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Chapitre 1

D. SYLVAIN-LÉVI

DANS L’INDE (DE CEYLAN AU NÉPAL)

F. RIEDER ET Cie, ÉDITEURS 7, PLACE SAINT-SULPICE, 7 PARIS MCMXXV

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE 100 EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL DES PAPETERIES LAFUMA, DE VOIRON, NUMÉROTÉS DE 1 A 100. CES VOLUMES CONSTITUANT L’ÉDITION ORIGINALE.

ET 10 EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL DES PAPETERIES LAFUMA, DE VOIRON, EXEMPLAIRES HORS COMMERCE, NUMÉROTÉS DE A A J.

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.

Copyright by F. RIEDER et Cie, 1925.

DANS L’INDE

(DE CEYLAN AU NÉPAL)

1

DE COLOMBO A SANTINIKETAN

Ceylan.--Nous débarquons dans le grand tohu-bohu de l’escale, le mardi 1er novembre 1921 à 11 heures. Premières beautés cingalaises; deux dames vêtues du même petit corsage blanc, bien serré au corps, bien pincé à la taille, manches au coude, longue jupe; au moindre mouvement, la chair apparaît entre les deux parties du vêtement. Et les hommes sont plus ou moins vêtus, suivant leur rang social; les coolies-rikshaw, les tireurs de pousse-pousse, n’ont plus qu’un pagne, mais presque tous ont un parapluie. De tout ce que notre civilisation a élaboré, plus que le tabac et l’alcool, c’est ce qui semble le plus hautement apprécié. On le porte de toutes manières et aussi suspendu dans le dos.

Dans la rue, les enfants, charmants avec leurs beaux yeux, vont nus; parfois, une petite ficelle autour des reins; parfois, suspendu à cette ficelle, un petit cœur de métal argenté figure la feuille de vigne du premier père.

L’hôtel où nous descendons est loin de la ville, au bord de la mer. Des cocotiers balancent très haut dans le ciel leurs têtes échevelées. Grand vent. Une lame s’abat avec bruit sur la rive; la nuit, on se croirait encore en bateau. Des nuées de domestiques apparaissent, disparaissent, graves et silencieux comme des ombres.

Nous allons voir le Principal d’un des collèges, Mr K. Il a repris le costume national, tout blanc, en molle soie de Bénarès, les pieds nus dans des sandales. Sa femme arrive, une Anglaise blonde et rose vêtue d’un beau sari mauve; la société anglaise lui a naturellement tourné le dos. Bouddhisante plus que théosophe, entièrement acquise à l’Inde, elle vint ici comme institutrice.

En sortant de cette maison, au seuil de la véranda, je m’arrête, éblouie; la route rouge comme un fruit, les arbres de toutes essences, les fleurs qui jonchent le sol, ces odeurs si fortes, comme épicées, ainsi je me représenterais le paradis! Le soleil se couche dans un ciel dramatique où courent des nuages formidables, éclatants de couleurs, et tout de suite la nuit tombe. Les corbeaux en vols énormes se rassemblent, se nichent, le ciel en est obscurci.

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Mercredi 2.--Nous sommes partis ce matin pour faire de Colombo l’excursion traditionnelle à Kandy. Route fameuse, souvent décrite: les villages, les rizières en terrasses, les forêts aux arbres immenses, cette beauté de la flore tropicale qui oppresse un peu. Dans une scierie, un éléphant soulève des pièces de bois; un peu plus loin, un petit crocodile fait des grâces dans un ruisseau.

Le temple de la Dent du Bouddha est bien médiocre, moins encore que le moine qui nous guide et qui semble stupide.

Il l’est, me dit mon orientaliste[1].

[1] M. Sylvain Lévi, professeur de sanscrit au Collège de France.

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Jeudi 3.--Retour à Colombo, visite du beau musée, mon compagnon poursuivant son idée: bateaux, courants marins, ports. Un dernier adieu aux K., quelques achats et nous montons dans le train pour l’Inde, car, me dit dédaigneusement mon guide, Ceylan n’est pas l’Inde.

Et c’est bien vrai que, le détroit passé, voici les larges draperies, les anneaux aux poignets, aux bras, aux chevilles, au nez, les oreilles percées et transpercées pour les parures qui les incrustent. L’or que notre pâleur éteint, prend tout son éclat, sa magnifique splendeur sur ces peaux brunes. Les petites filles, toutes vêtues d’innocence, ont de petits chignons entourés, piqués de fleurs. Pays des beaux yeux, presque trop grands, qui mangent la figure. C’est aussi le pays des gros ventres: ces pauvres gosses mangent, Siva sait quoi!

La ligne suit longtemps la mer. Sur le sable grimpent et rampent des fleurs charmantes aux clochettes mauves, qui s’étendent, recouvrant tout, menaçant de tout envahir; elles étaient inconnues, il y a une dizaine d’années; il faut songer à les combattre, à les détruire.

Nous avions bien fait le projet de prendre le temps nécessaire pour visiter les temples du sud, mais mon compagnon se hâte vers son travail, nous ne verrons que Madura. Une grande ville sans un hôtel, seulement quelques chambres aménagées dans la gare même, pour les voyageurs; à peine quelques Occidentaux; ici, l’indigène est seul et maître.

Un vieux brahmane attendait sur le quai de la gare le touriste possible; il tombe sur nous, proie facile, et tout de suite nous allons au temple. Qui pourrait le décrire? Un temple? Non, une série de temples; les entrées sont surmontées de hauts pylônes, huit, je crois; pas un pouce de leur surface qui ne soit sculpté, fouillé, orné de mille manières; des milliers et des milliers de figures de dieux. Mais ceci n’est rien: il faut voir ces salles immenses, aux innombrables piliers. Une seule en compte presque mille; les statues des dieux, des héros, les frises où éléphants, singes, serpents, poissons, et tous les animaux de la création s’enroulent, se déroulent, et les représentations symboliques, tout cela s’entassant, se pressant dans un amoncellement de formes et de figures qui donnent le vertige. Des kilomètres de choses surprenantes, formidables, monstrueuses, exquises. Notre pauvre imagination occidentale reste interdite devant ce débordement. Cependant, sous ce chaos, on devine un ordre, un équilibre, voire même une mesure, si ce mot ne semble pas ridicule, appliqué à un tel art.

Est-il possible que ces trésors d’invention follement prodigués soient lettre morte ou close pour les artistes occidentaux, pour nos sculpteurs, nos décorateurs, qu’il n’y en ait chez nous ni reproduction, ni moulage, ni photographie? On commence à connaître Angkor; mais les temples de l’Inde noire ne sont pas des ruines, et c’est ce qui en augmente le prodigieux intérêt: une foule, la ville entière grouille dans les salles, à travers les galeries. Dans une des entrées, un petit bazar est installé; les marchands proposent aux fidèles les fleurs, les guirlandes dont ils pareront les dieux, la cendre, le minium, le beurre et l’huile dont ils les oindront. Ils vont, hommes, femmes et enfants de toutes castes, de toutes conditions, se baignant, se couchant, flânant, priant, bavardant, jouant; les vaches et les chiens circulent aussi librement que dans la rue; des perroquets crient dans leurs cages suspendues au plafond; des milliers d’oiseaux passent, se nichent, car la nuit tombe. Une odeur lourde, sucrée, presque suffocante sort de toutes ces lumières, de toutes ces fleurs, de tous ces corps nus.

Notre brahmane ayant partout fièrement proclamé que ce «Frenchman» était un grand sanskrit scholar, la sympathie de la foule nous a partout accompagnés. Devant un petit sanctuaire--où naturellement nous n’avons pu entrer--un prêtre Sivaïte nous a offert des guirlandes (5 roupies, et le change est terriblement mauvais).

Un peu étourdis par tant d’étrangetés, nous avons rejoint nos chambres par les rues éclairées de rares lumignons. Le temple seul a l’électricité. Détail significatif.

Le lendemain, visite rapide de la ville. Les missions anglaises et américaines y multiplient les bâtiments et les œuvres; les prosélytes sont-ils nombreux? Que peuvent comprendre des Hindous à ces religions qui prétendent ne s’adresser qu’à la raison, alors que le Divin, auquel ils ont donné tant de bizarres aspects, est pour l’homme inconcevable, inconnaissable?

Nous avons passé le dimanche 6 à Madras et nous arrivions à Calcutta le 8 au matin. Tout de suite, nous voyons le fils de Tagore, Rathindra Nath et nous nous rendons avec lui dans leur vieille maison, ou plutôt leur vieux palais, au cœur de la ville indigène. Nous voilà immergés dans la vie hindoue.

Dans un palais voisin résident deux neveux du poète, Abanindra et Gaganendra Nath Tagore, deux patriciens qui sont aussi deux grands peintres. Ils vivent encore suivant l’antique usage de la Joint family, biens indivis, familles réunies. Les dames sont invisibles. Je suis introduite dans leurs appartements. Une douzaine de beaux enfants jouent ensemble. Je vois des mères, des filles, des brus, une petite jeune femme, dix-sept ans environ, d’une extraordinaire beauté, une nuée de domestiques, une cinquantaine de gens peut-être, un petit royaume. Et le lendemain nous arrivions à Santiniketan.

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C’est à un mille environ de la station de Bolpour, un immense plateau nu où l’école et quelques petits villages forment des oasis de verdure. L’histoire dit que le père du poète, celui qui fut le Maharshi, le grand saint, passant par là, fut saisi par la beauté de cet espace où rien n’arrêtait sa vue, par cette grande solitude. Il était à cet âge où l’Hindou pense à la retraite. Il s’assit à l’ombre de l’arbre unique, ordonna à ses domestiques de le laisser seul pendant quelques jours et il se mit en méditation; des voleurs de grand chemin le servirent. Plus tard, en ce même endroit, il faisait construire une grande maison: Santiniketan était fondé. Son fils, le poète, en ce lieu choisi fonda son école sur le modèle de l’ermitage traditionnel. A sa mort le Maharshi lui légua sa maison, pour qu’elle devînt la Maison des hôtes, Guest house, à la condition que toute chair, tout alcool y serait prohibé. Tout à l’entour une trentaine de bangalows, de constructions basses, couvertes de chaume, abritent maîtres et élèves.

Pour les classes, il y a l’ombre des arbres, car manguiers, sals, palmiers ont été plantés, ont fructifié. Trois cents élèves, dont une quarantaine de jeunes filles, vivent là dans une paix profonde. L’impression est extrêmement calme, grave et souriante: un petit univers que la passion intellectuelle et nationale anime.

Pendant de longues années le poète a supporté à peu près seul toutes les charges de cette œuvre; puis, un comité a été fondé qui l’aide en cette grande tâche. Tous les jours Tagore, assis sous un arbre, enseigne aux enfants l’anglais et le bengali et ce n’est pas chose banale que de voir ce grand homme, une des gloires reconnues par les deux mondes, l’Est et l’Ouest, donner tant d’heures de sa journée, toute sa vie à des enfants, les enfants qui feront l’Inde de demain. Si le patriotisme est trop souvent dans les mots, le sien est dans cette œuvre, unique au monde.

Une grande cérémonie a marqué notre arrivée. Sous les manguiers tout Santiniketan, élèves, maîtres, les femmes, les enfants, se sont groupés en un demi-cercle, ou plutôt en deux quarts de cercle, (on ne confond pas les genres), devant un banc de pierre bas où nous nous asseyons. Deux professeurs chantent des vers; le professeur de français nous adresse le plus gentil discours; le poète dit à son nouveau professeur de charmantes paroles de bienvenue, il nous enduit le front de pâte de santal, il nous met au cou des guirlandes. Sur le sol ont été tracés les dessins de bon augure; les fleurs sentent fort, nous sommes émus, un peu déracinés. Et chacun s’en fut dîner. Dîner de quoi? Notre maison n’est pas encore tout à fait terminée, nous sommes au Guest house pour quelques jours. Les excellents enfants de Tagore, son fils Rathi, sa charmante belle-fille Pratima veillent sur nous. Nous sommes évidemment gâtés à l’extrême. Mais, que mangeons-nous? Je ne sais aucun nom et, les saurais-je, ils ne me représenteraient que des choses inconnues: ce sont de délicieuses petites croquettes, des petits hachis compliqués, des choses trop sucrées. Le pain est un luxe occidental qu’on oublie quelquefois, mais on en trouve généralement à un mille d’ici, au bazar de Bolpour.

