L’AMATEUR
C’était un silencieux, l’homme d’une passion, celui dont la vie a un but et n’en a qu’un.
Amateur, mais exclusif et cruel, doué d’yeux de rapace et de mains félines, il avait une façon unique de regarder l’objet de sa convoitise et une façon unique de l’agripper,--le coup d’œil de l’épervier et le coup de patte du chat. Sa passion: les estampes. Il les voyait à travers les cartons, à travers la reliure des albums, à travers la porte des armoires, et quand on lui avait ouvert le carton ou l’armoire, il avançait, d’un geste net, la main, et prenait.
Les marchands d’estampes l’aimaient beaucoup, car il manquait de ce genre d’astuce par quoi un collectionneur voile sous l’indifférence ou même sous le dédain le tremblement de son désir. Avec lui il n’y avait guère de marchandage; ses yeux, ses mains disaient trop clairement: Je veux cela, je le veux, je le veux!--et, le prix proféré, il payait et emportait.
Sa profession était à peine soupçonnée. On le croyait (c’était vrai, comme on le sut à sa mort), chef de bureau dans un ministère et, par surcroît, personnellement riche, mais à toute question, à toute allusion, il demeurait muet. Son nom, qui eut permis toutes les enquêtes des curieux, était inconnu. Jamais il ne s’était fait porter ses achats à domicile. Les estampes qu’il avait choisies entraient aussitôt dans un carton démesuré qui l’attendait dans une voiture, et lui-même disparaissait bientôt, ayant à peine ouvert la bouche.
Entre eux, les marchands et les commis l’appelaient M. Amateur,--et ce nom semblait lui convenir essentiellement. C’était, en apparence, le type de l’amateur égoïste et farouche, et rien de plus; le modèle, peut-être abominable, mais complet et parfait, du jouisseur solitaire, de celui dont la fornication s’abuse sur des matières inertes, douées de la seule vie que leur donne le désir. M. Amateur était cela, mais aussi quelque chose de plus,--et même quelque chose de fort différent.
En réalité, la passion de cet homme était la haine de l’art. Il n’achetait des estampes que pour les torturer, et torturer en elles l’art et tous les artistes. Son gynécée était une chambre de supplices: il tenaillait une fois par semaine, le dimanche.
Ce jour-là, M. Amateur ne sortait jamais. Ce jour-là, il ne mangeait pas, il ne buvait pas: il mettait Dürer sur le chevalet et Holbein sur la roue.
Petites vacances hebdomadaires! Naturellement, il y pensait toute la semaine. Ses collègues faisaient pour ce jour de liberté des projets dont la médiocrité le surprenait; les moins ridicules de ces plans lui semblaient enfantins et il ressentait surtout une grande pitié pour un vieux sous-chef, tout chenu, qui rêvait de verdure, d’oiseaux, de poisson frit, et qui ne rougissait pas d’avouer ainsi le secret grotesque de son cœur sexagénaire. D’autres parlaient de leurs enfants, de leur femme, de leur maîtresse, et ces préoccupations, M. Amateur les trouvait saugrenues; il lui arrivait de hausser les épaules, ajoutant:
--Moi, le dimanche, je classe mes estampes.
Et, le dimanche, il classait ses estampes.
Tirant du carton toutes ses acquisitions de la semaine, il les étalait sur une grande table, et les contemplait longuement, jouissant de leur beauté. C’était la phase de l’amour. Extasié par l’ensemble, il venait aux détails, délecté à ces subtils rayons dont Rembrandt transperce les ombres, aux puissantes tailles par lesquelles Dürer modèle la croupe de ses chevaux et la croupe de ses femmes, à la netteté du trait dont Callot enveloppe la fantaisie de ses mendiants et de ses matadors; il s’enivrait des belle courbes et des modelés hardis, il jouissait de la finesse des hachures, de la douceur des lumières, de la profonde intensité des noirs:--formes dont la grâce toute jeune réveille le désir d’être jeune; maturités, plénitudes qui inspirent de sérieux amours; troublantes vies faites d’un peu d’encre jetée sur un peu de papier!
