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Chapitre 2 Le rendez-vous

Ceci remonte bien loin, si loin qu’en y pensant je ne puis m’empêcher de sourire, tout comme si mon aventure était arrivée à une autre… Pourtant, le portrait que je vois d’ici, suspendu en face de ma chaise longue, avec ses boucles blondes et ses yeux rêveurs, est bien le mien, – du moins celui de la femme que j’étais il y a trente-cinq ans, alors qu’on portait des manches plates et des boucles à l’anglaise.

J’étais veuve, – et depuis assez longtemps pour qu’il me fût très agréable de retourner dans le monde. J’avais porté le deuil deux ans, dont un avec le crêpe, et vraiment c’était fort convenable. Par une habile transition, j’avais passé du noir au gris, du gris au lilas, du lilas au rose pâle, et du rose pâle au bleu tendre, ma couleur favorite, si bien et si doucement que personne ne s’en était aperçu, sauf la couturière, dont le mémoire accusait trois robes grises là où le bon public avait cru n’en voir qu’une. Affaire de nuances !

J’en étais au bleu tendre, avec des roses dans les cheveux, lorsque je rencontrai chez une de mes amies le comte Alexis B… C’était le plus charmant causeur de cette époque, où chacun se piquait du bel esprit : il portait des cheveux à la lord Byron, avait été l’ami de notre Lermontof, à jamais regretté, et de plus, à la promenade, il avait une façon de se draper dans son manteau d’ordonnance qui faisait tourner toutes les têtes. La mienne n’était pas plus forte que les autres, et ne tint pas plus longtemps ; il est vrai que le comte Alexis y mettait du sien, comme on dit à présent, car il m’offrait ses hommages de la façon la moins équivoque.

Au bal, il était mon cavalier pour la mazurka ; au concert, il se trouvait toujours derrière ma chaise, et à la promenade, sa calèche, dans laquelle il se drapait si superbement à l’aide du fameux manteau, passait et repassait dix fois devant la mienne. Que pouvais-je opposer à tant de séductions ?

Cependant, il ne pouvait être question d’épouser le comte Alexis. Mes plus chères ennemies prenaient trop de soin pour me le faire agréer, et mes amies véritables, celles qui avaient passé l’âge de nuire, m’en détournaient avec trop d’instances. Le comte Alexis était un incomparable cavalier servant, mais il était perdu de dettes, et de plus, disait-on, fort mauvais sujet. C’eût été, à ce qu’il paraît, un de ces maris qui tournent le dos à leur femme au bout de huit jours de mariage ! J’avais un fils, je lui devais de garder intacte la fortune de son père ; si je me remariais, ce devait être à un homme sage et prudent, qui fit bon usage de notre argent… Bref, je ne pouvais épouser le comte Alexis, tout le monde était d’accord sur ce point, moi la première.

Oui ; mais il était charmant ! Ses yeux noirs, ses récits du Caucase, – on n’en parlait alors qu’avec un lyrisme exalté, – ses folies mêmes avaient pour moi un attrait irrésistible. Tous les soirs je le rencontrais quelque part, et si par un accès de raison je restais chez moi, vers dix heures il se faisait annoncer, demandant la faveur d’une tasse de thé… Pouvais-je la lui refuser ? Je l’accordais, et ces entretiens, à la lueur adoucie de la lampe, dans la solitude de mon petit salon, me paraissaient plus redoutables que tout le reste.

Je sentais si bien le danger, que je lui défendis un soir de revenir. Il protestait avec son éloquence accoutumée…

— Non, lui dis-je, c’est inutile ; tout cela ne mène à rien, nous perdons notre temps : vous à me demander, moi à me défendre. Cher comte, vous êtes irrésistible, mais je ne vous épouserai pas.

Alexis prit un air amer et fatal qui lui seyait à merveille.

— Maudite fortune, murmura-t-il, qui met un gouffre entre vous et moi ! Que n’êtes-vous pauvre ! Avec quelle joie je vous eusse acclamée mon épouse !

Je secouai la tête.

— Ce n’est pas ma fortune, lui répondis-je, c’est le peu de fonds que l’on peut faire sur vous.

— Sur moi ? Quelle calomnie ! s’écria mon amoureux en bondissant.

