui répétons tous les mêmes condoléances : il ne s’en est pas encore aperçu depuis quarante-huit heures ! Ce qu’il y a de meilleur, c’est qu’il a une peur bleue de son oncle de Saint-Pétersbourg. Pourquoi ? il n’en sait rien lui-même, n’ayant jamais vu cet oncle depuis qu’il était tout petit ; mais il aimerait mieux mourir que de lui avouer son escapade. Au train dont va la poste, il a encore pour dix ou douze jours de réclusion volontaire. Il est assez nigaud pour tenir jusqu’au bout… »

— Dans dix jours, se dit Kamoutsine en repliant le papier, je serai bien tranquille… Où serai-je ? Peut-être sur la route de Sibérie… Bah ! dormons en attendant.

Il se coucha sur l’oreille droite, et dormit tout d’une traite. À l’heure du dîner, il se fit servir dans sa chambre, sous prétexte de fatigue, puis revêtit à loisir le costume qu’on lui avait apporté et qui se trouva lui aller assez bien. Assis dans un bon fauteuil près de la fenêtre, il regarda les équipages arriver à la file jusqu’au perron, versant sur les marches couvertes de tapis un torrent de velours, de satin, de dentelles, de diamants et d’uniformes ; il écouta le bruit de la vaisselle plate qu’on préparait dans une autre salle pour le souper, et pensa mélancoliquement qu’il n’y toucherait pas.

Puis les gémissements affreux que fait entendre un orchestre sous prétexte de prendre le la frappèrent agréablement son oreille.

Enfin, au coup de dix heures, un domestique entra tout en hâte :

— Monsieur, dit-il, Son Excellence vous fait savoir qu’il est temps de descendre.

Il descendit l’escalier tapissé de drap rouge, – sans se presser, comme il sied à un membre de la famille ; – l’hymne national annonçait que l’Empereur venait d’entrer. Il se mêla à la foule, et franchit la porte.

D’un coup d’œil rapide, il parcourut la salle et reconnut bientôt la jolie comtesse Damérof, qui, un peu pâle, un peu agitée, ne quittait pas des yeux la porte d’entrée. Il se fit présenter à elle par son oncle, qui se multipliait pour être partout à la fois. La comtesse regarda à peine le jeune provincial ; elle cherchait des yeux un uniforme de la garde.

Les derniers accords de l’hymne national expirèrent dans une tenue solennelle, et aussitôt commença une valse de Strauss.

— Comtesse… dit la voix de Kamoutsine.

La jeune femme tressaillit, et le regarda.

— Permettez au neveu du général gouverneur de réclamer l’exécution de votre promesse.

Il enlaça la comtesse Damérof et l’entraîna dans le tourbillon.

— Mon Dieu ! que vous êtes drôle en civil ! s’écria-t-elle en noyant son émotion dans un éclat de rire.

Ils firent ainsi le tour de la vaste salle. À tout moment, Kamoutsine rencontrait un visage de connaissance et recevait le regard de deux yeux étonnés interrogateurs.

Avant qu’il eût achevé la moitié de son évolution, trente personnes l’avaient reconnu malgré son déguisement, et ce petit frémissement qui annonce une hilarité contenue courait dans les groupes curieux.

Comme il ramenait la comtesse à sa place, il lui serra légèrement le bout des doigts.

— J’ai gagné mon pari, dit-il ; – j’irai réclamer l’enjeu… quand l’autorité supérieure voudra me le permettre.

La comtesse rougit légèrement et ne répondit pas.

— J’ai risqué ma tête, comme vous me faisiez l’honneur de me le dire hier. Serez-vous bonne payeuse ?

— Je tâcherai, répondit-elle, pourvu que ce soit raisonnable.

— Je serai généreux, répliqua-t-il en souriant. Au revoir.

Il la salua et fit volte-face. Comme il se préparait à gagner la porte, le général gouverneur l’arrêta par le bras et le mit en face du ministre de la cour.

— Permettez-moi, Votre Excellence, lui dit-il, de vous présenter mon neveu, qui arrive d’Odessa. Je le recommande vos bontés…

— Enchanté ! murmura le ministre d’un air distrait.

Il leva les yeux pour regarder celui qu’on lui recommandait de la sorte… mais Kamoutsine était déjà loin.

— Un peu sauvage !… murmura le gouverneur en manière d’excuse. Un provincial.

Le regard du ministre essaya de suivre les mouvements du prétendu neveu, mais celui-ci s’était enfin frayé un chemin vers la porte, et il avait disparu.

Un aide de camp arriva tout effaré.

— L’Empereur vous demande, Excellence… balbutia-t-il en s’adressant au ministre. Sa Majesté est furieuse…

— Qu’y a-t-il ? demanda vainement l’Excellence en suivant le messager.

— Kamoutsine est ici ! dit l’Empereur du ton le moins aimable.

— Votre Majesté… Est-ce possible !…

— Il est ici, vous dis-je ! Faites-le arrêter immédiatement, et sachez qui l’a amené.

Le ministre s’empressa de courir au maître du logis.

— Kamoutsine est ici. Faites-le arrêter.

— Qui ça, Kamoutsine ?

— Le jeune homme qui a été banni… Dépêchez-vous ! L’Empereur est furieux.

