‹ D'Archangel au golfe PersiqueChapitre 34 sur 51 · XIV

XIV

AUTRES DISTRACTIONS

L’interprète chaldéen Yonas accourt à l’ambulance. Il a sa figure des grands jours, la toque de travers sur ses cheveux hérissés.

--Venez voir! Y en a des soldats russes qui ont pillé à bazar.

Dans la rue, devant l’hôpital, les passants habituels: soldats russes, portefaix, musulmans dans leurs manteaux. Au coin, sur la borne, un mendiant psalmodie les litanies du martyre des Alides. Quelques soldats s’éloignent en serrant les bras sur leurs capotes gonflées.

--Y en a qui ont pillé... dit le tremblant Israël.

Le capitaine russe Bobbyck, la cigarette au coin des lèvres, les mains dans les poches, interpelle ces fuyards prudents. A notre grande surprise, ces «citoyens libres» s’approchent...

--Pourquoi as-tu volé? demande Bobbyck.

--J’ai fait comme les autres... Je pouvais bien prendre des marchandises puisque les autres en prenaient.

Bobbyck tire sur la capote du soldat et fait tomber des babouches, des peaux de renard, des morceaux d’astrakhan, une aiguière en cuivre...

--Laisse ton butin... Tu peux t’en aller...

Et le Russe s’éloigne, sans rien dire. C’est en se jouant que Bobbyck arrête ainsi cinq pillards qui lui abandonnent sans protester les objets les plus disparates: du tabac, des ceintures de cuir, un samovar, des chaussettes de laine, de petits tapis... Et tous de fournir la même excuse...

--J’ai fait comme les autres...

Ils s’en vont ensuite, naturellement, sans même se retourner. Des Chaldéens de la plaine, transis de crainte, viennent annoncer que des soldats ivres enfoncent les portes de bois des boutiques avec des poutres... Bobbyck allume une cigarette. Il a assez travaillé pour aujourd’hui...

Que chaque officier russe fasse comme lui.

· · ·

Toute la journée, on entend les habituels coups de feu. Le pillage continue jusqu’à la nuit.

Le général russe commandant le corps d’armée n’a aucune autorité. Il le reconnaît de bonne grâce. Les policiers persans que l’on rencontre quelquefois dans les rues estiment que le moment est mal choisi pour eux de se montrer. Ils sont rentrés dans leurs maisons.

Le gouverneur persan se désole... Enfin, après une nuit de vol, les rues du bazar sont désertes. Silence. Des marchandises, des étoffes traînent par terre. Sous les voûtes du bazar, devant les boutiques défoncées, on ne rencontre que des vendeurs de nougat («khalva»).

Nous allons prendre le thé chez le marchand d’opium qui a pu sauver sa maison. Des Russes défilent, le fusil sur l’épaule. Quelques Musulmans. Il fait froid. Et voici que des ânes, au trot, s’avancent librement dans les ruelles du labyrinthe et disparaissent dans ce jour éternel de cave.

Maintenant qu’ils ont saccagé le bazar, les régiments russes s’en vont en Russie.

Le cinquième régiment de pogranichny est parti ces jours derniers. Les cosaques du Baïkal se retirent. C’est la fin... Les chrétiens de la contrée,--Chaldéens et Arméniens,--que divertissait le pillage du bazar ne rient plus.

--Nous serons massacrés quand les Russes ne seront plus là...

Les malades russes, en traitement à l’hôpital français, craignent les représailles des musulmans, quand, leurs camarades partis, il leur faudra rejoindre, par groupes isolés, les lignes russes à l’arrière. Ils demandent tous à être dès maintenant dirigés sur les lazarets de Tiflis.

L’état-major russe doit également quitter Ourmiah dans deux semaines. Il faut bien qu’il suive ses soldats puisqu’il ne peut ni les précéder ni les obliger à rester ici.

On demande aux camarades qui partent:

--Pourquoi êtes-vous si pressés de rentrer en Russie?

--Nous faisons comme nos camarades...

Mais il faut d’abord traverser le lac d’Ourmiah. Tous courent s’entasser sur ses rives, à Guelman-Khané, où la flottille n’a pas assez de barques pour transporter ces voyageurs sur l’autre bord.

A Charaf-Khané, par contre, de l’autre côté, d’autres ennuis. Des milliers de soldats campent sur les quais. Ils attendent des trains qui ne viennent jamais. Ils vivent comme ils peuvent: de pillages, d’incendies, de meurtres. Les ravitaillements sont arrêtés.

