IV
AU CLUB DE PARIS
Or, dans Tiflis, ville asiatique, au long des avenues et des ruelles mondaines où se dressent soudain des cyprès, des figuiers et des acacias, je suis allé, aujourd’hui, à l’aventure...
Il y a un village sur la hauteur où des vignes grimpantes s’accrochent aux vieux remparts... Il y a le funiculaire sur la montagne... Il y a aussi le marché, dans le quartier tartare, où l’on fabrique des armes, des berceaux de bois, des tapis et des cercueils, où des ânes chargés de légumes vous heurtent au passage... Il y a aussi le jardin botanique d’où l’on découvre, sur la colline ravagée qui lui fait face, parmi les magnolias et les cyprès, les briques rouges d’un cimetière musulman, semées dans l’herbe roussie de soleil. Mais tant de femmes en blanc, que je coudoie, et qui se retournent curieusement sur ce soldat français, me rappellent Nina...
--Quand vous reverrai-je? me demandait-elle, le soir où nous sortions du café chantant et qu’elle était si préoccupée.
La silencieuse Sophia, rien de plus naturel qu’elle ne dise rien, et je n’y prêtais pas attention, mais chez Nina si enjouée, cela me semblait bizarre... Aujourd’hui encore, je cherche ce qui pouvait rendre Nina si grave et je me trouve quelque peu ridicule de m’attarder au souvenir de cette étrange fille... Elle devait venir me prendre ce matin à l’hôpital. Elle a oublié l’heure. C’est bien naturel: Nina ne serait ni femme ni Russe si elle était exacte à ses rendez-vous...
Mais où découvrir Nina?...
Regardons plutôt ces gens sur les avenues, ces officiers, ces soldats, ces fonctionnaires qui s’habillent comme des officiers, ces civils désœuvrés qui tâchent de ressembler à des fonctionnaires, ces femmes qui errent, tranquillement... Les Géorgiennes ne font aucun travail manuel; elles s’en croiraient déshonorées; les Arméniennes s’occupent de commerce, comme les Juives, à côté de leurs frères ou de leurs maris; mais seules les dames russes peuvent rester sans rien faire, les yeux perdus... On peut doucement conclure que ces Russes ne travaillent pas: ils s’amusent, se distraient, voyagent comme les déserteurs qui encombrent tous les trains en partance, sans raison.
Bien mieux, ceux qui, pour vivre, tiennent boutique,--café, magasin, restaurant,--semblent recevoir le client à regret. L’acheteur est un importun qui les dérange. On lui apporte ce qu’il demande avec nonchalance. Si l’objet ne lui convient pas, on ne cherche point à lui en présenter un autre. A quoi bon? Aussi les Slaves préfèrent traiter avec les souples et habiles Arméniens qu’ils méprisent et tiennent pour des voleurs...
Dans les cafés, le garçon vous sert sans se hâter et oublie généralement ce qu’on lui a demandé, ou même il apporte autre chose. La même indifférence, le même laisser-aller oriental, tout un fatalisme musulman plane sur ces gens à demi éveillés et que rien n’intéresse...
· · ·
--Que faites-vous là, rêvant?
--Tiens, c’est vous! Comme Tiflis est petit.
Oui, c’est Marcel Benoit en compagnie de Nina.
--Je disais, intervient tout de suite la jeune fille, je disais: demain, c’est votre anniversaire.
--Mon anniversaire? Vous êtes sûre?
--Oui, c’est l’anniversaire de votre Révolution... Révolutionnaires, n’êtes-vous pas? Quatorze juillet?
--Ah oui, parfaitement.
--Pour ce quatorze juillet, nous irons au théâtre, puisque je crois cela vous fait plaisir... Vous irez devant, conclut Nina.
Ensemble, nous allons le long de vieilles bâtisses en bois qui projettent au-dessus des ruelles des balcons sculptés. Dans les cours des maisons, pareilles aux demeures espagnoles, au coude d’une rue, on découvre un bassin, une fontaine près de laquelle se dresse un acacia ou un figuier aux larges feuilles. Des enfants, pieds nus, de misérables Arméniens réfugiés, à peine vêtus, offrent aux passants d’énormes fleurs de magnolia. Ces rues sont presque désertes. Un chat les traverse, un chien s’y attarde à fouiller des ordures, quelque femme tartare, haute et de formes harmonieuses, s’avance et disparaît. Deux ou trois musulmans s’y égarent.
