01
CŒURS MEURTRIS
ROMAN SENTIMENTAL
par Paul MARAUDY
C’était enfin fini, la guerre, et les jeunes gens pouvaient désormais s’en donner à cœur joie. Certes, ceux qui avaient pu échapper aux mailles du noir filet tendu pendant de longues années sur la jeunesse ne s’étaient pas tout à fait privés de plaisirs ; mais il pesait sur ces plaisirs une contrainte parce qu’il fallait se cacher, penser aux absents qui devaient souffrir et se demander toujours de quoi les lendemains seraient faits.
Maintenant on pouvait danser en liberté et les surprises-party se multipliaient dans les milieux les plus divers. Les vieilles générations n’ont pas connu cette vogue. Elle s’était, bien avant la guerre, cependant, implantée à Paris, et la province elle-même s’y est livrée, tout au moins dans les villes où la jeunesse universitaire donne le ton.
Lise Mareuil avait, l’avant-veille au soir, été appelée au téléphone. Son camarade de Faculté, Pierre Allais était au bout du fil.
— Toi, Lise ?
— Moi-même. Pierre ? Comment va ?
Le mieux du monde. Es-tu libre samedi soir ?
— Ça dépend pourquoi.
— Une conférence de Dupetit-Baluzier sur les mœurs des nécrophores.
Lise Mareuil avait éclaté de rire. Elle répondit :
— Réserve-moi une loge !
— Non, tout de même, reprit Pierre Allais, ce sera mieux. Une surprise-party à Saint-Cloud chez Michel Donnet.
— Non !
— Puisque je te l’affirme !
— Et je suis invitée ?
— Comment ferait-on sans toi ? Tu viens ?
— Bien sûr !
— Rendez-vous ?
— Dis donc, malhonnête ! J’espère bien que tu passeras chez moi pour me prendre ! Que faut-il emporter ?
— Tout ce qui sera bon, tiens ! Et de la boisson, d’abord. C’est toujours la boisson qui manque. Et puis, Lise, si tu pouvais nous faire un peu de pâtisserie, hein ?
— Une tarte aux nécrophores ! jeta Lise Mareuil en riant encore.
Elle avait raccroché et était allée informer sa mère.
— C’est Pierre Allais qui m’invite pour samedi à une surprise-party chez Michel Donnet. Tu veux bien ?
— Comment refuserais-je, mamy ? Mais ton père ?…
Le visage de Lise Mareuil se voila d’un peu d’inquiétude. Si la maman se prêtait à ses moindres caprices, le père en revanche, mettait parfois un frein brutal aux libertés qu’elle sollicitait.
Il rentra le soir très tard, selon son habitude, et prit place à table sans avoir parlé beaucoup.
Lise l’observait, épiant le moment où il lui paraîtrait abordable. Au dessert il sembla se dégeler un peu et elle osa exposer sa requête :
— Savez-vous, père (car si elle usait envers la maman du « tu » tendre et familier, elle avait toujours dit « vous » à son père), savez-vous qu’on m’a invitée à une surprise-party pour après-demain soir ?
— Comment l’aurais-je appris répondit Louis Mareuil sur un ton de glace.
— Bien sûr, puisque c’est moi qui vous l’apprends ! En bien ! c’est mon camarade Pierre Allais qui veut bien me proposer de m’emmener chez Michel Donnet, à Saint-Cloud.
— Et tu as accepté, parbleu !
— Mais non ! J’ai répondu que je vous demanderais l’autorisation, car je ne veux vous faire aucune peine.
— Qui y aura-t-il, là-bas ?
— Je l’ignore car c’est une surprise-party, mais je peux vous donner la certitude que nous serons entre jeunes gens bien élevés.
— Des jeunes gens qui préfèrent les plaisirs au travail ! Enfin !
La mère intervint doucement :
— Ces enfants ont passé une bien triste jeunesse, mon ami, et l’avenir, pour eux, se montre assez sombre.
Louis Mareuil dévisagea sa femme.
— Oh ! toi, dit-il, tu m’étonnerais si tu savais un jour dire « non » à ton enfant.
Il avait appuyé sur le possessif comme s’il eût renié sa paternité. Mais peut-être parce qu’il vit se crisper le visage de sa femme, il donna son acceptation.
— C’est entendu, Lise, dit-il, mais n’abuse pas.
— Je vous remercie, père.
Pierre Allais était venu et les deux jeunes gens étaient partis heureux.
Lorsqu’ils arrivèrent au Chalet des Glaïeuls, les deux salons étaient déjà pleins d’animation. Des vivats les accueillirent et, une fois de plus, Michel Donnet procéda aux présentations des jeunes gens qui ne se connaissaient pas.
