V - L’HOPITAL RUSSE MODÈLE
Il se tient dans cette ancienne école des Cadets, transformée en lazaret, où nous sommes logés depuis notre arrivée à Tiflis. Il est vaste, bien aéré. Les doubles fenêtres, comme il sied dans un pays aux hivers rigoureux, s’ouvrent sur les jardins du Grand Théâtre.
Les malades russes occupent le premier et le second étage. Nous sommes campés dans une grande salle du second. Nous n’allons pas à la recherche des «sœurs de charité», d’abord parce que c’est défendu. Notre porte est fermée selon les ordres donnés. Ensuite parce que c’est inutile: ces dames trouvent toujours moyen de venir nous voir. Elles traversent notre chambre pour aller à la lingerie, qui se tient, comme par hasard, à l’autre bout de la pièce...
En passant près de la grande icone de notre salle,--un patriarche orthodoxe entouré d’un garde-fou en bois,--les infirmières font deux ou trois signes de croix. Nous voyons souvent une grande Tatare, Mme Anna, qui va et vient, le long de nos lits, l’air grave, les yeux baissés... Il y a aussi une Arménienne, petite, brune, trop brune, aux yeux noirs, qui trottine en riant; il y a une blonde déhanchée, aux joues roses que les Français appellent déjà «Fabiano» parce qu’elle semble échappée d’une page de ce dessinateur. Il y a...
La pharmacie (apotheke) se tient sur le même palier que notre dortoir, et c’est encore un prétexte pour ces dames de nous rendre visite en se trompant de porte...
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Au premier, ce sont les soldats malades--pas de blessés de guerre. Ils ont des diarrhées, de la fièvre, des bronchites ou du scorbut... Ils se promènent à volonté, stationnent dans les salles, les escaliers, ou même dans la cour, pareille avec ses voitures, ses petites écuries, ses balcons de bois, à une cour de grande ferme...
On trouve aussi, un peu partout, des infirmiers, de forts gaillards, qui ne font pas autre chose que de discuter entre eux. Déjà, ils se sont mis en grève parce que la nourriture qu’on nous distribuait à l’hôpital n’était pas tout à fait la même que celle qui leur était servie. Le colonel-comptable a tout arrangé avec des discours. Cette grève ne modifiait pas grand’chose au fonctionnement de l’hôpital, puisque en temps ordinaire les employés ne font rien.
Cependant tout cela fonctionne cahin-caha on ne sait comment. Les repas ne sont en retard que d’une heure ou deux sur l’heure fixée. Mais ça n’a pas d’importance... Il y a bien aussi quelques petits inconvénients que j’oublie... Parfois, le docteur russe, venu pour la visite de l’après-midi, demande:
--Où sont les infirmiers?...
--Ils sont au meeting...
--Et les infirmières...?
--A l’assemblée...
--Les docteurs alors?...
--Ils se sont réunis pour statuer...
--Bon! Et les malades? Je n’en vois pas...
--Ils sont à la promenade, au jardin, en ville...
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Ça marche quand même. On distribue des convalescences à tous ces soldats qui ne veulent plus retourner aux tranchées... Seuls, quelques grands malades restent au lit et se plaignent de l’inefficacité des remèdes, à quoi, du reste, ils ne touchent pas.
--Tu n’es pas docteur, disait l’un d’eux au médecin russe, puisque tu ne vois pas que je souffre...
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Dans la journée, à la porte de l’hôpital, un vieux bonhomme, au nez énorme dans une grosse boule de tête branlante, remplit les fonctions de concierge. En chemisette blanche, les pieds douillets, il se tient assis sur une chaise et laisse entrer tous ceux qui le saluent. Les Français l’appellent Frantz, parce qu’il ressemble vaguement à feu l’empereur d’Autriche...
Soixante ans de thé chaud, de «sitchias», de vodka et de patience résignée, cela produit Frantz qui est à la porte...
Mais la nuit, un dormeur remplace Frantz. La porte est fermée au verrou, et l’on a tout loisir de carillonner... Les Français, nés malins et qui ne deviennent pas tous imbéciles, comme on le croit, ont découvert, de l’autre côté des Cadets, donnant sur la cour, une petite porte à loquet. Pour se conformer aux habitudes russes (se coucher tard), on rentre par l’escalier dérobé.
En remontant, on croise une «siestra» retour de maraude, où, près des water-closets, deux Russes en robes de chambre qui, affalés contre les fenêtres pleines de nuit, leurs deux têtes se touchant presque, chantonnent une longue mélopée triste... Et ainsi, pendant des heures, dans l’ombre.
Il n’y a pas de water-closets particuliers pour les femmes, ce qui fait que nous rencontrons là tout le personnel de l’hôpital. Comme il n’existe ni cellule, ni séparation entre chaque stalle, il arrive que l’on s’assoit à côté d’une jeune infirmière qui vous regarde sans contrariété. Les soldats russes ne sont pas plus incommodés du voisinage de ces dames que ces dames peuvent l’être du nôtre... Il n’y a que les Français qui se trouvent gênés...
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La Tatare Anna fait sa promenade dans notre dortoir, en blouse blanche décolletée... Cet après-midi, elle revient, tout en noir, chapeau, voilette, tenue de ville... Demain, elle nous adressera la parole...
«Fabiano» se montre quelquefois, ses cheveux blonds frisés de chaque côté des tempes... On voit aussi Gennia, une jeune veuve à qui un Algérien apprit quelques mots de français, notamment la formule d’invitation des péripatéticiennes... Gennia répète, sans savoir, à tous ceux qui lui plaisent, cette phrase magique... Elle rôde, la nuit, sous les acacias, au coin de l’avenue, et, lorsqu’un Français rentre tard, les oreilles encore emplies du parler en crécelle des Arméniennes et des Russes, il a la surprise d’entendre une jupe qui lui insinue:
--Viens chez moi, joli blond. N’y a du feu...