--J’habite une maison comme celle-là, avec un grand balcon de bois. On s’y réunit, le soir, en été. Vous viendrez nous voir; mais demain, nous irons au théâtre...
· · ·
Le long de la Golovinsky, un peu après le jardin du Palais, une voûte qui ouvre sur une cour, une sorte de jardin, des escaliers... Des personnages vous délivrent des billets moyennant un rouble. On monte au premier, comme dans un théâtre, et l’on débouche sur une terrasse, parmi les arbres. Un restaurant en plein air est installé. Comme fond: bosquets et jets d’eau; l’office est à droite.
--Je prendrais volontiers un café, dis-je.
--Il n’y a pas de sucre, m’avertit Marcel Benoit.
Nina, qui fut exacte au rendez-vous me rassure.
--A la place du sucre, on vous donnera, pour mettre dans la chicorée chaude, de petits bonbons anglais.
Des cosaques en astrakhan, dans la lourde nuit asiatique, sirotent des thés fumants... J’en oublie la présence de Nina; mais elle me fait souvenir qu’elle existe.
--Venez voir le jeu de lotos...
Dans une salle, près de l’office, bizarrement éclairée, deux femmes annoncent des numéros qu’une roue tournante fait apparaître. Beaucoup de toilettes; des dames attentives qui marquent les chiffres «sortis», sur leurs cartons, avec des haricots secs.
--Vous savez, pendant ce temps-là, le meeting du jardin Alexandre contre la bourgeoisie continue...
Mais Nina nous entraîne au milieu du jardin.
--Sophia nous attend.
Des arbres, des bancs, une terrasse où l’on enfonce dans une poussière de cirque. A notre droite, beaucoup de plantes et d’arbustes; mais à gauche, du côté des dîneurs, un mur immense et, pour en cacher la blancheur de plâtre, les Russes y ont peint, à la fresque, une grossière allée sans fin, qui, sous les globes électriques, tâche à représenter des jets d’eau dans un jardin... Le contraste entre le jardin réel plein de nuit et ces bosquets barbouillés de vert clair et de rose-printemps est une chose assez comique.
Des femmes se promènent, appuyées sur de grands tcherkesses ceinturés de poignards...
Sur la gauche, une salle que de grands rideaux blancs séparent du public. C’est le théâtre où Sophia nous attend sans impatience. Brefs saluts, car à peine sommes-nous assis, au hasard, sur des chaises, comme dans un café, que la toile se lève et que l’on abaisse les grandes tentures qui font la nuit dans la salle.
La scène représente un salon où des personnages circulent en chantant. Un grand garçon à l’air romantique déclame longuement, d’une voix de basse qui plaît à Nina. Ce jeune homme, qui ressemble à Werther et s’habille en peintre romantique, n’en finit pas de se lamenter. Sophia, que je devine à peine dans l’obscurité, ne regarde rien que la pièce...
A l’entr’acte, quand le pseudo-Werther a fini et que s’allument les globes, Sophia s’informe:
--Cela vous plaît?... C’est _Evguény Oniéguine_, poème de notre Pouchkine, musique de Tchaïkovsky...
Deuxième tableau. Il y a une femme qui chante et puis un jeune homme qui lui répond. Il a l’air d’un Lamartine trapu, celui-là... Et voici le Werther du premier acte. Cela se passe toujours dans un salon où un officier attaché d’ambassade danse avec une étrangère, comme il se doit.
--C’est l’opéra préféré des Russes, me confie Sophia. Il a toujours beaucoup de succès. Chaque saison, on le joue et le rejoue partout... Vous connaissiez?...
Nina est toujours grave. Elle se tait. N’insistons pas. Est-ce la musique? Je trouve Sophia aimable et réservée, sérieuse en un mot. Par la fantasque Nina, je sais que Sophia est fille d’un général, mais, en Russie, les jeunes filles, comme certaines femmes en France, sont toutes filles d’un officier supérieur. Ce n’est plus une indication. Sa mère ou sa grand’mère serait polonaise... Elle étudie. Ici, les jeunes gens et les jeunes filles se disent tous étudiants. Quant à savoir en quelle science, bien malin qui le devinera... Elle habite Tiflis, dans la même maison que Nina. C’est tout ce que je sais de ma nouvelle amie, et cette imprécision est cependant suffisante pour que Sophia me paraisse ce soir une femme délicieuse...