Il s’adossa à la cheminée et déclama quelques vers qui peignaient l’état de son âme. Il était superbe ainsi, et ses yeux me magnétisaient…

— Vous êtes un mauvais sujet, lui dis-je, en souriant, mais les yeux baissés, car je me sentais faiblir ; vous êtes adoré de toutes les femmes, – et c’est trop pour être aimé d’une seule.

Il sourit à son tour. Une rose s’épanouissait dans un verre d’eau sur la table auprès de moi ; c’était lui qui me l’avait apportée.

Il la prit et l’effeuilla à mes pieds.

— Toutes devant une, dit-il en m’indiquant les pétales parfumés qui jonchaient le tapis.

C’était peut-être de très mauvais goût, je n’en sais rien ; c’était puéril et déclamatoire, et par-dessus le marché, cela ne voulait rien dire du tout ; – mais grâce aux yeux noirs et à la poésie, je me sentais profondément touchée.

— Allez-vous-en, lui dis-je à voix basse.

C’était m’avouer hors d’état de continuer la lutte. Le comte le comprit et se précipita à mes pieds.

— Que faites-vous ? m’écriai-je, c’est insensé ! On peut venir… vous me perdez !

Alexis était un grand vaurien, mais il n’était pas bête ; il se releva aussitôt, s’assit à une distance semi-respectueuse et commença à me débiter un petit discours.

Il le récitait fort bien, – grâce, je suppose, à une longue habitude de le tirer de sa mémoire à point nommé. C’étaient les liens fatals de la société, l’esclavage de ses propres serviteurs, le peu de gré que le monde vous sait de vous soumettre à ses lois baroques, le bonheur de causer librement loin des yeux importuns… Ici une pause… La joie ineffable de se parler à cœur ouvert, de rêver ensemble, de se perdre dans le bleu… – Ici une autre pause, plus longue.

J’écoutais, bercée par ce flux de paroles, – je trouvais cela magnifique !

Il me semblait que la poésie elle-même planait au-dessus de nous et nous protégeait de ses ailes sans tache. Qui donc oserait croire au mal sous l’égide de la poésie ? N’est-elle pas immaculée ? ne purifie-t-elle pas tout ce qui croit à l’ombre de ses ailes ?

Le comte Alexis me disait tout cela, et j’écoutais, ravie, – ravie surtout de ne pas être forcée de répondre, car je n’aurais su que lui dire.

Changeant de sujet brusquement, il se mit à parler du Caucase. Aujourd’hui, les marchands de la Perspective vendent des étoffes, des bibelots, des armes de provenance authentique, et moyennant une somme d’argent, on peut se créer un paradis d’émir. Mais alors, le Caucase était dans la fleur de la nouveauté ; quelques officiers avaient rapporté des merveilles, et c’était le rêve des belles que de posséder quelque étoffe, quelque bijou provenant de cet Éden plein de coups de feu et d’essence de roses.

— C’est au Caucase, disait Alexis, que j’aurais voulu vivre avec vous, vous si belle, si noble, si courageuse ! – Je n’étais pas courageuse du tout, mais il n’en savait rien. – Au milieu de ces montagnes, dans les replis d’une vallée ombragée de grands chênes, nous aurions vécu heureux, oubliant, oubliés ! J’aurais étendu sous vos pieds les tapis les plus moelleux – il piétinait avec dédain une superbe moquette veloutée d’Aubusson, qui m’avait coûté soixante francs le mètre ; mais je trouvais les tapis de Perse bien supérieurs, naturellement ! – J’aurais déployé devant vous les soies brochées de l’Orient ; les colliers d’ambre et de perles auraient roulé dans vos mains royales… À propos, s’interrompit-il en se tournant vers moi, savez-vous que j’ai rapporté de là-bas de quoi meubler un palais ?

On m’avait parlé du boudoir circassien du comte Alexis, mais l’hôte de ce boudoir m’intéressait assez pour avoir empêché ma curiosité de s’attacher à ce qui lui appartenait.

— J’en ai entendu parler, dis-je d’un air distrait.

Il se mit alors à m’énumérer ses richesses, à faire chatoyer devant mon imagination tous les objets étranges et charmants qui meublaient son appartement, et quand il me vit bien affriolée par sa description :

— À quoi sert d’en parler ? dit-il avec un soupir, il faut le voir !

Je soupirai instinctivement, par écho sans doute.

