‹ D'Archangel au golfe PersiqueChapitre 43 sur 51 · III

III

LA CARAVANE

Une caravane de vingt-cinq chameaux emportera nos bagages. Nous suivrons à pied, par étapes, et nous gagnerons ainsi la ville de Kasvine où doivent se trouver les premiers postes anglais.

Grâce à l’obligeance des Pères Lazaristes, des cosaques persans nous font remettre de vieux fusils russes à un coup pour remplacer--si possible--les Lebels à chargeurs que les membres du comité démocrate de Charaf-Khané nous ont retirés lorsqu’ils nous firent prisonniers.

Tout est prêt le 9 mai, à trois heures de l’après-midi. La chaleur est assez pénible. Nous partons. En tête, les chameaux chargés de caisses, les uns derrière les autres, par files de cinq ou six. Quelques-uns d’entre nous, qui composent l’avant-garde, surveillent les chameliers. Derrière les chameaux, ce qui reste de notre petite troupe.

Nous passons ainsi devant les ruines de la célèbre «mosquée bleue» qui date du XIIe siècle et qui fut détruite par un tremblement de terre. Les blocs de pierre n’ont pas bougé depuis. Nous pénétrons ensuite sous les voûtes obscures du bazar de Tauris. Le convoi ne va pas sans encombre. Des ânes couverts de rondins de bois ou de pastèques nous obligent à un arrêt.

Les Persans, à la vue de cette caravane armée, ferment en hâte leurs boutiques. Un marchand nous demande respectueusement:

--Osmanlis? (Turcs?)

--Bali (oui), répond Captain sans hésiter.

Aussitôt, le marchand s’incline devant nous, la main sur le cœur, puis il propage autour de lui la bonne nouvelle qu’il vient d’apprendre.

Près des portes de la ville, dans une ruelle étroite, un indigène a soudain la bizarre idée de vouloir enlever au «Captain» l’arme que celui-ci porte sur l’épaule. On corrige rapidement ce téméraire qui s’enfuit sans protester.

Nous marchons sur une route poudreuse. De chaque côté, des jardins. Nous laissons Tauris derrière nous.

A la nuit, arrêt près d’un caravansérail. On patauge dans la boue et le fumier. Des lumières s’allument le long de l’unique rue de ce pauvre village: Basmindje. Le bruit s’y répand aussitôt que «mille Djilos»--des Chaldéens montagnards--sont venus piller le pays. Les Musulmans se barricadent dans leurs demeures.

Au cours de notre randonnée l’imagination orientale nous a rendu de grands services. Et nous avons nous-mêmes contribué à notre légende.

Chaque fois qu’un Persan demandait au «Captain» où nous allions, il répondait ou faisait traduire par l’interprète:

--Nous marchons à la rencontre des Anglais.

--Les Anglais? Ils sont donc en route?

--Oui, ils se dirigent sur Tauris.

Puis Captain, impassible, se taisait, comme s’il avait trop parlé. Et le Persan de raconter partout que les Anglais, que l’on croyait à Bagdad, étaient peut-être déjà sous les murs du village...

A Mianeh, où nous arrivons après sept jours de marche ayant traversé Hadji-Agha, Tikmédache, Karatchémane, Turckmantchaï, Hadji-Kias--haltes habituelles des caravanes--les Musulmans nous prennent pour des Turcs, comme à Tauris.

Dures étapes, de longueur inégale, tantôt de vingt, de trente ou de quarante-huit kilomètres, à travers les cols arides, les hauts plateaux, les fondrières et les torrents où l’on a de l’eau jusqu’aux genoux.

La marche est rendue encore plus difficile, en raison des trous que l’on a creusés sur la route, pour les canalisations. On ne les voit pas dans la nuit. Mais on entend parfois comme le bruit d’un torrent souterrain. Alors les «faites passer» secouent notre torpeur.

--Attention! Un trou sur la gauche!

On croit se guider en consultant les cartes russes. De Tauris à Kasvine, elles accusent une distance de 497 kilomètres... Mais ces cartes sont établies au petit bonheur, par des enfants dirait-on, plus soucieux d’un agréable dessin à vol d’oiseau que d’un exact relevé des distances.

On demande parfois à Agha-Baba, l’énorme chamelier qui sommeille sur son petit âne, entre le premier et le deuxième «train» des chameaux:

--Combien de farsaks ferons-nous encore cette nuit?

Le farsak--ou farsang--est une mesure persane déjà usitée du temps de Xénophon et de la Retraite des Dix mille, et qui équivaut suivant les auteurs, à six, huit ou neuf kilomètres. Les distances calculées en farsaks, transposées en verstes russes, sont reportées ensuite en kilomètres. On peut s’y fier, comme on voit.

--Combien de farsaks?

Agha-Baba brusquement réveillé, ne peut, qu’il le veuille ou non, répondre d’une façon précise. Il chantonne dans un «sabir» que nous traduisons à notre gré:

--_Adine farsak palavina_ (un farsak et demi).

Quel que soit le moment où nous l’interrogeons, aussi bien au départ de la caravane que vingt minutes avant l’arrêt du convoi, Agha-Baba nous déclare, sans se presser:

--_Adine farsak palavina._

Cet Oriental ne possède aucune notion du temps ni de la distance. Aussi Captain qui, de matelot a été transformé en fantassin, ronchonne en butant contre les pierres qu’il ne voit pas:

--Quand on arrivera?... Tu peux toujours le demander à «Palavina»!...

Car c’est ainsi qu’il désigne le gros Agha-Baba...

On marche dans une obscurité presque complète, sauf les nuits où une lune blanche s’avance devant nous. On s’arrête au petit matin. On dresse les tentes. On dort. Le lendemain, on allume les feux, on prépare deux repas, celui que l’on mangera tout de suite et un autre que l’on prendra froid, ou presque, avant de repartir au crépuscule. Ce sont les chameaux qui décident. Au reste, ils sont les seuls qui connaissent vraiment les pistes.

Et c’est alors, de nouveau, les haltes sous la tente surchauffée de soleil, le repos dans les caravansérails grouillants de vermine dont l’odeur de bergerie pique les yeux, le rauque grognement des dromadaires au passage des gués et les chants monotones des chameliers qui bercent nos longues marches dans la nuit poudrée d’étoiles...