IV
NOS VOISINS, LES RUSSES
Ce matin, au bazar d’Ourmiah, à la suite d’une discussion entre Chaldéens et Persans, des Chaldéens ont été blessés. La patrouille russe rétablit l’ordre à coups de fusil. Aussitôt, désertant les impasses voûtées du caravansérail, des Musulmans envahissent les étroites ruelles de la ville, cependant que les marchands ferment en hâte leurs boutiques. Les fuyards arrivent par bandes de quinze ou de vingt, puis se dispersent. Un temps d’arrêt. Personne dans la rue, puis, de nouveau, des groupes apparaissent... Les sabots d’un cheval résonnent sur le pavé... On apprend qu’un Musulman vient d’être tué, qu’il y a des chrétiens blessés... Devant l’ambulance française, des soldats russes défilent qui vont prendre la garde au bazar.
Ils sont les frères de ceux que nous avons déjà vus: des blouses sales, des pantalons rapiécés, quelques-uns ont des bottes, mais si vieilles... La plupart portent des molletières qu’ils enroulent autour de leurs jambes comme des foulards. Et la même question se pose à leur sujet.
--On ne leur change jamais leurs costumes?
--Si, mais ils vendent tout de suite les effets qu’on leur distribue et gardent les vieux.
Les Russes sont embarrassés d’un fusil qu’ils tiennent comme un parapluie sous le bras ou sur l’épaule, au choix. Ils passent, sans ordre, le long des maisons fermées. Quelques femmes, dans leurs voiles de soie noire, se hâtent...
Ils n’ont pas l’air terrible, ces soldats russes que nous sommes allés voir, dans leurs camps, près des portes de la ville et qui nous saluaient:
--_Sdravz, tavarisch_... (Bonjour, camarade!)
Ils nous regardent avec de grands yeux naïfs. On leur parle. Ils nous répondent des choses sans nom, et tout de suite se mettent à rire devant la gaîté communicative des Français. Quelques-uns s’enhardissent, nous entourent.
Ce qui les intéresse se résume dans les demandes qu’ils nous font:
--Combien gagne un soldat français? Et un officier?
--Que mange-t-il chaque jour?
--Pourquoi n’ont-ils pas de bottes comme nous?
Et ils tâtent la qualité de nos capotes, admirent le cuir de nos chaussures...
L’un prend la pipe que fume un Français, l’examine, l’essaie avant de la rendre. Cet autre demande à acheter des souliers. Il offre des roubles. Ils ont tous des coupures de cinq, de dix roubles, par dizaine. On ne sait où ils les prennent...
En dehors de leurs danses, de leurs jeux, de leurs chants, ils ne connaissent rien. Des malades russes en traitement à l’ambulance se penchent, visiblement perdus, sur une carte d’Europe. Ils ne savent où trouver Kiew, ni Odessa, ni Moscou, ni le lac d’Ourmiah.
--Où est Paris?... Oh! c’est loin!...
Beaucoup de ces soldats ne sont pas encore allés au front... Ils n’ignorent pas, cependant, qu’ils sont en guerre contre les Germains.
Ils ne connaissent rien, ces pauvres Russes. La plupart sont illettrés. Les rares qui savent lire ne découvrent pas de journaux, à Ourmiah, sur le front. Ils répètent: _Svaboda, tavarisch!_ (Liberté, camarade!) et s’en tiennent là. On leur a dit, en effet:
--Vous êtes libres!
Et, s’ils ne combattent plus, c’est parce qu’ils sont fatigués de combattre et qu’ils ont pris le droit de choisir. Ils préfèrent le repos à la guerre.
A les interroger, on recueille des réponses de ce genre:
--Qui donc vous gouverne, maintenant que vous n’avez plus le tsar Nicolas?
--C’est l’autre...
--Quel autre?...
--Le tsar Révolution...
· · ·
Aux malades russes--il n’y a pas de blessés en traitement à l’ambulance--on dit et l’on répète:
--Ne sortez pas de la cour.
