‹ D'Archangel au golfe PersiqueChapitre 42 sur 51 · II

II

CE QU’ON RENCONTRE A TAURIS

Une locomotive et trois wagons viennent ce jour-là--le septième de notre captivité à Charaf-Khané--se ranger sur la voie de chemin de fer, en face du baraquement où nous sommes gardés.

Ce convoi arrive de Tauris (Tebriz comme disent les Persans) et doit y retourner. Il nous est envoyé par les soins du consul de France.

Nous ne remonterons donc pas sur Tiflis. Les Turcs assiègent Alexandropol et les Tatares ont coupé la ligne Djoulfa-Marand qui conduit à Van, Erzeroum, Trébizonde, sur tout l’ancien front du Caucase...

Sitôt que les trois wagons sont arrêtés, les Français prennent les compartiments d’assaut, devant les Persans en armes qui n’osent pas s’opposer à ce départ...

--Vous n’emmènerez pas les trois Chaldéens qui sont avec vous! décide un Persan délégué du Comité démocrate.

--Quels Chaldéens?

--Vos interprètes Yonas, Nikademous et Israël. Ils sont citoyens persans et ils n’ont pas de passeport.

C’est exact. Les trois interprètes chaldéens n’ont pas de passeport. Ils ne peuvent quitter Charaf-Khané.

--Quant à vos armes, fusils et revolvers, ajoute le Persan, on vous les rendra à la frontière...

Le train part. Il se promène sans excès de vitesse à travers un paysage assez verdoyant: des rivières, des pâturages, des saules. Les deux sœurs de charité et quelques officiers russes voyagent avec nous. Ils chantent de nostalgiques chansons... Il pleut... Charaf-Khané n’est plus qu’un ancien mauvais souvenir.

Tout d’un coup, Captain demande:

--Charaf... le pays que nous laissons là-bas, qu’est-ce que ça veut dire?

--«La maison du vin», répond Marcel Benoit qui a quelque connaissance de la langue persane.

--Je m’en doutais, avoue Captain.

--Tu t’en doutais? réplique Gaston Desprès, ironique...

--Oui, je m’en doutais; j’ai pas pu y découvrir une seule source de vin...

· · ·

Le soir, nous arrivons à la gare de Tauris, située à quatre kilomètres de la ville. Nous débarquons, sans bruit, discrètement. Puis nous prenons la grande route toute bordée de jardins.

A notre gauche, une terre d’argile rouge, des montagnes couleur de brique... Près du fossé, un mendiant couché, immobile sous le soleil, comme un mort. Il est mort, du reste, ainsi que l’attestent les deux gros orteils de ses pieds, attachés ensemble par un fil noir.

Chaque année, en Perse, à Tauris, à Téhéran, comme à Ourmiah, des misérables meurent en grand nombre, soit de faim, soit des suites du typhus. Aussitôt, pour que les porteurs les reconnaissent dans la foule des dormeurs, on lie ensemble, au moyen d’une ficelle ou d’une écorce d’arbre, les deux gros orteils de leurs pieds, ce qui achève de donner à ces cadavres une position rigide et réglementaire.

Sur les talus des cimetières, aussi importants que les quartiers de la ville et qui composent de petites cités dans la grande, des Persans en lévite noire ou brune viennent nous voir défiler... Mahamed, «l’homme-qui-doit-mourir», réfugié d’Ourmiah, égrène son long chapelet d’ambre... Le père de Yadoullah-Khan donne la main à l’ancien gouverneur de Salmas. Ils nous saluent en portant leur droite au front, puis à leur poitrine. Ils paraissent très contents de nous voir. Après tout, ils sont peut-être sincères...