— Mais, princesse, s’écria tout à coup mon héros, comme sortant d’un rêve, pourquoi n’iriez-vous pas ?

— Comte ! fis-je indignée, – avec un secret plaisir d’être conviée cependant.

— En tout bien tout honneur ! reprit-il de l’air le plus jésuitique. Je suis absent de chez moi tout le jour… si vous voulez bien faire à mes pauvretés l’honneur de leur accorder un regard, vous êtes sûre que l’hôte de ce logis n’offensera point vos yeux de sa présence.

— Mais, fis-je dévorée du démon de la curiosité, et aussi, il faut le dire, brûlée d’un ardent désir de voir le lieu qu’habitait ce mortel séduisant, une semblable démarche me perdrait…

— Vous n’avez pas besoin d’y venir en plein jour, reprit mon tentateur : le soir, vers huit heures, quand la nuit est tombée, un escalier donnant sous la porte cochère vous amène droit dans mon cabinet, sans passer sous les yeux du suisse qui garde l’escalier. Mes domestiques mêmes n’en sauront rien : cette petite clef ouvre la porte…

Il me présentait une clef – quelle clef ! grande comme une clef de montre, en or ciselé, garnie de rubis… Cette clef eût perdu une sainte, tant elle promettait de merveilles. Il la déposa devant moi ; je gardais le silence.

— Quel jour ? dit-il tout bas.

Je repoussai la clef.

— Non, comte, je n’irai pas.

— Je vous demande quel jour, afin de ne pas être exposé à vous rencontrer… puisque je vous ai promis que vous ne me verrez pas…

Enfin, ce qu’il y a de positif, c’est que cinq minutes après j’étais seule, la clef dans la main, et j’avais promis d’y aller le lendemain soir.

Je passe sous silence l’histoire de mes remords, de mes agitations, de mes résolutions prises et délaissées. Je me jurai trente-deux fois que je n’irais pas, – mais je me représentai trente-trois fois que je ne courais aucun risque, que la parole d’un honnête homme devait me rassurer, – et ce fut la curiosité qui l’emporta à la majorité d’une voix. Du reste, je crois bien qu’elle l’eût emporté quand même.

Le lendemain soir, sous un prétexte excellent – excellent, car j’avais mis quatorze heures à le chercher, je m’en allai furtivement à pied, – le comte Alexis demeurait dans la rue voisine – et j’arrivai sous la porte cochère de sa maison.

Cette porte cochère me parut bien extraordinaire. J’ai pu depuis me convaincre que rien ne distinguait celle-là des autres, mais figurez-vous que de ma vie je n’étais entrée sous une porte cochère ! Je ne les connaissais que comme un endroit d’où sort communément la voiture ou la calèche avec ses chevaux, pour venir vous prendre à la porte de la rue. Ce détail vous donnera une idée de la femme que j’étais alors : veuve et mère, mais plus ignorante de la vie qu’un enfant de trois ans.

J’aperçus la porte en question ; je montai trois marches… personne ne me voyait, – la cour était déserte, – par ordre sans doute, ai-je pensé depuis, – j’enfonçai la clef dans la serrure, non sans trembler un peu, et… j’entrai.

Une toute petite antichambre éclairée par une lanterne en verre de couleur, pleine de glaces dans des cadres sombres, m’offrait sa tiède hospitalité ; des fleurs partout, peu de lumière, pas un souffle… Je prêtai l’oreille… rien. Ce calme me rassura. Je laissai tomber ma pelisse et j’ouvris une porte.

Le comte Alexis n’avait pas menti : son cabinet était une merveille.

Le premier coup d’œil me donna l’impression d’une satisfaction entière, celle qu’on éprouve quand le sens du beau ne trouve rien à désirer. Le parfum doux et subtil qui se dégageait des tentures elles-mêmes charmait sans enivrer ; les lampes habilement disposées ne laissaient rien dans l’ombre, sans toutefois blesser l’œil ; les points brillants et les points obscurs se faisaient un contraste irréprochable au point de vue de l’esthétique ; et que de belles choses ! C’était décidément un grand magicien que le comte Alexis.

