‹ Dans l'extrême Far West: Aventures d'un émigrant dans la Colombie anglaiseChapitre 14 sur 18 · CHAPITRE XIV

CHAPITRE XIV

SECONDE SAISON AUX MINES

Le gouvernement colonial poussait activement la construction d’une route qui devait relier Fort Yale aux mines. Comme nous ne pouvions commencer nos opérations minières avant un mois, nous conclûmes un engagement avec l’un des entrepreneurs de travaux pour cette courte période de temps.

Notre tâche, consistant à abattre des arbres, à remplir de fascines les ravins et les fossés, à construire des ponts en bois sur les cours d’eau, n’avait rien pour nous de désagréable, et ce moment fut bientôt passé.

Après un mois employé à cette occupation, nous continuâmes notre route vers les mines, que nous n’atteignîmes que vers le milieu de mai. Cependant la neige était encore épaisse sur les montagnes, et aucun sentier n’ayant été frayé à travers la neige, il fallut nous pourvoir de souliers à raquettes pour arriver aux mines.

Nous trouvâmes à notre claim notre vieil ami Jake, occupé à apprêter les peaux de martre qu’il avait recueillies en grand nombre durant l’hiver. Le vieux semblait aussi gai qu’un oiseau dans sa solitude, et quand nous lui demandâmes comment il avait passé l’hiver, il nous répondit que pendant ces longs mois il n’avait eu d’autre compagnon que les martres et quelques élans. Il avait été plusieurs fois à William’s Creek chercher des provisions, et avait failli une nuit être gelé; il avait presque perdu l’usage d’un de ses orteils.

«Rien de nouveau, je suppose, à notre _claim_? lui dis-je; en passant, j’ai vu que le puits était plein d’eau et complétement gelé.

--Oh! pour ce qui est de ça, j’ai quelque chose à vous montrer. Regardez, qu’en pensez-vous?» et il nous montra quelques jolies pépites d’or pesant ensemble environ deux onces. On peut se figurer avec quelle joie nous contemplions ce premier produit de notre mine.

«Savez-vous, continua Jake, que ces spécimens ont failli me coûter la vie?

--Comment cela?

--Peu après votre départ, tout en m’occupant de préparer mes piéges à martre, j’eus l’idée de creuser un peu notre puits, avant que les fortes gelées rendissent tout travail impossible. Comme il me fallait quelqu’un pour manœuvrer le treuil, je me rendis à William’s Creek, où je trouvai un pauvre diable, dénué de tout, que j’engageai pour m’aider.

»Après souper, nous nous mîmes à fumer et à causer de choses et d’autres, et en particulier de ce district et de notre placer. Il était fort curieux et me fit une foule de questions sur notre concession de terrain, nos espérances, le nombre des associés, l’époque où nous reviendrions. Pendant ce temps, il examinait tout autour de lui d’un œil curieux, il semblait faire l’inventaire de tout ce que nous possédions. Mais sur le moment je ne fis pas grande attention à tout cela.

»Le premier jour nous mîmes le puits complétement à sec, et armé d’une pioche et d’une pelle, je me fis descendre par mon homme à l’aide du treuil. Après avoir traversé une couche fort dure, ma pioche rencontra soudain une roche plus molle; je me baissai et grattant avec mon couteau, je trouvai les pépites que voilà. Transporté de joie, je m’écriai: «Enfin, grâce à Dieu! nous y voilà.» A ce moment, levant les yeux, je vis mon homme penché sur le bord du puits. Sa figure étant en pleine lumière me parut avoir un air fort peu rassurant. Je lui criai de me remonter.

--Nous allons voir ça! me répondit-il.

[Illustration: Piége à martres.]

»Je me mis donc à rire comme si c’eût été une plaisanterie de sa part, et, mettant ces pépites dans ma poche, je m’assis, en lui disant que sans doute il en aurait bientôt assez de ce jeu-là; mais il s’en alla sans me répondre.

