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Chapitre 1 Croyances et superstitions

Un journal français disait dernièrement que, depuis la guerre, le spiritisme avait fait des progrès considérables en France, et que jamais on n’avait autant cherché à sonder les mystères de l’autre monde, à se mettre en relation avec les esprits de ce monde. Il est naturel, disait-il, qu’il en soit ainsi. Les pères les mères, les épouses et les fiancées qui ont perdu des êtres aimés ne peuvent renoncer à l’idée de ne plus les voir et leur parler, et ils croient volontiers les médiums qui s’engagent à les mettre en communication avec ceux dont ils regrettent d’être séparés. Aussi, lorsque des hommes éminents comme sir Oliver Dodge et Conan Doyle proclament à haute voix devant des auditoires nombreux leur foi au spiritisme et affirment qu’ils conversent avec les esprits des défunts, ils sont crus par un grand nombre.

Il fut un temps où, ici comme ailleurs, les tables tournantes faisaient tourner bien des têtes, où on prétendait se mettre, par leur entremise, en communication avec l’autre monde et converser avec les esprits des hommes les plus célèbres. Ce fut une véritable folie et les pauvres morts n’eurent plus un instant de repos ; à tous moments on les appelait pour leur poser les questions les plus extravagantes, auxquelles on leur demandait de répondre en faisant frapper un certain nombre de fois les pieds des tables qui ne cessaient de tourner et de frapper du pied les planchers. Mais les esprits appelés n’étaient pas toujours fins ou de bonne humeur et donnaient souvent des réponses qui ne leur faisaient pas honneur.

Il vint un moment où les autorités religieuses jugèrent nécessaire d’intervenir et de condamner une manie qui troublait les esprits des vivants plus encore que ceux des morts et donnait lieu à toutes sortes de commentaires et d’opinions plus ou moins erronés et dangereux. Parmi les lettres pastorales émises à ce sujet par les évêques de France et d’Amérique, l’une des plus remarquables fut celle de Mgr Bourget, qui eut un grand retentissement. L’intervention ecclésiastique eut pour effet d’empêcher les tables de tourner davantage et de rendre la paix aux esprits des morts et des vivants.

Mais le spiritisme n’était pas mort et l’évocation des esprits est plus que jamais en vogue, grâce aux déclarations d’hommes dont les opinions ont généralement de la valeur. On ne fait plus tourner les tables, mais on s’adresse à des médiums qui prétendent avoir la vertu de faire parler les morts. Je connais une dame, une Anglaise du grand monde, qui, tous les mois, partait du Canada pour aller à New-York, converser, par l’entremise d’un médium, avec son défunt mari, et qui assurait que ces conversations la consolaient et lui étaient très utiles. Et c’était une femme très intelligente, une vraie dame estimée de tous ceux qui la connaissaient.

Pourtant, les preuves de supercherie, de duperie n’ont pas manqué ; il a été établi que les paroles attribuées à des morts célèbres étaient les paroles des médiums, et on a dit avec raison que ces morts illustres ont dû être parfois humiliés et avoir envie de protester contre la façon dont on les faisait parler, en supposant toutefois qu’ils eussent connaissance de ce qui se passait sur la terre.

On peut dire que le spiritisme est vieux comme le monde ; dans plusieurs pays on croyait que les magiciens avaient le pouvoir d’évoquer les esprits des morts. Après tout, on trouve dans la Bible le récit d’un cas d’évocation qui est de nature à justifier cette croyance. En effet, on y lit que Saül, à la veille d’une grande bataille, alla trouver un magicien et lui ordonna d’évoquer le prophète Samuel. Le magicien obéit et appela Samuel, qui apparut, et après avoir reproché à Saül de troubler son repos,il lui prédit que son armée serait détruite, qu’il perdrait sa couronne et qu’il serait lui-même tué. Il en fut ainsi : la prédiction de Samuel s’accomplit à la lettre.

Il faut donc en conclure que l’évocation des morts est possible. Un jour, je demandai à un prêtre instruit et doué d’un bon jugement ce qu’il pensait à ce sujet. Il alla chercher un livre écrit par un grand théologien, qui dit que Dieu a pu permettre l’apparition de Samuel à Saül afin de punir ce roi, mais que les paroles et les reproches du prophète démontrent que l’évocation des morts est un procédé condamnable. Il ajouta que l’univers est rempli de mauvais esprits qui se plaisent à tromper les hommes et que ce sont eux qui parfois répondent aux appels des magiciens et des médiums. Cette explication ne peut pas satisfaire tous les esprits. Toutefois il est certain que l’Église condamne une croyance qui engendre toute sorte d’abus, de duperies, de stratagèmes dangereux, et les résultats de cette croyance prouvent qu’elle a raison ; la connaissance des mystères de l’au-delà doit être limitée à ses enseignements.

L’attrait toutefois du merveilleux a toujours exercé une grande influence sur les hommes, spécialement sur les esprits portés à sortir du cours ordinaire des choses banales de la vie.