Nous avons déjà un boy, un chrétien de Madras qui se pique de connaître les Occidentaux et leurs manies: «S’il avait seulement de la farine, du vinaigre et du fromage, quelle bonne mayonnaise il nous ferait! Mais ces Hindoo people!» et d’un geste méprisant il désigne tout l’ensemble de la population de l’Inde, les Tagore y compris. «Et ce Gandhi!... Pour «nous autres catholiques», quelle religion que la leur! Mais Master n’a-t-il pas entendu ces bruits étouffés, cette nuit, comme si doucement on frappait aux fenêtres? Un revenant, Master. On dit qu’il y en a beaucoup dans cette jungle». Il est tout noir, ce cher Joseph, orgueilleux comme un dindon, et plein des meilleurs principes. Il a pris aux Rathi un de leurs meilleurs boys, qui d’ailleurs n’est pas resté avec nous: il était de caste brahmanique; Memsahib (moi) lui donnait des ordres, et décidément il ne peut s’habituer aux «English people». Joseph en a trouvé un autre, Bola, aide de cuisine et valet de chambre. Un troisième, Latou, est balayeur, porteur d’eau, arrange les fleurs, vide les chaises percées; nous avons chacun la nôtre; l’Inde n’a pas adopté nos arrangements sanitaires et sans doute a-t-elle eu raison. La canalisation est remplacée par des personnages muets et invisibles qui se chargent du Tout-à-la-terre. Est-il beaucoup d’autres pays où tant de gens soient occupés à vider tant de pots de chambre?

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Il y a quelque chose de très prenant dans les choses, dans les gens, chez ceux-ci une grande douceur, peu d’ironie, de la finesse, la plus large humanité. Les bêtes mêmes y sont comprises. Une belle et grave politesse, rien de la muflerie que l’Occident a si bien élaborée.

Et les choses comptent si peu! La plus belle installation ferait rire nos plus petites bourgeoises: la chambre, c’est un vaste lit très dur, un cadre de bois, un mince matelas, mais on y dort tranquille sous la moustiquaire, pas de bêtes à craindre. Pas de chaises. Ordinairement, sur le sol, des nattes; on nous en a donné quelques-unes et aussi quelques meubles, mais les saisons en se succédant, la terriblement chaude et pluvieuse après la terriblement chaude et sèche, font jouer bois et joints. La salle de bains, c’est une pièce cimentée, d’énormes bassins pleins d’eau, un tabouret bas sur lequel on se perche, et, avec un pot qui ressemble à une mesure d’un litre, on s’asperge tant qu’on veut.

Et si vous voyiez la cuisine, son fourneau de terre, la petite table; lorsque j’y vais jeter un coup d’œil, je trouve tout mon personnel en costume léger, accroupi sur ses talons, mon chef épluchant les légumes pour ses interminables chimies, son second lavant la vaisselle, le balayeur s’éclipsant.

C’est ainsi, me dit mon mari, que cela se passait il y a vingt-cinq ans. Les prix ont augmenté, l’organisation est la même, et cependant rien n’est plus reconnaissable: ce peuple timide, peureux, qui se collait au mur, à la seule vue d’un Occidental, va et vient, tranquille et suivant son humeur, sans se soucier des étrangers. Le temps est passé où l’on pouvait inscrire sur les salles des gares: European ladies, native females. Les grands principes invoqués pendant la guerre, droits des peuples, droits des gens, ressemblent à ces génies des vieilles légendes qui, une fois évoqués, ne se laissent plus réduire.

Nous sommes arrivés pour la meilleure saison. C’est l’hiver. Le plein du jour est brûlant, le soir et le matin plus frais, la nuit délicieuse. Cependant tous s’enveloppent frileusement, on entend tousser. Le costume, réduit au minimum pour les gens du peuple, consiste essentiellement, chez les femmes, en une longue pièce d’étoffe, le sari, dont elles se font tout à la fois une jupe, une draperie couvrant le buste, un voile sur la tête. Rien de plus pudique, de plus seyant, de plus beau. Les hommes, d’une longue draperie se font d’amples culottes, sur laquelle tombe une longue tunique. Les plus économes la remplacent par l’affreuse chemise de chez nous et c’est ainsi que j’ai vu venir à moi le tout mince, tout pâle professeur de français, mon élève: pantalon blanc très large, casque colonial khaki et une petite chemise aux pans flottants.

Nous sommes entrés le samedi 12 au soir dans notre belle maison, rez-de-chaussée surélevé autour duquel court une large véranda. Un petit escalier conduit à une terrasse où logent corbeaux et pigeons. Aucun voisin, le soleil tourne autour de nous. Rien qui nous abrite. A six cents mètres environ, les arbres et les bâtiments de l’école; à trois cents, le bangalow des Rathi.

L’horizon infini est si clair dans cet air si sec, que l’on voit se profiler, à vingt milles, des collines dont je ne sais pas le nom. Nous sommes les plus paresseux de ce petit univers; on se lève ici un peu avant le soleil, pour la prière et la méditation, la journée commence par des chants et c’est encore en chantant que les élèves la terminent.

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S. a déjà commencé son travail; il a trouvé ici des élèves de choix parmi les professeurs et quelques moines bouddhiques de Ceylan, avec lesquels il compte faire de bonne besogne. Chaque jour, cours de sanscrit, chaque dimanche, conférences sur la littérature bouddhique, textes, commentaires, etc., auxquels assistent des étudiants venant de Calcutta.

Nous voilà installés pour quelques mois, tout va très bien, mais nous attendons avec impatience les premières nouvelles d’Europe! Depuis deux jours, nous sommes sans journaux. D’ailleurs, pour l’Inde et en dehors d’elle, il n’y a que l’Angleterre; pendant le voyage de Ceylan à Calcutta, la seule dépêche française répétée successivement par les différents journaux concernait la récolte de betteraves, déficitaire! Heureusement le traité franco-kémaliste nous procure quelques rappels de chez nous.

Vie de société intense. Nos salons, ou plutôt, notre véranda ruisselle de visiteurs, dames drapées comme des statues laissant leurs sandales au bas de nos quelques marches, la plante de leurs pieds soigneusement rougie de vermillon et si timides qu’elles n’osent ouvrir la bouche. Je ne me rappelle jusqu’à présent aucun nom, aucun visage. Hier, on m’a envoyé un délicieux poupard de trois mois, gros, gras, superbe, ses immenses yeux encore agrandis par le collyre, une petite mouche noire au milieu du front. Comme nourrice, un grand gaillard tout noir, un pagne autour des reins, qui poussait tendrement la voiture.

Les bêtes féroces ne se sont pas encore présentées, à peine quelques araignées toutes petites, auxquelles de petits lézards à grosse tête font une bonne chasse sur le mur blanchi à la chaux. Notre inénarrable Joseph prétend avoir vu un serpent tout près de la maison, un cobra, naturellement! C’est un terrible froussard.

Ce matin, enfin, une lettre de nos enfants. Elle nous a été apportée par quatre petites filles et un jeune garçon. Ils nous ont chanté la dernière chanson du poète. Tous nous en avons eu la primeur hier soir, à la réunion en l’honneur de la pleine lune. On comprend ici qu’on fête ces soirs magiques. Vers 7 heures tout notre petit univers se groupait, comme savent se grouper les Orientaux, sous le grand ciel nocturne; la lumière dorée de la lune l’emplissait d’une extraordinaire clarté. Le Poète, le professeur de musique (son neveu, le gros et délicieux Dinou), et le chœur des enfants ont chanté, et j’ai pensé que notre jeunesse vit bien loin de la nature.

Ce soir je suis invitée par les dames. Il faudra leur dire ce que les femmes ont fait pendant la guerre, et mon anglais reste déplorable.

2

UNE UNIVERSITÉ SOUS LES MANGUIERS

Dès notre arrivée, hier après-midi, Tagore m’avait demandé de donner quelques conseils aux étudiants pour le français. A la très jolie réception d’arrivée, hier, Mr Morris, professeur de français, Parsi de Bombay, nous avait fait en français un petit speech et, ma foi, l’emploi de tous nos pronoms relatifs m’avait remplie d’admiration. Il est venu nous faire une visite ce matin, tandis que le poète donnait à S. sa première leçon de bengali et, tout aussitôt, je prends rendez-vous avec ce premier élève pour 2 heures, sous le premier arbre libre. Je l’y trouve et avec lui quatre autres messieurs, tous, je crois bien, professeurs, et sans autre cérémonie, nous commençons à lire le Bourgeois gentilhomme. Le neveu de Tagore est là. Sa grosse tête frisée fait penser à quelque Caligula. Il rit de tout son cœur, sensible et gai comme un enfant.

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11 novembre.--Notre vie tranquillement s’organise: la leçon de bengali est des plus régulières, nous nous abonnons à un journal, nous nous installons dans notre petit univers. Après le coucher du soleil (le plein du jour est brûlant et la région ravinée par les pluies n’offre guère d’ombrages), nous allons nous promener avec Bose, le neveu du physiologiste si connu par ses études sur la sensibilité des plantes; à le voir, pieds et jambes nus, vêtu de fines mousselines, qui penserait qu’il sera dans six semaines en Allemagne (où l’attend, chuchote-t-on, une fiancée) et qu’il y poursuivra ses recherches scientifiques?

Nous allons jusqu’au village voisin, à Goalpara: des maisons de terre battue, couvertes de chaume, enfouies dans la fraîcheur des grands arbres, un grouillement de gosses tout nus, des bruits de tam-tam, des fusées. Nous arrivons juste pour la procession et la poudja (culte) de Durga. On a monté sur deux forts bambous la statue de la terrible Déesse-Mère; à sa droite Siva, son époux; à sa gauche, Nârada, le messager des dieux, beaucoup moins joli qu’Iris, tout cela, barbouillé, doré, conventionnel, peut-être moins laid que les saint-sulpiceries et leur fadeur. Bose dit aux fidèles qui se pressent, qui est ce Sahib; on nous fait place, on nous invite au bain de la déesse, car on va la laver dans la petite rivière voisine, déjà en partie asséchée, on nous offrira des gâteaux. Mais il faut rentrer, la nuit est tombée et la lune éclaire le ciel si intensément que les étoiles sont éclipsées. On pourrait lire.

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Dimanche 13.--Jour de travail comme les autres. Le jour de repos ici est le mercredi, parce que, me dit-on, le mercredi est associé à quelque souvenir concernant les Tagore et le Brahmo-samaj. Le Brahmo-samaj est une secte religieuse qui est au brahmanisme ce que la Réforme est au catholicisme. Elle a voulu retrouver la pureté première de la religion dans les vieux textes et principalement dans les Oupanishads.

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14 novembre.--Le soir, réception par les étudiants dans la jolie école d’art, Kala Bhavan. La réunion se tient dans la salle des expositions. Il est 6 h. 1/2, la lune presque pleine éclaire la galerie extérieure où les dames se sont rangées. Tout le monde s’accroupit et, en cérémonie, à côté du poète, nous nous asseyons sur nos talons. On nous a mis au cou, suivant l’usage, des guirlandes, ces guirlandes de fleurs si parfumées qu’on peut à peine en supporter l’odeur sucrée, épicée. Un étudiant nous lit un gentil discours. Mais pendant la réponse de S., et la charmante allocution du Poète, je ne pense qu’au moment où je pourrai me lever. Nous sommes rentrés par une nuit que la lune inondait de clarté, une splendeur que je ne saurais décrire.

C’est à la fête du lendemain, en l’honneur de la pleine lune, que nous avons rencontré l’autre Européen qui vit ici. C’est, comme par hasard, un Juif polonais, ou plutôt lithuanien, chimiste, élève des universités allemandes et de notre Institut Pasteur; il a couru le monde, l’Amérique, l’Europe et enfin l’Inde, qui l’a fixé. Il a passé six mois dans l’Himalaya, vivant en yogi (ascète) et il est arrivé ici où il enseigne la chimie aux enfants; il y vit en Hindou. Pour le costume, rien de plus simple: sur son pantalon il laisse flotter sa chemise khaki; quand il repartira, s’il repart, il remettra ceci dans cela, et en route pour Vilna.

Tagore est venu dîner avec nous, nous avons longuement bavardé, nous l’avons écouté. Il nous a parlé de ses deux professeurs anglais, des Anglais que l’Inde a conquis: l’Inde ou cet Hindou? Et il revient à la question nationale; il rappelle cette affreuse histoire d’Amritsar à la suite de laquelle il renvoya au gouvernement de l’Inde sa décoration, une Anglaise maltraitée dans une rue et la répression qui suivit. Sa voix tremble et ses yeux étincellent au seul souvenir d’événements que sans doute l’Angleterre elle-même désavoue.

Le 16, j’ai eu ma petite réception pour moi toute seule. Les dames ont fondé un cercle, Alapini (la Causerie); elles m’ont demandé de leur parler de l’œuvre des femmes pendant la guerre. J’ai bredouillé mon mauvais anglais pendant une dizaine de minutes, on m’a enguirlandée, et un lourd silence est tombé. La timidité de ces femmes est incroyable; cependant beaucoup n’ont jamais été «parda», elles n’ont pas vécu derrière le rideau symbolique qui dérobe aux regards la vie de tant de femmes dans l’Inde. Des plus instruites, on ne peut tirer que des yeux baissés, des monosyllabes et des sourires. J’espère bien les apprivoiser et le français m’y aidera, ce français que notre arrivée et les caisses de livres envoyées par les Amis de l’Orient, le Ministère, Strasbourg mettent tout à fait à la mode.

J’ai un élève de plus et les cours de Morris sont de plus en plus suivis. Avec ce même gentil Morris, rendez-vous tous les soirs; nous devons lire ainsi tout Molière. Il a bien lu les critiques, Faguet, Sainte-Beuve et ce qui paraît dans les Annales; il englobe tout dans la même déférente admiration; mais il n’a jamais lu l’œuvre. Le pauvre est sans livres et prodigieusement mal renseigné. Il est aussi prodigieusement pudique et le souvenir seul de certains mots le fait rougir jusqu’au fond des oreilles. Comment lirons-nous Sganarelle?

