‹ D'Archangel au golfe PersiqueChapitre 16 sur 51 · VIII

VIII

TATIANA PARLE

Nina est amoureuse d’un comédien. Je le sais. Elle m’a pris, depuis hier, pour confident, exactement depuis ce jour où elle a su que j’accompagnais Tatiana, à trois rues d’ici, chaque matin... Comme cet artiste est d’origine française, elle lui écrit des lettres incendiaires en français, et me demande mon avis...

Il n’est pas rare de voir, à Tiflis et dans toute la Russie, des fillettes de sept à quatorze ans sortir seules, le soir se rendre au théâtre, assiéger d’œillades et de missives les jeunes premiers et avouer hautement leurs préférences pour tel qui sut leur plaire.

Nina me lit ses lettres comme des communiqués, lorsque nous sommes seuls, avant l’arrivée de Tatiana ou de Sophia. Il n’y a pas grand’chose à corriger dans son écriture, à moins de tout détruire. Elle scande en chantant un peu:

--«Oh! poser ma tête sur la vôtre épaule!...»

--... Sur votre épaule...

--Oui... «et demeurer ainsi dans le silence de la débutante nuit à goûter le fruit de la joie et de l’oubli... Vous souvenez-vous? Je suis comme un jardin fleuri, enclos de toutes parts, où vous ne viendrez pas respirer les fleurs... Ne me laissez pas!... Si vous saviez comme j’ai besoin de vous et de votre souvenir!... Vous me connaissez peu; vous ne me connaissez pas; mais peut-être vous me comprendriez. Vos yeux me le disaient...»

Cela se suit, sans espoir. Elle égrène ce chapelet de mots choisis, composé pour un autre. A côté de cette jolie fille, aux bras et à la gorge nus, qui lit avec flamme, j’ai beau me rappeler que je suis un ancien zouave, je me trouve quand même un brin «C-O-A-pantoufles».

Et puis voici des vers qui se dévident. J’ai toujours été surpris, pour ma part, de la facilité de cette étrangère à manier notre alexandrin. Elle écrit et parle un français souvent laborieux, mais ses poèmes ne sont ni meilleurs ni pires que ceux de nos poétesses les plus vantées. Elle chante «le crépuscule amer avant la grande nuit», la «douleur qui gonfle les poitrines», «les adieux éternels et les bonheurs perdus». Rien ne l’embarrasse, ni les images qui se bousculent, ni les épithètes qui se suivent dans un hasard heureux...

Les femmes possèdent décidément un génie particulier pour exprimer en vers des sentiments qu’elles ont souvent de la peine à traduire d’une façon précise en prose. Il est sage de prévoir le jour où la poésie ne sera plus qu’un art d’agrément, qui appartiendra à l’éternel féminin comme l’aquarelle et la broderie...

--Maintenant, je vais vous quitter parce que je dois «le» voir tout de suite, à la sortie du théâtre. Cette lettre est bonne?... Je vous lirai demain sa réponse...

Elle me laisse seul, dans la petite chambre tapissée de photos... Je pense à cette amoureuse toquée du Roumain qui joue du violon à l’orchestre de l’_International_. Maurice Jammes me la fit remarquer. Elle s’asseoit chaque soir, près de l’estrade, et, les yeux fixés sur son idole, indifférente au monde extérieur, mâche des fleurs en buvant du thé.

Tatiana ne se presse pas de venir. Sophia reste chez elle. Je demeure là, tête à tête avec le grand portrait d’un comédien, l’air romantique, devant qui brûle une veilleuse... Et je cherche à me rappeler où j’ai bien pu, déjà, rencontrer ce visage de Lamartine pour café-concert.

· · ·

Cette nuit encore, j’accompagne Tatiana jusque chez elle. Comme je prends congé, devant sa porte, elle me dit:

--Vous ne venez pas avec moi?...

Évidemment, ce n’est point parce que je connais depuis trois semaines trois personnes de certaine éducation, et qui sont russes d’origine, que je puis prétendre à connaître toutes les habitudes russes. Mais j’ai pris le parti de ne m’étonner de rien, ou plutôt d’en avoir l’air...

La chambre de Tatiana, au premier sur la rue, est la chambre classique de l’étudiante. Des livres, contre les murs, quelques portraits. Pas de photos d’acteurs, mais le nez court de Maxime Gorki, sa tête de tâcheron, la barbe de Léon Tolstoï et ses yeux perçants...

Tatiana m’offre des fruits du Caucase, des amandes, du thé, du sirop de framboise, du sirop de cerise, des noisettes grillées et du caviar, absolument comme chez Nina, mais nous ne sommes pas «camarades»... Tatiana m’appelle: «Monsieur l’ennemi de la paix.»