»L’affaire commençait à prendre mauvaise tournure; cependant je ne pouvais croire encore qu’il eût l’infamie de m’abandonner au fond du puits, où je devais infailliblement mourir de faim, car il était peu probable que quelqu’un vînt à passer par là. Et puis, je me disais que notre cabine était vraiment trop pauvre pour tenter sa cupidité. Il me vint à l’esprit toutes sortes d’idées: je pensai qu’il était peut-être fou, ou qu’il s’imaginait que nous avions quelque trésor caché dans la cabine et qu’il était en train de le chercher; d’un autre côté, je me dis qu’il ne s’en irait pas sans revenir voir où j’en étais, et je me promis de lui demander de prendre mon revolver dans la cachette où je le gardais près de ma couchette et de me tuer du coup pour en finir. Puis je pensai qu’après tout je ne tenais pas à quitter la vie de sitôt, et je me mis à chercher quelque moyen de sortir de ma prison. Grimper contre les parois du puits, il n’y avait pas à y songer; il avait retiré le seau, et, ne l’eût-il pas fait, il est probable qu’il eût coupé la corde. Je pensai que peut-être il me serait possible de sortir à l’aide de mon couteau et de ma pioche, en les plantant alternativement dans les parois du puits et m’en servant comme d’échelons; mais si je venais à glisser! Cette pensée me fit passer un frisson dans tout le corps.

»Cependant je ne pouvais découvrir aucun autre moyen de sortir de là, et je me résolus d’attendre que mon ennemi fût parti pour tenter l’aventure. En attendant, l’eau montait dans le puits, car il avait détourné l’eau de la roue et la pompe ne fonctionnait plus. Il y avait dans ce dernier détail une espèce de consolation, car, mourir pour mourir, mieux valait être noyé du coup que de succomber lentement à la faim et au froid.

»Pendant que je songeais ainsi à mon triste sort, le scélérat vint voir, avant de partir, ce que je faisais.

--Eh! en bas! dit-il, en se montrant à l’ouverture du puits.

»Je crus qu’il venait enfin pour me tirer dehors; mais lorsque je levai les yeux, le cœur me faillit, car je vis qu’il avait sur ses épaules un paquet de tout ce qu’il avait pu prendre dans la cabine.

«Infâme gredin! lui criai-je du fond de mon trou; vas-tu donc me laisser mourir ici comme un chien?

--Au revoir, me répondit-il en ricanant; désolé que vous ne soyez pas mieux logé!

»Je poussai des cris, je jurai, je tempêtai, je lui promis de lui tordre le cou si jamais je sortais de là; prières, menaces, tout fut inutile: il s’en alla.

--Mais comment, au nom du ciel, fîtes-vous pour vous tirer de là, Jake?

--Après le départ de ce misérable, je regardai encore une fois autour de moi. Tout à coup je vis le moyen de sortir de ma prison et je faillis devenir fou de joie plus encore à l’idée de pouvoir me venger de ce misérable qu’à celle d’échapper à la mort. Il y avait la pompe! Je n’avais qu’à fixer solidement au fond du puits, avec ma pioche enfoncée dans une des parois, la courroie qui portait les augets, et à grimper en me servant des augets comme d’échelons.

--Ce fut pour vous une véritable échelle de Jacob, Jake.

--Oui, en effet. Pour plus de prudence, j’attendis que mon ennemi se fût éloigné, car au moindre bruit il aurait pu revenir, couper la courroie et m’envoyer au diable en une minute.

»Quand je jugeai qu’il était assez loin, je mis mon projet à exécution, et je sortis facilement du puits; une fois là, je tombai la face contre terre, brisé de fatigue et d’émotion. Puis je courus à la cabine pour m’assurer s’il n’avait pas trouvé mon revolver qui était caché; l’ayant pris, je mangeai un morceau et partis à la poursuite de mon homme.

»Je suivis ses traces pendant quelque temps le long de la vallée; puis je reconnus qu’il s’était dirigé vers les fourches de la Quesnelle. Je me demandai alors s’il ne vaudrait pas mieux, plutôt que de le suivre seul et de le tuer sans témoins, d’aller chercher quelques-uns de nos camarades pour apprendre à ce monsieur à respecter la loi de Lynch. Je me rendis donc à William’s Creek et pris avec moi une demi-douzaine d’hommes.

»Nous n’eûmes pas de peine à retrouver ses traces, et, après avoir fait une dizaine de milles, nous l’aperçûmes marchant tranquillement, chargé de mes dépouilles. Il venait de se remettre en route, après s’être reposé un peu sans doute pour faire cuire son repas, car nous trouvâmes encore du feu à l’endroit où il s’était arrêté. Quand il nous entendit, il se retourna et, nous apercevant, il jeta son fardeau et prit la fuite; mais nous l’eûmes bientôt rejoint. Alors il fit volte-face, m’ajusta et tira. La balle m’effleura le bras et me fit même un peu saigner, mais sans me causer d’autre mal. Nous fûmes bientôt maîtres de lui.