Après l’amour, non brusquement, mais par une lente dégradation de sentiments, M. Amateur éprouvait de l’envie, et sa médiocrité, peu à peu, s’exaspérait et grandissait jusqu’à la haine. Son envie était complexe; il enviait à la fois le génie des artistes et la beauté de leurs œuvres; mais surtout il s’attristait de la gloire des maîtres, et, devant le rayonnement des fronts pleins de pensée et des yeux pleins d’amour, il se sentait plus obscur et plus froid.
La haine surgissait, ses lèvres se retroussaient sur ses dents serrées, ses poings se fermaient convulsivement, son cœur battait, prélude au crime! Puis calmé par cette crise, il se levait et préparait les exécutions.
Un chevalet, un pot de noir, un pinceau: cet attirail suffisait au bourreau.
Il plaçait un Dürer sur le chevalet, et, lentement, comme avec des précautions d’artiste minutieux, il passait sur la noble estampe un précis trait noir, puis un autre, puis encore un autre, et de temps en temps, il se reculait pour voir l’effet lamentable des indélébiles maculatures, souvent--comme on put en juger plus tard--le bourreau perdait son sang-froid, et alors c’était un barbouillage furieux, des outrages ivres, une hideuse mascarade de balafres, de taches, de zébrures, si bien que des gens, effrayés d’un si épouvantable sadisme, ont pu prendre M. Amateur pour un fou.
Il n’était pas fou,--à moins que la haine de l’art ne soit un signe de folie; mais qui oserait soutenir une opinion aussi subversive?
M. Amateur avait donc tout simplement la haine de l’art et, ami de la logique, il exprimait cette haine de son mieux et par les moyens les plus clairs, les plus indéniablement significatifs.
L’estampe bien gâtée, et à jamais (car M. Amateur employait un noir d’une exceptionnelle qualité), il la laissait sécher, puis la classait à part dans une série de cartons où l’on trouva écrit, uniformément, ce mot: «Cimetière»; le bourreau inhumait lui-même ses victimes.
A la mort de M. Amateur, les victimes furent inventoriées; il y en avait des milliers, et toutes avaient été belles. Çà et là, sous les sinistres macules, on retrouvait un genou de cheval, une épaule de femme, un rayon brisé,--un regard de lumière pleurant parmi la nuit...
M. Amateur avait la haine de l’Art.
FIN DE PROMENADE
Araman n’était pas un promeneur ordinaire, de ceux qui flânent, s’arrêtent à un étalage, s’intéressent à un accident, se retournent pour suivre d’un œil vainement concupiscent la passante rapide qui file dans la foule comme une truite dans l’ombre des eaux vives. Il marchait méthodiquement, selon des principes élaborés une fois pour toutes; il marchait par raison, par hygiène,--par ordonnance, enfin! Ces quotidiennes ambulations ne lui causaient aucun plaisir, et que de fois, en les trois heures réglementaires, il tirait anxieusement sa montre! Néanmoins, il était ponctuel: toutes les après-midi, par le plus mauvais temps, même de neige, il sortait et s’encourait--vers rien, au hasard, fidèle esclave de la grande Déesse, de celle qui a détrôné Isis,--Hygeia.
Marcher, mais surtout selon de larges chemins, le long des boulevards extérieurs, vides de sordides exhalaisons, à travers les déserts tels que l’Esplanade, parmi les sinistres bosquets du Champ de Mars, plus loin, sur les fortifs, sur les routes, jusque dans les bois.
En trois semaines de ce dur régime, il eut atteint cet état que les philosophes grecs dénommaient «ataraxie», l’indifférence complète à tout ce que l’on peut rencontrer au cours d’une promenade, depuis le titubant bébé jusqu’au révérend pochard qui semble avoir acquis par l’alcool, une dignité nouvelle, un état neuf d’humanité. Alors, ses sorties lui devinrent de plus en plus pénibles et il eut à prévoir le jour où le motif déterminant lui manquerait, où il deviendrait pareil au poète anglais Thomson qui, trouvé couché à cinq heures du soir, répondait à son ami, surpris et même scandalisé: «Mais, je ne vois aucun motif pour me lever.»
