IV - L’ART DES INTERPRÈTES
Agua-Baba est un Persan pareil aux autres. Ce propriétaire de chameaux a conclu marché pour transporter les vivres et les bagages des Français jusqu’à Kasvine. A chaque étape il ne manque pas de venir se plaindre. A Karatchemane, une de ses bêtes a roulé dans un ravin. Le passage de nuit dans le fameux col du Kaflan-Kouh--rochers de quinze cents mètres d’altitude, barrières de l’Azerbeidjan--que nous avons quitté et de l’Irak-Adjemi où nous voulons entrer--la pluie qui nous surprend, sur la route, le contraignent à des arrêts. Ses chameaux et ses chameliers ne peuvent plus avancer. Il finit toujours par demander de nouvelles indemnités.
Arrêts aussi à Djemalhabad, sur une hauteur. Le désert au loin. A Setcham, près d’un caravansérail.
Si l’on demande à un Persan:
--Qui a construit ce «relais»?
--Schah Abbas, dit-il.
--Et ce pont?
--Schah Abbas...
--Et cette vieille forteresse?
--Schah Abbas...
C’est à ce Schah Abbas (XVIIe siècle) qui fit élever des ponts, bâtir des caravansérails, tracer des routes que les Persans attribuent tout ce qui témoigne encore de quelque grandeur dans leur pays.
Arrêts encore à Tazehend (ou Tachkend), Akmezar, Mikepey, Zendjidge et Zendjan, que nous traversons à la tombée du jour, laissant derrière nous, dans un crépuscule rouge, ses vieux cimetières, ses bosquets verts et ses mosquées de faïences peintes.
C’est à partir de Zendjan que les Persans, après nous avoir pris au sortir de Tauris pour des Turcs, puis en cours de route pour des Français allant à la rencontre des Anglais, puis de nouveau pour des Turcs, annoncent désormais cette nouvelle qui nous précédera: «Dix mille Anglais--nous-mêmes--sont arrivés dans la région.»
Notre détachement--il n’est pas inutile de le répéter--se compose d’une cinquantaine d’hommes (porteurs d’un fusil à un coup) de trois malades et de vingt-quatre ou vingt-cinq chameaux...
A ces informations erronées, mais tout à fait orientales, devons-nous de n’avoir point rencontré un paquet de soldats turcs et d’officiers allemands--cinquante hommes, environ, comme nous--qui, traversant Zendjan et apprenant notre arrivée, ont campé hors des murs, de l’autre côté et sont partis sans se retourner.
Pendant ce temps, nous attachions nos tentes, un peu loin de la ville, d’un côté opposé, près des saules d’un large torrent où des tortues prenaient le frais...
Des haltes et des étapes encore: Dizé, Karaboulac, Amirabade, Nasrabade, Karaboulack (deuxième du nom), Kereschine, sur les montagnes qui dominent Kasvine...
On quitte une piste large comme un sentier pour prendre la vieille route persane avec ses montées, ses descentes brusques et ses ponts en dos d’âne, favorables aux embuscades des pillards chassevènes. Et toujours ces déserts à perte de vue... Parfois, une caravane de chameaux chargés de tabac qui revient d’Hamadan (l’ancienne Ecbatane), une troupe d’ânes à sonnailles, ou bien, à l’approche des grandes villes, des Musulmanes voilées de noir qui voyagent sur des mulets blancs et se rendent dans les jardins d’abricotiers et de pistachiers. Pas de voitures. Si ce n’est une sorte de chaise à porteur entre deux chevaux où le patient--le voyageur--se couche ou s’assied.
Au passage des rivières, à mesure que l’on approche des gués et que les chameaux enfoncent leurs pieds en caoutchouc dans la terre humide et glissante, c’est un tumulte de cris et de plaintes. Les bêtes refusent d’avancer et d’entrer dans le courant où elles ne se sentent pas en sûreté. Elles balancent leurs longues têtes et témoignent de leur colère par des grognements continus et de véritables clameurs. Si bien que chez les Français qui suivent dans les ténèbres, à trois ou quatre cents mètres en arrière, personne ne s’y trompe:
--Encore un torrent à traverser...
Les chameliers frappent les dromadaires et les poussent en avant. Lorsque le chameau de tête, toujours choisi avec soin, s’est décidé à se jeter dans l’eau, toute la caravane suit.
C’est le moment pour ceux qui font partie de l’avant-garde--les surveillants des chameliers--de se hisser sur un chameau, tant bien que mal et de traverser le fleuve avec lui.
Mais l’opération ne va pas sans péril. L’animal se débat, secoue cette charge inattendue et la dépose parfois au milieu du courant.
--Tu n’es jamais tombé? demande Gaston Desprès à son ami le «Captain».
--Jamais!
--Tu es monté cependant à bord d’un chameau?...
--Oui...
--Tu sais qu’ils sont pleins de poux...
--C’est donc ça que tu te grattes tout le temps! s’écrie Captain.
--Oui, je crois que j’en ai ramassés, avoue Desprès.
--Beaucoup?
--Je ne sais pas encore. On n’y voit pas.
--Tu me diras demain?
--Si tu veux... Pourquoi?
--Parce que, reprend sérieusement Captain, les poux de chameaux ne restent que sur les autres chameaux.
