‹ D'Archangel au golfe PersiqueChapitre 29 sur 51 · IX

IX

UNE RÉPONSE DE SOPHIA

Depuis plusieurs semaines, je me demande: «Miss Sophia a-t-elle reçu mes lettres?»

Son silence m’inquiète à la longue. Et j’ai appris que des courriers en route pour la Russie étaient attaqués et pillés dans les déserts de Djoulfa.

Or, ce matin, on me remet une lettre. C’est Sophia qui répond. Quelques lignes seulement, datées de «Tiflis, 4/17 septembre 1917».

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«Vous êtes tout de suite parti, et Nina aussi est partie, et Tatiana donc est retournée à Moscou... Tout est fini de ce qui était... La vie est un conte si infiniment beau!

«Dieu que je prie et la grande icone qui est droite dans le coin du grand tapis et qui vous a vu veilleront sur vous, je le sais. Allez, mon ami grand. Pour moi, il est ceci: un garçon n’est plus qui m’a aimée, et il faut, a dit la Mystérieuse Voix, racheter ce péché.

«Je m’en vais dans un couvent retiré.

«Ce n’est pas lui que j’aimais, mais un autre que je ne peux plus dire et que je ne saurais oublier dans ma glacée solitude...

«Adieu donc. Quand vous serez sur vos boulevards de Paris, pensez à moi quelquefois, ami, à la dame aux blanches toilettes qui adorait les crépuscules du Jardin du Palais.»

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Ainsi, cette Sophia que je tenais pour un esprit pondéré, calme, sensible, qui représentait pour moi cette sagesse raisonnable que nous aimons de trouver chez une femme française, se révélait déconcertante autant que les autres. C’est assurément parce que je la connaissais mal et n’avais jamais eu l’avantage de toucher jusqu’au profond de son cœur.

Je me rappelle, maintenant. Certains détails qui, de près, demeuraient au troisième plan, grossissent et se placent selon leur importance. Comme miss Sophia habitait une chambre à part dans le logement de Tiflis, elle se trouvait rarement présente à nos réunions du soir. De ne l’avoir rencontrée que par hasard, auprès de Nina et de Tatiana, et très souvent seule, si aimable et spirituelle, j’avais fini sans doute par la croire différente des autres.

Je perdais toutefois, avec elle, une dernière illusion. C’est une chose qui me fut sensible, mais cette lettre que je venais de recevoir terminait si bien ma correspondance datée d’Ourmiah que je l’ai mise là, en conclusion...

Quant à Sophia, ma jolie folle, comme les autres, je ne l’ai jamais revue, mais j’écris ici son nom, pour la dernière fois sans doute, afin que, par sa grâce, ce récit parvienne,--et nul ne le souhaite plus que moi,--à cette notoriété passagère qui sera, peut-être, son plus heureux apanage.