‹ D'Archangel au golfe PersiqueChapitre 14 sur 51 · VI

VI

CHEZ NINA

Vassily m’a envoyé un mot d’adieu. Il me demande--toujours au même endroit--un dernier rendez-vous. Cela tourne à la grosse plaisanterie ce chassé-croisé de départs et de rencontres toujours ajournés... J’en profiterai pour aller fumer un cigare au Jardin du Palais, ce soir, en attendant ce fantasque compagnon. Déjà les lampes s’allument sous les arbres, mais naturellement, ni au concert, ni au café, ni le long de l’allée principale, je ne puis découvrir le jeune praporchick.

En descendant vers la porte de sortie où d’astucieux soldats russes vendent aux promeneurs des brochures révolutionnaires, j’entends, derrière un faisceau de thuyas, «le doux langage français». C’est une femme qui parle, avec un petit accent guttural. Les Russes qui s’expriment en notre langue sont nombreux. Pour beaucoup de personnes, le français est devenu une seconde langue maternelle. Le mot qu’elles ne peuvent exprimer ou qu’elles ne trouvent pas tout de suite, elles s’amusent à le dire en russe ou en français, et cela forme un «sabir» assez savoureux.

Deux, puis trois jeunes filles, de blanc habillées, débouchent d’une allée, puis disparaissent... Mais je connais cette démarche vive, ces pas rapides. La plus souple de ces dames, c’est Nina, que je n’ai pas vue depuis une dizaine de jours, depuis ce soir exactement où, sortant d’une représentation d’_Evguény Oniéguine_, j’accompagnai la jeune femme jusqu’à sa petite rue plantée d’acacias... Nous avions oublié de nous fixer un rendez-vous. Je n’y pensais plus, du reste, ou du moins, je m’y efforçais... Ces demoiselles ont choisi le même chemin que moi, et Nina m’a déjà reconnu. Elle est accompagnée d’une jolie fille à robe courte et d’une mince personne au visage endormi. Nina s’avance aussitôt la main tendue:

--Je savais bien que je vous retrouverais... Que faisiez-vous?... Voulez-vous visiter ce jardin?...

A travers un labyrinthe de feuillages, sous les arbustes étagés dans les sentiers, nous remontons, ces dames et moi, dans ce parc que la nuit agrandit. Une première station devant un bassin entouré de grilles. On devine à peine la blanche tache d’un cygne solitaire sur les eaux verdâtres.

--Qui a pris les autres cygnes, car beaucoup d’autres il y avait?...

Silence. Ni la jolie fille aux jupons courts, ni la dame maigre à qui Nina omit de me présenter, ne répondent... Nina le sait peut-être, et nous aussi nous n’ignorons pas que les révolutionnaires ont mangé les autres cygnes comme de vulgaires canards.

--Allons maintenant au tombeau du chien.

Des allées encore, des branches qui nous arrêtent au passage. Nouvelle pause devant les murs du jardin tapissés de lierre. Sur le sol, une pierre formant boîte sur quoi l’on a gravé deux dates.

--Ici repose le chien du grand-duc Nicolas Nicolaïevitch.

Mais la jeune personne aux yeux bleus se redresse et, d’une voix pointue:

--Non, Monsieur... Nicolas Nicolaïevitch ne s’occupait pas de ces futilités...

Elle est très digne, très Russe aristocrate et vraiment très jolie avec ses yeux bleus qui brillent, si grands qu’ils paraissent noirs.

--Le chien appartenait aux Woronzoff, qui furent vice-rois du Caucase avant le Grand-Duc. C’est à eux également que l’on doit le tombeau d’un lapin à l’autre extrémité du parc.

Nous reprenons notre route, dans les allées. Nous descendons par de petits sentiers perdus. De nombreux couples sont ensevelis sous les branches. Les globes électriques suspendus tous les cinquante mètres les dénoncent parfois, mais ces lumières ne les dérangent pas plus que notre passage.

En sortant du jardin, cher aux mélancoliques monarques du Caucase, Nina me demande, au moment de prendre congé:

--Voulez-vous demain soir... Nous prendrons le thé... A huit heures. C’est convenu?...