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17 novembre.--Le Prince de Galles débarque à Bombay et mon précieux Joseph revient du bazar bredouille. Le boycott (hartal) a été si bien observé que nous n’aurons ni fruits, ni légumes et on ne nous livrera notre charbon que demain! L’ordre lancé par Gandhi a été entendu; toutes les boutiques, les bureaux, les écoles ont été fermés dans l’Inde. Les désordres suivront-ils? Sera-t-il possible de tenir dans la non-coopération passive tout un monde de 320 millions d’hommes? Le programme répond cependant à la mentalité et aux habitudes du peuple le plus doux de la terre.

S. fait, à 3 h. 1/4, son premier cours, à l’endroit même où tout Santiniketan nous a reçus à l’arrivée, à l’ombre des manguiers. Accroupis sur des tapis, quarante-deux auditeurs, dont un des moines bouddhiques de Ceylan, avec sa belle robe jaune découvrant l’épaule droite (eh! ne nous trompons pas de côté! On s’est battu ferme, en Birmanie, pour cela; le dogme y est intéressé). Quatre dames sont installées de la même manière, par derrière, un peu à l’écart, comme il convient. Tagore, sur le banc bas prend des notes; il résumera tout à l’heure, en bengali, la leçon que ce monsieur est venu tout exprès de Paris leur faire. L’anglais du monsieur n’est pas très bon ni très beau, mais il est attentivement suivi. Tableau à ne jamais oublier. C’est le commencement d’une série de cours sur les «Rapports de l’Inde avec les pays étrangers». Pour le dimanche, série spéciale sur la littérature bouddhique, destinée aux auditeurs venant de Calcutta.

Déjà quelques étudiants ont demandé des directions, des rendez-vous de travail.

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18.--La journée commence par la visite de jeunes amis que notre charme personnel et les bonbons que nous avons encore--il n’y en a plus beaucoup--ont déjà attirés chez nous: le jeune Nitou et sa sœur Bouri («la vieille») petits-enfants du Poète et un autre jeune homme de dix ans qui ne sait que le bengali, avec son petit frère de quatre mois. Quel est le nom du bébé? Il n’en a pas encore, on ne lui en donnera un qu’à la cérémonie du premier riz.

Après le cours, nous avons été jusqu’à un petit village santal voisin. On a beaucoup écrit sur cette population Santal, descendante des plus anciens occupants de l’Inde. Ils ont conservé leurs habitudes, langue, coutumes, religion, très particulières. Travailleurs excellents, mais incapables de tenir un compte; il faut les payer chaque soir après leur journée, sans quoi ils ne reviennent pas le lendemain; très gais, très artistes; nous les voyons rentrer en bandes dans leurs villages d’une éblouissante propreté; un musicien parmi eux joue d’une flûte de roseau, on se croirait revenu aux premiers âges.

La promenade ici ne peut être bien longue: dès que le soleil se lève, il est vainqueur. Nous ne sortons guère avant quatre heures; les routes, rouge sombre, creusées de profondes ornières par les chars à buffles, ne sont pas nombreuses, mais nous suivons les foulées qui vont, se perdent, nous mènent aux lits desséchés que de vraies rivières doivent emplir pendant les pluies, tout à travers de hautes herbes aux épines si pointues qu’elles se cousent dans les vêtements, dans les bas; il faut à chaque instant s’arrêter et s’éplucher les jambes. En rentrant, je trouve mon élève et, S., le moine de Ceylan avec un petit moinillon pas encore ordonné, dans leurs belles robes jaunes. Le poète qui dîne avec nous annonce l’arrivée prochaine d’une jeune fille, juive de Galicie, qu’il a vue en Europe. Très intelligente et instruite, elle lui a demandé de venir à Santiniketan pour y enseigner l’histoire de l’art. Elle est également philosophe, auteur et danseuse. Elle a dansé pour montrer son talent et Tagore, pour nous faire apprécier le caractère de cette performance esquisse des mouvements du buste et des bras, roule les yeux, sa tête se balance; le «sense of humour», cet Hindou l’a et aussi les moyens de l’exprimer.

3

LA VIE AUTOUR DU POÈTE

22 novembre.--Ce matin, à 7 heures, tailleur pour monsieur. Ce tailleur n’est pas le plus mal culotté, attendu qu’il n’a pas de culotte, ni de souliers non plus; mais il se drape magnifiquement dans une espèce de torchon assez sale. Figure noire aux yeux étincelants. Il prend ses mesures comme Newton devait faire ses calculs. Et, à 9 heures, un étudiant, qui est aussi professeur des enfants, passionné pour la géographie ancienne du Bengale, apporte à S. des notes prises au cours. Il s’est mis au français, tenté par les livres qui arrivent par caisses. «Voulez-vous lire avec moi?»--Et me voilà un élève de plus.

Après le cours de l’après-midi deux étudiants attendaient S., et, sous notre véranda, une petite forme strictement drapée, la plante des pieds soigneusement vermillonnée, le signe écarlate, indice du mariage, bien nettement tracé à la naissance de ses bandeaux, anneaux d’or et colliers étincelants sur sa peau mate, une petite dame m’attendait. Elle est la femme d’un des professeurs, Mr Mazoumdar, qui a étudié trois ans en Amérique. A son retour, on lui offrit un bon poste à l’Université de Calcutta, mais les charmes de Santiniketan et ceux, irrésistibles du poète furent les plus forts. Agronome, il a installé, combien primitivement! des étables; il fournit à l’école le lait, le pauvre lait, le ghee, produit blanc comme la crème, assez ferme, qui est le beurre indigène; il enseigne aussi l’anglais aux enfants. Donc la gentille petite Mme Mazoumdar venait me dire adieu avant d’aller avec ses deux petits à Calcutta, chez sa mère, où elle doit passer quelques jours. Ce ne sera pas encore le moment de nommer le bébé; il faudra attendre son septième mois; l’astrologue sera alors appelé, il considérera l’horoscope soigneusement établi au moment de la naissance de l’enfant et il choisira, fixera le jour, l’heure «favorables» du premier riz, cérémonie compliquée, au cours de laquelle on placera sur la langue du bébé un grain de riz, première communion avec la nature.

Ensuite, visite de Kshiti Mohan Sen, une des plus fortes personnalités de notre univers: il a parcouru l’Inde dans toutes les directions, recueillant les chants populaires, les légendes, tout un immense folklore. De la caste des médecins, il sait l’art de guérir et il s’était établi lorsque Tagore lui écrivit, lui demandant de venir: «Je ne suis pas un assez grand homme pour venir chez vous», répondit-il; nouvelle lettre du poète: «C’est un petit homme que je veux.» Et Kshiti Babou, vaincu, vint s’établir à l’ermitage.

La force d’attraction, de persuasion, le magnétisme de Tagore sont réellement incroyables. A vivre dans cette retraite intellectuelle si pleine de charme, sorte de Port-Royal souriant, indulgent et heureux, je pense à quelques amis, hommes et femmes, qui apprécieraient cette vie simple, nue, dégagée du souci des apparences, des besoins qui pèsent si lourdement sur nous, du désir et parfois de la nécessité d’imiter, d’égaler le voisin; comme ils goûteraient cette paix.

Ce mercredi 23, à 7 heures, service au temple, hideuse construction en fer et verre, dont la responsabilité est rejetée sur quelque lointain parent. Rien de compliqué dans cette cérémonie; à l’intérieur, toute l’école, professeurs, étudiants, élèves, est groupée autour du poète; à l’extérieur, sur les marches, les femmes, les petites filles. Lecture d’une Oupanishad, avec commentaire en bengali; en tout, trois quarts d’heure et c’est fini.

Je me réveille le lendemain assez mal en train. Je m’installe sur une chaise longue sous la véranda; ouverte à l’ouest, elle est toute la matinée délicieusement fraîche; j’y vis jusqu’à midi, y recevant mes élèves, lisant, écrivant. Mais, à mesure que le soleil montant rend le ciel plus éclatant, ce malaise s’accentue; il n’y a pas à en douter, cette lumière me fait mal, et cependant qu’elle est, au matin, blanche, tendre et fine! Faudra-t-il renoncer à son enchantement? les horribles verres fumés seront-ils de rigueur? Je reçois pourtant la série des amateurs de français, ceux de l’après-midi; six viennent me trouver et je voudrais pouvoir vous décrire le tableau: ils s’accroupissent autour de moi, sur mon beau tapis; seul le gros, le délicieux Dinou Babou s’assied sur un siège bas et, pendant une grande heure, la bonne gaîté de Molière triomphe. Le soir, le bhikkhou, (moine bouddhiste) et son moinillon, accompagnés d’un jeune Cingalais viennent prendre de mes nouvelles; poliment ils s’informent: ai-je pris quelque médicament? Je leur dis ma méfiance de la drogue. La prière, demandent-ils, ne serait-elle pas salutaire? Mais oui, bien sûr. Ils dévident alors un long bout de ma bobine de fil, le tordent en corde, le bhikkhou en tient un bout, je prends l’autre, le moinillon retient le milieu (sans doute pour que sans me toucher le contact s’établisse) et la longue litanie bouddhique, psalmodiée par leurs voix pieuses, se déroule. A la fin de la prière, j’avouai que j’étais déjà beaucoup mieux. Ils pelotonnèrent le fil, me dirent de le placer durant la nuit sous mon oreiller, et demain matin ils recommenceraient. Mais, quand ils arrivèrent, complètement guérie, je lisais avec mon géographe. C’est une belle histoire qu’ils ont pu conter à la réunion bouddhique où ils se rendaient à Calcutta.

Ce lendemain donc, nous déjeunions, quand un bruit de flûtes et de tambours nous attire dehors: c’était, musique en tête, tout un village Santal qui déménageait, toute une longue procession en file indienne d’hommes et de femmes portant sur la tête leurs mobiliers: petits fagots, paniers, quelques étoffes roulées et l’inévitable pot de cuivre, objet presque rituel que les plus dénués possèdent. Ils s’en vont ainsi, un beau jour, sous le moindre prétexte, un travail qu’on leur propose au loin, le gouvernement ou un propriétaire qui réclame des taxes, ou bien quelque grand malade qui leur fait redouter une contagion. Ils se fixent lorsqu’ils ont trouvé des terres incultes. Pour leurs huttes, en peu de jours ils ramassent la terre et le chaume nécessaires et voilà de nouveau édifié, bien protégé derrière d’épais bambous, un de ces villages Santals dont la merveilleuse propreté émerveille les Hindous eux-mêmes!

L’école est une institution d’un type sans doute assez nouveau pour l’Inde. Quand le poète se retira près de son père, à Santiniketan, il résolut de former quelques enfants suivant son cœur et ses idées. Ils vinrent peu nombreux; la tolérance religieuse et sociale la plus absolue fut la règle première, fondamentale. D’abord, certains éprouvèrent quelque répugnance à s’asseoir, à manger avec des camarades de caste plus basse; on les laissa libres d’agir suivant leur tradition; peu à peu, ce préjugé si profondément ancré dans l’âme hindoue céda, et maintenant en grande majorité ils vivent fraternellement ensemble; seuls quelques enfants Guzeratis ou Madrassis, plus orthodoxes, mangent encore à part. Je ne crois même pas que les cuisiniers soient de caste brahmanique; en fait, chez le poète et ses enfants, on ne fait nulle attention à la caste des domestiques. Les enfants ne sont admis que très jeunes, avant douze ans; les classes les mènent jusqu’à l’université, et désormais ils pourront trouver à l’ermitage au moins quelques-unes des disciplines universitaires, puisque l’Université internationale, Visva Bharati, va être fondée.

La cloche réveille petits et grands à 5 heures; chants, prières, méditation; c’est encore avec des chants que la journée s’achève. Le régime est strictement végétarien; les enfants assurent eux-mêmes la propreté des dortoirs; leur lit? une planche et une couverture dessus; le ménage n’est pas long à faire. Ils nomment par périodes un capitaine qui a la surveillance d’un groupe et les choses ont l’air de rouler bien doucement.

Tout ce petit monde va pieds nus, c’est la règle que bien souvent les grands continuent d’observer; sinon, ils portent toutes les espèces de sandales, babouches que, proprement, ils laissent à la porte avant que d’entrer. Car le respect du plancher, tapis, nattes, est d’autant plus grand, que l’on vit par terre. Est-ce pour cela que les animaux domestiques sont si rares? J’ai vu, dans tout Santiniketan, deux chiens familiers; les autres, chiens à peu près sauvages vivant près des parias dont ils ont l’air excommunié, rôdent à l’heure des repas autour des maisons; maigres, pelés, sans regard et sans voix, plus rien qui rappelle l’ami de l’homme. Et je n’ai pas encore vu un chat. Cependant l’autre soir, Joseph effaré s’est précipité: un chat, disait-il,--énorme bien entendu--avec une queue comme cela, des taches extraordinaires sur le dos, venait de traverser d’un bond sa cuisine. Il avait l’air si effrayé que je n’ai pu m’empêcher de rire.