Quand j’eus touché à tous les coffrets, ouvert tous les tiroirs, essayé tous les bijoux, je regardai une porte drapée de superbes tapis, qui devait conduire aux appartements intérieurs… j’examinai la serrure – elle était fermée à clef extérieurement. J’y mis mon oreille sans honte ni vergogne, et j’entendis ces mots, prononcés par la voix d’un domestique, probablement :

— Descends donc, le comte va arriver avant dix minutes.

Quelqu’un passa sur la pointe du pied, et le silence se rétablit.

Je me retirai doucement jusqu’à un divan bas, placé à l’autre extrémité de la pièce, et je m’assis pour réfléchir.

— Puisque le comte va arriver, pourquoi ne t’en vas-tu pas ? me demandait la portion raisonnable de mon intelligence.

Pourquoi ? l’autre portion eut été bien embarrassée de répondre, – au moins de répondre quelque chose de convenable. Pourquoi, en effet, sinon parce que j’aimais le comte Alexis et que j’étais venue pour le voir, évidemment ? Mais c’est ce qu’il m’était impossible de m’avouer en ce moment-là.

Qu’était en effet ce palais sans son hôte ! Que m’importaient les coffrets et les cassolettes sans les yeux noirs et les dents blanches du comte Alexis ! C’était sa voix, c’était son regard qui me donnait les frissons délicieux auxquels je m’abandonnais sans vouloir en comprendre le péril. C’était cela que j’étais venue chercher, et non la satisfaction d’une curiosité vulgaire qui pouvait aussi bien se contenter dans un musée ou chez un marchand de raretés !

— Eh bien, oui, me dis-je enfin, après avoir un peu tergiversé, je resterai. Après tout, je suis jeune, libre, je ne fais tort qu’à moi-même, et s’il me plaît une fois de vivre pour moi, au lieu de vivre pour le monde, je suis maîtresse d’agir à ma guise !

Je me levai d’un air décidé et je fis deux ou trois fois le tour du cabinet en marchant vite. Le tapis venait de Perse, mais le mien était beaucoup plus beau et plus doux ; la bigarrure de ces dessins, qui m’avait d’abord paru piquante et originale, ne me semblait plus que fantasque et irrégulière ; je préférais décidément les fleurs d’Aubusson, – belles roses épanouies, lys corrects, pivoines orgueilleuses… Ce souvenir de l’Europe civilisée me ramena à des pensées moins poétiques.

Mon chez-moi me parut charmant en ce moment, mais le souvenir de ma belle-mère, la plus désagréable des princesses et des belles-mères, me rejeta dans la fantaisie… Chez moi, je voyais souvent la princesse.

— Qu’importe ? pensai-je, je veux vivre ! À cette heure, les femmes s’habillent pour aller au bal, entendre des platitudes et danser des quadrilles, – ici au moins…

Une petite pendule à répétition sonna huit heures et demie. Son timbre était exactement le même que celui d’une pendule de voyage que j’avais reçue en cadeau trois ans auparavant.

C’était lors de la naissance de mon fils : mon mari, ne sachant plus qu’inventer pour me faire plaisir, car il me gâtait horriblement, mon pauvre mari, – m’avait fait venir de Paris cette petite pendule, haute comme mon doigt, dans un écrin de velours. C’était un bijou rare, et depuis lors elle avait compté les heures auprès du berceau de mon fils. C’était à huit heures et demie que j’allais l’embrasser dans son lit pour la nuit ; il le savait si bien qu’il attendait le son du timbre pour appeler : Maman ! À ce cri, la bonne venait me chercher quand je n’étais pas là, et mon bébé recevait son baiser du soir, après quoi il s’endormait sur-le-champ, comme touché de la baguette d’une fée.

Je n’avais pas vu mon fils ce soir-là avant de partir. Quand j’allais au théâtre ou quand je dînais en ville, j’avais soin de l’embrasser avant de m’en aller, et de lui expliquer mon absence. À l’aide de cette précaution et d’un bonbon mis en réserve pour le moment de la sonnerie, mon petit garçon s’endormait d’ordinaire sans plus de difficultés.

Mais ce jour-là, je n’avais pas embrassé bébé ; que lui aurais-je dit ? J’avais annoncé à mes gens que j’allais aux vêpres du soir, à pied, à l’église voisine, – les gens, cela n’a pas d’importance, et d’ailleurs, si on leur rendait compte de toutes ses actions !… Mais à mon fils, c’était autre chose. Sans me l’expliquer, je sentais qu’il me serait pénible de mentir à cet enfant, de lui entendre répéter la phrase qu’il me disait d’ordinaire quand j’allais à l’église : – Salue le bon Dieu de ma part. – Cette phrase, qu’il avait singée de quelque discours de grande personne, faisait la joie de toute la nursery, et bébé la répétait, pour faire rire les autres.

