Chapitre 10 La grande fête nationale de 1874 et le Monument National
L’idée de cette fête mémorable m’avait été inspirée par le désir de donner une preuve éclatante de notre vitalité nationale en y appelant toutes les associations canadiennes-françaises du Canada et des États-Unis. Répondant à l’appel de l’Association Saint-Jean-Baptiste, des milliers de Canadiens-français arrivèrent de partout, même des endroits les plus éloignés du continent américain. Pendant six mois, des comités composés des citoyens les plus éminents de Montréal, s’étaient préparés à les recevoir et à donner à la fête tout l’éclat possible. La messe à Notre-Dame, les concerts dans les parcs, le banquet, les discours, les processions et les décorations, des rues furent l’objet de l’admiration générale. Jamais on n’avait vu et jamais peut-être on ne reverra semblable procession ; trente sociétés nationales des États-Unis y figurèrent, la plupart accompagnées de corps de musique et portant des costumes brillants ; les chars allégoriques où étaient représentés, personnifiés, les personnages les plus éminents de notre glorieux passé, étaient magnifiques.
La procession défila pendant trois heures dans des rues couvertes de drapeaux et de feuillage, sous des arcs de triomphe d’une grande beauté, au milieu d’un enthousiasme indescriptible.
J’avais eu la pensée que cette grande et solennelle réunion de la famille canadienne aurait pour effet d’engager nos compatriotes à revenir chez nous, reprendre leurs places au foyer national. Mais l’impression produite par leur apparence de prospérité, de confort et de contentement, ainsi que par leurs déclarations, ne fut pas de nature à produire cet effet et, malheureusement, à cette époque, les lois étaient peu favorables à la colonisation, peu propres à inciter les Canadiens-français, ceux surtout qui n’avaient pas d’argent, à braver les misères du défrichement.
La construction du Monument National fut l’un des résultats de la grande fête de 1874. L’impossibilité où se trouvait l’Association Saint-Jean-Baptiste de recevoir chez elle, dans des salles lui appartenant, ces milliers de compatriotes venus de toutes les parties du continent américain, m’avait humilié, et je conçus alors le projet de construire un édifice qui nous donnerait des revenus, les moyens de faire des œuvres de patriotisme pratique, et de réunir, dans nos jours de fêtes nationales, la famille canadienne-française. Mais ce n’est qu’en 1887, lorsque je fus élu président de l’Association, que je pus réaliser ce projet, grâce à l’aide de certains hommes dont le dévouement et les sacrifices devraient être plus connus et que je me propose de faire connaître. On n’a pas d’idée de ce qu’il a fallu de courage et de patience pour mener à bonne fin cette entreprise, pour l’empêcher de périr. Aussi, lorsque dans cet édifice, qui nous avait causé tant d’ennuis et donné tant de mal, nous étions décapités, mes amis et moi, et quittions la grande salle du Monument, pendant que nos adversaires célébraient leur victoire par des chants patriotiques, je ne pus m’empêcher d’éprouver un sentiment pénible.
Lorsque, plus tard, j’étais battu dans la division Est de Montréal par les ouvriers, dont pendant quatre ans j’avais dans la Chambre locale plaidé la cause et amélioré si considérablement la situation, je compris qu’il fallait faire le bien, faire son devoir, sans s’occuper si on nous en saurait gré. Après tout, il y a une certaine satisfaction à faire ce que l’on doit, ce que l’on croit bon, utile à ses compatriotes, à ses semblables, sans compter sur leur reconnaissance. D’ailleurs, ce manque de reconnaissance est souvent excusable à cause des circonstances. Et puis, est-on bien sûr soi-même de n’avoir pas souvent péché sous ce rapport, sans trop s’en rendre compte, par inadvertance ou insouciance ?
Savoir pardonner et oublier est un sentiment aussi pratique que chrétien. La rancune et l’aigreur engendrées presque toujours par l’amour-propre blessé, sont mauvaises conseillères ; elles sont funestes à la paix et au bonheur des familles et empêchent souvent un homme de faire ce qu’il doit.
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