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26 novembre.--Dès le matin, visite du poète, qui gentiment vient demander de mes nouvelles. Longue conversation, j’écoute avec délices. Il est fatigué, il était venu vivre ici pour fuir le fracas et le tracas des villes, et voilà qu’une ville se crée autour de lui. Comme si, autour d’un tel animateur, la plus lointaine solitude ne devait se peupler. L’école d’agriculture va être développée, il l’a installée dans sa propriété de Souroul. A peu de distance de l’ermitage, c’est une grande maison seigneuriale dans un si grand jardin que, d’ici, il semble une petite forêt. Le poète national de l’Inde fait à la jeunesse de son pays des donations royales.

Nous sommes dans la quinzaine sombre; chacun se promène le soir avec sa lanterne, ou se fait escorter d’un domestique; c’est ainsi que Rathi et Pratima se promènent ce soir, sous un ciel éblouissant d’étoiles; au loin, un chanteur travaille quelque mélodie hindoustanie. Le ciel nocturne est devenu notre grande distraction: la nuit tombée, nous regardons, émerveillés, lentement monter l’étincelant cortège des grandes constellations: Orion inscrit son dessin magnifique, Sirius brille comme un phare, mais comme cette voûte scintillante me paraît étrangère sans la Grande Ourse.

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27 novembre.--Lecture de S. sur les Écritures bouddhiques. Une vingtaine d’auditeurs étaient venus de Calcutta, trois d’entre eux nous ont fait après la leçon une longue visite. On parle d’études, d’examens et enfin politique, cette politique qui pénètre toute leur vie et nuit si fort aux études. Ils nous quittaient à peine qu’un autre jeune homme se présente, envoyé par son frère que nous avons connu à Paris. Et les mêmes thèmes sont repris presque dans les mêmes termes. L’amertume de ce grand pays, la haine qui dresse l’un contre l’autre ces deux grands peuples font mal. La journée finie, nous pensions aller au lit, quand Joseph arrive avec ses comptes. Il doit naturellement nous accompagner la semaine prochaine à Calcutta et plus tard, au Népal, mais «Master et Memsahib ne doivent pas aller au Cachemire, il y aura des troubles là-bas». Suit un exposé politique--c’est bien son tour--où les Germains, les Autrichiens, qu’il prononce parfois Australiens, avec les Bolchevistes jouent un jeu de roman policier. «Et l’Afghanistan, ces Kaboulis qui s’entendent avec les Cachemiris et qui prendront le Cachemire! Ah! le bazar sait bien des choses que les Sahibs ignorent.» Alexandre est vivant et déjà on partage son empire.

Le lendemain soir, avant le dîner, réunion à l’école d’art. Nous arrivons, tout le monde est là, accroupi, dans ce silence et cette immobilité particuliers à l’Orient qui sait si bien crier et gesticuler. Un des jeunes gens parle, espoir de la maison où il est à la fois maître et élève; dix-huit ans, une figure brillante d’intelligence. Il est le fils adoptif de Mr P. R., un Français vivant aux Indes. Il expose «les habitudes des Hindous du sud». Il finit, silence. Le professeur français demande qu’à côté de ces généralités on poursuive des études plus étroitement limitées; un jeune homme, notant simplement les habitudes de sa famille, telles qu’il les a vues se transformer de son grand-père à lui-même, rendrait de grands services. Un Marathe déplore le relâchement des coutumes traditionnelles. Tagore, à sa manière à la fois familière et noble, élevant la discussion, dit la nécessité de l’évolution sans laquelle il n’est pas de vie.

Retour aux lanternes, à 9 heures; mais l’office ne proteste jamais. D’ailleurs Joseph, absorbé comme un chef d’armées, donne ses instructions, prépare ses batteries pour que la réception du Consul de France, demain, soit digne de Master et de Memsahib. J’ai essayé de lui dire qu’à la rigueur avec du poisson, si on en trouve, et des pigeons, le dîner serait suffisant. Il m’a froidement répondu qu’il fallait trois plats! Si seulement nous avons du pain et du soda! L’eau n’est pas très bonne, et, pour le vin, il convient de ne pas enfreindre une des principales règles de l’ermitage.

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SANTINIKETAN

29 novembre.--Joseph arrive, sa noire figure illuminée: on aura du poisson, un homme, posté à la gare, a guetté un pêcheur. Comme c’est simple, vraiment. Mais on n’aura ni beurre, ni soda, le Consul de France boira de la limonade. Une bouteille de Graves serait meilleure.

Sur ce, arrive, drapé dans sa belle robe jaune, le Mahathéra de Ceylan (dignitaire de rang très élevé dans l’église bouddhique du sud). Il a mûri un grand projet qu’il désire soumettre à ce Français bouddhisant, et pour la réalisation duquel il demande son concours: à voir le monde dans ce désordre affreux, les sentiments les plus épouvantables étalés, la misère, la douleur, le désespoir dans tous les cœurs, il a pensé que quelques âmes anxieuses de repos aimeraient venir ici, y faire une retraite et puiser quelqu’apaisement, sinon quelque sérénité à la source calmante des vérités bouddhiques. Vous êtes orfèvre, M. Josse. On devrait seulement créer un comité, il s’y inscrirait et aussi Tagore et S.; si quelques Occidentaux répondaient à l’appel, il serait facile de les recevoir. La place ne manque pas dans l’ermitage. Pourquoi pas? Il est certain que l’atmosphère de Santiniketan est singulièrement calme, mais le bouddhisme n’y est pour rien. La méditation par laquelle chacun commence sa journée, chacun accepterait de la faire dans n’importe quelle église, chaque dieu, chaque révélation n’étant qu’un des aspects de Celui qui est Un, de Celui qui est Tout, de Celui qui est Non...

Après le lunch, visite d’une des personnalités de l’ermitage. Ancien missionnaire, M. Pearson, Anglais protestant, a renoncé à nos idées occidentales, il déteste tout ce qu’elles représentent de férocité, d’avidité, d’hypocrisie. Il vit ici depuis onze ans, revient d’Angleterre où il a dû aller refaire un peu de globules rouges et rentre, secouant si bien de ses souliers la poussière de cette civilisation abhorrée, qu’il est nu-pieds, comme tout le monde: délicieux, frais et candide comme un enfant.

Ensuite, nous allons chercher à Bolpour, dans l’auto de l’ermitage, M. Laronce, Consul général de France à Calcutta. Grande joie à retrouver un Français, à voir la cocarde tricolore de son boy, à parler français. Il a tant roulé tout autour de l’Océan indien qu’il sait ce qu’est la brousse et comment y vivre; il boit placidement sa limonade et nous le voyons aller au guest house, où il couchera, sans trop redouter pour lui la dureté du lit, car, quoi qu’en dise mon mari, ils sont durs.

Le poète dîne avec nous; il est ce soir particulièrement inspiré quand il expose à L. les vœux, les volontés de l’Orient: ne plus être trépigné par nos gros souliers; connaissance et par là reconnaissance de leur civilisation, de leurs philosophies, où l’Occident, qui se meurt sous le poids de ses techniques, de ses mécaniques, pourrait trouver un utile enseignement; la folie de nos besoins, créateurs de misères et de guerres; enfin le thème que seuls quelques rares esprits commencent à entrevoir.

Il est curieux d’observer comment Gandhi et lui, inspirés de la même foi, du même amour, du même désintéressement, tendent à des fins absolument contraires. Pour Gandhi, le bonheur de l’Inde est d’oublier, de renier toutes les leçons de l’Occident; c’est le retour à la simplicité des premiers âges, la vie simple dans le sens le plus absolu, nudité du corps et de l’esprit, contemplation, méditation, renoncement, chacun filant et tissant ses vêtements (c’est même là le premier article de son credo). Pour Tagore, artiste adorateur de la beauté, esprit universel, c’est le vœu ardent de voir les peuples jouir de cette beauté, c’est la collaboration étroite des deux mondes, la science faite la servante de l’homme que le machinisme n’écraserait plus.

Le lendemain, nous reconduisons notre hôte à Bolpour. Depuis mon arrivée je n’avais pas vu de si gros bourg; les singes à longue queue, à petite face noire, guettent sur les toits de chaume le moment de bondir et de voler quelque gourmandise aux étalages du bazar. Le chef de gare au ventre piriforme se précipite avec des salams et des sourires; il fait porter sur le quai des fauteuils pour les sahibs et memsahib, avec quelques coups de pied pour ses compatriotes trop lents à s’écarter. Mais aussi des gueux tout nus, quand il a un si bel uniforme! On le verrait bien dans la figuration de Marouf. Nous sommes revenus à pied, nous nous sommes trompés de route, il a fallu traverser les rizières, enjamber les diguettes, une vraie aventure.

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1er décembre.--Le poète a la fièvre et nous avons la visite d’un nouvel hôte de l’ermitage, un jeune Anglais de vingt-sept ans, Elmhirst, tout frais sorti de Cornell (États-Unis) et qui vient organiser et diriger ici le département d’agriculture. Quand Tagore était en Amérique, l’an passé, ce garçon lui écrivit pour lui dire son admiration et aussi son amour de l’Inde, où l’avait amené pendant la guerre un congé de convalescence. Le poète, toujours séduit par la jeunesse, lui répond, le voit et, emballé par l’emballement du jeune homme, lui propose de l’emmener. Mais il y a les études à terminer. Les mois passent, Tagore écrit qu’il n’a pas les fonds nécessaires pour rien entreprendre; câble du garçon, il a trouvé 25.000 dollars et il arrive. Dès le premier soir, nous avons sa visite, pieds nus sur des semelles de cuir, sa chemise de cellular sur son pantalon blanc, et la charmante et fraîche figure d’un Anglais enthousiaste. Il a de grands projets, il veut faire produire à la terre trois récoltes par an, il veut avoir du bétail qui ne soit pas étique--les pauvres vaches de l’Inde!--et des poules donnant de gros œufs; il veut surtout que le paysan hindou, si atrocement pauvre, bénéficie un peu de la richesse de son sol, et qu’on draine, et qu’on nettoie et que l’on combatte la fièvre, la cécité, toutes ces maladies affreuses, filles de la misère. Il est résolu à rester ici quelques années ou toute sa vie. Voilà donc déjà deux Anglais fixés dans cet asile; le troisième, le plus ancien, le plus important, ami de Gandhi, porte-parole partout et toujours des Hindous brimés ou persécutés, en quelque partie du monde que ce soit, Andrews, n’arrivera que demain.

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2 décembre.--Cet après-midi, le cours de tibétain achevé, nous allons prendre des nouvelles du poète. Nous le trouvons levé, faible encore, dans sa chambre. Sa chambre! Je voudrais en envoyer une photo à une quelconque Illustration. Que l’on compare cette cellule, ces murs nus, deux mètres carrés, tout au plus, juste la longueur du mince matelas posé sur une natte à terre, avec les installations de nos hommes de lettres les plus chargés de gloire et d’honneurs. A côté, le réduit où il travaille, si petit qu’on ne peut y être plus de deux; et il faut se rappeler que l’homme qui vit ainsi est un des porte-parole de la conscience universelle; l’influence qu’il représente, peu d’hommes ont pu la réaliser. On ne peut imaginer la simplicité d’une telle vie; mais c’est l’ascétisme souriant, aimable, spirituel d’un très grand artiste.

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3 décembre.--Grande fête aujourd’hui à Santiniketan, retour d’Andrews. On me dit qu’il a été quinze ans fellow à Cambridge pour la théologie et les études classiques; il vint à Lucknow, il connut Tagore et, depuis une douzaine d’années, il est un des piliers de l’ermitage. C’est un petit homme tout barbu, des traits tout fins dans cette broussaille, de beaux yeux bleus et un sourire qui éclaire sa physionomie pleine de bonté.

Il a adopté naturellement le costume bengali, ces étoffes mouvantes dans lesquelles hommes et femmes se drapent si harmonieusement, mais il n’a pas acquis leur grâce. Il a longuement raconté son voyage, un soir, tout Santiniketan réuni autour de lui, auditoire silencieux et frémissant. Il avait été appelé par les Hindous de l’Est et du Sud-Africain qui se voient retirer les droits accordés aux Blancs. On leur refuse des terres, on leur rend la vie impossible. Cependant, ils ont fourni des soldats, ils ont combattu contre les Boers, contre les Allemands; ils avaient reçu alors les plus belles promesses. Le gouvernement, embarrassé, pris entre les exigences des colons occidentaux et les réclamations des Hindous, croit s’en tirer en leur posant des conditions équivalant à la prohibition pure et simple. Exposé très pénible à entendre; Andrews le fait comme s’il confessait ses péchés; mais il dit «nous» en parlant des populations brimées.