Huit heures à la russe? A quelle heure cela peut-il bien correspondre?...

· · ·

C’est ainsi que les recherches que je ne voulais pas commencer pour découvrir la maison de Nina, il me faudra les entreprendre demain... La rue, si j’ai bonne mémoire, est parallèle à la Golovinsky. Il y a, en face, une grande bâtisse en briques rouges et un jardin où des cyprès poussent comme dans un cimetière.

Par la fenêtre ouverte sur la nuit, on aperçoit les grands arbres du parc. Dans la pièce voisine, un homme chante d’une voix de basse. Un piano l’accompagne en sourdine, puis une mélopée pleurarde qu’entonne une femme...

--Le vieux couple occupe ses soirées...

Une lourde chaleur dans la petite chambre où Nina m’a introduit. Des photos d’acteurs tapissent les murs, comme dans l’appartement d’un commis voyageur ou d’un sergent fourrier, des chromos disposés en losange, en carré, dans tous les coins. Quelques livres sur des tables, et des boîtes de cigarettes, des bonbonnières. Nina fume, grignote des gâteaux, des amandes, des pois chiches ou des graines de soleil. Un paravent cache le lit et forme alcôve... Le thé est servi dans les tasses, un thé léger, couleur de bière blonde.

--Vous ne prenez rien? Vous vous ennuyez?...

Non, je ne m’ennuie point, je n’ai pas encore eu le temps. Au reste, Nina parle sans arrêt. Elle adore le théâtre, elle me cite des noms: les comédiens de Moscou et de Tiflis.

En feuilletant un album de photos placé devant moi, quelques pages de manuscrit se détachent.

--Laissez... ce sont des vers...

--Comment? vous... en français encore?...

Je replace les stances qui sont dédiées à M. César, jeune premier du Grand Théâtre, ou à M. Rognka, artiste, etc.

--Oui, quand on a lu beaucoup de vers,--m’explique Nina pour s’excuser,--c’est facile: on les écrit tout naturellement.

Voilà bien le secret du génie lyrique de tant de poétesses. Nina connaît à peu près le français, c’est-à-dire assez pour le parler. Elle l’écrit mal. Cependant les poèmes que je demande la permission de lire ne sont ni meilleurs ni pires que ceux que l’on imprime chaque jour, en France. Nina y célèbre naturellement l’automne, les fleurs, la jeunesse, l’amour, l’inquiétude de son âme, et le temps qui fuit...

Le voisin continue sa romance mélancolique; mais on a sonné à la porte cochère, et le soldat russe qui tient lieu d’ordonnance et de planton au général de la maison est descendu. On entend une voix de femme, des bruits de pas et deux coups frappés à l’appartement de Nina.

--Voilà Sophia, dit mon amie en se levant.

Non, ce n’est pas Sophia. C’est la mince et brune jeune femme que j’ai rencontrée hier, au Jardin du Palais. A ma vue, elle semble hésiter, bafouille quelques mots russes, mais Nina la fait asseoir.

--Vous ne connaissez pas?... Mademoiselle Tatiana.

Mlle Tatiana s’incline à peine, me dévisage, puis commence à bavarder dans sa langue avec cette bonne Nina, qui, pour me mêler à la réunion, mélange le français et le slave. Je prends congé.

--Vous reviendrez?... Demain? Ce n’est pas Tatiana qui vous fait partir... Vous verrez: elle est comme ça; mais ça ne dure pas. Elle est seulement humble.

Je ne comprends pas très bien; mais avec de la patience et de l’application, j’arriverai peut-être.

· · ·

Vassily vient me chercher ce soir à l’hôpital. Son prochain départ le trouble... Il a dépensé jusqu’à son dernier rouble, comme il dit, et veut bien que je l’emmène à l’«International», ce lieu de délices. Je n’irai donc point au thé de Nina...

Nous sommes assis depuis cinq minutes à une petite table. Deux Circassiennes, plus une dame blonde, se sont approchées pour nous demander ce que nous désirions. Elles sont parties ensuite et ne reviennent plus, lorsqu’un «tavarisch», un de ceux qui montrent leur tête curieuse à la porte du café, interpelle un vieux général russe dont nous ne voyons que le dos voûté et la casquette.