C’est alors qu’une idée assez géniale le sauva.
Il y a un infaillible moyen de faire marcher quand même un cheval paresseux ou fatigué, c’est de le mettre à la suite d’un émérite trotteur, et la lâche bête émoustillée par la vanité ou entraînée par l’autorité d’un maître, suit de près le courage qui lui montre le chemin.
Araman adopta ce système.
Il s’attela à marcher pas pour pas dans le sillage--d’une femme.
Des femmes achèvent sans reprendre haleine, sans seulement hésiter au plus alléchant spectacle, de véritables voyages à travers Paris. Comme elles ont la précieuse faculté de ne pas voir, de ne pas observer, absorbées tout entières et hypnotisées par le but poursuivi, elles sont capables de marcher pour ainsi dire indéfiniment et de fournir, sans quasi s’en apercevoir, des courses qui feraient peur à Ahasvérus.
Araman se mit donc à suivre les femmes.
Il choisissait l’une de celles qui semblent bien parties, lestées pour une sérieuse traversée, ce qui se reconnaît à la manière assurée et définitive dont elles relèvent leurs jupes, à leur coup de talon précis, cadencé, au petit sac qu’elles pressent plus amoureusement sur leur hanche, à on ne sait quoi de décidé, d’emballé, à la fois, et de grave.
La plupart de ces courses de femmes aboutissaient à de brusques envolées sous une porte cochère, à une disparition si soudaine qu’à la moindre distraction il les perdait de vue, telles que de folles hirondelles. Il apprit que «jamais» aucune femme ne sortait sans but précis, pour le plaisir: elles savent «toujours» où elles vont, et rien ne peut les distraire de leur voie, quand elles ont résolu de ne pas être distraites. La femme, il en fut bientôt assuré, est un être effroyablement pratique, fort capable, sans doute, de se perdre en chemin, mais incapable de se mettre en route pour le plaisir d’exercer ses jolies jambes.
A suivre une de ces femmes, on ne risquait ni d’errer, ni d’être obligé à d’inutiles stations; elles allaient droit devant elles, par le chemin le plus long, souvent, mais droit, sans s’arrêter, comme poussées par un démon, comme attirées par un aimant--qui ne pouvait être que l’amant!
Araman, au contraire, n’avait d’autre but que de suivre: il faisait le rôle du mauvais cheval, et il le faisait avec une parfaite discrétion, soucieux de n’ennuyer aucune de ces agréables vicieuses, de ces douces petites adultères.
Or il arriva qu’une de ces amoureuses agiles, contredisant l’allure de ses sœurs, tourna la tête, s’aperçut d’un suiveur, ralentit le pas, et fit comprendre à Araman, par une certaine attitude, de certains mouvements de jupes, de brusques arrêts, par tout un jeu discret mais évident, qu’elle consentait à couper sa course en deux, à s’attarder, le temps qu’il convient, à une station improvisée. Du moins, Araman le crut ainsi et, à la suite de l’Inconnue, il s’aventura en une étrange maison, noire, morne, froide et muette qui ressemblait à l’hôtellerie de la Mort.
Dès l’entrée, il eut peur: des souffles de cave emplissaient la cour où des herbes jaunies entouraient les pavés disjoints. Les fenêtres ne s’ornaient que de vitres fêlées ou cassées, et remplacées par des planches, des torchons, des vieux journaux; aux murs une purulence suintait et, de temps en temps, décollées par l’humidité, des plaques de plâtre tombaient, s’écrasant dans la boue d’un ruisseau saumâtre qui longeait les murs. Araman leva la tête, et il fut fort surpris de voir que le sixième étage, le dernier, apparaissait tout resplendissant de fresques et de dorures, tout éclatant de somptueux vitraux que le soleil semblait caresser avec joie et tendresse,--et avec ce respect que la Beauté inspire même au Soleil.
