‹ D'Archangel au golfe PersiqueChapitre 19 sur 51 · XI

XI

QUELQUES LUEURS SUR SOPHIA

Sophia a sa légende comme tout le monde... C’est Tatiana qui me la confie cet après-midi, aux Cadets où elle eut la gentille pensée de venir m’attendre, une Tatiana tout de noir habillée et plus fragile que jamais... J’ai dû maladroitement, devant elle, plaisanter sur les uniformes toilettes blanches des Arméniennes et des dames de Tiflis pour qu’elle arbore un costume si sévère qui n’est pas à son avantage...

Nous descendons vers les jardins du Mouchtaïd, qui étaient jadis le rendez-vous des élégances et ne sont plus hantés maintenant que par des déserteurs qui couchent, mangent et dorment sous ces arbres. La journée, ils jouent aux cartes; la nuit, ils dévalisent les promeneurs imprudents... Nous longeons l’avenue Michaïlowsky, pleine de cinémas, de cafés, de clubs et de concerts...

--Cette Sophia qui vous intéresse beaucoup est aimée par un jeune homme que vous avez déjà rencontré.

--C’est bien possible...

--Vous ne croyez pas?... Vous le connaissez... J’ai photo...

Elle tire de son sac, article de Paris, une carte postale qu’elle me place dans la main. Je suis d’avance ennuyé par ce que me raconte Tatiana. Lorsqu’on nous détaille l’histoire d’une personne que nous croyons connaître, il arrive souvent qu’elle marche à l’encontre de celle que nous avions inconsciemment construite.

Sur cette carte postale, je reconnais les yeux fixes de Nina, le sévère visage de Sophia, trop sévère même, et Tatiana penchée sur la droite comme si elle craignait de ne pouvoir entrer dans le cadre de l’objectif. Au milieu de ces dames, souriant, un paroutchick (lieutenant) blond, au regard très doux... La main droite de cet officier est posée sur l’épaule de Sophia, comme s’il voulait bien marquer sa prise de possession. Tatiana devine que je m’arrête à ce détail...

--Oui, elle ne voulait pas... Quand on a fait la photo, Alexis avait mis la main sur elle. Sophia avait secoué. Alexis retira. Le photographe dit: «Ne remuez pas.» Alors, il reposa la main. Elle gronda très fort. Il retira la main, mais pas assez vite...

«Ce garçon adore Sophia, il lui écrit souvent, très souvent... il «a voulu se fiancer,» il lui envoie des bagues et des souvenirs que Sophia ne porte point; enfin il a juré qu’il ne pourrait pas vivre sans la jeune fille...

Nous remontons l’avenue ombragée, à l’heure où les lampes filantes des tramways descendent de la gare à toute vitesse... J’écoute, sans y paraître, cet éternel roman, cette humble et tragique histoire de l’homme au faible caractère qui poursuit de ses assiduités maladroites une femme pas méchante cependant, mais dénuée, comme ses pareilles, de toute pitié sentimentale et dont le cœur, pour lui, selon l’expression du poète, «sera toujours plus dur que la pierre».

J’apprends peu à peu à mieux connaître Sophia. Je n’y ai pas grand mérite. Souvent Nina me dit:

--Vous viendrez demain... oui, j’y serai.

Je vais la voir, car je voudrais qu’elle me terminât quelques anecdotes qu’elle possède sur la Révolution de mars 1917. Bien entendu, chez elle, il n’y a personne. Sophia, qui demeure sur le même palier, a pris doucement l’habitude de me recevoir dans ses appartements.

Tatiana susceptible n’ose venir nous rejoindre, si ce n’est très tard. C’est une politesse dédaigneuse qu’elle croit nous faire.

Le soir, il n’est pas rare, alors que du balcon où nous sommes assis l’on voit Tiflis tout bleu qui s’allume, le quartier de la gare, quelques cimes d’arbres qui cachent de tremblantes clartés, l’arsenal, il n’est pas rare, dis-je, d’entendre brusquement une salve de coups de feu... Cela vient de la Koura, ou des rues désertes qui montent vers la colline...