--Et pourquoi?...

--Parce que vous êtes Français.

Je me souviens des arguments d’Yvan le maximaliste. Ils sont quand même plus amusants dans la bouche d’une jolie femme.

Je pense à tout cela en touchant les pêches et les petits abricots, sans grande saveur... Dois-je rester un long temps avec cette étrange fille?... Parce que j’ai oublié de la remarquer et que seule Nina m’occupait, peut-être se croit-elle obligée de faire les premières avances. C’est possible, et les hommes sont si bêtes que c’est à cette hypothèse d’abord que je m’arrête.

Je regarde cette chambre paisible où Tatiana se promène, en robe légère. Elle a retiré son chapeau, elle secoue sa petite tête ébouriffée et tient fixés sur moi ses yeux longs, pareils aux yeux des Arméniennes. Pour elle, je raccommode quelques compliments déjà usagés et je commence, comme tout Français qui se respecte, un brin de cour. Une Française ne s’en étonnerait point, mais Tatiana, qui d’abord se gardait de répondre, s’arrête... J’avais cette illusion de croire que les femmes ne variaient pas trop selon les latitudes et se ressemblaient toutes par quelque point. Je me trompais grossièrement... Tout d’un coup:

--Je sais où vous allez arriver... Je vous dis: arrêtez! arrêtez!

Je me lève pour prendre congé. Une retraite rapide, c’est encore ce qu’il y a de mieux en pareil cas. Tous les stratèges assermentés de cette guerre ne me contrediront point.

--Ne partez pas! s’écrie-t-elle, impérieuse... Il faut... Je dois dire...

Un silence, puis elle reprend, après une marche accélérée à travers la pièce, en faisant de ses deux mains bouffer ses cheveux bruns:

--Jamais! Vous entendez! Jamais!... Je me suis juré. Tant qu’il y aurait un esclave sur cette terre et un tyran pour l’opprimer...

Il n’y a qu’à se rasseoir, mais par terre, ce que je fais, doucement, avec une lenteur savante. Elle poursuit:

--Tant que... vous m’entendez...

Puis, revenant à des pensées plus terre à terre, si je puis justement dire:

--Mais asseyez-vous donc seulement sur la chaise.

--Non, merci. Tant qu’il y aura sur cette terre un pauvre diable qui n’aura rien à se mettre sous le derrière, je me suis juré que...

Elle me regarde. La surprise et l’enthousiasme envahissent ses yeux... Alors, vraiment, j’eus peur de voir à quel point les Russes sont rebelles à l’ironie. Et, sans rire une seconde, je me dirigeai vers la porte et gagnai la rue, emplie d’une nuit rassurante...

· · ·

Je tâche de rencontrer Nina le moins souvent possible, car il est sage de laisser une femme à sa folie. Le grand rire saccadé de cette ingénue m’inquiète, et ses yeux clignotants me donnent froid. Les histoires qu’elle me conte sur ses rendez-vous avec le comédien de l’_Oniéguine_, les lettres qu’elle reçoit et déclame, en plaçant la voix dans le masque, ont pour moi perdu tout intérêt. Il lui arrive, au cours d’une causerie, de nous quitter pour se rendre au théâtre, et nous ne la revoyons plus...

Une nuit, comme je revenais de chez Tatiana, et descendais la Godovinsky, je fus arrêté par le jeune Maurice Jammes, interprète à ses heures. Il voulut bien m’entraîner dans un petit bar où l’on débitait de la narzan (eau minérale du Caucase).

--Très curieux! m’assurait-il.

Je connais, comme par hasard, ce café «très curieux», dont la seule originalité est de rester ouvert jusqu’à une heure du matin. On consomme devant le comptoir. Un jeu de glaces permet de voir jusque dans la pièce du fond. Trois officiers y sont attablés, et, me tournant le dos, seule, près d’un guéridon, une jeune personne qui évente avec un journal sa gorge demi-nue. Elle boit à petits coups et regarde fixement devant elle. Jammes cherche à découvrir le visage de cette personne.

--Le garçon vient de dire à l’instant au gérant qui nous sert, en parlant de cette dame: «Cette nuit encore, elle ne s’en ira pas avant la fermeture...»

--Il y a longtemps qu’elle est là?...

--D’après ce que j’ai compris, elle vient ici très souvent et reste immobile, seule, pendant des heures... C’est normal ici, vous savez. Cela ne surprend personne...