»Revenu avec tous les autres à la cabine de _Jack of Clubs Creek_, je racontai en détail toute l’histoire; je montrai à mes compagnons l’intérieur du puits et la courroie de la pompe encore attachée comme je viens de le dire; il n’y avait pas à nier le fait.

»Séance tenante, le scélérat fut amené dans la forêt, où nous le pendîmes à un arbre, après lui avoir lu un chapitre de la Bible.

[Illustration: Il m’ajusta et tira.]

»Nous retournâmes tous à William’s Creek, car je ne me souciais pas de dormir cette nuit-là dans la cabine si près de cet homme mort, et, le lendemain matin, deux hommes vinrent le détacher et l’enterrer au pied de l’arbre. Je vous montrerai l’endroit si vous le désirez.»

Nous allâmes, en effet, voir le lieu où s’était accomplie cette scène tragique: au pied de l’arbre s’élevait un petit tumulus surmonté d’une croix de bois accompagnée d’une planchette où l’on avait inscrit le nom de l’homme (trouvé sur une lettre en sa possession), et la date de son exécution, 21 décembre 1862.

Nous ne pûmes que féliciter le vieux Jake de la façon dont il avait échappé à un si grand danger.

Il nous fallut attendre, avant de nous mettre au travail, l’arrivée de nos compagnons, car nous reconnûmes qu’il était impossible de dessécher notre puits tant que nos voisins ne travailleraient pas de leur côté au desséchement de leurs claims. Pour utiliser notre temps, en attendant nous nous mîmes à travailler dans le bois et à préparer quantité de planches et de madriers qui devaient nous être fort utiles pour nos travaux de mine.

Vers la fin du mois, nos associés arrivèrent; nos voisins se mirent au travail et nous parvînmes à dessécher notre puits. Le vieux Jake avait montré ses spécimens aux marchands, et l’on nous avait offert à chacun 2000 livres (50000 francs) de notre part dans l’entreprise. Mais nous avions repoussé ces offres comme bien au-dessous de nos espérances.

Nous avions ouvert au fond de notre puits un tunnel ou galerie; mais nous nous aperçûmes bientôt que la roche fuyait à mesure que nous creusions, de sorte qu’il ne restait qu’à en creuser un autre plus loin. Les pépites de Jake n’étaient que le contenu d’une petite «poche» qui fut bientôt épuisée. Nous nous remîmes cependant au travail avec ardeur, et bientôt nous eûmes atteint une profondeur de soixante pieds. Mais l’eau filtrait à travers le sable poreux en si grande quantité qu’aucune des pompes que nous avions ne pouvait empêcher ses progrès. Nos voisins étaient exactement dans la même situation que nous, et l’impossibilité d’arriver au but devenait de plus en plus évidente à mesure que nous approchions de l’endroit où nous _savions_ que devait se trouver l’objet de nos convoitises. Il nous fallait donc de nouveau attendre la saison prochaine; alors les routes, dans le haut pays, seraient faites, et nous pourrions faire venir des machines à vapeur pour entreprendre une dernière lutte contre l’infiltration des eaux.

Combien je regrettais de n’avoir pas accepté l’offre des 2000 livres lorsqu’il me fallut, après trois mois du plus dur travail, partir en quête de quelque moyen d’existence qui me permît d’attendre l’été suivant!

A quelle nouvelle industrie allais-je me livrer? Comme je quittais notre malheureux _claim_, des muletiers vinrent à passer. Le chef, un ex-matelot anglais auquel je m’adressai, offrit de me prendre à son service; ce que j’acceptai avec empressement.

L’existence des muletiers n’a rien de désagréable en été: toujours par voie et par chemin, avec une besogne facile, au grand air. Aussi ce ne fut pas sans chagrin que je dus, à la fin de la saison, dire adieu à mon excellent patron, qui, après avoir gagné une petite fortune, se retirait des affaires et s’en retournait en Angleterre. Heureux homme! l’industrie des transports à dos de mulets valait mieux que celle de la recherche de l’or. Il avait commencé l’année précédente avec un modeste capital de 500 livres (12 500 francs), et il se retirait avec 20 000 livres (500 000 francs); tandis que moi j’avais encore à passer misérablement l’hiver, avec le faible espoir de faire une nouvelle et plus heureuse tentative à notre malheureux claim de Jack of Clubs Creek.