Le lendemain, on apprend que l’on a retiré du fleuve--la Koura--quelques cadavres ou que des déserteurs, dans le bois Mouchtaïd, invités par la milice à se disperser, ont répondu en déchargeant leurs fusils...

Sophia, hier, se trouvait sur la perspective Mikhaïlowsky, en tramway, lorsque passe une auto... Des hommes debout, crient en levant les bras... Aussitôt, les devantures des magasins se ferment et les passants fuient dans toutes les directions. Le tramway reste en panne, au milieu de la chaussée, cependant qu’une fusillade crépite et se rapproche... Cet incident se renouvelle plusieurs fois par jour, en divers endroits.

Et cette nuit, des coups de feu se précipitent dans les ruelles voisines. Sophia, très calme, décroche la petite lanterne du balcon qui dénoncerait notre présence et revient, toujours naturelle, à sa place, cependant que la fusillade augmente et menace de durer...

· · ·

Comme toutes les femmes, Sophia aime à disserter sur l’amour. Si j’oublie d’en parler, elle aborde le sujet la première, directement, sans précautions oratoires.

--Vous me demandiez pourquoi les femmes russes aiment les Français... Oh! parce qu’ils se tiennent mieux, parce qu’ils sont toujours polis... trop polis même avec des femmes qui se promènent toute la journée et la nuit sur les perspectives. On m’a raconté que certaines de ces femmes adorent les Français parce qu’ils sont toujours corrects et les traitent convenablement sans marquer de différence entre elles et les femmes sérieuses.

«... Et puis, les Français savent s’habiller... Un millionnaire russe sort en ville, coiffé de sa casquette noire, habillé de sa chemise blanche, et il met une ceinture par-dessus comme un moujick. Les Français ont la politesse de s’habiller bien. Ils s’intéressent à la femme avec qui ils se promènent, ils lui donnent la main, ils lui font traverser la chaussée, ils lui offrent des bouquets de fleurs et des tasses de thé. Ils ne disent pas de brutalités grossières. Les Russes, au contraire, ne savent que faire claquer leurs éperons; au café, ils s’étalent dans leurs chaises, ils fument, ils boivent... Oh! ils boivent, ils ne parlent que lorsque ça leur fait plaisir et comptent même sur «Maroussia» pour les reconduire chez eux, s’ils sont trop ivres...

«Cependant, depuis votre Révolution, vous avez perdu de jolies habitudes... Vous n’embrassez plus la main des dames, comme les Russes le font, dans la rue, partout, à toute occasion... Nina en était surprise les premiers jours...

Elle rit et conclut par un mot de Tatiana qu’elle me rapporte.

--Quand on a une fois été embrassée par un Français, on ne veut plus se laisser embrasser par un Russe...

Puis elle ajoute:

--Vous saviez, vous, que Tatiana avait été embrassée par un Français?

Ainsi s’écoulent les soirées chez Sophia. On fume, on parle, elle lit, elle rêve, reste silencieuse à son gré... Vers dix heures, selon les habitudes du pays, on prend le thé et des gâteaux. Arrivent Tatiana ou Nina qui conte des histoires, tard dans la nuit. Ces dames aiment à se coucher quand les ombres blanchissent au petit matin...

· · ·

Les globes s’allument sous les branches. Il fait bleu... Huit heures déjà... Une trompette sonne dans le lointain, mélancolique.

--Le thé des cosaques...

Le bruit nous parvient de la caserne, en face du Palais, s’élargit dans l’air crépusculaire et meurt brusquement.

--Je crois que vous vous trompez, vous savez... en France, comme certains trop ou mal zélés, quand vous dites que Lénine et les grands «bolscheviky» sont des agents de l’Allemagne. Ils sont des agents sans le savoir. Ils prennent l’argent, mais c’est pour la propagande... Ils travaillent pour la grande cause... On n’achète pas ces gens-là qui vont jusqu’au bout de leurs raisonnements. Ils sont d’une logique implacable. Ils n’admettent rien de vos raisonnements équilibrés, ni de vos concessions latines. Vous, vous ne quittez jamais le sol où nous sommes forcés de vivre... Aussi, devant eux, vous êtes désorientés... Alors vous dites: «Ce sont des traîtres, des espions... des vendus...» Et cela vous satisfait, car vous croyez avoir compris.

