Chapitre 9 L.-O. Taillon
L’un des derniers survivants de mon temps vient de disparaître. Pourtant à le voir, on pouvait croire qu’il vivrait encore plusieurs années. Mais les apparences chez l’homme qui a dépassé la 80e année sont souvent trompeuses ; à cet âge le fil de la vie est ténu, fragile, facile à briser. S’il a vu venir la mort, il a dû la recevoir comme une amie, car depuis plusieurs années la vie n’avait plus de charmes pour lui. Vivant presque toujours seul, isolé, dans une communauté où la sympathie et les égards les plus délicats ne suffisaient pas à remplacer les soins et les affections de la famille, ne pouvant presque plus lire à cause du mauvais état de ses yeux, ayant abandonné l’exercice actif de sa profession, il s’ennuyait, faute des distractions si nécessaires à l’homme dont le cerveau est actif, l’âme impressionnable. D’ailleurs, il y avait toujours chez lui un fond de mélancolie, un besoin de changement et un certain dédain des choses de la vie, qui l’empêchaient de jouir des situations importantes qu’il occupait et des satisfactions qu’elles auraient dû lui procurer.
Son cours d’études fini, il avait pris la soutane ; des sentiments religieux et son état d’âme le portaient naturellement vers le sacerdoce, mais il eut peur des responsabilités du prêtre qui veut faire son devoir, et il résolut de se faire avocat. De libéral modéré il devint conservateur ardent, se fit élire plusieurs fois député, fut deux fois élevé au poste de premier ministre, et ne cessa d’occuper à Québec les positions les plus importantes. En 1896 il démissionnait comme premier ministre pour entrer dans le cabinet Tupper et l’aider à faire triompher sa politique relativement à la fameuse question des écoles du Manitoba. Il croyait sincèrement que le bill rémédiateur proposé par Tupper était la solution la plus pratique de cette épineuse question. Ce ne fut pas l’opinion des électeurs, qui, en 1896, votèrent contre le ministère Tupper et firent arriver Laurier au pouvoir.
Taillon avait renoncé inutilement à la haute position qu’il occupait à Québec. Il n’hésitait jamais à sacrifier son intérêt personnel, à braver**même l’impopularité, afin de rendre service à son parti, à son pays. Pourtant la franchise de sa parole et sa façon honnête d’administrer les affaires de la province lui causèrent bien des ennuis. On admirait sa probité, son désintéressement, mais on le trouvait trop sévère, trop scrupuleux. Aux amis qui s’en plaignaient, il disait : « Lorsque la façon dont je fais mon devoir ne vous conviendra plus, je m’en irai »
Je crois devoir donner un exemple entre plusieurs de sa probité.
Au cours d’une de ses élections, un entrepreneur connaissant sa pauvreté lui adressa un chèque de $500. Taillon lui renvoya son chèque en lui disant qu’il ne pouvait rien accepter d’un homme qui faisait des affaires avec le gouvernement. Beaucoup d’hommes publics pourraient-ils en dire autant ?
Il aurait pu être juge, mais il refusa de l’être craignant les responsabilités d’une position dont il était si digne. Les avocats d’aujourd’hui ne sont pas aussi craintifs.
Lorsque ses amis voulurent lui assurer une retraite convenable, ils le firent nommer gouverneur des Postes à Montréal, mais un bon jour il donna sa démission en disant qu’il ne croyait pas avoir été nommé uniquement pour nommer des balayeuses et des messagers, et que, dans de pareilles conditions, il ne pensait pas gagner son salaire.
Le fait est que si ses amis avaient voulu reconnaître dignement ses services, ils auraient dû le nommer sénateur. Le courage avec lequel il approuva la politique du ministère Borden lui méritait bien cela. Mais comme sa délicatesse, sa modestie et une fierté de bon aloi l’empêchaient de rien demander, d’autres moins scrupuleux passaient avant lui.
Rien de stable, de permanent dans son existence.
Il en fut de même de son mariage : après des années de réflexion, il se décida à épouser une charmante femme, Mme veuve Bruneau, avec laquelle il avait toute raison d’espérer être heureux. Huit mois après son mariage, elle mourait presque subitement. Le coup fut terrible, la blessure profonde, inguérissable. Il se fâchait lorsqu’on lui conseillait de se remarier et disait qu’il ne voulait plus s’exposer au même danger.
Les sentiments religieux qui l’animaient avaient de la peine à maîtriser les impatiences de son tempérament, la violence de son caractère, à l’empêcher de tomber dans le scepticisme. L’injustice, la grossièreté, la malhonnêteté et l’ignorance prétentieuse l’indignaient. Il aimait les milieux où régnaient la candeur, la franchise, la politesse, la bonne foi et la modestie, et c’est la raison pour laquelle il a pu vivre si longtemps dans une maison où il trouvait ces qualités.
