‹ Dans l'extrême Far West: Aventures d'un émigrant dans la Colombie anglaiseChapitre 15 sur 18 · CHAPITRE XV

CHAPITRE XV

NOUVELLES AVENTURES

_Rustling_ est un américanisme employé pour désigner dans la société humaine la lutte pour l’existence avec toutes les chances contre soi. C’est, à proprement parler, lutter[P] en désespéré et par tous les moyens possibles contre la mauvaise chance, et telle était exactement ma situation lorsque je débarquai, pour commencer ma seconde campagne d’hiver, sur le quai de Victoria.

Il y a naturellement des degrés dans la lutte contre la misère. Pour commencer par le bas de l’échelle, il y a l’existence du pauvre diable qui arrive à peine, à force de travail, à garder la peau sur les os, comme je l’avais fait l’hiver précédent, et qui s’estime assez heureux s’il parvient à ne pas mourir de faim et à reposer la nuit ses membres fatigués sur un plancher qui n’est pas trop dur.

Il y a, quelques degrés au-dessus de ce pauvre hère, le _rustler_ bourgeois, qui, selon le crédit qu’il trouve, monte un magasin, un café, un restaurant, fait des conférences ou organise une table de jeu.

Au-dessus de tous plane le _rustler_ aux manières aristocratiques, marchand aux faillites nombreuses, politicien aux principes élastiques, oracle des couloirs, homme qui vit toujours au Grand-Hôtel, s’habille à la dernière mode, patronne les rédacteurs de journaux, dirige des explorations aux frais du gouvernement, et dont nos cousins d’Amérique disent que l’essence de son être consiste dans la roideur dédaigneuse de sa lèvre supérieure.

N’ayant que trop présent à l’esprit les souvenirs de mes malheurs de l’année précédente, je résolus de lutter contre la mauvaise fortune; je m’empressai donc de me faire habiller à la dernière mode et d’élire domicile dans un des meilleurs hôtels de Victoria, où je me trouvai en compagnie d’un juge du territoire de Washington, d’un sénateur de l’Orégon, d’un rédacteur en chef d’un des journaux de la ville, et d’un de mes compatriotes qui était venu en Colombie pour coloniser et perdre son argent, sans parler de plusieurs membres de ma nouvelle profession sur laquelle il est inutile que j’insiste plus longuement. Je me contentai, pendant les premiers jours, d’écouter et de profiter de tout ce que j’entendais pour tracer avec soin ma propre ligne de conduite. Ce fut le rédacteur en chef que je résolus de gagner d’abord à mes projets. Je réussis à lui faire accepter une série d’articles suggérant la formation d’une compagnie pour l’application des machines à vapeur à l’exploitation des mines. J’espérais naturellement que notre _claim_ serait le premier à en profiter.

Mes articles firent sensation, et bientôt je fus l’objet des attentions d’une foule de marchands et de spéculateurs. Une compagnie fut formée sous le nom de _Cariboo Steam Machinery Company_ (Compagnies des machines à vapeur du Caribou), et mon nom fut des premiers sur la liste des directeurs. Je reçus, en outre, comme promoteur de l’affaire, des honoraires considérables en actions libérées que je m’empressai de partager avec le rédacteur en chef du journal, qui m’avait fourni le premier échelon de ma nouvelle fortune.

Je passai ainsi l’hiver, me berçant des plus flatteuses espérances. Quand le printemps arriva, nous avions une longue liste d’actionnaires. Nous importâmes un grand nombre de machines de San-Francisco, nous en fîmes construire d’autres à Victoria, et prîmes nos arrangements pour les faire transporter aux mines. L’idée était excellente, comme des milliers d’autres; mais nous n’avions pas tenu suffisamment compte des difficultés d’une telle entreprise. D’abord, il nous fallut payer des prix excessifs pour le transport; le printemps fut tardif; les routes, qui n’avaient été tracées que l’été précédent, furent mises hors de service en plusieurs endroits par les inondations. Bref, quand nos machines arrivèrent aux mines, la saison était fort avancée et les prix que nous étions obligés de demander pour leur usage étaient trop élevés pour que les mineurs pussent nous les payer. Il fallut les vendre à perte, et notre compagnie fit faillite.