Un coup de talon lui fit baisser les yeux: l’Inconnue l’attendait et s’impatientait.
Il la rejoignit et entra dans une épouvantable spirale noire et gluante qui aurait pu être--songeait-il--l’escalier intérieur d’un lépreux!
Il monta et, au sixième étage, ce fut l’éblouissement d’un paradis: marches en bois de cèdre, tapis profonds comme des litières, tapisseries où souriaient dans la pourpre et dans l’or les yeux fous des lutins et des ondines, des ægipans et des sirènes, des fées et des archanges.
Nulle domesticité: les portières se redressaient elles-mêmes et les portes s’ouvraient, dès que la main s’était avancée. A la suite de l’Inconnue, il traversa plusieurs salles toutes riches d’une différente richesse: là, de divins marbres; là, d’angéliques peintures; là, les plus somptueuses étoffes, les plus adorables riens. Au bout, il trouva une sorte de sanctuaire, mais sans autre autel qu’un harmonieux amas de coussins.
Bien qu’il n’eût fait aucun geste, ses vêtements s’étaient tout d’un coup transformés en une belle robe de soie violette sous laquelle il était nu. Il ouvrit la robe et des glaces lui dirent qu’il était beau, mais d’une beauté surhumaine, astrale et presque transparente. Au même instant, l’Inconnue, qui était demeurée invisible durant quelques secondes, surgit devant lui dans toute la splendeur d’une nudité de rêve. De la tête aux pieds, sa peau était plus unie que de l’ivoire et nulle tache impudente n’en rompait l’harmonie. A mesure qu’il la contemplait, elle se rapprochait de lui et bientôt il sentit sous ses mains la fraîcheur de deux frissonnantes épaules.
Leurs joies s’accomplirent en silence et furent infinies.
Ayant joui, sans s’étonner, de tant de voluptés inattendues, Araman s’endormit--et se réveilla dans la rue.
«Je n’aurais pas dû «la toucher», disait-il, plus tard. J’ai senti, quand mes mains effleurèrent ses épaules,--et au milieu même d’un indicible plaisir,--je ne sais quelle déception à retrouver à ce contact une chair--exceptionnelle, oui, et peut-être unique,--mais une chair, enfin, et de femme, et non tout à fait d’illusion.»
Il ajoutait:
«Il m’a été donné, à moi le premier venu, d’atteindre l’Idéal--à travers quelle putréfaction! Je l’ai touché, je l’ai enserré dans mes bras, je l’ai baisé de mes lèvres, j’en ai joui,--et j’ai vu (les yeux de l’Idéal étaient un miroir), j’ai vu dans ses yeux mes yeux resplendir, puis mourir de volupté,--puis...»
Il disait encore:
«J’aurais dû me mettre à genoux, j’aurais dû rester à genoux, et contempler.»
LA SIRÈNE INNOCENTE
Lionel Pappe regardait de vieilles gravures absurdes et méprisées des hommes d’aujourd’hui, et il visitait avec joie les paysages écrits en encre pâle sur les frêles papiers jaunes.
Son voyage le mena vers une île toute nue dont la grève était jonchée d’ossements qui semblaient apportés là par le flot, galets roulés par la colère des vagues et l’ironie des vents. Malgré cette laideur et le sol sans arbres, ni herbes, ni mousses, l’île était plaisante et douce aux yeux, à cause d’une vapeur rose qui l’enveloppait d’un charme et donnait aux tristes crânes l’air de grosses fleurs mourantes.
Ayant plus d’un pays à parcourir, Lionel Pappe allait tourner le feuillet, déjà distrait par un autre désir, quand des rives de l’île nue et rose un concert s’éleva de voix et de violons. Perchés sur le rocher, trois beaux oiseaux à figure de femme chantaient en une langue inconnue des choses infiniment douces; et, dans l’eau, trois êtres ambigus, femmes par la tête et par le buste, accompagnaient sur des violons de nacre le chant d’amour des trois beaux oiseaux.
