Chapitre 3 La juive de Roudnia
Nous traversions la Pologne en grande hâte ; – le soin d’affaires urgentes nous pressait ; puis ce pays presque plat, marécageux et malsain, qui s’étend entre Minsk et le golfe de Bothnie, n’offre aucune des séductions qui retiennent le voyageur. Les villages et les bourgs se succédaient le long de la route interminable, à peu près pareils, différant seulement par la quantité des maisons et des cabanes, par le nombre ou l’importance des églises. Nous l’avouons à notre grande honte, la vue des stations de poste nous causait seule une impression de joie où le point de vue pittoresque n’avait rien à réclamer.
Mais il suffit qu’on soit pressé, pour que mille accidents désagréables s’enchevêtrent les uns dans les autres ! À bien y réfléchir, de tels accidents arrivent toujours, même lorsqu’on prend son temps et ses aises ; mais alors on n’y fait pas attention.
Cette fois, cependant, une sorte de fatalité semblait nous poursuivre, car, un relais sur deux, il ne se trouvait pas de chevaux à la poste, et force nous était d’attendre, parfois une heure, parfois une demi-journée, – ce qui peut s’expliquer par le peu d’importance de la route de traverse que nous avions prise.
Par le plus grand des hasards, nous avions fait une assez bonne traite sans encombre :
— Il va nous arriver quelque catastrophe épouvantable, dis-je en riant à mon compagnon de voyage, sinon le Destin ne sera pas satisfait de sa journée.
J’achevais à peine ma phrase, que le postillon, se tournant à demi sur son siège, nous indiqua du bout de son fouet la bourgade dont nous approchions.
— Ça brûle ! dit-il flegmatiquement.
Une lueur rose se montrait, en effet, tout près, au bas du ciel, dont la nuit tombante assombrissait le bleu léger, ce bleu de pervenche particulier aux pays du Nord. La silhouette à peine dentelée du bourg se dessinait sur le foyer, d’où s’échappaient de gros tourbillons de fumée, et la coupole en fer-blanc de l’église russe réfléchissait les flammes comme un miroir mal étamé.
— Comment appelles-tu cette bourgade ? demandai-je au postillon, qui venait d’allonger un vigoureux coup de fouet à ses chevaux.
— Roudnia ! dit-il. C’est la ville de Roudnia.
Pour tout paysan russe ou polonais, trois maisons forment une ville, pourvu qu’elles se groupent autour d’une église. Or, Roudnia possédait deux églises, dont une catholique.
L’attelage, vigoureusement excité, gagna la grande poutre bariolée de blanc, de rouge et de noir, qui formait alors la barrière de toutes les villes ; un fonctionnaire en uniforme graisseux vint recevoir le péage obligatoire ; il cria quelque choses d’inintelligible, et la poutre placée en travers de la route se dressa obliquement vers le ciel. Cette sorte de barrage, tout à fait primitive, existe encore sur plusieurs chaussées du gouvernement, bien que l’État russe ait racheté les péages qui encombraient ses grandes routes. Notre postillon excita ses chevaux, qui ne demandaient pas mieux que d’arriver à l’écurie : nous parcourûmes au galop deux ou trois rues très sales et abominablement pavées.
Une foule grouillante se précipitait dans la même direction, vers le foyer de l’incendie, et nous faillîmes écraser une demi-douzaine de juifs qui couraient en relevant leurs grandes robes et en poussant des exclamations de détresse.
— C’est la maison d’un juif qui brûle, nous dit le postillon sans cesser d’exciter ses chevaux.
— À quoi le reconnais-tu ? demanda mon compagnon.
— Ça pue la graisse ! répondit le drôle en riant à gorge déployée.
La calèche tourna brusquement un coin, au grand risque de verser, et s’arrêta devant la station de poste.