Nous avons eu le lendemain la visite de l’évêque d’Assam et de Lady Bishop. Mylord est un grand diable, tout de noir vêtu, plein d’histoires et de plaisanteries recueillies depuis vingt-cinq ans qu’il court les routes de son évêché. Qui se douterait, alors que, réunis pour le thé, nous rions si follement à ses récits, qu’il est appelé dans l’Inde entière pour y guérir les malades par ses prières? Il a rendu la vue à un aveugle, et il doit aller à Calcutta près d’une paralytique. Moins fort cependant que M. H., qui, lui, guérit par simple imposition des mains.

Nous avons fait connaissance du frère aîné du poète, Dvijendra Nath Tagore, vieillard de quatre-vingt-quatre ans au profil d’aigle. Il est assis sous sa véranda, les mains tordues par les rhumatismes; les oiseaux familiers, les écureuils se promènent sur lui, cherchant jusque dans ses poches les graines et les miettes, sans que, absorbé dans ses recherches philosophiques, il semble les remarquer. Pour tout le monde, il est ici Baradada, le grand frère, comme Pratima, pour tout le monde, même pour les boys, est Bhauma, la belle-fille. S., déférent, écoute ce sage vieillard qui a tant lu, tant médité, et qui, au soir de sa vie, reste convaincu que la pensée de l’Inde a été l’initiatrice.

Nous sommes revenus, traversant tout l’ermitage, émerveillés une fois de plus à la vue de cette ruche en plein travail: sous les manguiers, en cercle, les classes se poursuivent; sous chaque arbre, un enfant travaille, un homme étudie; les jeunes filles, dans leurs saris éclatants, leurs cheveux tout humides encore de l’eau du bain, suivent les cours; c’est la fresque de la Sorbonne sous le soleil des tropiques, un tableau ravissant.

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Mardi 6, le projet est d’aller à Souroul, de bonne heure, avec Rathi, Pratima, Santosh Babou (Mr. Mazoumdar) et de visiter la maison, la ferme, les jardins, le village, propriétés des Tagore, où va s’installer l’école d’agriculture. Pendant deux heures, nous arpentons sous le grand soleil ce merveilleux domaine, coton, cannes à sucre, indigo, vastes espaces grillés où poussent des buissons chargés de baies délicieuses, grande maison seigneuriale rappelant les palais italiens, et ruines d’une ancienne factorerie, véritable forteresse où, à l’abri de gros murs, vécut, combattit et s’enrichit un Anglais du XVIIIe siècle, Mr. Cheap, qui a laissé le nom de Cheap le Magnifique.

Enfin, visite du village et du temple, un charmant petit édifice tout décoré de terres cuites, représentant les principaux épisodes du Ramayana. Il se trouve enclos dans la maison, que dis-je! dans le palais du Zemindar. Tout le village entoure ce monsieur qui lit pour ainsi dire les sculptures vénérées; on lui apporte un escabeau, donnant en même temps un coup de pied au chien qui ose monter sur la marche du temple; on ouvre les tabernacles où, tout orné encore des fleurs et des cendres du service matinal, le symbole sivaïte, le linga, est enfermé. Toutes les femmes de Mr. le Zemindar, soulevant le voile mythique qui les tient closes, plus ou moins dissimulées derrière des colonnes, des pans de mur, des portes entr’ouvertes, épiaient ces visiteurs étrangers. Si ce sont là les compagnes de ce grand seigneur, c’est, en déshabillé, un assez misérable troupeau.

Le soir, travaux de défense contre les rats; nous bouchons tous les trous des murs, des fenêtres par où ils s’insinuent, troupe si nombreuse, si folâtre que, la nuit dernière, S. a dû se lever pour leur faire la chasse. Ils grignotent le savon, les brosses, un napperon. Des petites crottes partout. On voyait autrefois des bêtes plus redoutables et j’imagine que la saison des pluies doit amener des visiteurs indésirables, quand l’eau chasse des profondeurs tout ce qui s’y cache. Et elle va loin, ravageant, fouillant, creusant ce sol sablonneux. Il est, par endroits, près de notre maison, par exemple, crevassé comme un glacier. Mais c’est pour tous la saison enchanteresse, inspiratrice de musique et de poésie; nous souhaitons passer à l’ermitage ces mois si attendus.

5

LEÇONS, VISITES, ENTRETIENS

7 décembre.--Les jours se suivent, chacun amenant de nouveaux visiteurs. Dès le matin Andrews arrive, il a besoin de parler des questions qui l’obsèdent avec un Occidental qu’il sache sympathique à l’Inde et aux Hindous. En fait, il donne sa vie à leur cause. Son action est complètement libre et il apporte une simplicité candide dans la lutte qu’il mène, avec quelle force et quelle autorité, contre la politique de son pays.

Tandis qu’il était dans l’Est africain, des colons hindous installés dans l’Ouganda l’ont invité et sa tendresse s’est émue à les voir vivre en si bonne intelligence avec les nègres.

Sur ces entrefaites, arrive un professeur japonais amené par deux amis. La conversation prend un autre tour. C’est encore l’Inde, l’Orient, mais dans le travail scientifique. Toujours ce vieil espoir de voir les savants des deux mondes unis dans une même grande tâche d’érudition. Ce Français est obstiné. Arrivera-t-il à ses fins?

A peine a-t-on le temps de se lever que déjà les visiteurs sont là. Comme il n’y a ni sonnettes, ni portes fermées, on les entend au petit bruit de leurs pieds nus sur le sol cimenté. Cette fois, c’est le Mahathéra, le plus vieux des quatre moines bouddhiques installés ici. Il veut voir ces fameux papiers retrouvés au cœur de l’Asie, il s’émerveille: Ainsi, la parole de notre Seigneur Bouddha a été portée si loin? et il s’attendrit. Sa robe jaune, son épaule nue, son parapluie noir lui font une silhouette inattendue.

Le lendemain, je donnais à Pratima sa leçon journalière et S., examinait les textes tantriques que lui apportait Kshiti Babou, cet homme qui sait tant et qu’on peut feuilleter comme une encyclopédie, quand se présente devant notre véranda l’éléphant du rajah de Bardwan et ses deux cornacs. Tout folâtre, deux sonnettes tintinnabulant à chacun de ses pas, il mange bananes et oranges, et je pense à son frère qui arpente si mélancoliquement sa cage au Jardin des Plantes.

Enfin, quatre délégués des étudiants et des professeurs de l’ermitage viennent nous inviter à un grand meeting pour le soir même. Il s’agit de fêter la libération de l’Irlande, événement qui éveille dans tous les cœurs les plus grands espoirs. En cet honneur aussi, on donnera à manger aux enfants du village Santal que ces jeunes gens ont adopté. Ils y ont construit une école, paient l’instituteur; école ouverte à tous, même aux «intouchables», l’affreux mot!

Nous nous rendions à l’invitation du matin, quand un mot nous retient. Le prudent Tagore, avant que de la fêter, veut savoir ce qu’est exactement cette liberté que l’Angleterre accorde à l’Irlande. Il préfère attendre quelques jours.

Les petits Santals ont eu leur repas tout de même. En cercle par terre, sous la belle clarté de la lune, les pauvres enfants sont accroupis, mangeant sans dire un mot. Il y en a de tout jeunes, quatre ans à peine, à peu près nus, qui grelottent, car la soirée, fraîche pour nous, doit être pour eux glaciale. Je ramène tant bien que mal sur les petites épaules les pauvres loques qui les couvrent. Cette misère des paysans de l’Inde, on ne peut y croire, si on ne la voit pas. Un homme est à l’aise, riche même, quand il peut assurer aux siens un repas suffisant par jour. Dans un village voisin, où habitent des «intouchables» (c’est-à-dire des parias, des déchus, les outcasts) la mortalité infantile avait dépassé l’an dernier soixante pour cent. Le salaire moyen est de cinq annas environ par jour (à peu près 5 pence). Ils meurent de faim.

Et l’atmosphère du pays se charge de plus en plus, la tension politique devient de plus en plus forte, la visite du Prince de Galles rend ce peuple enragé. C’est une excitation extraordinaire, une propagande ouverte, effrénée contre tout ce qui est Anglais, choses et gens. Fait sans précédent, incroyable, ces femmes si timides, à peine hors du parda, s’en vont par les rues de Calcutta, adjurant les marchands de fermer leurs boutiques, prêchant une véritable croisade. Le même jour qu’un dîner réunissait chez un grand dignitaire des fonctionnaires et des notables hindous, la femme, la fille et la sœur d’un des chefs du mouvement se faisaient arrêter. L’émotion fut si forte que d’abord on n’y voulut pas croire; la nouvelle confirmée, un des invités se leva et partit. On n’osa garder les prisonnières, on leur offrit la liberté sous caution; elles refusèrent; on les libéra cependant, en les avertissant qu’on serait dorénavant plus sévère. Immédiatement, sous les yeux mêmes de la police, elles recommençaient, et avec elles des jeunes gens par milliers, des enfants de douze ans. C’est une ivresse, une folie de sacrifice. En même temps une grande compassion s’est éveillée en faveur des paysans; un mouvement qui rappelle celui qui poussait la jeunesse intellectuelle russe vers le peuple s’organise, et déjà des écoles sont construites, des coopératives agricoles se constituent pour défendre les malheureux paysans illettrés contre tout ce qui les affame et les ruine.

Entre les deux cours du dimanche, nous avons eu chez les enfants de Tagore la fête d’un beau déjeuner hindou, complètement hindou, sauf les couverts qu’on nous avait donnés. Sur le sol, Pratima avait tracé les jolis dessins traditionnels, l’alpona de bon augure. Nous avions chacun notre table très basse, un petit tapis pour nous asseoir. Sur un large plateau, du riz, l’excellent poisson du Bengale, et beaucoup de bonnes choses que je ne connais pas. Pour boire, une eau de roses exquise. Pour dessert, des préparations fondantes, parfumées, un vrai repas de Mille et Une Nuits.

Le même soir, sagement je commençais avec mon cher élève M. l’École des maris. Je lis tout haut, comme il me l’a demandé; il m’interrompt et me demande sagement avec sa figure d’élève de couvent, alors, Scagnarelle sera cocu? Manquant à tous mes devoirs professionnels, je ne lui ai pas dit que ce mot, combien classique, n’était pas d’usage entre une vieille dame et un jeune monsieur de relations si récentes.

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12 décembre.--C’est l’hiver. Il faut mettre, au commencement et à la fin du jour, une écharpe sur ses épaules. Cependant S. part le matin à son cours les pieds nus dans ses pantoufles chinoises, avec un vieux veston de toile, un gilet de drap noir, et son casque.

Visite de deux étudiants de Calcutta, physiciens, venus pour le cours du dimanche et qui, avant de repartir, veulent voir ce professeur français qui a donné sa vie à l’Inde. Nous serons nous-mêmes bientôt à Calcutta. Nous pensions descendre à Jorasanko, dans la vieille maison du poète, où nous avons eu, à l’arrivée, un accueil si délicieux, mais il faut y renoncer. Notre hôte s’est inquiété à la pensée de nous savoir installés, par ces temps horriblement troublés, en plein cœur de la ville indigène; il craint que nous ne soyons pris en quelque bagarre. C’est la guerre à Calcutta. Il a donc demandé à un de ses neveux, mari d’une nièce bien-aimée, de nous assurer l’hospitalité.

Il faut boucler les malles et aussi, sur les «conseils» de Joseph, dont notre maison est la chasse gardée, et qui la défend contre les autres boys, remettre dans les malles tout ce que nous laissons. Au cours de cette manœuvre, nous démasquons les constructions des fourmis blanches, dangereux ennemis: leurs galeries atteignent déjà les papiers et les notes.

Il faut, dans ce pays, être constamment en alerte et se défendre de la faune et de la flore. Où d’ailleurs commence l’une et finit l’autre? La nature a quelque chose d’agressif qui fait peur. Il y a ce figuier banyan dont les branches jettent des racines comme des mains, des arbres qui semblent se dresser sur de gigantesques pattes de poule, d’autres qui se traînent à terre comme des pythons ou des pieuvres, des feuillages comme des scies et des sabres, et la feuille insecte, et la plante qui mange les fourmis, et la sensitive, que la simple approche du doigt fait se replier, et ces épines qui se cousent dans nos habits.

Tout le jour, cours, travail, visites, et enfin le poète qui charge son professeur français d’organiser, dans le sens le plus large, l’enseignement de l’indianisme dans l’université qui va se fonder: une belle besogne à faire dans l’Inde même.

6

CALCUTTA

20 décembre.--Nous voilà rentrés de Calcutta. Nous y avons passé deux jours très plaisants, très intéressants. C’est un bonheur dont nous ne pourrons jamais assez nous féliciter, que d’avoir pu connaître ce groupe des Tagore, un des plus cultivés, des plus raffinés, de l’Inde actuelle. Il faut vivre près d’eux pour savoir ce qu’ils représentent, et dans tous les domaines, comme influence, autorité. Cependant, une partie de la famille a été outcastée, depuis que, en des temps très anciens, un des leurs s’est marié ou a mangé avec un musulman. Les Hindous orthodoxes les fréquentent, mais pas de repas en commun, pas de mariage. Le poète croit qu’il doit à cette excommunication--qui obligea les siens à vivre en dehors de l’étroite communauté brahmanique,--tout ce que son esprit peut avoir d’universel. Il n’a pas subi l’influence de ces associations forcément étroites. Il a dû se faire lui-même; il s’est forgé sa langue, qui est devenue la langue classique du Bengale.

