‹ D'Archangel au golfe PersiqueChapitre 28 sur 51 · VIII

VIII

«L’HOMME-QUI-DOIT-MOURIR»

Ces coups de feu isolés que l’on entend, chaque nuit, comme dans un «secteur tranquille» sur le front, ajoutent quelque chose de mystérieux à notre exil dans cette ville où, le soir venu, dans les ruelles sans lumière, on ne rencontre personne... Parfois, un falot qui se balance au loin, à ras du sol... Ce sont deux riches Persans, dans leurs manteaux, qui rentrent chez eux, précédés d’un domestique...

--Votre ville n’est pas très sûre, Nicodème... Vous feriez bien de ne pas sortir si souvent, après neuf heures...

A ce conseil de prudence, Nicodème sourit.

--Ce n’est pas dangereux, dit-il enfin. Moi je sais. Je ne crains rien... Ce ne sont pas des coups de feu au hasard, des balles perdues comme vous le croyez. Ce sont des Chaldéens qui se vengent... Il y a un livre où il est écrit tout ce qu’ont fait les Kurdes (il prononce: «Kourdes»)--pendant l’occupation des Turcs... Avec des Persans d’Ourmiah, qui indiquaient les maisons des Chrétiens, ils ont pillé, ils ont assassiné plus de mille Chaldéens; ils ont enlevé les femmes et les jeunes filles jusque sur les autels et emmené les plus jeunes en captivité. Aujourd’hui, les Chaldéens revenus d’Amérique...

--Comment? d’Amérique?...

--Oui, il y en a beaucoup en Amérique. On les a avertis, et ils reviennent chez eux. Et ils trouvent leurs biens disparus, leurs maisons détruites... On leur dit: «C’est tel musulman qui a pris ta fortune, ta femme, tué ta mère et donné ta fille captive aux Kourdes...» Alors, il n’a plus personne, il est fou, et la nuit, avec son fusil, il se met à l’affût. Les balles qu’il tire, c’est à coup sûr, et il sait sur qui il doit tirer...

Et le sourire de Nicodème s’élargit.

--Moi, j’ai fui, avoue-t-il très posément, mais d’autres qui sont restés ont vu tous les leurs massacrés. Ainsi Yonas qui a hérité de tous ses oncles d’un seul coup...

«Les meurtriers seront punis. Il y a aussi des Persans que tous les Chaldéens veulent faire disparaître, ceux qui ont dénoncé les Chaldéens riches, les femmes qu’il fallait prendre... Mahamed-Khan, celui qui est propriétaire de l’ambulance, est un de ceux-là (et son beau-frère aussi). C’est un homme qui doit mourir de mort violente...

· · ·

Vers les cinq heures du soir, les bras croisés sous son manteau noir, des lorgnons sur le nez, Mahamed entre à l’ambulance, fait le tour du propriétaire, s’arrête chez le pharmacien, où il pénètre sans frapper, sourit niaisement, se retire pour aller contempler le moteur que l’on va mettre en marche, s’égare dans la deuxième cour, et rentre chez lui, du même pas tranquille. Le matin, vers les neuf heures, et l’après-midi, il recommence cette petite excursion, la seule qu’il puisse faire en toute sécurité, sa maison touchant à celle des Français. Telle est la grande distraction de Mahamed, l’homme qui doit mourir.

Le reste du temps, Mahamed le passe chez lui, parmi ses femmes ou chez son beau-frère... On le rencontre rarement seul dans les rues. Il ne s’y aventure jamais après la tombée de la nuit...

· · ·

--Alors, vous croyez, Nicodème, que ce Mahamed sera un jour des clients de la salle d’opération?

--Pas forcément... Il peut aller directement au cimetière.

«Les Chaldéens, poursuit Nicodème, sont des gens plus loyaux que ne le disent les Persans. De temps à autre, ils font savoir à Mahamed que ses jours sont comptés et s’arrangent pour lui rappeler qu’il doit mourir comme il en fit mourir tant d’autres. Et ce n’est pas sans effroi que Mahamed lit des billets dont il goûte peu la concision:

«Celui qui par ta faute est seul au monde est revenu d’Amérique...»

«Tenez, on le «cherchait» hier, avouait Nicodème, mais on ne l’a pas trouvé... Il a dû être prévenu...

· · ·

Nous sourions un peu du terrible récit de Nicodème, nous tâchons de laisser à l’imagination orientale une grosse part de grossissement,--la plus grosse,--cependant, lorsque Mahamed passe auréolé de son air stupide, nous nous surprenons à regarder cet homme que guettent tant d’ennemis anonymes et qui serait promis à une mort prochaine et inattendue...