02
Lise Mareuil, ce jour-là, s’était montrée plus exubérante qu’à l’accoutumée et ses camarades, sans en rien dire, s’en étaient montrées un peu surprise. Lorsqu’elle arriva au « Luco » — le Luxembourg des étudiants — elle fit preuve d’une nervosité telle que Monique Anjou ne peut s’empêcher de lui demander :
— Dis donc, toi, serait-ce Langin qui t’a tapé dans l’œil ?
Langin, Édouard Langin, était un jeune professeur qui avait, parmi ses élèves, beaucoup d’admiratrices dont certaines, assurait-on, se montraient très empressées à aller chez lui solliciter des conseils ou des explications. Mais Lise Mareuil n’avait cure de ce jeune maître un peu trop infatué à son gré, et c’était à Jean Dorgeval qu’elle avait pensé tout l’après-midi. Allait-il venir ? N’était-il point de ces jeunes gens innombrables qui font la cour à toutes les filles, n’ayant d’autre dessein que de les séduire pour les « laisser tomber » aussitôt qu’ils en avaient obtenu ce qu’ils désiraient ?
Soudain, Jean Dorgeval se montra et le cœur de Lise se mit à battre très fort. Lorsque Jean ne fut plus qu’à quelques pas du petit groupe des jeunes filles il sourit et tendit sa main à celle que, depuis la veille, il aimait.
— Bonjour, Lise, dit-il.
Et il ajouta, en s’inclinant :
— Mesdemoiselles…
Lise Mareuil le présenta :
— Un camarade, Jean Dorgeval.
Après quoi elle dit les noms de ses amies :
— Monique Anjou, Odette Veillard, Ginette Riou…
Ils firent tous quelques pas ensemble, un peu gênés, les uns et les autres, jusqu’à ce que Monique décidât :
— On va te laisser, Lise, si tu permets.
— Oh ! protesta-t-elle, vous n’êtes pas indiscrètes, vous savez…
Mais elles savaient bien, les autres, qu’elles le seraient tout de même un peu en s’attardant et Monique répondit :
— Tu penses bien qu’on a du travail, chez nous.
Elle avait dit cela en souriant pour marquer qu’elle n’était pas dupe. Maintenant on savait pourquoi Lise avait, tout le long du jour, fait preuve d’une nervosité qui ne lui était point habituelle.
Il y eut un échange de poignées de mains et Lise demeura avec Jean. Il demanda :
— Ça ne vous ennuie pas que je sois venu ?
— Je vous attendais, répondit-elle très franche.
— Moi, avoua-t-il, j’ai trouvé le temps terriblement long aujourd’hui.
C’était assez pour qu’ils sussent, l’un et l’autre, qu’ils s’aimaient et ils se sentirent liés par ces aveux indirects.
Jean Dorgeval chercha un banc solitaire. Quand il l’eut découvert :
— Venez là, Lise, dit-il ; je ne vous retiendrai que le temps dont vous pouvez disposer.
Lorsqu’ils furent assis, il demanda :
— Avez-vous dit à vos parents que nous nous étions rencontrés ?
— Oh ! pas encore, Jean. On a bien le temps, n’est-ce pas ?
— Oui, Lise. Les secrets ont leur douceur si on sait ne pas les garder trop longtemps.
Ils parlèrent de leurs familles et Lise dit la rigueur dont son père faisait preuve à son égard.
— A-t-il des raisons ? demanda Jean.
— S’il en a, je les ignore. Ah ! s’il était comme maman !
Cela signifiait : « S’il était comme maman je n’hésiterais pas à révéler que je vous ai retrouvé et le secret que nous portons n’en serait bientôt plus un chez moi. »
Elle jeta un regard sur son bracelet-montre et se leva soudainement.
— Il est tard, Jean, et il ne faut pas que maman s’inquiète.
Ils traversèrent le jardin, arrivèrent à la sortie de la rue d’Assas et Lise dit :
— Vous faites quelques pas avec moi ?
— Ne venez pas plus loin, Jean, nous pourrions rencontrer des gens qui me connaissent.
— Cela aurait quelque importance, croyez-vous ?
— Il vaut mieux pas ; pas encore…
— Quand nous reverrons-nous ?
— Eh bien ! vendredi…
— Quatre jours à attendre ! soupira Jean.
— Bah ! Nous avons attendu bien plus longtemps !
Sur le point de se quitter ils lièrent leurs regards dans un sourire et le goût du baiser monta à leurs lèvres. Mais Jean Dorgeval ne voulut point de ce baiser furtif qui seul, en cet instant et en ces lieux, leur était permis. Il pressa tendrement la main de Lise :
— À vendredi, dit-il. Comme le temps va me paraître long !
Elle s’éloigna très vite et il la regarda s’en aller, pensant qu’elle était toute grâce et qu’il serait un jour le plus heureux des maris.