Reconnaissant les sirènes, Lionel Pappe sourit avec beaucoup de dédain et se mit à faire tout haut la critique de cette représentation vaine. Il reconnaissait le genre sirène-oiseau: Homère en parle et il avait vu au Louvre le portrait de ces bêtes singulières taillé pour l’ornement d’un obscur bas-relief.
--Les autres sont les classiques monstres... Mais pourquoi jouent-elles du violon? Le violon n’est pas archéologique. J’ai fait ce matin, un voyage bien ridicule.
--Mon enfant, répéta Lionel Pappe, à une jeune fille qui entrait discrètement, grande écolière aux yeux clairs, blonde, et belle presque autant que les pâles images écrites sur les frêles papiers jaunes, mon enfant, j’ai fait ce matin, un voyage bien ridicule.
Et le bon professeur, en prologue à sa leçon, conta sa promenade vers l’île triste et rose.
--Oui, vous êtes vraiment un bon professeur, monsieur Pappe, vous m’enseignez des choses qui ne sont écrites ni dans les livres ni sur les papyrus, ni sur les métaux, ni sur les marbres. Vous avez donc vu des sirènes jouant du violon?
--J’ai vu cela, répondit Lionel Pappe, et, quoique ridicule, je l’ai jugé inquiétant.
--Parce que ce n’est pas archéologique?
--En effet, parce que ce n’est pas archéologique.
--Je suppose, reprit la grande écolière aux yeux clairs, que vous n’avez pas peur des sirènes?
--Pourquoi aurais-je peur des sirènes?
--Parce que ce sont des femmes.
--Et vous croyez, mon enfant, que j’ai peur des femmes?
--Vous devez avoir peur de ce qui est illogique, et les femmes sont illogiques--comme vos sirènes. Elles jouent du violon mal à propos; pour les hommes graves et archéologiques, elles sont ridicules--comme vos sirènes.
Lionel Pappe fut surpris d’entendre un tel discours; il regarda son élève et s’aperçut qu’il avait devant lui une grande écolière aux yeux clairs, qui secouait orgueilleusement ses longs cheveux bouclés et dont la gorge se soulevait avec l’anxiété des vagues de tempête qui se gonflent et ne savent pas où elles vont tomber. C’était un homme prudent, quoique fort rêveur, et depuis qu’il donnait des leçons à des jeunes filles, jamais il n’avait eu le spectacle d’une telle métamorphose. Il traitait ses élèves en élèves, et aucune ne s’était encore redressée ainsi, avouant aussi ingénument les convoitises de son sexe,--et vraiment il eut peur.
Baissant les yeux, il dit lentement:
--Mon enfant, nous allons continuer notre lecture: Acte trois, scène huit.
--Monsieur Pappe, dit la grande écolière, avec l’air de n’avoir pas entendu, de quelle couleur étaient les cordes des violons? Pourpres, n’est-ce pas?
--Oui, répondit complaisamment Lionel Pappe, d’un très beau pourpre. Maintenant...
--De ce pourpre-là aussi sanglant, aussi clairement rouge sur la blancheur de la nacre?
Disant cela, elle avait ouvert son corsage, montrant sur son sein gauche une ligne rouge, toute vive et où perla du sang, quand elle y appuya la main d’un air tragique.
