XV
AVANT LA FIN
Bobbyck est revenu de Tiflis où une mission l’avait envoyé. Il s’aperçoit aujourd’hui qu’il a laissé en cours de route la plupart de ses marchandises. Ou bien on les lui a prises. Les médecins français font à ce sujet de sévères remarques:
--Ils ne s’aperçoivent donc pas que la «plaisanterie» va se terminer! s’étonne Bobbyck.
La «plaisanterie», c’est la guerre et ses offensives. Le capitaine Bobbyck ajoute:
--Pourquoi apporter des marchandises à Ourmiah? Les «tavarischy» s’en empareront.
Puis, pour nous:
--Cependant, j’ai pu cacher du cognac jusqu’à Charaf-Khané. Pas plus loin...
Enfoncé dans sa capote grise, il va de sa chambre jusqu’à son bureau, tout frileux d’avoir vu l’eau du petit bassin couverte de glace.
On l’interroge sur la paix prochaine... Il ne sait rien. Il rit de tout son masque d’homme qui aime à rire, en plissant les yeux. Il s’est remis au travail, méthodiquement. Il continue comme avant, à établir des factures. Il a rapporté de Tiflis deux nouveaux tampons qu’il colle un peu partout.
Maurice Jammes, l’interprète, lui annonce que «l’hôpital numéro cinq» est fermé.
--Oh! que vont devenir les «siestry» (sœurs de charité). C’est bien dommage!...
Et il se remet à écrire, sans lever la tête. Il a juste le temps. La paix peut être signée demain. Ses comptes ne sont pas encore arrêtés.
Cependant, comme il pose la plume et sourit, Jammes lui parle de Tiflis, charmante ville où l’on peut boire, où il y a des femmes...
--A propos, vous êtes allé voir la petite Française dont je vous avais donné l’adresse?...
Il fait «oui», en secouant la tête.
--Vous avez été sage, j’espère?... ajoute Jammes.
--Il y avait toujours le mari... répond Bobbyck.
Et cette réponse explique sa réserve de Russe un peu noceur et bon vivant. Mais, on ne connaît jamais bien ceux avec qui l’on vit. Comme Jammes observe:
--Nous sommes bien isolés à Ourmiah.
--On est seul partout, dit-il presque sérieux.
Un peu plus et il reprendrait à son compte la réflexion célèbre de Maupassant: «Personne ne comprend personne.» Nous devinons que sous un sourire factice, Bobbyck dissimule on ne sait quelle inquiétude. Toutefois, il reprend très vite:
--Songez que dans notre isolement, le chien, la femme et la puce sont les uniques créatures qui soient spontanément vers nous venues.
--Et les «siestry», vous les avez rencontrées sur la route de Tiflis? demande Jammes.
Le capitaine Bobbyck va répondre. Mais une personne vient d’entrer. Elle a des cheveux très courts et un nez un peu long. Les cheveux, c’est elle qui les fit couper. Par les grands froids, son nez devient rouge. Elle est bien connue à Ourmiah, où les femmes blanches sont numérotées.
--Vous devriez nous prendre pour manger, dit-elle. Mon hôpital a fermé.
C’est aussi une «sœur de charité» russe.
--Prenez-moi!
--Elle veut signifier, traduit Bobbyck complaisant: «Prenez-moi comme dame sanitaire...»
· · ·
Comme les événements semblent loin, avec Bobbyck, et comme à l’entendre, tout paraît aisé, facile, sans importance. C’est à nous qu’il demande les dernières nouvelles de Russie. Il s’amuse, à n’en pas douter. Quant à lui, il ne sait pas... On insiste:
--Voyons, vous savez bien quelque chose?...
--Oui... oui... La grande dame brune aux mains pleines de bagues n’est plus à l’«International» et, en face des Cadets, on a ouvert un grand nouveau café...
--Il y a beaucoup de soldats à Tiflis?
--Pas plus qu’à Ourmiah. Ils s’en vont donc?
--Tous.
--Le théâtre gratuit ne les retient plus! C’est la fin!
Il a rapporté la photo de sa femme: une jeune personne élégante près d’un énorme sloughi qui occupe le premier plan. Il nous montre l’image.
--N’est-ce pas que le chien est bien? dit-il.
Mais ses sourires cachent mal son inquiétude. Il a vu, à Djoulfa, sur la frontière, les pillages des soldats russes. A Charaf-Khané, l’Intendance distribue ce qui lui reste pour éviter les vols et les incendies. Les camarades posent leurs conditions:
--Avant de rentrer, nous voulons des chaussures, des bottes et des manteaux.
Ces exigences désorientent Bobbyck. Je crois qu’il ne comprend rien à cette révolution qui dépasse tout ce qu’avait prévu son imagination.