Je n’insiste pas, mais, dans la jeune femme assise, j’ai reconnu ma douce folle... Le lendemain, en effet, Nina me détaille son heureuse soirée, l’_Oniéguine_ était charmant. Elle parle d’une voix rapide, bousculant les phrases... Au petit jour, le jeune homme a reconduit la jeune fille, etc... Nina, devant moi, continue de vivre son rêve intérieur.

· · ·

Tout arrive dans la vie, surtout ce que l’on a oublié de prévoir. Un soir, en revenant d’une de ces longues causeries chez Nina que je n’évite pas aussi facilement que je veux bien le dire, comme j’accompagne, par habitude, Tatiana jusque chez elle, la fantasque enfant me demande au moment de prendre congé:

--Pourquoi ne venez-vous plus?

C’est une question après quoi l’on reste habituellement sans répondre... surtout dans les circonstances où nous nous trouvons l’un et l’autre. A-t-elle déjà oublié ce qu’elle m’a proclamé, huit jours auparavant? «Jamais, tant qu’il y aura... etc...» Après tout, elle me prouve également qu’elle ne me garde pas rancune. Mes compliments constituaient un hommage à quoi les femmes ne sont jamais insensibles. Cela les fatigue peut-être quand le sujet insiste trop; mais c’est pour elles, quand même, une indication aussi précieuse que l’opinion du petit ramoneur cher à Mme Récamier.

J’accompagne donc Tatiana dans sa chambre d’étudiante. Les inévitables fruits du Caucase, des graines de tournesol séchées, du maïs, des pois chiches grillés, des gâteaux à la russe, un thé encore chaud m’attendent, comme par hasard.

Tatiana va et vient, picorant dans les assiettes un raisin sec ou une amande au sucre, comme si je n’étais pas là. Elle retire son chapeau, retape son visage devant une glace, puis elle commence de fumer ces longues cigarettes en carton au bout de quoi les fabricants russes poussent la complaisance jusqu’à cacher un peu de tabac... Elle s’arrête pour boire et grignoter un petit four au fromage, au lait caillé et aux choux...

Cette situation peut durer longtemps... Tatiana se tait, elle attend quelqu’un ou quelque chose... Pour parler, je me plains de maux de tête, de mon envie de dormir, du long chemin que je dois encore faire pour me rendre à l’hôpital des Cadets...

--Si vous êtes fatigué, me dit l’aimable fillette, vous n’avez qu’à dormir ici... Non... Vous ne me dérangez pas... Il faut que je travaille jusqu’à demain...

Elle ne plaisante pas. Au reste, rien ne lui est plus étranger que la plaisanterie. Elle l’a en profond mépris, comme une chose qui abaisse et démolit, et Tatiana a pour habitude et coutume de vivre dans les domaines élevés, quelque chose comme les Himalayas du rêve...

Il fait une chaleur lourde. Un peu d’air nous parvient par la fenêtre ouverte...

A la réflexion, c’est sans arrière-pensée que Tatiana m’offre l’hospitalité dans sa chambre d’étudiante. Sur le balcon fermé par de hautes palissades, un lit a été dressé. C’est là que Tatiana ira dormir, seule, tout naturellement, lorsqu’elle aura fini d’écrire... Les Russes et les étudiantes ne vivent-ils pas, à Paris, ensemble, sans avoir entre eux autre chose que des relations de politesse? Il est vrai que les femmes russes, si supérieures aux hommes par leur finesse et leur intelligence, imposent un grand respect aux Slaves, qui peuvent se considérer toujours un peu comme des parents pauvres...

Tatiana, ainsi que la plupart des femmes russes, a une étrange façon de s’habiller. Elle prend un corsage et enfile les deux manches à la fois, en agitant les bras, jusqu’à ce que le corsage lui retombe sur le dos, comme une blouse. Elle porte des chemisettes à la russe, à fleurs peintes, qui se boutonnent à droite. Par-dessus cette chemise, elle met facilement une jaquette. La chemise apparaît sous la jaquette, parce que plus longue. Tatiana s’en moque. Ses bottines, elle les boutonne à la diable, comme un collégien pressé. Ses bas tirebouchonnent un peu, pas trop. Ses talons, par hasard, ne sont pas déformés. Elle utilise tous les boutons de ses chaussures, ce qui est encore plus rare: les dames russes aiment que leurs pieds soient à l’aise dans des bottines qui bâillent...

Tatiana se lave le bout du nez, un peu du visage. Mais elle se poudre beaucoup, mange des gâteaux, des graines de tournesol, allume des cigarettes tout en s’habillant et n’en finit pas de se parfumer dans toutes les directions. Quand elle a fini, elle se retourne vers moi, me regarde tranquillement, et constate:

--Ce que vous pouvez être en lenteur!...