--Monsieur Pappe, j’ai voulu me tuer, hier. Chagrin d’amour? Nullement. Je suis vierge de corps et de cœur et je ne désire aucunes lèvres,--et croyez-vous que si je désirais des lèvres, elles se détourneraient à l’approche des miennes? Si j’avais eu un amour ou un caprice, je l’aurais satisfait. Non, j’ai voulu me tuer précisément parce que je n’avais ni amour, ni désir, à peine des curiosités, et si faibles que cela ne valait pas la peine d’ôter ma robe,--mon absurde robe noire de grande écolière, toute luisante sur la hanche du carton que je porte à l’école. J’ai voulu me tuer par ennui, j’ai voulu me tuer par dégoût de la misérable vie qui m’est destinée. J’ai voulu me tuer par haine des livres imbéciles qui étaient imposés à ma pauvre intelligence de vierge, par horreur pour l’humiliation spirituelle où les règles me maintenaient sous leurs pieds barbares. J’ai voulu me tuer, parce que je croyais que je ne pouvais devenir libre qu’en consentant à forfaire à ma liberté même; parce que je croyais que ma beauté ne pouvait s’affirmer qu’en se donnant esclave à un maître,--et que je ne veux pas me donner à un maître! A tous, oui! A un seul, non! J’ai voulu me tuer, et j’ai été lâche--comme une femme! Quand j’ai senti la piqûre du couteau, ma main a faibli, la pointe de l’arme s’est relevée en traînant sur la peau qu’elle a liserée de ce fil de pourpre: je voudrais que la cicatrice en demeurât toujours vive et rouge: cela me rappellerait éternellement l’heure où la mort m’a fait comprendre la vie. Je veux vivre, je ne suis qu’une femme; la métaphysique ne m’atteint pas; je suis en dehors du cercle de ses flèches, et il me semble que je comprendrais si bien si on voulait enseigner ma chair!
Elle reprit avec un rire hystérique en se penchant vers Lionel Pappe.
--Voilà le fil de pourpre, voilà la corde rouge du violon des sirènes.
--Enfant, dit Lionel Pappe, pourquoi chercher des excuses au désir? Laisse chanter ta chair comme le violon des sirènes; ne réfléchis jamais sur toi-même, ni sur les vieilles images, ni sur la vie, ni sur la mort,--et ne reviens jamais ici, car tu aurais honte, sirène innocente, de la victime de ta chanson d’amour.
Mais la sirène pleura, et Lionel Pappe connut que les larmes sont salées comme la mer, amères comme la mer où nagent les sirènes.
DIALOGUE ENTRE HARVÈDE ET UNE OMBRE
Harvède se rejeta vers le foyer, où brûlait en flammes d’or et de ciel l’âme d’une forêt. Blotti là, sous une haie de fourrures et de coussins, il avait encore froid.
--J’ai froid à l’âme, songeait-il.
Il sentait, selon la longueur de son corps, depuis le front jusqu’aux chevilles, des zones de glace qui le coupaient en cinq ou six Harvèdes inquiets et ennuyés. On lui apporta du thé, des alcools, des parfums: alors les bandes isothermes se détendirent, et les serpents gelés se réchauffèrent à s’enrouler aux serpents de feu.
--J’ai moins froid, songea-t-il.
L’unité se recomposa. Harvède, redevenu homogène, se remua et s’allongea,--puis il désira.
Soudain, ce désir lui était venu, comme une apparition, comme un jet de soleil:
--Je voudrais une femme blonde, une esclave, une douce créature prête à tendre le cou aux arabesques du caprice et du lacet...
Il rêva si fort qu’un malaise lui opprima le cœur, car il s’était retrouvé le long de la rivière d’où revenaient trois belles filles encore nues de s’être déshabillées sous le soleil; les cheveux disaient les jeux de l’eau. L’une était celle-là, celle au nom de bienvenue; elle ne riait qu’en sourire et ses yeux demeuraient graves comme les reflets de la rivière profonde et douce.
--Je n’ai plus froid, songea Harvède.
Il songea encore:
--C’est trop impossible. Je n’aime pas l’absurde. Je voudrais dormir.
Il se fit apporter des narcotiques,--et il dormit.
Ce fut l’instant que choisit une voix pour dire tout haut:
--Harvède, me voici.
--Toi?
--Je t’aimais, je t’aime encore.
--Toi?
--Moi, la même, et désormais immuable.
--Tu n’as sans doute pas de nom, car je ne t’ai jamais entendu nommer,--et je sais beaucoup de noms, je sais plus de noms qu’il y en a d’écrits dans les livres et sur les parchemins.
--Si je n’ai pas de nom pour toi, je nie pour tous les autres le nom que je pourrais avoir. Enfin, je suis celle que tu connais, celle qui a des yeux graves et doux comme le reflet de la rivière, une des trois, celle qui ne sait pas rire, mais qui sait sourire.