— C’était, en effet, la maison de bois d’un boucher juif qui brûlait en face de nous sur la place ; les coreligionnaires du pauvre diable déménageaient son mobilier par les fenêtres de devant : le feu avait pris à l’arrière de la maison. La façade était encore toute noire, mais de ce noir profond qui précède la combustion. Quelques panaches de fumée bleuâtre filtraient çà et là du toit, présageant la conflagration générale qui ne pouvait se faire attendre.
Pendant que mon compagnon s’occupait de nous faire donner d’autres chevaux et faisait viser notre permis de route, je restai sur le perron de la station ; élevé de quelques pieds au-dessus du niveau de la place, il dominait l’ensemble de la scène.
Un incendie n’est pas chose rare en Pologne ; mais quand c’est la maison d’un juif qui brûle, les juifs seuls accourent et se démènent, tandis que les catholiques, immobiles, regardent, – non peut-être sans une satisfaction secrète, – périr le bien « mal acquis » des fils d’Abraham.
Cette inhumanité s’explique, si elle ne s’excuse pas, par la rapacité des Israélites, qui, grâce à leur habileté commerciale, retiennent entre leurs mains le plus net du revenu de ces malheureux généralement très pauvres et encore appauvris par le système de l’usure largement pratiqué dans ce pays.
La femme et les enfants du boucher, assis au centre de la place, déchiraient l’air de leurs plaintes aiguës ; quelques chiens aboyaient ; nos chevaux dételés secouaient leurs colliers de grelots, pendant qu’on attachait une série de clochettes aux harnais de ceux qui allaient les remplacer ; – le tout formait un tintamarre inexprimable, principalement dans les notes aiguës. – Je me bouchai les oreilles.
Tout à coup je vis les juifs qui enlevaient le mobilier détaler avec précipitation, tant par les fenêtres que par la porte ; un flot de fumée blanche remplit la pièce qu’ils venaient de quitter, et une lueur rouge filtra tout au fond : la cloison intérieure venait de s’enflammer. Un silence relatif se fit tout à coup.
Ce moment a toujours quelque chose de solennel.
— Que ça brûle donc bien ! dit tranquillement à mes côtés un grand soldat cosaque, revêtu de sa capote grise.
Je le regardai… il fumait tranquillement une petite pipe courte en merisier ; les mains ballantes, il considérait l’incendie avec une satisfaction non déguisée ; mais le papillotement de ses yeux prouvait qu’il avait bu quelques verres d’eau-de-vie de trop.
— Malheur ! malheur !… cria la voix du boucher. Il était au milieu de la place et regardait d’un air consterné sa famille gémissante. Il s’arrachait les cheveux, et ses petites boucles frisées frétillaient au vent dans l’impétuosité de ses mouvements.
— Malheur !… répétèrent tous les juifs en chœur.
— J’ai oublié ma vieille mère ! s’écria l’infortuné.
Un éclat de rire lui répondit du côté des Polonais.
— Je la croyais avec vous, dit-il à sa femme qui s’était dressée tout effarée, son dernier-né dans les bras.
— Où est-elle ? lui cria-t-on.
D’un geste désespéré, il indiqua la maison, et se couvrit la tête d’un pan de sa robe.
On cessa de rire. Toute juive qu’elle fût, c’était une femme.
— Elle est dans la chambre de gauche, dit-il ; le feu n’y est pas encore… Sauvez-la, mes amis, ajouta-t-il d’une voix pleine d’angoisse.
Les amis qui l’avaient aidé jusque-là regardèrent les flammes, puis s’interrogèrent du geste et restèrent silencieux.
— Vas-y toi-même ! cria un gamin dans la foule.
— Je donnerai la moitié de mon bien à celui qui la sauvera ! s’écria le boucher en se tordant les mains… La moitié, oui, la moitié, répéta-t-il avec ardeur… sauvez la pauvre vieille, mes amis, mes bons seigneurs !
Il s’adressait maintenant aux Polonais. Personne ne bougeait. Le grand Cosaque, mon voisin, fit un mouvement, puis hésita, et enfin vint se planter devant le boucher, non sans tituber un peu.