J’avais fait, par mon influence, établir une machine sur notre claim; mais comme nos voisins n’en avaient pas, le travail d’une seule fut insuffisant, et la saison se passa encore sans amener de résultat. Mon désappointement fut grand lorsque Pat, qui m’avait représenté aux mines, m’apporta ces tristes nouvelles.

Mon rédacteur en chef, furieux de l’insuccès de notre entreprise, exaspéré par les articles mordants de ses rivaux, m’annonça qu’il se passerait de mes services, de sorte que je me trouvais de nouveau à la recherche d’une position sociale.

J’entrai d’abord comme garçon chez un épicier; puis je passai comme comptable sur un bateau à vapeur du Fraser; et enfin, un beau jour, je me trouvai, à ma grande joie, promu au grade de capitaine d’un de ces navires à bord desquels j’avais si souvent travaillé comme simple porte-faix.

C’était de tous les genres de vie celui qui avait pour moi le plus de charmes. Après avoir été déjà si souvent le jouet des circonstances, quel plaisir pour un homme de mon âge que l’exercice du commandement! Puis le sentiment émouvant des dangers de cette navigation périlleuse convenait à mon tempérament. J’avais vu que la vigueur, le courage et le sang-froid étaient les principales qualités requises, et je me flattais de les posséder.

Je me rappelle, comme si c’était hier, le sentiment de pouvoir absolu que j’éprouvais lorsque, à quelque endroit particulièrement dangereux de ce fleuve terrible, le bateau presque immobile, arrêté par la force énorme du courant, tremblait dans toute sa membrure et se tordait sous les efforts de la vapeur portée à sa plus haute pression. Au dedans grondait le foyer incandescent de la machine; au dehors rugissait le fleuve; la sûreté de tous ceux qui étaient à bord dépendait de moi, et le moindre tour de roue donné mal à propos pouvait nous envoyer tous dans l’autre monde en laissant le courant prendre le dessus sur nous et nous jeter, nous briser contre ces effrayantes murailles de rochers entre lesquelles le fleuve précipitait sa course furieuse. En de tels instants, seul dans ma petite cabine de verre, les dents serrées, les yeux immobiles, la poitrine gonflée, oubliant jusqu’à l’existence des personnes à bord, il me semblait être le dernier homme livrant un combat à la nature et le gagnant. Puis, après cette violente émotion, c’était l’agréable repos que le danger passé fait succéder à une extrême tension d’esprit: je quittais mon poste où je me faisais remplacer par mon second ou par quelque matelot; je me mêlais à la société de mes passagers et je prenais plaisir à causer joyeusement avec les dames quand j’étais assez heureux pour en avoir à bord. C’est une chose étrange que la façon dont le mépris pour le danger croît en nous; par la force de l’habitude, nous nous faisons peu à peu à tout, et nous en arrivons à envisager si fermement le danger que toute son imminence ne peut nous empêcher dans les moments les plus terribles à ne penser qu’aux choses les plus futiles. Nous sommes en cela comme l’homme qui, sur le point de se marier ou d’être pendu, voit son attention se porter malgré lui sur l’étoffe dont est fait le surplis du prêtre ou sur la forme des bottes du bourreau: toujours en nous le remous de l’absurdité remonte côte à côte du plein et fort courant de la vie sérieuse.

Une aventure me mit surtout en renom. Nous remontions un jour un rapide très-dangereux, et le fleuve était gonflé à un tel point que tout le monde disait que nous ne franchirions jamais ce passage. Le manomètre de la machine à vapeur montrait déjà des chiffres tout à fait inaccoutumés, et il semblait impossible d’obtenir une plus haute pression. Nous arrivâmes jusqu’au haut du rapide, à l’endroit même où l’eau d’agitée devient calme; mais là nous nous arrêtâmes soudain: impossible d’avancer d’un pouce. Je compris immédiatement que nous n’en sortirions pas si le mécanicien ne pouvait, par quelque moyen inusité, augmenter la force de la vapeur.

«Que pourriez-vous faire? lui demandai-je.

--Rien, me répondit-il, absolument rien; et si nous ne sortons pas immédiatement de là, nous sauterons et serons tous envoyés à tous les diables.»