Le vendredi venu, il était dans les jardins du Luxembourg bien avant l’heure où il pouvait espérer de lavoir. Toutes les cinq minutes il consultait sa montre. Si elle n’allait pas venir au rendez-vous ! Il vit enfin au loin s’avancer vers lui un groupe de jeunes filles, reconnut les amies de Lise mais ne la distingua pas. Au choc qu’il ressentit il put mesurer la profondeur de son amour.
Monique Anjou, Odette Veillard et Ginette Riou lui firent un bonjour de la tête et le gratifièrent d’un sourire. Il salua et se retint pour ne les pas interroger. Que s’était-il donc passé que Lise ne fût pas avec elles ? Avait-elle révélé à ses parents son secret et lui avait-on fait défense de le revoir ? Était-elle souffrante ou, seulement, s’était-elle attardée ?
Lise s’était attardée à dessein pour éviter les petites tracasseries de ses compagnes. Il la vit apparaître au loin et courut à sa rencontre.
— Ah ! s’écria-t-il en l’abordant, comme j’ai eu peur, si vous saviez !
Lise rougit.
— Vous savez, dit-elle, comme les jeunes filles sont volontiers moqueuses. Depuis trois jours celles à qui je vous ai présenté ne cessent de me parler de vous. Je leur ai dit que j’avais une visite à faire et je les ai laissées passer devant.
— Je les ai vues, dit Jean, et il y avait, effectivement, quelque malice dans leurs sourires. Mais qu’importe ! N’ayons-nous pas le droit de nous aimer ?
Il avait prononcé ce mot tout naturellement, encre qu’il n’eût pas, jusque-là, exprimé son amour d’une façon explicite. Elle l’entendit avec ravissement et laissa sa main dans celle qui l’avait prise et la pressait avec douceur.
Lorsqu’ils se furent assis, derrière un massif, sur un banc solitaire, Jean regarda de droite et de gauche et, soudain, sûr de n’être vu de personne, il attira le visage ravissant de Lise et posa ses lèvres sur celles que la jeune étudiante n’eut pas la volonté de refuser.
— Ah ! murmura-t-il, t’aimer ainsi, quelle ivresse ! Être aimé de toi, quel enchantement !
— Jean ! Mon amour… murmura-t-elle.
Elle laissa un instant sa tête appuyée à l’épaule de Jean heureuse comme elle ne l’avait jamais été, éblouie un peu, peut-être, par l’éclatante lumière qui brillait en elle, mais aussi troublée par une inquiétude qu’elle n’aurait su définir.
Jean demanda :
— Que fais-tu le dimanche ?
— Rien de bien régulier. Parfois je sors avec maman pour aller au cinéma ou pour faire des visites, parfois je reste chez nous à travailler et quelquefois aussi je vais rejoindre des camarades.
— Rien d’arrêté pour après-demain ?
— Moi, non, mais maman…
— Elle fait bien un peu ce que tu veux, dis ?
Lise sourit.
— Pas toujours, mais elle est gentille…
— Alors, si tu voulais…
— Hum ! que ferions-nous, si je voulais ?
— Nous irions tous les deux, quelque part… Connais-tu les étangs de Ville-d’Avray ?
— J’y suis allée un jour, camper avec des camarades. C’est ravissant.
— Ce serait tellement plus beau, si nous y allions tous les deux ! Pour moi, évidemment.
— Pour moi aussi, avoua Lise. Mais si maman a fait des projets.
— Tu pourrais en avoir fait aussi. Par exemple, tu sors avec tes amies, tu vas à une kermesse…
— Et je suis prise en flagrant délit de mensonge.
— Alors tu avoues et…
— Et notre cher secret n’en est plus un, Jean !
— Ça ! Il faudra bien qu’un jour nous le dévoilions ? Alors, un peu plus tard, un peu plus tôt…
Le visage de Lise se rembrunit.
— Il y a mon père, dit-elle.
— Il est donc si terrible ?
— Il est sévère, et maman et moi nous le redoutons.
— Eh bien ! je l’apprivoiserai, tu verras ! C’est donc convenu, dis ?
— Bien sûr, si c’est possible ! Mais comment te prévenir ?
— Demain…
— Si tu veux ; je m’arrangerai pour sortir seule. Veux-tu ici, à la même heure ?
— Je t’attendrai.
Ils se quittèrent bientôt sur un nouveau et ardent baiser et Jean, le lendemain, vit arriver Lise toute souriante.
— Je savais bien, dit-il, que tu gagnerais.
— Qu’en sais-tu ?
— Il m’a suffi de te regarder, Lise. Ah ! ton sourire… Il m’a dit aussi que tu es heureuse et mon bonheur, à moi, est fait de tout ton bonheur et de tout le mien qui est si grand ! Demain, demain, quelle fête !
Tandis qu’il pressait Lise dans ses bras, il l’entendit murmurer :
— C’est trop beau ! Je n’ose encore espérer !