XII
DERNIERS JOURS
--On a souvent blâmé, sans la comprendre, la sévérité des mœurs orientales à l’égard des femmes, mais, quand on a longtemps croisé au long des perspectives, ces Arméniennes aux longs yeux provocants, qui se retournent sur le passage d’un homme, de n’importe quel homme, on conçoit qu’il est nécessaire de veiller sur ces femmes, trop voisines de la nature...
C’est Sophia qui s’exprime avec sa gravité coutumière, et je l’approuve doucement, parce que c’est plus simple d’approuver une femme quand elle parle.
--A Tiflis, déjà, au mois de juillet, les femmes, on ne peut pas les tenir. Vous comprenez bien que ces personnes folles qui rient au nez du passant, les Orientaux ont raison de les mettre sous voiles et sous clefs...
Quand une jeune personne comme Sophia aborde les idées générales, c’est pour en arriver à des exemples particuliers. J’attends sans impatience:
--Ils les traitent comme des enfants voluptueuses et inconscientes... C’est Nina qui ne peut rester en place et court les aventures; c’est cette infirmière des Cadets dont vous me parliez qui s’accroche aux soldats français et leur demande le cinéma; c’est cette «siestra» que vous nommez «Fabiano» qui prend des poses pour montrer ses jambes aux bas tombants; c’est la jeune Turque qui se plaît aux lavabos et regarde les infirmiers qui se lavent; c’est la jeune Aniouta qui offrait des fleurs dans la rue à un de vos amis qui lui plaisait; ce sont toutes ces libertines ingénieuses qui vont d’un banc sous les acacias jusqu’à la plus proche maison de rendez-vous pour satisfaire à leur insatiable désir. Et, en évoquant leurs yeux brûlants où passe un reflet d’or, leur démarche inquiétante, je comprends que vous vous rappeliez tout naturellement le vers de votre grand misogyne:
Toujours ce compagnon dont le cœur n’est pas sûr...
· · ·
Les chemisettes blanches et les casquettes des hommes, les corsages crème des Juives et des Arméniennes civilisées, les bonnets d’astrakhan des Tcherkesses, les mouchahs pliés en deux sous leurs fardeaux, les petits ânes trottinant par la ville et les Kurdesses en haillons qui offrent en mendiant des fleurs de magnolias, tout ce pittoresque nous est désormais familier. Les ponts de bois tremblants lorsque passe un phaéton à deux chevaux, l’immonde odeur de la Koura, ces enfants complètement nus qui plongent dans le courant, en faisant un signe de croix, retiennent encore un peu notre curiosité. Mais les toitures de tôles peintes en vert et en bleu, les coins d’ombre sous les arbres, garnis de couples, la nuit, et qu’illuminent les étoiles filantes des tramways, les églises aux dômes byzantins, tout ce qui fait le charme de Tiflis nous est connu... Et même et surtout les corsages légers des femmes...
Voici venir les premiers froids dès la chute du crépuscule. Les dames s’habillent de noir... Quelques toilettes sombres apparaissent, portées par des jeunes filles. Les femmes ne nous donnent plus cette impression si jolie, policée et libertine des premiers jours et une autre image nous envahit... Fraîcheurs des soirs et des nuits!... Garderons-nous longtemps intacts nos souvenirs de l’asiatique Tiflis d’été?...
Nous devons abandonner cette ville bientôt. Nous regardons toutes choses avec des yeux de voyageurs pressés... Et pour que nul regret trop cuisant ne persiste, on me conte cette dernière histoire:
Un général russe ayant rencontré deux des nôtres leur parle longuement. Un Arménien qui accompagne les Français sert d’interprète. Lorsque le Russe est parti, et alors seulement, l’Arménien traduit:
--Vous savez ce que demandait le général?... Il vous disait: «Que venez-vous faire ici?... Nous espionner?... Voir comment nous faisons la guerre?... Nous n’avons pas besoin de vous ici... Vous vous dites Croix-Rouge... Nous n’en savons rien... Laissez-nous arranger nos affaires comme nous voulons...»
Et hier, 12 août 1917, au cours d’une rixe, dans un club, près de la Koura, un praporchik assassine un Français d’un coup de revolver[5]...