· · ·
Si étrange que cela paraisse, un ordre a pu parvenir jusqu’ici: constituer avec ce qui reste de Russes, des bataillons arméniens et chaldéens qui seront chargés d’occuper la ligne que les «tavarischy» abandonnent. Ils devront résister à l’ennemi héréditaire: le Turc. Le «Stabs» russe (État-Major) doit laisser armes et munitions.
--C’est de l’imagination britannique, cette idée-là, constate Bobbyck.
Cependant, les événements donnent tort au capitaine-comptable. On fait appel au courage des Chaldéens. Des officiers et des sous-officiers des anciennes armées du tsar se chargent d’apprendre l’art de la guerre aux nouvelles recrues et se présentent au nouvel état-major pour servir dans cette armée. Quelques montagnards viennent même s’enrôler. Enthousiasme oriental, qui n’a pas de lendemain.
Le sceptique Bobbyck résume la situation:
--Une belle armée. Au premier bataillon, il y a douze officiers et déjà huit volontaires soldats. Au deuxième bataillon, on compte quinze officiers et seize volontaires. Au troisième bataillon, il y a treize officiers, mais pas encore de soldats...
Et il pense aux choses pratiques:
--Avez-vous des amis à décorer? On liquide. Mon ami le colonel Brovsky peut beaucoup.
En effet, les décorations, les imprimés, les papiers au chiffre et aux armes des Romanoff et de l’aigle n’ont pas été modifiés par la Révolution. On trouve des _certificats_ et des _attestats_, ornés de la noble tête du tsar et du visage triste de la tsarine... Les décorations sont supprimées, mais on distribue celles qui restent. La médaille de Saint-Georges «pour la bravoure» porte à l’avers le profil de Nicolas.
--Voulez-vous la Médaille du Travail? Il y a aussi plusieurs Saint-Vladimir et Saint-Stanislas aux épées. Choisissez!...
· · ·
La société russe de ravitaillement des armées, les «Ziemski-Saïous», a établi des magasins à Charaf-Khané, sur les rives du lac. Ils ont été pillés. Il y a aussi toute une flottille pour le transfert des marchandises. Que faire de ces bateaux maintenant que les soldats russes quittent la Perse?...
--Que voulez-vous? dit avec la naturelle inconscience des Slaves le commandant à qui furent confiées les barges, bateaux plats, remorqueurs de la société... Que voulez-vous?... On vend tout... Je vendrai ma flotte et je me retirerai...
--Mais vous pourriez en référer à l’État ou au conseil d’administration de votre compagnie..., observe Bobbyck.
--Il n’y a plus d’État; et la compagnie, où est-elle?
Si les soldats retournent en Russie, les officiers aiment mieux rester à Ourmiah. Mais ils ne savent où se caser.
Ils se découvrent des maladies inattendues; quelques-uns entrent chez les Français en traitement... Cela leur permet d’attendre.
C’est ainsi qu’arrive un nouveau pensionnaire, un énorme colosse de colonel. Il a grande allure avec ses cheveux blancs et son visage grave.
Marcel Benoit, infirmier de garde ce jour-là, va visiter le nouveau venu... Il le trouve, le soir, à genoux sur le parquet, une bougie à la main et inspectant toutes les encoignures...
--Il n’y a pas d’insectes qui montent contre les murs? s’informe le colonel en relevant un front soucieux...
--Des araignées?... Non... Il y a peut-être des scorpions, l’été, mais maintenant ils ne sortent pas...
--Ah!... Et des petites bêtes qui courent par terre et qui font des trous dans les murs?...
--Des souris?... Non plus...
--Non. Ah! Et ces détestables choses qui poussent sur la tête, comment appelez-vous?
--Des cheveux?...
--Non...
Le colonel aperçoit à ce moment une affiche collée au mur. Il s’écrie:
--Des poux!
--Non. Il n’y en a pas.
--Non?... Ah! tant mieux... dit l’officier en redressant tout à fait sa grosse tête congestionnée... Parce que, je vais vous dire, ajoute-t-il, parce que j’en ai peur!...
· · ·
Et les Russes s’en vont chaque jour. Bientôt on pourra compter les capotes grises qui sont restées à leur poste.
Les Musulmans se promènent avec d’orgueilleux sourires. Yadoullah-Khan, interprète persan à l’ambulance, dit à certains «grands personnages»:
--Représentez à vos édiles que les Français veulent organiser ici une armée de chrétiens. Lorsque les Anglais et les Français s’emparent d’un pays ce n’est pas comme les Russes, c’est pour toujours...
On essaye de faire prendre patience aux soldats russes qui encombrent les bateaux et les gares. On leur dit:
--Attendez que vos camarades russes, prisonniers en Turquie, soient revenus. Vous délivrerez les Turcs qui sont en captivité chez vous.
Mais ils répondent:
--Puisque nous avons proclamé la liberté, nous devons l’accorder à tout le monde, et nos frères de Turquie doivent agir comme nous.