Nous sommes arrivés l’après-midi à Calcutta. Le fils d’un de nos hôtes, le secrétaire de l’autre nous attendaient. La famille, ou plutôt les deux familles qui nous accueillent, logent de l’autre côté de la ville, un quartier dans le genre de Passy. On y morcelle de magnifiques parcs que les architectes peuplent de cubes de maçonnerie tous pareils.

La maison où nous arrivons est une espèce de palais italien, splendide demeure, à peine terminée, véranda de marbre, jardin, étang, et un monde de domestiques. Là vivent deux des frères Chaudhari. Celui à qui nous sommes spécialement envoyés, P. C., a épousé une nièce du poète, une nièce bien-aimée et ils forment un couple merveilleusement distingué. Tous deux savent le français, et la connaissance que monsieur a de notre littérature, le sens qu’il en a, de Villon à Jean-Richard Bloch, est étonnant. Sa bibliothèque comporte à peu près ce que nous avons de meilleur. Il a su apprécier ce doute, qui n’est pas la négation, ce besoin de clarté que notre langue exprime si bien. Et il fait depuis des années apprécier autour de lui la pensée française. Étant étudiant à Oxford, il est venu un peu chez nous, il a voyagé en Normandie et en Bretagne, il a su voir ce qu’étaient les femmes, celles, comme il dit, qui commandent et à qui on paye sa note. Il a fait construire cette belle maison, il y vit avec son frère médecin, sa belle-sœur, leurs quatre enfants, le mari et le bébé de la fille aînée, Mlle Poushou-aux-grands-yeux. Ce frère médecin a fait la guerre, il a été absent trois ans, il a vu Marseille et Boulogne, il trouve que, pour la douceur, le dévouement, les Françaises ressemblent aux femmes hindoues. Saluons!

Dès l’arrivée, nous avons été chez nous. La meilleure hospitalité, celle qui laisse toute liberté et cependant assure discrètement confort, plaisir. Le soir même nous allons avec les deux belles-sœurs visiter l’école de musique patronnée par la famille, et elles me disent la complexité de leur vie, car il s’agit d’assimiler deux cultures, deux formes de civilisation, jouer piano et vina, lire les Oupanishads et Shakespeare, s’accroupir et s’asseoir, manger avec ses doigts et avec une fourchette. Ils y réussissent tous aisément.

Nous avons été voir notre consul. Lui aussi nous demande de ne pas aller dans la ville indigène. Il n’aimerait pas à intervenir auprès des autorités anglaises pour quelque incident. La surexcitation est extrême; une partie de la meilleure société est maintenant arrêtée, les prisons sont trop petites pour contenir ces rebelles d’un nouveau genre, il a fallu louer deux maisons, et la croisade continue: les hommes, le bonnet Gandhi sur la tête, et les femmes, tous portant un morceau de toile tissée à la main, s’en vont adjurant marchands, coolies, chauffeurs, tous ceux qui travaillent, de suspendre leur activité le 24, jour de l’arrivée du Prince à Calcutta. On les arrête, d’autres immédiatement prennent leur place. C’est ainsi que nous avons vu emmener, au milieu des applaudissements et des cris, quatre petits jeunes gens, la police conduite par un Anglais pâle comme un mort.

Si Gandhi réussissait, que se passerait-il? C’est la question angoissante que seuls se posent les esprits avertis. Tagore nous disait la folie qu’il y aurait pour l’Inde à imiter les grandes révolutions étrangères, à s’inspirer de la révolution française. L’Inde représente une civilisation particulière, qu’on ne peut ramener à aucune autre. La société est encore régie par la caste. Aucun lien possible entre ces groupes destinés à vivre non pas fondus ensemble, mais juxtaposés. Aucune autre unité, cinq cents langues, et combien de races dont les différences ethniques et religieuses font autant de sociétés, sinon hostiles, du moins presque étrangères.

Enfin, les Musulmans, si fortement organisés, dans cette Inde anarchique, et pour lesquels seul compte l’intérêt du monde musulman. Ils sont en train de conquérir le Bengale. Ils offrent aux basses castes un sort meilleur, les élèvent à un meilleur rang social, les dispensent de tous rites, abolissent les barrières. Les mariages sont rendus faciles, l’expatriation possible, partout des coreligionnaires les accueillent en frères, et, s’ils veulent revenir, ils retrouvent leur place dans la société sans difficulté. Ils peuvent s’installer sur les terres nouvelles que chaque année le déplacement des rivières découvre. Les veuves hindoues devenant musulmanes se remarient sans déshonneur. La notion d’impureté disparaît.

Pour l’Hindou, son village est le centre exclusif. Là seulement il trouve tout ce qui est nécessaire à sa vie, à sa mort: ses parents, la femme qu’il pourra épouser, les crémateurs qui, l’incinérant suivant les rites, lui assureront une résurrection meilleure. S’il s’expatrie, il est rendu impur, il ne pourra jamais revenir et retrouver sa place chez les siens, parmi les gens de sa caste. Tel a été le cas des Hindous qui avaient été s’installer aux îles Fidji: quelques-uns revinrent, personne ne voulut les accueillir; ils ont dû repartir, tout valant mieux que d’être outcast, intouchable. Pour ceux qui vont, si nombreux, coloniser la côte orientale de l’Afrique, ils le font en groupe de même provenance, même race, même langue. La vie et la mort les obligent à vivre ensemble.

Les masses suivent Gandhi parce qu’elles le considèrent comme un saint, un nouvel avatar de Vichnou. Les classes cultivées sont entraînées par le mouvement plutôt que par leur consentement propre. Tout cela donne à chaque maison quelque excitation; et c’est le problème de demain ou d’après-demain, un problème qui n’est pas sans intéresser le reste du monde.

Malgré les recommandations si sages de notre consul, j’ai été voir la mère et la belle-sœur de notre hôtesse arrivées de la veille et descendues à Jorasanko, la vieille maison de famille, en plein cœur de la ville indigène: des gardes à cheval à tous les carrefours, des piquets de soldats armés, la haine et la violence séparant deux grands peuples.

Pendant ce temps, S. recevait à l’Université, devant un auditoire que la non-coopération faisait peu nombreux, ce diplôme de docteur qui lui avait été décerné en 1914. Lorsque Sir Asoutosh Moukherji, vice-chancelier de l’université, rappela qu’il avait désiré que le professeur Sylvain Lévi, vînt faire des conférences à Calcutta mais que, Rabindra Nath Tagore l’ayant devancé, l’enseignement se faisait à Santiniketan, l’auditoire unanimement applaudit.

Durant ces trop courtes journées, nos hôtes nous firent connaître leur famille, leurs amis. Réunions inoubliables. Aucun pays ne peut rassembler plus de jolis visages; les beaux yeux, les nobles démarches, tant de grâce et de dignité, et les vêtements somptueux, chatoyants, véritable fête pour les yeux. Presque tous sont venus en Occident, c’est-à-dire en Angleterre, quelques dames ont étudié chez nous, savent, parlent même le français, et tiennent chez elles régulièrement de véritables cénacles français. Une d’elles est une poétesse connue.

A l’heure des adieux, nos hôtes nous ont comblés de souvenirs bien hindous: la poudre de vermillon pour faire à la naissance de mes bandeaux le signe rituel du mariage; un petit cœur d’argent, une petite attache d’argent pour le sari; des feuilles rougies pour me carminer la plante des pieds, et, à mon mari, un écritoire.

Le soir, nous retrouvions Santiniketan et la paix de l’ermitage. Nous ramenions avec nous, dans son panier de voyage, avec son peigne, sa brosse et sa tasse, un petit chat persan, un angora délicieux, gros comme le poing. Il se hérisse furieusement quand le pauvre chien paria se présente devant la salle à manger, la queue entre les jambes, combien humblement, peureusement, furtivement, et il le chasse. Ces Hindous, d’une si universelle bonté, vivent loin des animaux.

Et déjà commencent les préparatifs des fêtes anniversaires, la grande foire se monte, les Santals dressent des baraques et les visiteurs s’annoncent en foule. Ce sera pour jeudi; on y vendra de tout, depuis les tableaux de l’École d’art et de son chef, le grand artiste Nandalal Bose, jusqu’aux gâteaux bengalis si terriblement sucrés. Tir à l’arc. Pour finir, un feu d’artifice.

7

FÊTES

Mardi 27 décembre.--Le flot des visiteurs a commencé dès le mercredi. Mais dans le petit univers où nous vivons, si chacun est instruit de ce que fait son voisin, tout le monde sait ce que nous faisons. Or, on sait que le mercredi est le jour du courrier, jour sacro-saint où personne ne nous voit jusqu’après la levée à 4 heures. Auparavant, personne ne se hasarde. A 4 h. 5 déjà d’illustres visiteurs se présentaient, car les gens viennent d’eux-mêmes ou amenés par des amis et même par des inconnus. Comme il n’y a pas de portes fermées, par conséquent pas de portes à ouvrir, impossible de se dérober, le voulût-on. C’est charmant, très familial, quelquefois un peu dérangeant.

· · ·

Cependant étudiants et Santals à peu près nus, ont travaillé tout le jour à monter les boutiques pour le lendemain, et--chose plus importante encore--à préparer les fourneaux, je veux dire les creux dans la terre, ventilés par un petit trou. Les plus modernes ont pu acquérir quelques bouts de fer sur quoi ils poseront leurs pots, mais des pierres feront tout aussi bien. De ces fourneaux il y en a tellement, qu’il semble que chacun ait le sien; aussi pouvez-vous supposer qu’un Hindou cuira sa pitance sur le même feu qu’un Santal? On ne peut cuire que sur le trou de feu de sa caste, ou d’une classe supérieure, si elle permet. C’est ainsi que, chez les Chaudhari, de Calcutta, il y a deux cuisines, puisqu’il y a deux espèces de serviteurs: une cuisine pour les Mahométans, une pour les Hindous. Ce sont bien deux pièces à part, où chaque groupe est isolé. Pour que tout se passe dans les règles, le cuisinier hindou est brahmane.

Ces trous à feu creusés tout à trac et de tous côtés dans notre lande font (maintenant que la foire est finie) tout autant de trappes par ces nuits sans lune.

Le jeudi 22 a été le grand jour. Il a commencé par un service. L’affreux temple en fer et vitres avait été décoré de guirlandes de fleurs jaunes, des fleurs enfilées et serrées les unes contre les autres. Rien de nos feuillages et de notre art. Les hommes sont assis par terre à l’intérieur, les femmes sont massées sur les marches à l’extérieur. Tagore lira l’Oupanishad, célébrera le vingtième anniversaire de la fondation de l’École et fêtera l’inauguration de l’Université Internationale.

Il entre, tout vêtu de blanc, beau comme un prophète, et la cérémonie commence. Comme je ne comprends ni le bengali, ni le sanscrit, je regarde. Par les portes ouvertes, je vois le groupe des hommes. Ils sont là, immobiles, avec, au front, la marque rituelle de santal. Je reconnais nos visiteurs d’hier, les professeurs d’ici, trois présidents d’Université, des professeurs de Calcutta, des commerçants guzeratis, (car on est venu de toutes parts) et, dans un coin, le front barré de santal, sa belle figure sérieuse et tendre toute attentive, le Président de l’Alliance Israélite Universelle[2]. Il écoute la lecture du texte consacré, et j’admire.

[2] M. Sylvain Lévi.

Ensuite il a fallu faire ses achats, des cartes postales dessinées et peintes par les élèves de l’École d’art, et du cacao, et du fromage en boîte, etc... On se presse, on se bouscule devant ces petites échoppes. Des métiers à main tissent des saris. Les Santals nus, les enfants plus nus encore, les étudiants, les visiteurs, tous mêlés, confondus, se coudoyant. Après le déjeuner, la foule devient de plus en plus dense, une poussière chaude se mêle au parfum des fritures et des confiseries.

Nous nous asseyons sous une misérable tente, où une foule accroupie écoute, ravie, pour la millième et une fois sans doute, les amours du dieu Krishna et de Radha sa préférée entre les seize mille bergères. La messagère de Radha est un homme très grand qui n’est, ma foi, pas mal; de temps en temps, délicatement, il soulève la toile qui recouvre le sol pour cracher dessous le jus de sa chique de bétel; il se mouche dans sa draperie; ou bien, il s’interrompt pour que les spectateurs ne viennent pas s’asseoir jusque sur ses pieds. Radha est un pauvre petit bout de femme noire, avec sur les joues et le front, des dessins blancs pareils à de petites perles; et le Dieu, le pauvre dieu avec sa flûte légendaire, est pitoyable. Cependant tout le monde suit les épisodes peu nombreux, les discussions théologiques, éclate de rire aux plaisanteries. Une toute petite fille cherchant à s’asseoir sur le banc apporté pour nous, je veux l’y aider; elle m’aperçoit, s’effraie, se met à crier; sa mère la prend dans ses bras pour la consoler. Je vois dans ses cheveux la marque de vermillon, indice du mariage, je m’informe; elle a sept ans, elle est mariée depuis deux ans. Si son petit mari était mort, dès la première année, de la rougeole ou de la coqueluche, c’était pour toute son existence, jusqu’à la mort, la terrible vie des veuves, le jeûne tous les quinze jours, pas une fête, pas une parure. Pour oser se remarier, il faut être au-dessus des castes, ou en dehors, ou bien se faire musulman. On comprend que les conversions soient nombreuses.