[5] La quantité de meurtres restés impunis à Tiflis, comme dans les autres grandes villes de Russie, pendant la révolution, est considérable. Des bandits isolés, ou par bandes, assassinent et volent, dès la chute du jour, dans les couloirs du fameux tunnel creusé dans le roc qui conduit au Jardin botanique. Les rives de la Koura, le bois Mouchtaïd ne sont pas sûrs. A Moscou, les mêmes désordres se produisent. Des hommes masqués et armés que l’on dit être des «bolscheviky», mais qui ne voient dans la Révolution que l’exemple des Bonnot et Garnier à imiter, pénètrent chez les particuliers, revolver au poing, et les dévalisent.
A Tiflis, des maris jaloux, des amants tuent leurs femmes ou leurs maîtresses; de prudents anonymes font disparaître les ennemis qui les gênent. Un soir, des inconnus dérobent la caisse du Grand-Théâtre de Tiflis. La direction fait paraître une note dans les journaux, «priant MM. les voleurs de vouloir bien remettre la recette volée aux bureaux du théâtre, cette recette étant destinée aux artistes pauvres». Une courte note dans la presse, c’est en effet la seule punition qu’une police inexistante peut infliger aux coupables.
Les propos du général russe..., ce meurtre..., il est temps pour nous de partir et d’aller là où ces guerriers à épaulettes ne veulent plus séjourner: sur le front du Caucase...
· · ·
Le temps passait, le jour où nous devions quitter Tiflis approchait. Sophia était prévenue de mon exil prochain. Je ne voyais plus Nina, ou si rarement... Quant à Tatiana, invisible depuis qu’elle m’avait conté la douleur causée à mon amie par la mort soudaine d’un lointain soupirant... Je négligeais un peu Sophia... Cependant, comme l’heure était fixée où nous devions prendre le train pour aller avec les soldats russes, à Ourmiah (Perse), je lui écrivis quelques lignes... Dans la même journée, la dernière, je déposai ma carte avec deux mots chez Tatiana. Elle ne se trouvait pas chez elle. Je me présentai chez Nina, qui, en dehors de sa folie, était, somme toute, un «bon garçon» de fille. On me répondit qu’elle devait se trouver au théâtre. Je me dirigeai donc vers la maison de miss Sophia.
--Ainsi, vous partez! me dit-elle, dès les premières paroles.
Et je vois bien que jusqu’ici elle n’a pas attaché une grande importance à cet embarquement pour le front. Elle connaît les Russes; ingénument, elle me l’avoue.
--Les Russes aussi disent toujours qu’ils vont s’en aller et ne partent jamais... Les Français, ce n’est donc pas la même chose?
Je juge inutile de lui dire que je sais des Français qui, en France, sur ce point, sont pareils à ces Russes. Elle se tait un moment. Elle a oublié de m’offrir un siège. Nous restons là, face à face... Elle est droite, ses larges yeux fixés sur moi. Elle a son grand air grave, un peu triste, trop grave, sans doute... Si j’avais un fils, oui, je voudrais qu’il épousât une femme comme celle-là. Je la réserverais, si je pouvais: «Pour mon fils, quand il aura vingt ans,» comme l’écrivait l’auteur de _Sapho_, dans un esprit différent du mien, peut-être... Je ne puis que la regarder longuement pour essayer de la mieux connaître. Combien de temps garderai-je d’elle un souvenir exact?...
--Vous m’écrirez... C’est loin, la Perse, et désolé... Vous ne reviendrez plus, je le sens bien... Est-ce possible que ce soit tout!... Et quand vous reviendrez, je serai loin d’ici...
Elle dit encore:
--Je sais pourquoi j’aurai de la peine...
C’est d’abord ce qu’elle conçoit de plus clair: une chose douloureuse et grave. Je regarde la pièce où je suis venu si souvent. Des cierges brûlent devant l’icone: un saint au doigt levé. On prie pour le défunt Alexis dont la photo est voilée de crêpe... Puisqu’Elle ne m’en parle pas, je suis censé l’ignorer.
Mais pourquoi prolonger cette entrevue que je sens déjà finie parce que nous avons trop de choses à nous dire?... Au moment de nous séparer, pour toujours, miss Sophia prononce, avec force:
--Il vaut mieux...
Insondable mystère du cœur féminin... Je n’insiste pas. Je n’ai que le temps de rejoindre le détachement des Français qui se dirige vers la gare...