Nous sommes logés à la Mission catholique, vaste bâtiment avec cours, jardins, grandes murailles, moitié européen, moitié persan. Du haut des tours, on voit la ville, ses dômes, ses maisons en terrasse, sa vieille citadelle grise, les voûtes du bazar, les jardins et l’habituel rideau de saules et de platanes... Les rues ne sont pas sûres, dit-on. Un pharmacien français, qui porte les galons de capitaine d’infanterie et qui ne manque ni d’indépendance ni d’énergie, reçut un peu avant notre arrivée, plusieurs coups de feu. De maladroits cavaliers le poursuivirent même quelques minutes. Le Français sut se dérober à leurs recherches.

La plupart des Persans, favorables aux Allemands depuis que les armées russes ont évacué la Perse, attendent impatiemment l’arrivée toujours prochaine et toujours retardée des forces turques.

Aussi nous ne resterons que peu de jours à Tauris.

Délicieux pays, cependant, et séjour préféré des agents secrets et des espions. L’aristocratie persane est favorable, paraît-il, à la France, mais le peuple et ceux que l’on appellerait les «Jeunes Persans» qui composent trente-six comités démocrates, tous jaloux de leurs petites prérogatives, sont acquis par les Turcs.

Un colonel allemand, qui fut prisonnier en Russie, occupe ici, depuis que la paix entre la Russie et l’Allemagne est signée, les fonctions de consul. Il a aussitôt établi une agence de renseignements.

C’est chez lui que les comités persans prennent le mot d’ordre et gouvernent la ville, car le prince héritier, le «Valhiad», a perdu tout pouvoir et les consignes qu’il distribue en tremblant, personne ne les entend.

Ces comités, on en trouve d’ailleurs dans tout le Caucase et, maintenant, dans la Perse. La révolution russe inaugura ces soviets. Il y en avait dans les armées russes. Le corps des volontaires chaldéens en comptait deux, chargés de ratifier les décisions des «younkers» russes, dont il fallait, paraît-il, se méfier.

A Guelman-Khané, près du lac d’Ourmiah, un comité arménien surveille, non sans avantages, les Persans qui essaient de prendre le bateau, en présentant des passeports achetés un bon prix au sardar d’Ourmiah.

D’ailleurs, à Charaf, à Guelman-Khané, comme à Sofian, les comités ne reconnaissent point l’autorité du prince héritier de Tauris.

Qu’y a-t-il dans ces comités? Jusqu’ici, nous n’y avons rencontré que des voleurs, comme ce Mirza-Ali, chef du comité de Charaf, qui, sous prétexte de fouilles, s’emparent de l’or et des bijoux qu’ils découvrent.

--Ne vous éloignez pas du quartier chrétien et faites attention quand vous sortez, nous disent les Pères de la Mission catholique.

--Il y a du danger dans Tauris?

--Oui. Vous risquez de faire des rencontres inattendues.

C’est vrai.

Un après-midi, Marcel Benoit et moi, en revenant du bazar, nous apercevons, dans la foule persane, un homme habillé à l’européenne. Naturellement nous le regardons. Mais lui s’est déjà arrêté devant nous. Il nous salue. Il a un chapeau de feutre et un léger pardessus gris. Des bottes, bien entendu. Une canne. Il est brun, assez grand, de rudes épaules.

--Vous êtes Français? Messieurs, je vous souhaite le bonjour. Vous venez de loin?...

--D’assez loin, oui...

--Vous avez traversé la Russie?

--C’est cela même.

--Moi aussi. J’étais prisonnier. Maintenant, je suis libre et je travaille au consulat.

Quel consulat? Il ne précise point.

--Vous ne restez pas à Tauris, messieurs?

--Nous n’avons aucune raison d’y rester. Ce n’est pas comme vous...

--Moi? Oui, j’y demeure. Je suis aussi à la recherche des tapis anciens. Il y en a de très beaux. J’en ai. Si vous avez le temps, je vous montrerai.

Marcel Benoit redoute que la conversation ne glisse sur d’autres sujets. Il intervient:

--Vous étiez prisonnier? Longtemps?

--Assez longtemps.

--Où avez-vous été fait prisonnier?

--En Russie, monsieur. Mais je me suis trouvé aussi au commencement, en France.

--De quel côté? dis-je.