Ils ne sortent pas. On leur dit encore:
--Ne crachez pas, ne vous mouchez pas n’importe où... sur le parquet...
C’est dur pour eux, cela contrarie toutes leurs habitudes, mais enfin ils font attention, comme les enfants quand ils vous sentent auprès d’eux, le regard sévère, prêts à réprimer leurs incartades.
Dans les hôpitaux russes, les malades s’accroupissent sur le seuil de la porte d’entrée; ils font la causette avec les passants, ils se baladent à petits pas, avec ce dandinement du buste, qui leur est propre; ils agissent comme ils veulent, crachent où il leur plaît. Quelquefois même, sans prévenir personne, ils vont faire un tour en ville, respirer un petit air de meeting pour se changer les idées. Les anciens dirigeants laissent faire:
--Nitchevo... Ça n’a pas d’importance, vous disent-ils, lorsqu’on leur en fait la remarque. Et quoi dire?... Rien à dire...
Et ils haussent les épaules. Ils ne se sentent ni le désir ni le courage de réprimer ces écarts de liberté.
Sans doute aussi, ont-ils perdu toute confiance en eux-mêmes. Ils ne réagissent pas... Peut-être obscurément, se reconnaissent-ils coupables de n’avoir pas jadis, lorsqu’ils faisaient partie du clan des Maîtres, accompli tout leur devoir.
A présent, quand ils ne détournent point la tête pour ne pas voir, ils sourient, comme des gens trop raffinés devant les maladresses d’un profane...
· · ·
Les soldats de ce front, chez qui, à première vue, l’on ne remarque pas de différence, parce qu’ils se traînent tous aussi lourdement le long des ruelles mal pavées, sont venus de tous les pays de la vaste Russie... Voici de petits Sibériens, quelques graves Géorgiens, des Moscovites aux faces rondes, des Cosaques chevelus, de bruns Israélites, des Arméniens au long visage bronzé[9]...
[9] Plus tard, les soldats furent envoyés sur les fronts de leur province: les Ukrainiens en Ukraine, les Polonais en Pologne, etc.
Ils paraissent calmes, assez indifférents à ce qui les entoure, pas pressés... Jusqu’ici, je ne les ai jamais vus accélérer leur démarche que pour se rendre à la distribution de la soupe ou courir aux bouilleurs d’eau chaude, dans les gares... Or, ce matin, sur la route de Dighala, près des collines de cendre édifiées par les adorateurs du feu, trois «tavarischy» viennent vers nous, de toute la vitesse de leurs jambes courtes. Ils fuient... Au loin, des coups de feu... C’est un Persan qui tire sur les voleurs de raisins...
Les Russes de tout temps ont aimé la maraude--pour ne pas dire plus... Leur distraction, dans cette oasis d’Ourmiah, est de grapiller dans les vignes, en compagnie de sœurs de charité ou de filles de l’Intendance...
Cependant, sous les larges feuilles des figuiers,--si larges que l’on comprend qu’Adam ait pu se cacher derrière une de ces feuilles,--un Persan nous apporte une corbeille de raisins. Nous nous asseyons sur les rives d’un canal souterrain, creusé de larges trous avec pente rapide, par où, comme il est dit dans la Bible, les troupeaux peuvent descendre jusqu’au puits...
Le Persan nous regarde. Il hoche sa tête ornée du haut bonnet de feutre:
--Rousky, iaman! chantonne-t-il... (Les Russes mauvais!) Et il attend, patiemment, le pourboire dû à sa gracieuse hospitalité.
· · ·
La guerre, dans ce pays persan, est une question de ravitaillement. L’armée qui peut faire parvenir des vivres aux postes du front a tout loisir d’occuper les territoires qui lui plaisent. Mais, comme l’avouait un officier russe:
--Pourquoi avancer quand on a déjà tant de peine à garder ses positions?