Je résolus de ne m’en rapporter qu’à moi-même. M’étant donc fait remplacer au gouvernail par mon fidèle second et lui ayant bien recommandé de maintenir le bateau absolument immobile jusqu’à mon retour, je descendis en bas et vis que le mécanicien avait fait réellement tout son possible, excepté en un point: il n’avait pas pensé à fermer la soupape de sûreté! Tout autour de la chaudière se trouvait justement un groupe d’Indiens à moitié endormis par suite de l’extrême chaleur qu’il faisait en cet endroit. Une idée soudaine, suggérée par une vieille histoire de voyage sur le Mississipi, se présenta à mon esprit.

«Viens, dis-je à celui des Indiens qui me parut le plus lourd et le plus obtus de la compagnie. Tu aimerais à être un grand chef, comme moi qui suis le chef du bateau?

--Oui, capitaine, répondit-il, ses yeux se dilatant à la vue d’une pièce d’or de cinq dollars que je lui montrai.

--Parfait! Eh bien, assieds-toi sur ce petit rond de fer, et bientôt vous verrez tous le bateau monter. (Je ne savais trop si le bateau ne monterait pas très-haut en l’air au lieu de remonter le courant du fleuve, mais il n’y avait pas pour moi d’autre alternative.) Je suis un grand sorcier, ajoutai-je, et vous allez voir que je dis la vérité.»

L’Indien se mit sur son siége sans dire un mot, et je plaçai la pièce de cinq dollars dans sa main en lui disant de la bien tenir, parce que c’était un talisman et que le charme serait détruit s’il la laissait échapper. Il resta là, majestueux comme un sauvage seul peut l’être, serrant de toutes ses forces la pièce dans sa main et jetant sur ses camarades un regard de souverain mépris. Heureusement la chaudière était neuve et solide et elle résista. En deux minutes nous eûmes franchi l’endroit dangereux, et je fis aussitôt échapper la vapeur et presque éteindre le feu. Quant à l’Indien, je lui fis gagner sa pièce de cinq dollars en le gardant sur son trône quelque temps encore après que le danger fut passé. Outre les cinq dollars, il gagna à cette affaire le sobriquet de _safety-walve Jack_ (Jack-soupape), et moi je passai plus que jamais auprès des Indiens pour un très-grand sorcier.

Mes lecteurs jugeront peut-être après cela que ce fut, pour moi et pour d’autres, une chose fort heureuse que je ne gardasse pas longtemps mon poste de capitaine. Quoi qu’il en soit, cette aventure me mit fort en relief parmi les gens du métier.

Au bout de quelque temps, la compagnie ayant fait faillite, je me trouvai de nouveau sans emploi et je dus retourner à Victoria.

Un matin que je me promenais sur le port, je vis venir à moi un de mes amis, nommé Walton, marin déserteur, qui avait quitté la mer pour les mines et brûlait maintenant du désir de quitter les mines pour la mer.

«Vous regardiez ce schooner? me dit-il en me montrant un charmant petit navire. Il est à vendre, et plût au ciel que j’eusse de quoi l’acheter! j’aurais bientôt fait fortune en trafiquant avec les Peaux-rouges. C’est un navire d’une trentaine de tonnes; je le chargerais de whiskey, et avec cela j’achèterais toutes les fourrures qui se peuvent trouver d’ici à Sitka.

--Oui, lui répondis-je, et vous vous feriez confisquer, à votre retour, et le bâtiment, et tout ce que vous auriez obtenu à vil prix des Indiens. Mais combien veut-on de cette goëlette?

[Illustration: L’Indien se mit sur son siège.]

--Environ deux mille dollars, mais je n’en ai que mille, et malheureusement il n’est guère possible de trouver en ce moment à emprunter le restant de la somme.

--Peut-être, lui dis-je. Voyons, vous êtes un marin de profession, et vous savez que je ne suis pas tout à fait novice à ce métier-là. Si j’avais les autres mille dollars et si je vous proposais de nous associer pour acheter le navire et faire ensemble un voyage de commerce, que penseriez-vous de ma proposition?