--Dans les Vosges... Dans les bois des Vosges.

Je ne résiste pas au plaisir de constater aussitôt:

--Comme c’est curieux! J’y étais également.

--A quelle époque?

--Au début, en 1914.

Et j’indique l’endroit.

--Ah! oui, fait l’ancien prisonnier en secouant la tête.

«Oui, le grand tombeau de mon corps d’armée... Comme l’herbe doit y être belle!...

--L’herbe seulement; les bois sont fauchés.

--Vous vous trouviez sur le sommet à ce moment-là? demande l’amateur de tapis.

--Précisément.

--Ah! Monsieur, quelle triste chose que la garde de nuit sur la ligne, près de la Croix-Hidou.

--C’était assez périlleux, en effet. On ne pouvait s’y promener sans péril...

--Nos artilleurs tiraient bien, ajoute-t-il en riant.

--Les artilleurs ennemis arrosent toujours bien...

--C’était réciproque, si j’ai bonne mémoire, vous savez...

Puis, il reprend avec un peu d’hésitation:

--Et vous faisiez aussi la ronde, le soir, monsieur?

--Oui... Mais... sur l’autre versant, n’est-ce pas?

--Je m’en doute bien, me répond l’employé du consulat sans paraître gêné...

--Le vent soufflait très fort, parfois.

--Sans délicatesse, monsieur. Ah! comme c’était désagréable...

Un instant de silence, tout de même. Très court. Mais qui nous semble très long à tous les trois.

--Il n’y avait pas que le vent, monsieur! poursuit l’étranger. Que d’abris il a fallu construire!

--Vos tranchées étaient admirablement fortifiées.

--N’est-ce pas? approuve-t-il, le visage rayonnant.

Mais il ne peut se tenir plus longtemps:

--Lorsque vous reculiez, nous découvrions dans vos abris pour enfants, d’excellentes réserves de vivres et de conserves.

--Vous mangiez donc quelquefois?

--Notre ravitaillement, monsieur, avait l’excuse d’opérer en pays ennemi. Le vôtre marchait mieux.

--Il vaut mieux ne pas énumérer ses défaillances.

--Il n’avait pas, en effet, les difficultés du nôtre...

--Si, quand nous sommes entrés en Alsace.

--Dans les villes ouvertes, avec des clairons pour vous mettre à la portée de nos forts.

Cependant Marcel Benoit marque quelque inquiétude.

--Les Allemands sont de bons soldats, déclare-t-il.

--Il n’y a eu que deux soldats vraiment dans cette guerre, messieurs: l’Allemand et le Français.

--Ces temps sont oubliés, assure Marcel Benoit. Rien ne reste de tout cela.

--Hélas! riposte notre interlocuteur. Des morts. Tant de morts. Et pour ceux qui demeurent, des souvenirs comme la garde, le froid, la pluie, la neige, les marches. Et si c’était fini!...

Un nouveau silence. Enfin, la question qui nous oppresse:

--Vous avez des nouvelles?

--Très peu... Très mal... murmure-t-il avec prudence... On dit... On dit tant de choses...

--Mais enfin... où en est-on? Est-ce que cela va finir?

--Sans doute... Je crois que les Empires centraux vont prendre Paris... Vous me demandez ce que je pense, n’est-ce pas?

--Ce n’est pas possible! affirme Benoit, si catégorique que l’Allemand interloqué hésite...

Un moment encore. Puis, sans curiosité apparente:

--Et vous allez rentrer chez vous, en France?...

--Nous allons du moins l’essayer.

--De vous avoir connus, je suis très satisfait. Bonne chance, messieurs.

Si c’est une politesse, elle en commande une autre:

--Bonne santé et bonne chance, monsieur.

Et tous les trois, lui, l’ancien soldat en civil et nous, les deux soldats en uniforme, nous nous saluons selon l’ordonnance de nos règlements respectifs... Je ne sais pas encore pourquoi nous n’osons pas--ou nous ne savons pas--nous serrer la main.