Mais voici que Hamlet-Oniéguine s’est assis sur un rondin dans une forêt noire comme la salle plongée dans l’obscurité. Il chante de sa grosse voix de basse... Nina, le visage en avant, ne tourne pas la tête. Pendant l’entr’acte, elle reste songeuse, elle semble vivre seulement lorsque le rideau est levé. Oniéguine se promène maintenant. Ah! un monsieur dans un grand manteau de velours sombre... C’est ce Lamartine trapu... Il rejette sa cape et chante... Évidemment.
--Un grand duel, il y a tout de suite... me souffle Sophia dans un français directement traduit.
Voilà bien ce que je redoutais! Les deux adversaires choisissent leurs places et chantent longuement, soit ensemble, ce qui est impoli, soit à tour de rôle, ce qui est long. Enfin ils lèvent le bras et déchargent leurs pistolets. Le Lamartine petit et massif tombe en même temps que le rideau... Nina est secouée de frissons, ce qui m’inquiéterait si Sophia ne m’occupait en entier.
--C’est très beau, dit-elle.
J’approuve et elle m’explique gentiment la pièce:
--_Evguény Oniéguine_ (poème de Pouchkine, musique de Tchaïkowsky) est l’histoire d’un gentleman genre 1830, qu’un poète de ses amis, Lensky, présente dans une famille. Lensky est fiancé à l’une des filles de cette maison: Olga. Evguény Oniéguine tâche de se faire aimer de Tatiana, sœur d’Olga. Il y parvient. Tatiana lui avoue même son amour. Rendez-vous au cours duquel Oniéguine explique à la jeune et naïve Tatiana qu’il ne se sent pas fait pour la vie de famille, qu’elle serait malheureuse avec lui, qu’il l’aime comme un frère, etc... Vous aviez deviné tout cela...
«Le soir même, par jeu, pour se distraire et pour taquiner son ami Lensky, Evguény, qui ne sait pas très bien ce qu’il veut, fait la cour à Olga, fiancée de Lensky. Mais Lensky se fâche et jette son gant à Oniéguine. «Tu n’es plus mon ami... etc.» Maintenant, vous avez vu la scène, l’hiver, le froid, au fond d’un bois où a lieu la rencontre... Lensky a de pénibles pressentiments... On a toujours de pénibles pressentiments à la veille d’un grand duel; on se les rappelle ensuite, quand les événements vous donnent raison. En effet, Lensky est tué... Vous ne le saviez pas? Vous n’avez pas vu?
--J’ai bien vu le Lensky qui tombait, mais comme il s’est relevé quand on applaudissait, je n’étais pas sûr...
--Vous n’êtes qu’un Français, déclare Sophia.
--Ce qui veut dire?...
--Toujours sceptique...
Je subis avec courage l’épreuve de deux tableaux où l’on pleure. Un monsieur à cheveux blancs, très décoré, fait de grands reproches à Oniéguine sur un ton de basse monotone. La pièce est finie, après ces cinq tableaux sans résultat... Mais non, il y en a d’autres... Sophia, pour des raisons que je ne sais pas encore, doit rentrer chez elle avant minuit.
--Je vous conterai la fin, me dit-elle... Evguény retrouve, plus tard, dans un bal, Tatiana mariée à un général. Ce n’est plus la naïve «cruche cassée», comme vous dites, mais une femme qui fait sensation. Evguény est amoureux d’elle... Vous savez, Oniéguine est un Don Juan assez malheureux. Il ne sait pas ce qu’il veut. Il s’ennuie, il voyage, il désire et ne désire plus, il rêve et puis il se désespère... Il représente assez bien le caractère russe... Tatiana ne veut pas. Elle aime Oniéguine, mais elle reste fidèle à son mari. Alors Evguény s’en va.
Il est peut-être une heure du matin. Nous secouons Nina de sa longue rêverie. Il y a encore beaucoup de monde sur les perspectives... Nos souliers sont couverts d’une poussière rousse, couleur brique. Je crois que la pièce continue.