Une zone neutre de quarante à cinquante kilomètres sépare les belligérants. Quelques fusillades, parfois, au petit bonheur. Malgré tout, ce front ne s’est guère modifié. Il est même assez tranquille et la vie n’y est pas désagréable. Les officiers turcs expédient parfois aux états-majors russes de jeunes esclaves voilées, parce que ces petits cadeaux entretiennent l’amitié. Il n’y a que ces pillards de Kurdes qui coupent les communications et ces incorrigibles Cosaques qui patrouillent et brouillent les cartes des âmes tranquilles.
La guerre, la véritable, se poursuit à l’arrière. Les Russes pillent les Persans, saccagent les vignes et les jardins, non sans quelques risques. Un soir, on apporte un soldat à demi mort. Il a reçu une balle près du cœur, comme il dérobait des raisins aux environs de la ville. Coup de feu anonyme... Déjà, à Tiflis, il était notoire que la plupart des déserteurs que l’on croisait en ville vivaient largement des dépouilles opérées sur les Persans de ce front.
Les rixes aussi sont nombreuses, au marché surtout, où les Russes choisissent ce qui leur convient et oublient de payer. Souvent un soldat débarrasse un Chaldéen ou un Musulman soit d’un fusil, d’un cheval ou de quelques moutons.
Outre les rixes et les vols, il y a le «commerce». Les soldats russes arrêtent les petits vendeurs, les âniers qui transportent du lait, des légumes, du bois, leur dérobent leurs ânes et leurs marchandises, sous prétexte d’espionnage, ou même sans raison.
Il y a aussi la vente de l’eau... De petits canaux courent le long de la ville, de jardins en vergers, mais ils sont presque toujours à sec. Les Russes accordent ou retirent l’eau d’arrosage, quand cela leur chante et suivant les pourboires qu’ils reçoivent... Ils créent de cette façon, à côté des autorités militaires et du gouvernement persan de la ville, un troisième pouvoir arbitraire et capricieux.
Cet état nouveau s’organisera; il a décidé de prendre part au conseil de l’état-major. Il l’a prise du reste sans grand effort, car nul officier n’ose s’opposer aux décisions fantasques de ces grands enfants qui jouent aux «hommes libres». Il y a trois jours, un Français était allé demander une auto à l’état-major. C’est le général russe qui le reçoit:
--Je voudrais bien: mais je ne puis pas. Depuis le meeting, ce sont les «tavarischy» qui décident de tout; le télégraphe reçoit les nouvelles les plus absurdes, sans contrôle... Hier, j’ai voulu donner un ordre, ils m’ont insulté... Beaucoup de nos officiers se retirent à Djoulfa, dégoûtés. J’irai aussi peut-être... mais allez voir s’ils veulent vous prêter une auto... A vous, peut-être?...
Et le général conduit doucement le Français vers la salle où palabrent les membres du nouvel État-Major.
· · ·
Il est exact que nous sommes privés de nouvelles. Du moins nous n’avons que les dépêches contradictoires qu’un télégraphe ahuri nous transmet: quatre ou cinq fois par semaine la mort de Kerensky ou l’annonce d’une paix séparée. En fait, on ne sait rien d’exact.
Par contre, on voit apparaître ceux que l’on appelle les «délégués des soldats». Ils viennent des villes, presque toujours; ce sont des étudiants en droit ou des avocats, pour la plupart. Ils sont habillés comme les soldats, un peu plus proprement quand même. Ils affichent sur le bras gauche un brassard rouge où l’on peut lire: «Délégate».
C’est grâce à eux que nous apprenons quelque chose. La chute de Kerensky est certaine. Les bolcheviky s’installent à sa place et appliquent leur programme.
Mais que sont ces «délégués» si bien renseignés?
--Choisis par les soldats eux-mêmes, me répond l’interprète Maurice Jammes, ils organisent des réunions, surveillent les officiers, examinent les ordres transmis et décident si l’on doit les exécuter. Leur règne est proche...