III
ACTIONS D’ÉCLAIREURS
Un homme a été assassiné dans la montagne. On ne sait pas pourquoi... Quelque vieille rancune, un Kurde à l’affût ou un tireur qui voulut mettre son adresse à l’épreuve... Les Chaldéens montagnards ont placé la victime sur une planche et l’ont transportée ainsi, à travers les rudes descentes, jusqu’à l’ambulance des Français. Devant la porte, des Persans attroupés regardent l’homme couché et la planche rouge de sang. Ils fument leurs longues pipes, sans rien dire... Les Chaldéens se reposent. Ils sont bronzés; leurs pantalons sont larges, ils portent un petit feutre pointu et une veste courte...
Le médecin de service s’approche du Chaldéen inerte et ne peut que constater la mort survenue en cours de route.
On dispose le cadavre dans la chambre mortuaire, où des couvre-pieds réglementaires remplacent les draperies noires. Les montagnards se retirent pour annoncer la nouvelle dans leur village.
Le lendemain soir, ils reviennent: ils ont acheté au caravansérail de la ville un cercueil de bois blanc. Ils y placent le corps de leur ami, recouvrent la bière avec une housse verte et l’emportent à la Maison des Pères Lazaristes. Près de l’église, dans la cour, ils déposent leur fardeau et se retirent, car leur tâche est finie. La mère du défunt, une vieille ridée et maigre, sa veuve, sa fille aînée qui se ressemblent par la jupe et le visage, le fils âgé de trois ans, veilleront le corps toute la nuit, jusqu’à la messe du lendemain.
A tour de rôle, une des femmes se lamente. Les deux bras écartés, les yeux rouges, elle pousse des cris, se renverse, prend le ciel à témoin dans une langue gutturale, se couche sur le cercueil en proie à des convulsions qui nous surprennent et nous inquiètent étrangement. Les autres femmes sanglotent, la tête dans leurs mains. L’enfant, dont nul ne s’occupe, joue avec la housse verte et découvre le bois blanc de la boîte...
Nous retrouvons les trois femmes, le lendemain matin, à la même place, dans la même position. Je ne sais si l’enfant a dormi près d’elles. Le cercueil ne pénètre pas dans l’église; mais, après l’absoute, les femmes gémissent de nouveau, en poussant de grands cris jusqu’à ce qu’une charrette à quatre roues vienne charger la bière pour l’emporter au village où auront lieu les funérailles.
· · ·
Rébecca, la Chaldéenne aux longues tresses noires, écosse des piments rouges sur son balcon de bois. Je l’aperçois, le matin, de ma fenêtre. Son travail ne l’absorbe pas au point qu’elle ne puisse parfois lever les yeux... Si nos regards se rencontrent, elle dit:
--Bonjour, monsieur...
Et s’en tient là. C’est probablement tout ce qu’elle connaît de notre langue.
Rébecca habite près d’ici, au village de Gulfachan; mais depuis que son homme, un montagnard bruni, s’en est allé, avec les volontaires chaldéens, chasser le Kurde, elle reste à Ourmiah. Son visage épais, aux grands yeux de brebis, ne réfléchit rien d’autre que le souci de son travail, et, toujours du même geste tranquille, elle ouvre les poivrons et les étale au soleil, où ils répandent, en séchant, leur odeur de poivre...
Il y a déjà plus d’une semaine que les Chaldéens sont partis, habillés comme tous les jours du vaste pantalon et de la veste courte. Ils ont emporté un fusil en bandoulière, des ceintures de cartouches et, comme vivres, de l’orge au fond d’un sac. Les montagnes arides, toutes en rocs et en ravins, où ils vont traquer l’ennemi héréditaire, ne produisent rien qu’un filet d’eau entre des saules... Les volontaires comptent sur le butin...
Or, ce matin, on apprend qu’ils ont capturé soixante prisonniers, qu’ils ramènent des tapis, des étoffes, des moutons, des ânes pris à l’ennemi. Ils ont également délivré les Chrétiens captifs chez les Kurdes.
Mar-Schoumoun, le patriarche des Chaldéens nestoriens, assistera au partage de ces richesses et tâchera que chacun soit payé selon ses mérites...
Je vais voir Rébecca. Elle est toujours sur son balcon, comme la veille... Les petits piments gisent sur le sol, leur ventre blanc ouvert. Rébecca lève la tête parce que je fais du bruit, et le «bonjour» qu’elle m’envoie a quelque chose de victorieux... Mais non, elle ne pense qu’à la jupe qu’elle se taillera dans la part de son époux, et son attitude ne change pas; elle est aussi simple que le communiqué russe qui va suivre et résumera ces exploits d’aventuriers de la sèche formule habituelle: «Hier, fusillade et actions d’éclaireurs...»