Radha relevait pudiquement son voile sur son visage, Krishna l’ayant conquise, lorsqu’on vint nous chercher pour le concours de tir à l’arc. Pas très fameux, ces tireurs santals: ils en rient eux-mêmes, bons enfants; la vie facile de la plaine les a gâtés. Primitifs sans doute, mais les voilà vaccinés, bien lavés, je suppose que ceux qui, vivant dans les montagnes ont eu à se défendre contre de méchantes bêtes, ont gardé un meilleur entraînement.

Puis, ce sont les danses: toutes les filles, des fleurs rouges dans les cheveux et à l’oreille, se tiennent en une chaîne serrée, se donnant étroitement le bras. Ce sont de lents mouvements du buste et des reins, des déplacements presque invisibles des pieds qui les font lentement tourner en rond, tandis que quelques hommes devant elles cabriolent éperdument en battant du tambour. Ce n’est pas joli, joli. Mais les gosses de quatre à cinq ans qui gravement dansent en suivant bien la mesure sont à croquer.

La poussière devient étouffante, la nuit est presque tombée, on ne peut pas circuler. Je vais de boutique en boutique cherchant des espèces de poupées en bois ou en terre pour Tagore qui en réunit une collection. Ce sont des représentations traditionnelles de Ganeça, de Krishna, à côté d’innovations modernes, le policeman de Calcutta, etc... Cela se vend quatre à six pices; les boutiques ont été pillées; le peu que nous pouvons encore trouver, nous le disposons près du lit du poète; ce sera son cadeau de Noël.

Un domestique arrive portant haut un plateau, tout à fait Véronèse et Mille et Une Nuits. C’est Tagore qui nous envoie des mandarines et, dans une boîte semblable à celle de nos fromages, mais à peine dégrossie, du raisin de Cachemire disposé sur des couches d’ouate, grain par grain, comme les confiseurs arrangent chez nous les bonbons de chocolat. C’est qu’il vient de loin et qu’il est bon, sucré, de longs grains étroits, dorés.

Deux enfants de l’école, que nous ne connaissons pas, nous en apportent d’autre, avec des oranges, une grenade, quelques pommes, venues de la montagne, et des espèces de pâtes frites, sucrées, salées, que nous ne pouvons pas avaler. Un feu d’artifice magnifique a terminé cette grande journée! Les Santals continuaient à danser. Le bruit, la foule et la poussière tournaient la tête.

Le lendemain matin, à 7 h. 1/2, séance d’inauguration de l’Université Internationale. La salle des séances était limitée aux quatre coins par un manguier; car vous pensez bien que la cérémonie se passait en plein air. Des dames avaient dessiné sur le sol un bel alpona. Des fleurs, de la poudre de santal, un tabouret bas où s’assiéra Docteur Seal, président, lorsque Tagore aura fini son exposé.

Tout notre petit univers remplit les trois côtés du rectangle, les dames à part, les messieurs, comportant tous les élèves, depuis les plus petits, sept ans, jusqu’aux étudiants de vingt-deux ans, et les professeurs, les invités, tous pêle-mêle.

Car le trait caractéristique de notre communauté est d’être indivisible. Tous participent à tout en toutes occasions, et c’est, je pense, pour les enfants qui ont la chance rare de grandir sous de telles directions, une formation unique. Pendant les discours, on entend les cris des bébés, venus avec les mamans, et auxquels on donne bien vite le sein pour les faire taire; les chiens se battent; l’antilope veut à toute force passer; un mendiant fou surgit, le bâton à la main; rien ici n’est semblable à ce qui est ailleurs, et même il y aura une femme appelée à donner son avis!

Pour achever la journée, représentation d’un drame sanscrit: Veni Sanhara, IIIe acte. L’auteur est un ancêtre lointain de Tagore. Puis un épisode du Mahabharata et des scènes d’un drame bengali de Tagore: Sacrifice; scènes choisies, car les rôles de femmes sont supprimés. Les jeunes femmes de bonne famille ne jouent pas la comédie et Tagore répugne à voir des jeunes gens jouer des rôles féminins.

La salle est une longue pièce, une sorte de grange aux murs blanchis à la chaux; la petite scène comporte quelques voiles et quelques étoffes qui feront les décors indispensables. Le directeur des études apparaît devant le rideau; sanscritiste de premier ordre, il explique en bengali la pièce sanscrite pour ceux qui pourraient ne pas comprendre. Et nous avons une représentation excellente.

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Samedi, 24.--Dès 8 heures, visite d’un des hôtes, venu des frontières de l’Assam pour les fêtes, Dr D., directeur de l’Instruction publique dans un grand État indigène. Il a été cinq ans en Amérique. Les yeux bien ouverts, la tête solide, il connaît le monde moderne. Il nous conte son mariage. Il est né au Népal. A la suite d’un de ces drames de palais qui furent si fréquents avant le règne du présent Maharaja, ses parents durent quitter le pays. Ils s’installèrent au Bengale. Là, la caste des Kshatriyas (guerriers) a à peu près disparu. Kshatriyas eux-mêmes, ils ne purent chercher une alliance que dans une des trois familles Kshatriyas qui subsistent encore. Son père choisit pour lui la fille d’un raja, propriétaire d’un grand domaine. Le jour de la cérémonie, le soir plutôt, les mariages se faisant après le coucher du soleil, et pour obéir aux usages traditionnels, le marié monta à cheval, une lance à la main et se mit en devoir de forcer successivement les portes. Mais comme on est au XXe siècle tout de même, il passa à travers des portes en papier.

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Dimanche 25, jour de Noël, soleil resplendissant. Il fait chaud aujourd’hui, même pour les Hindous. Viennent nous voir les pères des jeunes élèves qui nous ont apporté des gâteries; deux braves bonshommes, une barbe de huit jours, habillés comme on l’est ici, le veston flottant sur la draperie dont les hommes se font une culotte. Les vestes sont déchirées, effrangées, élimées, la chemise ouverte au cou, sans col. Ils ne parlent que bengali ou guzerati, ils ont voulu voir ce professeur français très aimable et qui aime les Hindous. Ils sont tous deux chefs d’importantes affaires de charbon dans le Guzerat, et sont membres bienfaiteurs de l’Université nouvelle chacun pour cinq cents roupies.

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Lundi, 26.--Joseph, malade, va à la consultation du médecin bengali, qui passe tous les matins dans sa voiture noire, semblable à nos corbillards. Le médecin est assis là-dedans et son assistant, en pagne, en face de lui. C’est ultra-moderne, si on le compare au palanquin, qui a passé devant notre maison hier, même sorte de boîte, plus petite, noire ou vert sombre, portée par quatre bonshommes. Il paraît que c’est là-dedans que nous monterons, en caravane, au Népal!

Vu hier, au cours de la promenade du soir, le premier serpent, tout vert. On pourrait croire que notre conversation l’évoqua. Je demandais à Nitou, le charmant petit-fils de Tagore, qui se promenait avec nous, quand il en avait vu et où? Où? Mais dans notre maison! Voilà qui est engageant. Et, cinq minutes après, cette vilaine rencontre.

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JOUR DE L’AN

Mercredi 4 janvier 1922.--Les Santals et les étudiants ont plié bagage, c’est-à-dire qu’ils ont arraché les quatre tiges de bambou, squelette de leur boutique, et jeté par terre les feuilles de palmier qui constituaient les murs, puis, dès ce même soir, les gens ont commencé à s’en aller. Les tout derniers visiteurs s’attardent encore. Ils bénissent une grève partielle de chemin de fer qui, si elle n’empêche rien de Calcutta à Bolpour, arrête tout de Bolpour à Calcutta et leur offre un prétexte décent pour rester.

Le ciel lui-même, depuis quatre jours, semble décidé à nous donner quelque répit: des nuages voilent l’ardeur du soleil; il a même plu, l’avant-dernière nuit, et c’était délicieux d’entendre les gouttes tomber sur le rebord de la fenêtre. Pourtant, la chaleur n’en est que plus grande. Rien d’étrange dans ces averses que les Anglais nomment Christmas showers. Seule, la chaleur de cet hiver semble insolite.

Un principal de collège est venu nous rendre visite: thé, bavardage. Encore un que la grandeur britannique n’a pas conquis. Il se plaint de tout, de l’insuffisance souvent criante des collaborateurs anglais qu’on lui impose avec des traitements princiers, de leur incompréhension, du vêtement même qui lui est infligé, si chaud, si inconfortable, si coûteux. Il était assis, bien à son aise, dans son costume national, si propre, qu’il peut faire laver sans grands frais; le blanchisseur se paie au mois, huit à dix roupies pour toute une famille. Au moment où il prenait congé, Tagore est venu nous dire adieu; il s’est décidé brusquement à aller voir ses paysans qui le réclament pour des règlements d’affaires.

Le lendemain, accompagné d’un petit de l’école, qui n’a pu aller chez lui, à Darjeeling, pour les vacances et qui a fait de notre maison la sienne, S. est parti pour Taltali, gros village hindou voisin, afin d’y prendre des photos. Il y a là un temple, près d’un étang, naturellement, et, postés devant, quatre sortes de fétiches en bois grossièrement taillé, qui intriguaient mon orientaliste. Par bonheur, il a rencontré le fils du zemindar qui lui a donné les explications souhaitées.

Les zemindars sont les gros propriétaires terriens que l’Angleterre a chargés de recouvrer les impôts chez leurs paysans. Nos intendants généraux au petit pied; mais vous imaginez le sort des administrés. Ils vivent sur leurs terres paresseusement, luxueusement, et tiennent leurs femmes derrière le parda. Donc le fils du zemindar a expliqué que ces fétiches avaient été placés pour commémorer la mort récente d’un de ses parents, et qu’en même temps quatre vaches et quatre taureaux avaient été mis en liberté. C’est pourquoi ces quatre fétiches portent des images à peine ébauchées de têtes de taureaux. Pour imaginer de pareilles habitudes, il faut voir les rues du Calcutta indigène avec leurs vaches libres (elles ne s’aventurent pas dans la ville anglaise) flânant et s’arrêtant, broutant les étalages des marchands, obstruant le trafic; une d’elles, en plein midi, vêlait sur les marches de la Bourse.

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Vendredi 30 décembre.--Nous avons été nous promener jusqu’au terrain de crémation. Rien pour exciter l’imagination ou la sensibilité: au bord de la route, sur un terrain indifférent, deux places assez larges, remplies de braise, à peine creusées. C’est là que, portés par les membres de leur famille ou de leur caste, les gens viennent finir.

La mort n’a pas cet appareil exceptionnel dont nous nous plaisons à l’accompagner. A Calcutta, j’ai rencontré deux «convois». Sur une civière, portée sur les épaules de quatre hommes, le mort, à peine recouvert, la figure serrée dans un linge, s’en allait tranquillement par les rues, du côté gauche, côté propice, nul ne le remarquait. Un mariage musulman qui arrivait, cavaliers, vêtements rouges, voitures, trompettes, véritable entrée de cirque, n’a pas amorti l’éclat d’un de ses instruments. Plus sages? Autres.

Au retour, Pratima m’attendait. Le silence et le calme de cette soirée aidant, elle me parle de la famille, des rapports, des liens, des habitudes qui sont les leurs. A la base, me dit-elle, il y a l’attachement presque religieux pour la mère, et ensuite, considéré dans ce rôle de mère, le respect de la femme. Rien encore chez eux de nos grands romans d’amour, de nos grandes machines passionnelles. Jamais de roman entre les jeunes gens et les jeunes filles de l’école.

Le jeune homme se marie encore avec une jeune fille qu’il n’a jamais vue, parce que c’est le choix des parents; ils ne connaissent pas nos «coups de foudre». Mais gare, lorsque, décidément émancipées, ayant pris l’habitude de vivre en égales au milieu des hommes, les femmes seront vraiment mêlées à la société! Le divorce et le scandale seront bientôt là.

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Dimanche 1er janvier.--Bonne année. Il faut être comme nous Européens pour y penser ou comme Pearson qui m’apporte un ananas tout frais et une invitation pour le thé de 5 heures. Les Bengalis ont gardé leur calendrier et il faut un effort à la fille de Tagore, si délicieuse dans son extraordinaire timidité (je l’appelle lady Shy), pour penser au mois occidental. Pour eux tous, ce n’est ni janvier, ni jour de l’an, c’est le 17 du mois de Paouche (je ne garantis pas l’orthographe). Le mois commence avec la pleine lune, tout au moins ici. Comment ils s’arrangent pour n’avoir que douze mois, je n’en sais rien.