— Pas de bêtises ! dit-il, sa pipe toujours à la bouche. Qu’est-ce que tu donnes pour entrer là-dedans ?
Il indiquait la maison, désormais envahie presque en entier par le feu.
— Cinq roubles argent, mon ami, cinq roubles ! Par le Dieu vivant, cinq roubles !
— Ce n’est guère, dit le Cosaque. Enfin ! nous n’avons pas le temps de marchander. Vous entendez, vous autres, cria-t-il d’une voix forte, il a dit cinq roubles !
Un murmure d’assentiment parcourut la foule.
— Mais il faut que tu la rapportes, dit le juif s’accrochant à la manche du soldat ; – sinon rien de fait !
— Imbécile, grogna le Cosaque, ce n’est pas pour mon plaisir que je vais me promener là-dedans ! Où est-elle, ta vieille bique de mère ?
— Sur le lit, dans la chambre à gauche, dans le coin.
— Bon ! grommela le Russe. Avec l’aide de Dieu ! cria-t-il d’une voix retentissante.
Et il sauta d’un bond sur le perron.
Toute la population de Roudnia retint son haleine… Il fit le signe de la croix et disparut dans la fumée.
— Vos chevaux sont prêts, me dit le postillon en grimpant sur le siège.
— Attends… répondis-je à voix basse.
Mon ami m’avait rejoint et regardait comme nous tous le dénouement de ce drame.
Le Cosaque reparut tout flambant, portant dans ses bras la vieille juive à demi évanouie. Il n’avait pas lâché sa pipe.
Une acclamation de triomphe le salua.
— La voilà, ta vieille, dit-il au juif.
En ce moment, la maison prit feu tout entière avec une sorte de détonation ; mais elle n’intéressait plus personne : tous les yeux se fixèrent sur le Cosaque.
— Allons, dit-il, paie-moi !
— Comment, balbutia le juif, déjà ? Attends que j’aie mis ma famille en sûreté !…
— Pas de bêtises ! gronda le Cosaque menaçant (c’était son mot, paraît-il), paie-moi tout de suite… sans cela…
Par une habitude de crainte, le boucher mit son bras devant sa figure ; mais le Cosaque ne pensait pas à le frapper ; il fixait sur lui des yeux où grandissait la colère. Aveuglé par son avarice, le juif n’y prit pas garde : il tira avec peine un portefeuille graisseux de sa poitrine, l’ouvrit en geignant, fouilla dedans à plusieurs reprises, et y prit enfin un papier chiffonné qu’il présenta au Cosaque. Le toit s’écroulait avec une gerbe d’étincelles qui rejaillirent jusqu’à nous. Il faisait clair sur la place comme en plein midi.
— Un rouble ! s’écria le Cosaque, – il jeta sa pipe au loin, – un rouble pour avoir risqué ma vie ! un rouble ! Ah ! chien maudit ! j’aime mieux y retourner pour rien !
Il saisit la malheureuse vieille dans ses bras, et avant que personne eut pu deviner sa pensée, il s’élança vers la maison. Le perron ne brûlait pas encore ; il bondit dessus avec son fardeau et le précipita dans les flammes… Puis se retournant vers la foule :
— Un rouble !… voleur, porc ! va chercher ta mère pour rien, à présent !
La foule, horrifiée, restait muette… Je sautai dans la calèche et mon ami après moi.
— Touche ! Au galop, dis-je au postillon.
Je me sentais incapable d’en subir davantage.
Au moment où la calèche s’ébranlait, une partie de la façade s’écroula en avant, séparant le soldat de la place. Sa haute stature se dessinait en noir sur le fond incandescent. Il voulut franchir le brasier ; mais au moment où il se préparait à sauter, une poutre le frappa à la tête, et il tomba…
— Vite ! vite ! dis-je au postillon en le bourrant de coups dans le dos pour l’exciter.
Il mit ses chevaux au galop ; la foule s’écarta machinalement, et nous roulâmes bientôt en rase campagne…
Nous fûmes huit jours sans pouvoir dormir.
q