--Par Jupiter! s’écria-t-il, c’est justement la bonne fortune que j’appelle de tous mes vœux! Si vous le voulez, c’est une affaire faite!»

Nous allâmes aussitôt inspecter le navire et, avant la fin du jour, nous en avions fait l’acquisition en commun. Nous eûmes alors à nous occuper de la cargaison, que nous obtînmes facilement à crédit comme propriétaires du navire, et nous passâmes quelques jours à courir la ville en quête des articles dont nous avions besoin: cotonnades de Manchester, farines, couvertures, mélasses, bottes, souliers et autres objets recherchés par les Indiens. Quant au whiskey, je refusai absolument d’en faire le commerce. C’était un grand sacrifice, car l’honnête négociant qui ne vend pas de whiskey aux Indiens est sûr de se voir distancer par des rivaux moins scrupuleux. Aussi mon associé me fit d’énergiques représentations, mais je restai ferme.

Cela fait, il nous restait à compléter notre équipage. Walton, naturellement, devait être capitaine, et moi je dirigerais les opérations commerciales. Nous engageâmes comme matelot un brave et robuste loup de mer, et je fis prévenir Pat, qui arriva le jour suivant, ravi d’être de nouveau dans ma compagnie. Ayant mis notre cargaison à bord, et, ayant régularisé nos papiers, nous partîmes pour une croisière de six mois parmi les sauvages.

Le Fort Rupert, à quelque deux cents milles au nord, fut le premier endroit où nous nous arrêtâmes, et, après avoir passé trois ou quatre jours à étudier les courants et les marées et à attendre le moment favorable, nous jetâmes l’ancre à la hauteur du village indien.

Walton et moi descendîmes à terre pour voir ce que les indigènes possédaient en fait de fourrures et pour leur offrir les marchandises que nous avions à bord. Les Peaux-rouges firent une grimace fort dédaigneuse quand ils surent que nous n’apportions pas de whiskey.

Cependant, poussés par leurs femmes, ils se décidèrent à mettre leurs fourrures dans leurs canots et à venir inspecter notre cargaison. Nous ne fîmes pas de très-bonnes affaires avec ces Indiens, qui étaient trop rapprochés de la civilisation et qui, pour cette raison, étaient de plus grands coquins et de plus incorrigibles voleurs que leurs frères sauvages.

De là nous nous rendîmes à Bella Coola, sur le continent, et puis, toujours en tirant vers le nord, à l’île de la Reine-Charlotte et à Fort Simpson; enfin, en quittant la rivière Stickeen, sur les frontières de la Colombie anglaise et de ce qui était alors l’Amérique russe, nous remontâmes loin au nord de Sitka jusqu’aux îles Aléoutiennes, près du détroit de Behring.

Nous étions, il faut l’avouer, de vrais contrebandiers dans cette dernière partie du monde; car le gouvernement russe ne souffrait dans ses eaux aucuns trafiquants étrangers autres que la Compagnie de la Baie d’Hudson, à laquelle il avait accordé le monopole du commerce dans la Russie d’Amérique; mais nous nous inquiétions fort peu de cette prohibition: nous savions qu’il n’y avait qu’un seul navire de guerre russe dans ces parages, et qu’il était confortablement à l’ancre dans le port de Pétropavlowski; nous n’étions donc point d’humeur à renoncer, par crainte d’un danger imaginaire, à un commerce qui, là plus que partout ailleurs, devait nous être avantageux.

Cette expédition nous procura une quantité de fourrures magnifiques. Les loutres de mer, les renards argentés et une foule d’autres espèces abondaient, et bien que nous eussions quelques difficultés à nous entendre avec des peuplades dont nous ne comprenions point les dialectes, nous réussîmes à nous défaire de presque toute notre cargaison, et dûmes prendre du lest pour notre retour.

Notre genre de vie était passablement monotone et fatigant. Aussi j’éprouvai un vif plaisir lorsque, ayant tout vendu, moins un petit stock que nous destinions aux habitants de la côte occidentale de Vancouver, nous nous décidâmes à revenir.

Nous avions fait d’excellentes affaires, et je me berçais de l’agréable idée que, ce voyage fini, je me trouverais assez riche pour pouvoir bénéficier d’expéditions futures sans y prendre part de ma personne.