Puis, d’un ton aimable et plein d’intérêt à la fois, Captain ajoute:
--Tu me diras si tu as gardé longtemps les tiens...
· · ·
Une halte pour la nuit à Shah-Ispahan ou Shah-Isfahan, dans l’obscurité, le vent, la poussière. Demain, nous descendrons sur Kasvine.
Mais ce soir, il faut veiller pour que la tempête n’emporte pas nos fragiles abris.
Non loin de moi, presque sur le bord de la tente, dorment les deux interprètes chaldéens--le père, trente ans, le fils quinze ans--qui nous ont suivi depuis Tauris. Ils remplacent Nicodème, Yonas et Israël, abandonnés à Charaf-Khané, «aux bons soins» des démocrates persans.
Ces deux Chaldéens veulent gagner Hamadan. Ils emportent toute leur fortune: une couverture qu’ils étendent par terre le soir pour se coucher et un petit samovar. Ils paraissent pleins de bonne volonté, mais le fils seul connaît un peu de français. Le père a l’air de comprendre. Il traduit on ne sait quoi.
Du reste, on ne sait jamais ce qu’un interprète transpose. On s’exprime avec énergie; il transcrit prudemment dans un langage fleuri, des paroles qui étaient violentes. Une conversation s’engage entre le traducteur et l’indigène. Nous restons là, présents, mais en dehors. Nous ne comptons pas. Enfin, on demande à l’interprète:
--Mais que raconte-t-il?
Et nous sommes tout surpris d’apprendre qu’une grave question de préséance ou une grande nouvelle annoncée au bazar et non confirmée font le sujet de cette causerie. Notre première question, il y a longtemps qu’elle est oubliée.
Si, au cours de cette marche forcée dans un pays hostile, nos deux Chaldéens se montrèrent plutôt craintifs, Nicodème et ses amis témoignèrent à Ourmiah d’une autre autorité. Par haine des Musulmans, ils exigeaient de leur avarice des cadeaux que ceux-ci ne songeaient pas à offrir.
Un médecin avait-il soigné le fils d’un grand personnage, les interprètes savaient lui faire payer ce service.
Tandis que le Français en visite chez le Persan, s’extasiait sur les tapis anciens, Nicodème traduisait à sa guise.
--Qu’est-ce qu’il dit? interrogeait le Persan.
--Il trouve ton tapis très beau et il le voudrait pour sa demeure.
--C’est un tapis très cher, s’excusait le Persan.
--C’est celui que tu as accroché à ton mur qui lui plaît maintenant, reprenait Nicodème. Donne-le-lui. Sinon, il va en choisir un autre encore plus beau.
Le Persan hésitait encore:
--Il veut, déclarait Nicodème. Si tu refuses, malédiction sur ton fils. Il connaît des secrets pour que ta race s’arrête avec toi...
Le Persan donnait un ordre. Le tapis était roulé, transporté au domicile du Français qui remerciait.
--Que dit-il? s’informait encore le grand personnage.
Et Nicodème, imperturbable, traduisait les remerciements de l’étranger par ces mots:
--Il dit que tu as bien fait de te décider. Mais il en désire d’autres. Il reviendra.
Ainsi les interprètes pleins d’astuce et à qui la haine religieuse accordait de l’audace et du courage, se rendaient chez les riches Musulmans, exigeaient des cadeaux pour les «sorciers d’Europe» et pour eux-mêmes un honorable pourboire. Cependant que les «sorciers» qui n’avaient rien réclamé pour leurs services médicaux, s’imaginaient que chaque Persan les tenait pour grands, généreux et désintéressés.
Ces stratagèmes que nous contait Nicodème, nous en avions ri quelquefois avec Maurice Jammes, Marcel Benoit et le capitaine Bobbyck...
Bobbyck?... Sous la tente qui claque au vent d’Asie, j’évoque son souvenir... Où est-il le cher capitaine russe? Et Brovsky? Que sont-ils devenus?
Doucement, je prends ma boîte d’allumettes, des cigarettes... Mais Captain lui non plus, ne dort pas.
--Tu t’ennuies?... Qu’est-ce que tu fais?
--Rien...
--Tu penses à Panam?
--Non. Je songeais à... à l’incompréhension des races...
--Oui... On n’y pige rien, reconnaît Captain à voix basse, heureux au fond de bavarder un peu.
«On ne peut même pas faire des observations exactes, ajoute-t-il... Je te dis ça, à toi, c’est pas pour te vexer. Mais, un exemple. Quand nous étions réunis à Ourmiah, dans la cour, en cercle, au garde à vous, pour écouter la lecture du rapport, lorsqu’on avait tous salué, eh bien! les malades russes qui soignaient leurs coliques à l’ambulance, ils croyaient que les Français faisaient leur prière... Voilà, mon vieux.
A cause de la tempête qui redouble et de l’ouragan qui siffle, Captain élève la voix... Alors, Gaston Desprès de se plaindre:
--Taisez-vous, quoi!
--Dors donc! réplique Captain. Regarde-le! Il est déjà reparti dans le sommeil... Quelle chance il a!...
Puis, confidentiellement, Captain murmure:
--On a raison de dire, en Normandie, que les cochons dorment bien sous le vent...