--Tu ne peux pas me saluer? demande le général cependant que le soldat continue d’invectiver contre l’officier.

Celui-ci, alors, sans se lever, retire sa coiffure et découvre ses cheveux blancs:

--Si tu ne respectes pas mon grade, respecte au moins mon grand âge...

Le soldat interdit s’éloigne. Quelques Français haussent les épaules. Cette scène, que Vassily a traduite, les déconcerte un peu; mais notre praporchick, si calme à son ordinaire, prend la parole.

--Oh! si vous aviez vu «avant» (la Révolution). Ils sont excusables. La discipline était plus terrible qu’en Allemagne. Un soldat n’avait pas le droit de sortir de la caserne, même le soir...

Nous nous regardons, incrédules... Son départ prochain transformerait-il notre Vassily?

--Le soldat devait rester dans la petite cour, devant la caserne où il avait tout loisir de saluer ces messieurs qui passaient... Des permissions?... On ne sortait que pour le service... Des patrouilles, des officiers arrêtent continuellement les soldats qu’ils rencontrent... Et quand le soldat voit un officier, il doit commencer de saluer à quatre pas. Aucune fantaisie dans le costume...

--Cela ressemble au beau temps de la guerre de garnison, dans un pays que je connais.

--Il y avait, à Tiflis, un général qui se promenait avec un couteau dans sa poche. Il coupait les pantalons retaillés des cavaliers. C’était sa spécialité... Tenez, il était interdit aux soldats d’entrer dans les cafés, de monter dans les tramways, de s’asseoir au théâtre, de se promener sur les boulevards... Dans un tramway, un officier tue à bout portant un soldat à qui il a, deux fois, donné l’ordre de descendre. Personne n’a protesté dans le tramway. L’officier aurait fait arrêter tous les voyageurs!...

«Les punitions: une heure d’immobilité au soleil, la prison, la cellule. Les pauvres seuls sont soldats. On les gifle, on les cravache, on les bat comme des domestiques. Quand on aura besoin de renfort pour cette guerre, il suffira d’appeler les bourgeois et les riches...

Vassily s’arrête, boit, puis repart:

--Et si vous saviez la haine de tous ces gens pour ceux qui sont instruits, pour ceux qui instruisent... Après la révolution ratée de 1905, les cadets, les élèves-officiers de l’école que l’on a transformée en hôpital, où vous êtes, ces cadets-là, portant les icones du Christ et du Tsar, s’en allaient dans les écoles et fusillaient les petits enfants parce que l’instruction était la cause de cette révolte et représentait l’ennemie la plus grande de l’autocratie... Il faut savoir tout cela pour comprendre l’ivresse de liberté qui grise les «tavarischy» maintenant... Ils redoutent par-dessus tout le retour des anciens maîtres. L’Allemand, ils ne le connaissent pas. Du moins, pour eux, c’est un ennemi de leur ancien empereur, et ce leur est une raison, pour eux, de fraterniser avec lui...

Mais Vassily se dresse tout d’un coup. Un jeune lieutenant à petites moustaches vient d’entrer. C’est un de ses amis. Les deux jeunes gens se reconnaissent. Poignées de mains, baisers sur la bouche, à trois reprises seulement.

Vassily me présente, ainsi que quelques Français attablés comme nous.

--Mon presque-frère qui vient de passer l’examen de sortie de l’école des officiers.

--Difficile, cet examen?

C’est pour dire quelque chose que je parle.

--Très difficile, répond le jeune officier d’un air important.

Maurice Jammes qui m’a souvent fait part de l’inconcevable naïveté des soldats russes, m’a aussi prévenu de la déconcertante prétention des officiers.

--On m’a interrogé, poursuit le petit ami de Vassily. En géographie, on m’a demandé: «Quelle est la plus grande ville d’Angleterre?»

--Et vous avez répondu?

--Paris, parbleu...

Nous nous taisons, un peu surpris quand même. Mais non, il ne plaisante pas.

--Et..., vous avez été reçu?

--Évidemment.