IX
LA PETITE CADIA
C’est une curieuse petite personne que Claudia Alekseievna, Cadia, comme on l’appelle habituellement, car les Russes aiment donner à leurs amis et à leurs intimes des diminutifs[4]. Je l’avais déjà rencontrée, d’aventure, au Jardin du Palais, avec Tatiana et, si j’ai bien compris les explications confuses de Nina, Mlle Cadia est native de Pétersbourg, comme elle se plaît à le dire. Ses parents, depuis la guerre, habitent le Caucase. Ils connaissent Tatiana et sa famille. Tatiana est naturellement issue d’un officier supérieur ou de quelque dignitaire à épaulettes. Cadia parle le français, couramment, avec un amusant petit accent qui roule les _r_. Elle prononce aussi souvent _tch_ là où il y a un _t_... Ce qu’elle dit est un écho des opinions de ses parents, aristocrates ancien régime, restés fidèles à l’Empire. C’est par là que sa causerie prend quelque valeur.
[4] Ces diminutifs sont parfois tout aussi longs, même plus longs que les noms propres d’où ils sont tirés. C’est ainsi que Maria devient Maroussia ou Moussia ou Mania; Anna: Aniouta ou Anioucha; Natalia: Natacha; Valintina: Valia; Antonietta: Tonia; Catherina: Catia ou Catioucha; Elisavetha: Lisa; Zinoïda: Zina ou Xinia ou Sonia; Tatiana: Tata, etc.
Ai-je accordé trop d’attention aux opinions de cette enfant? Peut-être... Aussi, Tatiana m’envoie cette remarque, non ironique, mais plutôt agressive:
--N’ayez pas la naïveté de croire, parce que vous avez rencontré deux ou trois demoiselles de Pétrograde ou de Moscou, que vous connaissez toutes les jeunes filles du Caucase et, avec quelques échantillons, n’allez pas toutes les juger.
--Je m’en garderai bien.
--Vous n’êtes qu’un Français devant des Slaves. Tâchez de les comprendre. Tâchez aussi plus tard de dire exactement ce que vous avez vu.
--C’est déjà assez difficile...
--Ce serait aussi fou, poursuit Tatiana, que si moi je jugeais tous les Français d’après vous et ce «Captain Treuleuleu», le gros réjoui, toujours content, que vous m’avez montré...
--Vous pourriez choisir de plus mauvais spécimens que le «Captain»...
Ce soir, en allant chez Nina, je me trouve face à face avec Mlles Cadia et Tatiana.
--Ces dames ne sont pas chez elles... Que devenez-vous? Même en plein jour, avec des chiens et de la lumière, on ne peut pas vous trouver? Et Nina n’est plus visible, le soir, maintenant...
Ce «maintenant» me semble lourd du secret d’une histoire... Je m’excuse, péniblement:
--Presque tous les jours, vous pourriez me rencontrer...
--Oui, le jeudi, après la pluie...
Expression russe qui correspond à notre «semaine des quatre jeudis». Tatiana s’amuse à me chercher querelle. Nous suivons les larges trottoirs de l’éternelle Golovinsky. Cadia a mis, pour la nuit, un léger manteau noir. Des groupes de soldats nous obligent souvent à des détours. Le galop d’un cheval retentit sur les pavés. Des tramways tournent en criant, longuement.
--Si nous nous arrêtions au Jardin Alexandre? propose Tatiana.
Au Jardin Alexandre, c’est l’habituel meeting sous les lampes électriques. Un orateur mince en veston noir, visage pâle et fin, des yeux ardents, harangue les soldats massés contre l’estrade... Cadia traduit ce qu’elle entend.
--Il dit: _Mort aux bourgeois!_... Il dit que l’on doit reprendre les propriétés... Il dit... Ah! ils applaudissent!
Elle est toute blanche, la jolie Cadia, et se serre instinctivement contre Tatiana, qui la rassure, puis se tournant vers moi, triomphante:
--Celui qui parle, c’est un prisonnier allemand. Il est socialiste révolutionnaire. On l’a mis en liberté, puisque c’est la liberté pour tous. Alors il s’est habillé en civil, et, comme il connaît bien le russe, il prêche partout la bonne parole comme il la prêchera dans son pays, quand il pourra y retourner...
Mais Cadia murmure:
--Il ne faudra rien dire... Il ne faudra pas inquiéter «mamoucha» (diminutif de maman).
Cadia, malgré qu’elle en ait quelque frayeur, continue de s’exprimer en français; on lui a recommandé de parler le plus possible notre langage...
--Oh! dit-elle avec un accent douloureux, il y a quelqu’un à qui je pense et on ne sait où il est!...
Elle fait sans doute allusion au tsarévitch, dont le nom revient souvent dans sa conversation et qu’elle aime à comparer, comme tous les Russes monarchistes, au Dauphin, fils de Louis XVI. Cadia fait preuve, à l’égard des agitateurs, du plus grand mépris. Elle se plaît à conter cette histoire exemplaire: sa grand-mère possède un château près de Moscou. Des moujicks envahirent la maison pour piller. Ils pénétrèrent jusque dans le grand salon où la vieille dame les reçut. Ce troupeau hurlant menaçait de lui faire un mauvais parti.
--Lorsque je les ai vus chez moi, dit la vieille dame russe, je me suis mise en colère. Je les ai interpellés comme avant la Révolution, oubliant que je parlais à des _citoyens libres_... Et, à ma grande surprise, ils sont tous partis comme des chiens fouettés...
Mais il faut rentrer. Mme Térentieff attend ces demoiselles pour le thé. Tatiana, au visage plus mince que de coutume, semble-t-il, laisse à regret ces orateurs qui la passionnent.
--Il dit qu’il faut finir la guerre...
Et elle continue, la tête bourdonnante encore des périodes entendues.
L’étrange fille! Un peu de son mystère m’est expliqué le lendemain par Sophia.
--Vous autres, Français, vous n’accordez pas d’importance à l’Amour. Vous jouez avec des choses graves: la Religion, l’Amour, la Mort... Pour nous, c’est quelque chose de sérieux. C’est vrai même pour Nina. Elle a de grandes douleurs. Elle ne pense qu’à consoler son amant rêvé, qu’à pleurer avec lui. Nina ne conçoit pas l’Amour sans la Douleur. Vous dites, vous: «c’est une folle». Elle est folle, mais pas comme vous croyez. Elle a de grandes souffrances à cause de cet homme qui incarne des héros. Et elle le croit. A son amour, à «ce sentiment le plus éphémère», comme vous dites, Nina associe Dieu, l’Éternité et toute la misère humaine. Et votre Tatiana!... Elle ne sépare pas de l’Amour la pitié grande qu’elle ressent pour tous les déshérités, pour tous les malheureux, pour tous les pauvres, elle qui est d’un sang aristocrate...
«Il ne faut pas jouer avec l’Amour. Ce n’est pas bien... Je sais des femmes qui en mourraient... Vous? pas?... Quoi faire?...
Sophia hausse les épaules. Même chez elle est ancrée cette idée: les Français sont superficiels, frivoles, inconstants. Et cependant Sophia sait que notre raison ne nous abandonne pas toujours quand nous aimons. C’est cela qui l’irrite. Pour elle, la raison n’a rien à voir avec la passion. En amour, on plane, on ne touche pas terre...
Et comme je la complimente sur la jeunesse vibrante de Tatiana...
--Elle a son idée, voyez-vous... Cela l’occupe... Et l’on vieillit sitôt que l’on n’est plus heureux.
Toutes les crèmes de beauté ne prévaudront pas contre cette simple remarque.