— Mon ami Jean Dorgeval, dit-il à Lise en désignant un grand garçon qu’elle ne se rappelait pas avoir vu et qui fit impression sur elle car il était d’une mâle beauté et d’une très grande distinction. Lise Mareuil…
Lise tendit sa main.
— Je crois, dit-elle, que mes parents ont été autrefois en relations avec une famille Dorgeval. Votre père aurait-il été officier ?
— Le colonel Dorgeval, répondit Jean. On parlait autrefois des Mareuil, chez nous, Mareuil, des Finances.
— Ah ! ça…
— De vieux liens qui se renouent sous l’effet d’un hasard qui est le bienvenu, dit Jean Dorgeval.
Michel Donnet lui frappa sur l’épaule.
— Tu ne vas pas nous l’accaparer, dis ?
— Eh ! mon Dieu, pourquoi pas ? répondit Jean.
Ils rirent tous les trois et se séparèrent pour serrer des mains, se mêler à l’assistance.
Si Jean Dorgeval ne devait pas accaparer tout à fait Lise Mareuil, au moins la fit-il danser très souvent et recherchait-il sa compagnie plus qu’aucune autre. S’il s’était interrogé, il aurait bien découvert que ce n’était pas pour renouer des liens anciens qu’il s’était montré empressé mais seulement parce que, tout de suite, il avait été pris par sa jeune beauté, sa grâce, le timbre de sa voix, tout ce qui fait le charme d’une jeune fille. Quant à Lise Mareuil elle avait éprouvé un peu de fierté à se voir ainsi recherchée par ce beau garçon, bien fait pour inspirer les plus doux rêves.
Au petit jour, lorsque les plus sages songèrent à rentrer chez eux, elle s’excusa et se disposa à partir. Non qu’elle n’eût pas aimé s’attarder davantage ; mais elle ne voulait pas indisposer son père pour pouvoir obtenir plus facilement l’autorisation de recommencer. Elle tendit la main à Jean.
— Hé quoi ! Vous vous en allez ? demanda-t-il.
Elle expliqua :
— J’ai promis à maman de rentrer de bonne heure.
— Eh bien ! décida-t-il, je vous accompagne, à moins que vous n’en éprouviez quelque ennui.
— Oh ! jeta Lise sur un ton de reproche. Mais je ne risquais rien, vous savez !
Pierre Allais passait près d’eux. Elle lui demanda :
— Viens-tu, Pierre ?
— J’avais, dit-il, promis à Ginette Rosier de la ramener et elle n’est pas encore près de partir. Si tu ne devais pas trop m’en vouloir…
Lise rit.
— Chacune son tour, dit-elle. Je te laisse à Ginette Rosier.
Elle partit avec Jean Dorgeval, heureuse au fond de soi de n’avoir pas d’autre compagnie.
Quoiqu’ils eussent passé de longues heures ensemble ils n’avaient guère eu le temps de se parler car ils avaient dansé et ils avaient dû participer aux jeux. Maintenant, dans le métro qui les ramenait, ils pouvaient évoquer de très vieux, de très vagues souvenirs communs.
Comment se faisait-il que les deux familles eussent ainsi ces chacune de son côté et se fussent définitivement séparées ?
Peut-être s’était-il passé quelque chose qu’ils ignoraient ?
Lise, sans en rien dire, pensait au caractère difficile de son père et imaginait facilement qu’il eût pu froisser certains de ses amis.
Soudain elle annonça :
— C’est au prochain arrêt que je descends, Jean.
— Vous me permettrez de descendre aussi, dit-il, nous ferons quelques pas ensemble.
— Vous habitez loin ?
— De l’autre côté de Paris, de celui d’où nous venons, Neuilly.
— Comme vous vous êtes dérangé ! observa-t-elle.
Jean Dorgeval sourit.
— J’ai été tellement heureux !
La rame s’arrêtait et ils descendirent. L’air était frais et bon.
— Comme le matin fait du bien ! dit Lise.
— Je trouve maintenant celui-ci un peu triste parce que nous allons nous séparer. Dites, Lise, voulez-vous me permettre de vous revoir ?
— Mais bien sûr ! répondit-elle. Voyons, voulez-vous venir parfois au Quartier Latin ? Je fais mon Droit, sans objet précis, d’ailleurs, et je m’attarde volontiers au « Luco » avec des camarades. Le lundi et le vendredi par exemple, vers dix-sept heures.
— Eh bien ! dit Jean, à… à demain, voulez-vous ? Je vous attendrai devant la Fontaine Médicis.
— Demain… murmura Lise qui se sentit troublée.
Ils se dirent au revoir et chacun rentra de son côté.
Quand elle fut couchée, Lise ne put pas s’endormir tout de suite. Elle pensait à Jean Dorgeval et ne se sentait pas aussi légère d’âme qu’auparavant. Cupidon, messager d’Éros, l’avait-il piquée de sa fléchette ?