--Voilà vingt ans que je ne t’ai vue, dit Harvède, et tu n’as pas changé. Je te croyais morte. Les gens que je ne vois pas, je les crois morts. Tu es belle.
--C’est peut-être parce que je suis morte, dit l’ombre.
--Tu me fais peur.
--C’est peut-être parce que je t’aime, dit l’ombre.
--Si tu m’aimais, dit Harvède, il fallait me donner ta bouche et tes seins le jour que tu sortais de l’eau.
--Il fallait les prendre dit l’ombre.
L’ombre, disant cela, détourna la tête, puis reprit:
--Tu m’as presque fait rire, moi qui ne sais pas rire.
--Pourquoi? demanda Harvède.
--Parce que tu parles hypocritement comme une dupe. Avoue-le, et je dirai comme toi: tu m’as prise--en songe.
--Non, en désir seulement. Par ces temps de ma jeunesse, je ne rêvais pas, je vivais. J’en ai peut-être pris une autre--pour toi!
--Va, c’était la même chose.
--Tu n’es pas encourageante, dit Harvède.
--Alors, tu me veux? demanda l’ombre.
--Non, dit Harvède.
--Je ne suis donc plus belle? Tu me trouvais belle, quand j’apparus.
--Tu es belle, puisque tu es blonde,--mais tu n’es qu’une ombre.
--Enfant, dit l’ombre, regarde! Je n’ai qu’à ouvrir mon suaire, comme une robe d’amour, pour que tu demandes à baiser ma peau de sel gemme. Est-ce que je ne brille pas comme un diamant, avec toutes les nuances de la vie et de l’amour? On dirait que je sors de l’eau: je suis fraîche et ardente; je saigne quand on me pique; je brûle quand on me touche,--je brûle et je fonds. Vraiment tu ne me désires pas?
--Non, je ne te désire pas. Tu m’as fui, quand j’étais neuf aux ruses; tu m’as fui après m’avoir regardé et après m’avoir souri...
--Je ne t’ai pas fui, j’ai marché et tu ne m’as pas suivie...
--Oui, j’étais trop jeune... mais maintenant, non; je sais ce que tu es, maintenant.
--Tu ne le sais pas. Prends ma main.
Harvède prit sa main.
--Est-elle consolante? demanda l’ombre.
Elle continua:
--Pose tes lèvres sur mon épaule.
Harvède posa ses lèvres sur son épaule.
--Est-elle triste? Mes mains sont-elles vraies? Ma chair est-elle vraie? Touche tout mon corps, je suis vraie, je suis jeune, je suis immortelle. Ah! mon amour, accepte donc le plaisir que je t’apporte.
Harvède répondit, un peu tremblant:
--J’accepte le plaisir que tu m’apportes. Mais je l’accepte malgré moi, je l’accepte, car ton odeur étouffe ma volonté.
--Sois heureux en paix, ami, je suis bien celle que tu désires.
--Je ne sais plus.
--Oui, tu persistes à croire que je ne suis qu’une ombre! Je suis si vivante, mon cher, que je puis te donner la mort.
La voix de l’ombre devint amère et cruelle, pendant qu’Harvède oubliait sa conscience:
--Tu as baisé mon épaule. Tu as eu tort. Pourquoi te fier à moi? Ma peau de sel gemme est empoisonnée. C’est vrai, je suis le Désir, le Désir irrésistible dont l’absence afflige et dont la présence navre. Allons, viens nous aimer!
--Où m’entraînes-tu?
--Je t’aime, je suis toute à toi.
--Je meurs.
--Comment trouves-tu la mort?
--Délicieuse! Reviens me voir, enfant.
--Enfant, nous ne nous quitterons plus.
Harvède trembla plus fort et dit:
--J’ai peur, je meurs vraiment.
--Vraiment? demanda l’ombre.
--Laisse-moi!
L’ombre dénoua ses mains déjà tenaces:
--Oui, je te laisse. Tu me fais pitié, tu ne sais pas mourir.
FIN
TABLE
D’un Pays lointain 7