C’est Sophia qui me tient ce discours. Et, malgré moi, je me rappelle Yvan Yvanovitch, le civil révolutionnaire que j’ai rencontré sur le bateau qui me portait vers la Russie...

--Ce qu’on vous a dit des grands leaders maximalistes est faux... Tenez, ils sont comme Tatiana, fille d’un général, qui renonce à tous ses avantages pour suivre ce qu’elle dit la Vérité, la Justice, le Droit, le Bonheur du moujick... Tatiana ne redoute pas plus Wilhelm que le roi George ou votre impérialisme pour la liberté du peuple. Elle les craint tous également. Alors que vous qui tenez à votre patrie, vous redoutez seulement Wilhelm; mais la Patrie de Tatiana, c’est la liberté du peuple... Tatiana a vécu dans l’aristocratie russe; elle sait comment on parle des pauvres et comment on traite les moujicks sur ses terres à elle et les soldats dans les régiments de son père... Alors, elle n’a qu’un grand, qu’un absolu désir de vouloir leur donner ce qu’elle estime être leur bonheur... C’est une âme haute, Tatiana, vous savez... Mais vous, Français, vous ne pouvez comprendre cela...

Elle se tait, un moment, puis sans intention malicieuse, j’aime à le croire:

--Vous savez qu’elle avait entrepris votre conversion... Elle nous l’avait dit... Elle y a renoncé sans doute...

Je regarde Sophia, mais elle ne modifie pas son visage grave.

Nous restons là, sur ce banc, dans l’allée que la nuit épaissit. Des fillettes en nattes, des «tavarischy» appuyés sur un bâton, traînent leurs bottes en accordéon, courbés comme des juifs errants. Des officiers, la taille serrée, passent... Une femme sans corset laisse derrière elle une forte odeur de musc ou d’essence, et l’on entend soudain son rire nerveux, au détour des buis argentés. Elle joue de l’éventail et tient fixés sur nous ses yeux qu’elle sait très beaux. Une trompette lance son appel déchirant dans le lointain Tiflis, et, de temps à autre, on entend le coup de sifflet des miliciens qui font les cent pas dans le jardin de la Liberté.

· · ·

Voici près de six semaines que nous sommes à Tiflis, et c’est toujours, autour de nous, la même existence de noctambule ahuri... Officiers, civils, soldats «permissionnaires de leur propre autorité» ou malades hospitalisés dans les lazarets encombrent les jardins et les perspectives. Le matin, des files de ménagères font queue pour avoir du lait ou du pain; l’après-midi, des meetings dans les squares, des funérailles solennelles de «victimes de la bourgeoisie»; le soir, concerts, cinémas et théâtres. C’est la vie des clubs qui commence avec la nuit. Ces jardins fermés tiennent du music-hall en plein air et de la guinguette. On y boit, on y mange, on y joue, on s’y promène. Les clubs sont nombreux à Tiflis, dispersés sur la Golovinsky, la Mikhaïlovsky et les bords de la Koura. Les Arméniens ont le leur, les Géorgiens également. Chaque classe de la société fréquente celui-ci, plus coté, de préférence, à cet autre, rendez-vous du commun. Rien ne change, en vérité, à l’arrière du front de Caucase, pendant ces journées d’agonie d’un empire en révolution... Les officiers russes se promènent en grande tenue. Personne ne les salue. Ils y sont si bien habitués qu’ils ne nous répondent même pas... Quant aux «tavarischy», c’est un fait: ils ne saluent ni leurs officiers ni leurs camarades; quelquefois, cependant, ils injurient une épaulette un peu gourmée, mais le gradé passe, sans insister...

Et très tard, dans la nuit, on rencontre encore des jeunes femmes et des promeneurs qui n’ont peut-être pas de domicile... Au loin, du côté du fleuve, les habituelles fusillades de soldats aux prises avec la milice...