Que devenir à Ourmiah? Sans ordre, nous devons attendre...

La neige a pris, ce soir, sans bruit, et tombe doucement sur les hauts plateaux; elle brouille l’horizon de saules dans la campagne et tourne dans les étroites ruelles. Les Chaldéens frileux marchent vite; les Persans se cachent dans leurs houppelandes; quelques officiers russes, des Arméniens se perdent dans les rues ouatées. Le ciel noir brille d’infinis flocons d’étoiles et la nuit est épaisse dans ses ténèbres mystérieuses.

Il n’y a pas eu de messe de minuit, à Ourmiah, dans la chapelle de la Mission catholique des Pères Lazaristes depuis le début de la guerre. Les rues ne sont pas sûres, et les Chaldéens préfèrent ne pas sortir après que les mollahs ont salué le soleil couchant.

Aurons-nous les trois offices de minuit, cette année? Les Pères ne savent pas:

--Nous ferons ce que vous voudrez, nous répondent-ils, sans rire.

Ce n’est pas une plaisanterie. La présence des soldats français donnera peut-être quelque confiance aux Chaldéens qui oseront sortir de leurs profondes demeures.

On apprend au dernier moment qu’il y aura messe à minuit. La plupart de nos camarades se rendent à la maison des Pères, le revolver au ceinturon, car l’on fusille ferme, comme chaque nuit, dans tous les quartiers, depuis Mart-Mariam jusqu’à Kurdischah. Nous qui sommes de garde, nous nous installons pour le réveillon traditionnel. Il y aura des harengs et des œufs durs sur du pain gratiné, des oignons crus, des amandes grillées et du miel, le tout arrosé de vodka. Benoit rêve au gâteau de riz semé de raisins secs, baignant dans le vin cuit.

Mais voici qu’à une heure du matin, au moment où nos verres pleins de ce lourd vin alcoolisé, que l’on conserve dans les «linas» de terre cuite, se lèvent, on nous annonce qu’une femme malade vient d’entrer à l’hôpital... Elle est petite, les yeux hagards, le visage blanc de vaseline. Elle pleure, elle crie, elle éclate de rire et se tord sur le lit où des infirmiers l’ont déposée.

--Crise d’hystérie simple, diagnostique Marcel Benoit, mécontent.

L’interprète Pawel débarbouille l’enfant dont les joues sont encore encrassées de fard et de rouge. Et nous reconnaissons Lentina, l’actrice. Elle n’a pas oublié la route de l’ambulance, ni perdu la tête autant qu’on pourrait le croire. A Maurice Jammes, qu’elle découvre près d’elle, elle recommande entre deux sanglots:

--Mon cher petit, j’ai laissé mon chapeau, mon manchon et mon sac à main dans l’auto, devant la porte...

--Elle doit abuser des stupéfiants, prononce Benoit. La... Chose-Kaïa...

--La Kamenskaïa, rectifie Maurice Jammes.

--Oui... Elle prend de la morphine et de la coco... Lentina également.

--Peut-être, dit Jammes qui sait bien des choses.

«Mais, ajoute-t-il, elle a aussi de grandes contrariétés. Lentina revient de Tiflis où elle a appris la mort de son mari, le jeune lieutenant que vous avez vu...

--Non. Connais pas...

--N’importe. Son mari a été assassiné. Ou obligé de se tuer. Lentina revient, déjà malade, en Perse. Arrivée chez elle, de la glace sur l’estomac, des «praporchicks» sont venus la chercher pour jouer le soir même un rôle de femme. Il n’y a plus d’actrice depuis le départ de la grecque Angelica et de la Kasmenskaïa pour Dillman. Or, Lentina doit jouer un rôle de femme ivre. Par farce, les bons camarades lui remettent une bouteille de vin véritable. Lentina s’aperçoit du subterfuge lorsqu’elle a commencé sa scène. Mais, grande artiste, elle termine son jeu, achève sa bouteille, et n’évite pas la fatale crise. C’est très malin de la part des praporchicks...

Benoit, calme, caresse ses cheveux, qu’il porte hérissés comme les plumes d’un oiseau crevé. Il s’assied devant «l’omelette aux fines herbes de l’Azerbeidjan»--assure le menu. Il remplit nos verres et, comme il faut toujours, même dans ces heures de désarroi, établir une fiche pour chaque nouvel «entrant», il propose:

--On mettra donc: «Crise simple consécutive à plaisanterie stupide.»

--Les Russes ont une cosaque façon de se distraire.