À part l’évocation des morts, il est des phénomènes bien dignes d’exercer leur curiosité, leur considération ; il est des faits dont la vérité ne peut être contestée. Par exemple, il est certain que les hommes peuvent s’emparer de l’esprit de leurs semblables, les soumettre complètement à leur volonté et les obliger de faire ce qu’ils veulent. Ceci me rappelle un fait assez intéressant. Un magnétiseur célèbre était venu à Montréal et on se rendait en foule dans la salle où il opérait. Il invitait quelques-unes des personnes présentes à monter sur l’estrade et à consentir à se laisser magnétiser, mais elles n’étaient pas de bonne humeur lorsqu’elles apprenaient qu’on les avait vues danser, nager et faire toute sorte de gestes et de mouvements plus ou moins ridicules. J’exerçais alors la profession d’avocat en société avec M. Longpré, un homme de talent, d’esprit et d’énergie. Il me dit : « Veux-tu parier que ce soir je monterai sur l’estrade et que Herman ne réussira pas à me faire faire tout ce qu’il voudra ». Je ne parierai pas, lui dis-je, car je serais sûr de gagner le pari. « Eh bien tu verras ». Le soir, il était dans la salle et lorsque Herman fit son appel ordinaire, il y répondit en montant sur l’estrade avec une dizaine de jeunes gens, et se soumit aux procédés ordinaires du magnétisme. Pendant que ses compagnons dansaient, nageaient et chantaient, Longpré tenait bon et résistait aux efforts que faisait Herman pour venir à bout de le dominer. La lutte fut intéressante, et on commençait à croire que Longpré l’emporterait lorsqu’on le vit commencer à faiblir et à finir par céder un peu à la pression exercée sur son esprit. Mais de ce conflit le magnétiseur et le magnétisé sortirent très fatigués, et Longpré dit qu’il ne recommencerait pas.

Comment expliquer ce phénomène ? Quel est le secret de cette influence étonnante exercée par certains hommes sur l’esprit et la volonté de leurs semblables ? Mystère ! Comment expliquer qu’un homme dont on a bandé les yeux et qu’on a même fait sortir de la salle de réunion afin qu’il ne puisse savoir ce qui s’y passe, aille, lorsqu’il revient, chercher un objet caché dans la poche d’une des personnes présentes ou traverse toute la salle pour aller donner la main à quelqu’un qu’il n’avait jamais vu ni connu, sans autre influence que la pensée et la volonté d’une personne quelconque faisant partie de l’auditoire et marchant derrière lui à une distance de plusieurs pieds. J’ai assisté à ces expériences et même c’est à moi que le fameux Ononfrof est venu une fois donner la main. Il fut, un jour, invité à faire ses merveilleuses démonstrations d’autosuggestion devant une assemblée de médecins bien décidés à essayer de le prendre en défaut, mais en vain ils eurent recours à toute sorte d’expédients pour le tromper, Ononfrof les convainquit qu’il n’y avait pas dans ses expériences la moindre supercherie et qu’il obéissait à la pression exercée sur son esprit par une pensée forte et persistante.

Encore une fois, comment expliquer ces phénomènes étranges ?

Et la télépathie, comment nier et expliquer les faits nombreux qui en constatent l’existence ? Ils sont nombreux les gens de bonne foi et de sang-froid qui affirment avoir subi l’impression et avoir eu la connaissance de faits accomplis à une distance et dans des circonstances telles qu’ils ne pouvaient matériellement les connaître. Une dame appartenant à l’élite de notre société lisait un jour son journal, à côté de son mari. Soudain, elle paraît nerveuse et son mari lui demande la cause de son énervement. Elle hésite, disant que ce qu’elle voyait était sans doute l’effet d’une hallucination à laquelle il ne fallait attacher aucune importance. Mais son mari insistant à lui demander ce qu’elle voyait, elle lui dit qu’elle voyait mourir, dans une chambre dont elle fit la description, un homme qui l’avait beaucoup aimée lorsqu’elle était fille et avait voulu l’épouser. Le lendemain, son mari, revenant de son bureau, lui annonçait que son ancien ami était mort exactement dans le moment et à l’endroit où elle l’avait vu mourir.

Mais les faits de ce genre sont si nombreux qu’il serait trop long de les énumérer.

Non, impossible de nier les faits étranges de magnétisme, d’autosuggestion et de télépathie attestés de tout temps par des milliers de personnes. Cicéron lui-même, dans ses lettres, raconte un cas étonnant de télépathie. Ces manifestations sont dignes d’attirer l’attention du monde des savants et d’être l’objet de leurs investigations, mais le danger est d’en tirer des conclusions exagérées, des conséquences contraires à l’enseignement d’une saine philosophie, d’une raison sage et de la religion. Toutefois, il faut faire une distinction entre ces manifestations et les superstitions, les croyances insignifiantes ou ridicules dont notre monde est rempli, et qu’on trouve si souvent – chose étonnante – chez des hommes qui répudient toute croyance religieuse. Ce qui prouve que le besoin de croire au merveilleux, au surnaturel est nécessaire à l’homme, et que souvent, pour ne pas croire à des vérités que sa raison ne peut expliquer, il croit à des choses qui répugnent au bon sens.

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