En résumé, c’était une forte et brillante organisation morale et intellectuelle, une nature de soldat et d’artiste, pleine de vitalité, de vivacité, de contrastes, faite de poudre à canon et d’huile d’olive ; un caractère original et mobile, passant facilement de la brusquerie et de l’impatience à la douceur, à l’attendrissement ; un esprit fin, remuant, étincelant comme une aurore boréale, souple, propre à tout, capable de tout comprendre, de tout faire ; une tête vivante, où les pensées sérieuses, sombres même, se succédaient et se succédaient avec la rapidité de l’éclair ; une éloquence un peu indolente parfois comme son caractère, puis soudain agressive, belliqueuse, retentissante ; une verve intarissable ; une mitrailleuse de bons mots, de réparties, de boutades et d’apostrophes spirituelles.
Il ne refusait jamais son concours aux œuvres patriotiques. Par exemple, lorsqu’en 1874, j’eus l’idée de célébrer la fête nationale de façon à faire briller notre vitalité nationale, en invitant toutes les associations canadiennes-françaises de l’Amérique et du Canada à se réunir à Montréal, Taillon fut un des premiers à qui je m’adressai pour organiser cette fête inoubliable, si belle qu’on n’en verra peut-être jamais plus une pareille. Dans les nombreuses assemblées qui eurent lieu pour inviter notre population à faire des préparatifs nécessaires, il parla avec une force et une chaleur qui produisirent le plus grand effet, et lorsqu’il avait fini de parler, de sa voix mâle, puissante, il entonnait des chants patriotiques. Les électeurs de la division Est de Montréal, si sensibles aux influences oratoires et musicales, ne pouvaient manquer d’admirer un homme si bien doué. Aussi, ils se firent un devoir et un honneur de l’envoyer les représenter à la chambre locale.
C’était un des hommes les plus spirituels de son temps. Ses traits d’esprit sont bien connus ; j’en ai moi-même publié plusieurs.
Un jour, Mercier, qui avait eu l’habileté de faire accepter au populaire curé Labelle la position de sous-ministre de l’Agriculture, invoquait son opinion pour justifier sa politique. Taillon lui reprocha de se servir de ce prêtre estimé comme d’un paravent, espérant sans doute qu’on n’oserait pas toucher au curé Labelle. « Eh bien ! dit-il, si nous ne pouvons vous atteindre en passant à travers le corps du curé Labelle, nous en ferons le tour ; seulement ce sera long ».
Mercier demandait d’affecter quelques milliers de piastres à l’empierrement de certains chemins. « Vous n’avez pas besoin pour cela, dit Taillon, de rien acheter, vous avez reçu assez de pierres pour macadamiser tous les chemins de la province ».
Aux élections de 1886, il fut défait à Montréal, mais élu à Montcalm. À des amis qui déploraient ou regrettaient sa défaite à Montréal, il dit : « Oui, c’est vrai, j’ai perdu Montréal, mais j’ai gardé mon calme ».
Mais répéter tous ses mots spirituels serait trop long.
Lorsqu’on réussissait à l’arracher à ses préoccupations, à ses méditations plus ou moins tristes, il était charmant ; sa verve, sa gaieté, ses traits d’esprit égayaient les réunions où l’on avait réussi à l’avoir. Sans compter que, grand amateur de musique et possesseur d’une voix puissante qu’il savait manier, il chantait avec succès les compositions des plus grands maîtres. Il fut fort chagrin le jour où il constata qu’il lui fallait renoncer au plaisir favori que lui procurait la musique. Ne pouvant presque plus lire, ainsi que je l’ai dit, seul avec ses pensées, ses souvenirs et ses regrets, ne désirant ni n’espérant plus rien, la vie ne lui disait plus rien de bon. Aux hommes dont la vie a été active, mouvementée et dont le cerveau a conservé sa vigueur, il faut, dans la vieillesse, une occupation quelconque, un intérêt qui leur fasse croire qu’ils sont encore utiles.
La mort qu’il désirait a été bonne pour lui : elle l’a terrassé d’un seul coup.
Il n’y eut qu’une voix pour rendre hommage aux talents et aux qualités du défunt, pour proclamer que jamais homme public ne fut plus honnête, plus désintéressé, plus digne de respect, plus soucieux de faire son devoir envers la société, plus zélé pour les intérêts de son pays. Des hommes de cette trempe sont difficiles à remplacer.
Je suis heureux de rendre hommage à un adversaire politique dont l’esprit de parti, depuis quelques années spécialement, était plus ou moins intransigeant, mais dont je n’ai jamais cessé d’admirer le talent, l’esprit, la probité et toutes les qualités du vrai gentilhomme.
Ils s’en vont les hommes de mon temps ! Que de vides ! Nous ne sommes plus que trois ou quatre de cette génération, et il faudra bien que nous partions nous aussi. Si nous savions au moins où nous allons ! Mais heureux ceux qui peuvent comme Taillon, se rendre le témoignage d’avoir fait toujours leur devoir.
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