— Ah ! mon Dieu ! s’écria le gouverneur en levant les bras au plafond. Tout de suite… Kamoutsine est ici… dit-il au premier fonctionnaire qu’il rencontra. Faites-le arrêter, et sachez qui l’a amené.

Ce fonctionnaire courut et transmit l’ordre. On se mit à chercher Kamoutsine.

— Avez-vous vu Kamoutsine ? se demandait-on.

— Parbleu ! dit quelqu’un. Il a valsé avec la comtesse Damérof.

On alla trouver la comtesse Damérof.

— Madame, vous avez valsé avec Kamoutsine, l’Empereur est furieux… il veut savoir qui l’a amené.

— Bien sûr, ce n’est pas moi, dit-elle de l’air le plus naturel. Je n’ai fait qu’un tour de valse, c’était avec le neveu du gouverneur, qui arrive d’Odessa.

Le général gouverneur accourut, absolument hors de lui. La comtesse lui posa son éventail sur le bras.

— N’est-ce pas, général, que vous m’avez présenté votre neveu ?

— Certainement, comtesse, mais il n’est pas question de cela… C’est Kamoutsine que je cherche : l’Empereur est furieux, il veut savoir qui l’a amené.

La comtesse lui tourna le dos. Au même instant, le ministre de la cour fondait sur l’amphitryon en détresse.

— L’Empereur est furieux !… dit-il.

— Je le sais bien ! s’écria le gouverneur.

— Et vous n’avez pas honte de me faire tremper dans cette mystification ?

— Mais, Excellence, je ne comprends pas…

— L’Empereur est furieux, vous dis-je !… Et il partit en roulant des yeux terribles.

Un jeune aide de camp, prenant enfin pitié de sa peine, lui souffla à l’oreille :

— Excellence, c’est vous qui avez amené Kamoutsine…

— Moi ? par exemple !

Le gouverneur le prit de très haut ; – et réellement, pour un simple aide de camp, la plaisanterie était trop forte ! Le jeune homme insista :

— C’est vous qui l’avez présenté à la comtesse Damérof.

— Mais pas du tout ! J’ai présenté mon neveu !

— Votre neveu n’est pas votre neveu, c’est Kamoutsine… Et vous comprenez si l’Empereur doit être furieux…

Le général s’assit sur une banquette et se prit la tête dans les mains.

— Triple brute ! s’écria-t-il. Aussi je trouvais qu’il ne lui ressemblait pas !

On savait enfin qui avait amené Kamoutsine. Mais le faire arrêter n’était pas si commode : il s’était évaporé, emportant dans sa hâte le frac de cérémonie que le gouverneur lui avait procuré.

Il avait eu cependant la générosité de laisser sur la table de sa chambre la lettre qui justifiait l’infortuné gouverneur. Cette lettre, aussitôt saisie, fut portée à l’Empereur, qui daigna rire. Le tour était vraiment bien fait.

Mais la miséricorde impériale ne devait pas s’étendre au coupable. Des limiers furent envoyés dans toutes les directions ; – on ne pensa à les expédier au lieu d’exil qu’après avoir épuisé toutes les conjectures. Vingt-quatre heures furent ainsi perdues. La police, en arrivant, trouva Kamoutsine dans le château de ses pères ; il lisait une revue étrangère et prenait son café.

— Vous avez manqué de respect au souverain ! lui dit l’officier de police.

— Moi ! De quelle façon ?

— En vous rendant au bal du gouverneur.

— Allons donc ! Peut-on se moquer ainsi d’un pauvre exilé ? Je suis ici depuis près de quarante-huit heures, j’obéis à l’arrêt d’exil qui m’a douloureusement frappé.

— Vous avez grisé vos gendarmes.

— Quelle calomnie ! Ils se sont bien grisés eux-mêmes. Est-ce que vous croyez qu’il faut se mettre à plusieurs pour griser un gendarme ?

— Vous les avez grisés pour vous évader.

— Autre calomnie ! Quand j’ai vu qu’ils dormaient si profondément, je suis venu ici de moi-même. C’était humiliant d’être conduit par des gendarmes.

— Vous vous êtes présenté en rupture de ban chez le général gouverneur…

— Qui vous a raconté cette histoire ?

— Mais trente personnes vous ont reconnu !

— Trente personnes à la fois ? La Providence m’aurait-elle départi à mon insu le don d’ubiquité ? Vos trente personnes ont été victimes d’une illusion bien bizarre, car vous voyez vous-même que je n’ai pas quitté cette maison depuis deux jours.

— C’est possible… dit l’officier de police qui commençait, en effet, à se demander s’il avait la berlue. Mais j’ai ordre de vous ramener à Pétersbourg.

Kamoutsine regarda d’un air froid son interlocuteur ahuri.

— C’est une plaisanterie, monsieur, lui dit-il ; elle n’est pas bonne, – mais il paraît que je dois la subir…

Il se laissa emmener. Pendant tout le voyage de retour, il garda si bien le ton de la dignité froissée, que ses sbires restèrent absolument persuadés de son innocence.

L’Empereur avait ri… Kamoutsine en fut quitte pour trois mois de forteresse, mais non cette fois dans le palais du général gouverneur, qui lui garda rancune toute sa vie.

On ne dit pas si la comtesse Damérof se montra bonne payeuse.

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