J’éprouvai un remords à la pensée de mon fils qui m’appelait sans doute à ce moment : pas de bonbon mis en réserve, pas de caresse pour le repos de la nuit. Était-il possible que ce comte Alexis avec ses yeux noirs m’eût fait oublier mon petit garçon ?

Je constatai avec horreur qu’en effet depuis la veille je ne m’étais pas inquiétée de l’enfant. Bien mieux, après sa promenade, quand il était rentré, j’avais négligé de le faire venir auprès de moi… Est-ce que j’allais oublier d’être mère ? Et pourquoi ? Pour une paire d’yeux noirs et un peu de pathos !

Une voiture s’arrêta devant le perron, déposa quelqu’un et s’engouffra aussitôt avec un bruit terrible sous la porte cochère en faisant trembler tous les menus objets qui m’entouraient. C’était le comte qui rentrait.

— Mais il m’avait promis que je serais seule ! m’écriais-je mentalement ; c’est abominable, c’est un manque de parole ! Et que penserait-il de moi s’il me trouvait ici ?

J’entendis un pas s’approcher de la porte de l’appartement, les éperons sonnaient, la clef grinça dans la serrure… je me précipitai dans la petite antichambre, je sautai sur ma pelisse sans prendre le temps de mettre les manches, et je me glissai dans l’escalier, en ayant soin de fermer la porte à double tour derrière moi, au moyen de la précieuse clef d’or que j’emportai soigneusement.

Cinq minutes après j’étais chez moi, passablement essoufflée ; je courus d’abord au lit de bébé, qui, très grave, assis sur son séant, était en train de déclarer à sa bonne que, « d’abord, il ne dormirait pas avant d’avoir vu maman, et que ce n’était pas la peine de l’ennuyer comme cela ».

En m’apercevant, bébé me tendit les bras, et dit à la bonne effarée :

— Je t’avais bien dit qu’elle viendrait !

Là-dessus, après m’avoir embrassée, il se coucha sur son oreiller, ferma les yeux et les poings, – et s’endormit.

J’avais à peine eu le temps de changer de toilette quand j’entendis des chevaux s’arrêter sous ma fenêtre ; je m’assis bien confortablement à ma place ordinaire et j’ordonnai de servir le thé.

Le comte Alexis entra, les cheveux en coup de veut, l’air fatal, les yeux pleins de passion.

— Dieu soit béni, s’écria-t-il, je vous trouve vivante !

Sa voix, son ton, son air, tout cela me parut faux comme un jeton.

— Et pourquoi, cher comte, ne serais-je pas vivante ? lui dis-je de l’air le plus tranquille.

Mon assurance lui fit perdre un peu de la sienne.

— Mais, dit-il, j’avais pensé… vous êtes venue, n’est-ce pas, chère Marie, vous êtes venue… vous avez daigné… ?

Je le regardais attentivement, et grâce à je ne sais quel miracle, je ne voyais maintenant en lui qu’un comédien, – et pas très bon.

— Venue ? pourquoi ? où ?…

Il me regardait d’un air hébété. Je ne pus m’empêcher de sourire.

— Vous aviez oublié hier ce petit objet sur la table, lui dis-je en poussant sa clef vers lui ; ce doit être précieux ; reprenez-le donc.

Complètement désorienté, le comte Alexis prit la clef et la mit dans son gousset, sans mot dire. Le domestique qui entrait avec le thé sur un plateau lui présenta son verre.

— Non, merci, dit-il, je n’ai pas le temps, on m’attend chez moi.

Et il disparut.

Maintenant, en y pensant, je ne puis m’empêcher de rire, mais ce soir-là je pleurai amèrement, je pleurai de rage à l’idée que j’aurais pu me perdre pour cet imbécile.

Et tout cela pour des tapis d’Orient et un peu de galimatias !

Enfin, on dit qu’il y a un Dieu pour les enfants ; il faut croire qu’il y en a un aussi pour les étourdies… Du reste, c’est bien à peu près la même chose.

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