Nous avons eu au thé un médecin bengali, inspecteur de district. Il nous a conté que l’expédition anglaise qui tente l’ascension du Gaurisankar a rencontré, installés à quelque cinq mille mètres d’altitude, des yogis qui vivent là sans jamais descendre, se nourrissant de racines, d’un peu de lait, apportés par des âmes pieuses désirant acquérir des mérites. Quelquefois aussi rien du tout.

9

LA FOIRE DE KENDOULI

Mercredi 11 janvier 1922.--Une semaine sans histoire, sans histoires; c’est la reprise du travail. Ce n’est pas qu’une affiche en prévienne; la règle ici n’est pas écrite et fixe; il y a l’habitude, ce qui s’entend sans être dit; et c’est le matin que Çâstri Mahashaya avertit le professeur français qu’il aura à faire son cours l’après-midi. Mais rien n’est ici comme chez nous, même pas l’uniformité de l’heure: il y a celle de Calcutta, celle de la gare, celle de l’ermitage, et, brochant sur le tout, les heures individuelles. En reconduisant Mme de M., à la station, l’employé nous annonça 82 minutes de retard: n’est-ce pas 1 h. 22? Et le jeu des projets! Ils se font, se remettent, se renouent, se défont d’un jour à l’autre: une pareille incertitude nous agacerait en France! Ici, c’est dans l’air, il n’y faut pas faire attention. C’est ainsi que S. ne sait pas encore la date de la Conférence Orientale qu’il doit présider; même incertitude pour notre voyage à Bénarès. Irons-nous même demain ou après-demain à la foire de Kendouli? Cependant il faudrait s’y préparer.

Cette foire se tient tous les ans pour l’anniversaire du poète Jayadeva, le chantre mystique de Vishnou-Krishna. Il vivait au XIIIe siècle; aucun monument, dans son village natal, ne perpétue son souvenir qui vit dans la mémoire des hommes, et tous les ans, à cette date, un concours immense de population, marchands, curieux, pèlerins, viennent à Kendouli entendre ses chants et le récit de sa vie. C’est une commémoration qui vaut bien nos statues. Il faudra y aller en char à buffles, avec une tente, sans doute, et toute une cuisine; il n’y a rien qu’on puisse consommer, là-bas, ces foires et ces pèlerinages étant de beaux foyers de choléra et d’épidémies. Mais notre vie est surveillée et guidée par de silencieuses amitiés qui veulent tout prévoir et tout arranger pour le mieux; nos projets en sont toujours plus ou moins suspendus. C’est vrai aussi que seuls nous nous débrouillerions mal dans cette vie si complètement étrangère à toutes nos habitudes. Pourtant nous voudrions aller à Kendouli. Le poète nous dit que le bruit, la foule et le char à buffles seront trop pour nous; il nous croit plus empotés que nous le sommes.

Il est rentré pour recevoir le maharaja de Pithapouram, qui finalement n’est pas encore arrivé; malade, il enverra d’abord ses domestiques, mais rien encore ne se manifeste.

L’inspirateur de l’ermitage est venu nous faire une bonne visite, nous assurant que nous lui avions grandement manqué. Et avec lui et Kshiti Babou nous avons passé quelques moments charmants à les écouter causer. Kshiti nous a longuement parlé de ces chanteurs populaires, véritables moines errants, les Baouls, dont un bon nombre se rendra sûrement à cette foire. Ils n’ont ni temple, ni dieu particulièrement vénéré; leur doctrine, leur sagesse s’expriment par des chants et des danses; si on les interroge, leurs réponses chantées, dansées laissent l’interlocuteur déconcerté. Leur nom, Baoul, signifie: plein de vent, c’est-à-dire qu’ils font en eux le vide absolu, pour que le Divin entièrement les occupe; ils sont les instruments de musique de la divinité.

Le lendemain, le poète déjeunait avec nous; conversation politique, ou plutôt sociale: il ne croit pas que l’Inde soit mûre pour la liberté; suivant sa forte expression, on ne réalise pas la liberté politique sur le sable mouvant d’inégalités sociales telles que les leurs. Tant qu’il y aura des «intouchables», tant qu’une large partie de la population sera, pour l’autre, objet de mépris et de dégoût, l’Inde ne pourra pas être libre. Il nous contait que tout dernièrement des partisans résolus de Gandhi s’étant réunis, réunion politique, un Hindou demanda à un Musulman de sortir un instant: il avait soif et le voisinage de cet infidèle aurait souillé son eau. Voilà où ils en sont encore. Et puis, une obéissance trop complète, presque servile à la parole du maître, du gourou; Gandhi ne connaît pas de démenti; il est le chef bien plus d’une église que d’un parti; s’il disparaît tout s’effondre. Il a fondé lui aussi son ermitage; tandis que les abris s’y édifiaient, il a reçu en même temps que ses disciples l’hospitalité de Santiniketan. Les enfants préparaient un pique-nique, ils prièrent ces nouveaux camarades de partager leur partie de plaisir; mais aucun des invités n’osa demander une autorisation au maître; ils reçoivent des directions, les suivent, sans poser une question. Déjà ici la docilité des étudiants surprend; ils écoutent, ils obéissent docilement, timidement. Avec une pareille élite et, par derrière, la masse du peuple illettrée, misérable, affamée, superstitieuse, dont toutes les décisions sont d’abord soumises à l’astrologue, comment former un seul peuple, et libre?

Les méthodes même de résistance paraissent puériles à Tagore; la prison et ce trop facile martyre le blessent dans sa fierté, et la croisade de non-coopération contre l’Occident fait bondir l’international qu’il croit, qu’il veut être; car national et patriote, malgré lui, en dépit de toutes ses déclarations, de tous ses principes, de toute sa volonté, il demeure. Non seulement il chérit l’Inde, mais, le Bengale et particulièrement le Bengale oriental, les petites patries dans la grande. En peut-il être autrement, et ne peut-on rêver une vaste fédération humaine que chaque pays enrichirait du trésor de ses expériences particulières?

En attendant la réalisation de ces rêves, j’ai lu hier dans une revue hindoue une longue analyse d’un article sur la question de la «couleur». Et, ma foi, si un jour, tous ces noirs et ces jaunes et ces rouges que nous avons dédaignés, méprisés, poursuivis, torturés, assassinés, (sans que rien nous prouve que ces horreurs ne se répètent encore en quelques coins), si tous ces gens de couleur après avoir dit et redit: «Nous sommes plus nombreux, plus forts, plus prolifiques que les blancs, nous apprenons leurs méthodes» se mettent à les appliquer, nous blancs pourrions voir quelque chose. De pareilles lectures donnent la petite mort et c’est monnaie courante dans toute l’Asie.

Le temps s’est couvert, les nuages qui courent dans le ciel nous valent des couchers de soleil merveilleux, ce n’est plus la splendeur unique de l’astre s’abîmant derrière l’horizon, mais un éventail de couleurs, comme des voiles tendus, des métaux embrasés, des ailes éployées, on n’en peut décrire la splendide variété, on regarde et on dit: oh! Ce matin Joseph nous appelle, les bras en l’air, émerveillé; il pleut par larges gouttes et tandis que je vous écris l’averse continue. Déjà quelques manguiers sont en fleurs, c’est le moment de la pleine lune, nuits merveilleuses.

Et enfin, depuis deux jours nous sommes sans pain. On s’y fait.

· · ·

Vendredi 13 janvier.--Nous avions convenu des derniers détails pour l’expédition du lendemain. Nous avions hésité quant à l’heure du départ: 7 h. 1/2, un peu tôt; 8 heures sera bien. Et ce lendemain nous nous mettions en route à 11 heures moins le quart. Cette habitude occidentale, qu’on ne peut perdre, de prévoir et de vouloir organiser! Nous partions à cinq, nous emmenions avec nous la jeune danseuse philosophe et nos deux domestiques seulement. Il convient d’être modeste par ce temps de bolchevisme. C’est pourquoi aussi, pour rester vingt-quatre heures à Kendouli, nous n’avions avec nous que deux caisses de vaisselle, de mangeaille, deux lanternes, notre couchage, une chaise percée et un pot de chambre, deux tabourets, etc. etc... Mais, pour ce voyage de vingt-deux milles, nous avons mis dix heures, coupées par une halte au Dak bangalow (bangalow de la poste) d’Ilambazar où nous avons passé la nuit. C’est à quatorze milles d’ici; nous y sommes arrivés par une route vraiment assez bonne. L’endroit est charmant; à côté du Dak, un petit cimetière où est enterrée toute une famille Erskine, autrefois propriétaire d’une fabrique d’indigo; à côté de leur tombe celle plus petite de leur chien et celle minuscule de leur perroquet. Au moment de la résurrection, ils soulèveront tous en même temps, de la main, de la patte et du bec, la pierre de leurs tombeaux.

Voyager en voiture à buffles n’est jamais drôle, mais quand il s’agit de circuler sur la route d’Ilambazar à Kendouli, cela devient tout simplement affreux; il n’y a pas de chemin sur terre qui ressemble à cela. Dans les parties mêmes qui traversent les villages, il s’agit de franchir des buttes de quelque quatre-vingts centimètres ou des ornières si profondes que la voiture frotte sur la route; personne ne s’avisera d’un coup de pelle ou de pioche. Et ce n’est rien en comparaison de ce qui vous attend pour rejoindre, à Kendouli même, le champ où les tentes sont dressées; pour cela le char se lance au travers des rizières, petits enclos circonscrits par des diguettes de quarante à cinquante centimètres. Vous imaginez, non, vous ne pouvez imaginer ces sauts et ces soubresauts, ces cahotements, ces renversements auxquels sont soumis les malheureux patients, étendus sur la paille des voitures. Comment n’est-on pas brisé? Je ne m’étonne plus que tant de gens ici n’aient jamais osé affronter le voyage. Mais la foire de Kendouli justifie tout.

Tous les ans soixante à soixante-dix mille personnes accourent de toutes parts pour célébrer le poète Jayadeva, l’auteur de ce Gita Govinda que Courtillier a traduit en français. Après lui, quatre siècles environ, dans ce même Kendouli, un autre mystique, Chaitanya, fondait un ermitage; savant d’abord et poète, il s’adonna ensuite exclusivement à l’extase. C’est dans ce lieu que, depuis six ou sept siècles, chaque année, de tous les coins de l’Inde les pèlerins accourent pour célébrer ces deux grandes mémoires. Chaitanya y a son tombeau. Le site est beau, dominant la rivière Ajaya qui déjà maintenant ne couvre guère que le dixième de son lit et qu’on peut traverser à pied dans toute sa largeur.

A un mille de distance on entendait déjà le bruit des chants et des musiques; les paillotes, les abris, ne laissent qu’un faible passage encombré par une foule formidable; des gens sont installés au milieu du chemin, et je ne sais comment nos voitures ont pu circuler au milieu de ce grouillement. Nous étions, comme vous pensez bien, les seuls Européens; je ne crois pas que beaucoup d’autres y soient venus avant nous; on visite les villes, alors que l’âme de l’Inde n’est vraiment et aisément accessible que dans ces occasions-là.

Nos tentes ont été dressées par des artistes de l’école et quelques autres jeunes gens, dont le médecin, venus dès le commencement des fêtes pour assurer un vague service sanitaire; vague, car, pour cette multitude, je ne crois pas qu’on ait préparé les plus élémentaires latrines; mais, de l’autre côté de la rivière, l’immense banc de sable en aura tenu lieu; le soleil et les corbeaux auront fait le nettoyage. Les volontaires de Santiniketan ont balayé les épluchures et les feuilles qui servent d’assiettes et les papiers gras; il leur a fallu un certain courage et un beau mépris des observances de castes. Ils étaient là aussi pour combattre quelque brusque apparition de choléra, toujours possible sous ce climat, avec cette foule si complètement étrangère à nos moindres précautions d’hygiène. Nos tentes étaient voisines; ils nous ont veillés, soignés, entourés comme des fils. Surtout, ils ne nous ont pas laissés circuler seuls.

Et maintenant, je voudrais vous décrire le spectacle pour lequel nous étions venus, et c’est terriblement difficile; tous ici sont à la fois acteurs et spectateurs, chacun participe à la cérémonie; il y a des boutiques où on s’arrache les gâteaux frits, les légumes que l’on fera cuire sur son trou de feu, si on peut appeler boutiques les auvents constitués par les chars à buffles renversés, les marchandises étalées à l’abri du char et des brancards; il y a, au bord de l’eau, tout un quartier de paillotes légères, faites de brins de paille et de bambous à peine croisés; il y a une place entourée de palissades où, pendant toute la fête, trois jours, on nourrira les pauvres; et les temples, et la rivière où se baignent et jouent et font leur lessive, tout le jour durant, des milliers et des milliers de pèlerins; il y a les récitants des poésies de Jayadeva, de la vie de Krishna, et de celle de Chaitanya que nous n’avons pas entendus parce que, pendant vingt-quatre heures, à part une courte visite aux temples, et quelques petites heures de sommeil, nous avons vécu assis par terre, déchaussés, au milieu de la foule de plus en plus sympathique, écoutant, regardant les Baouls.

Ils se tiennent presque tous sous les figuiers banyans, qu’on a laissés pousser, qui ont pu laisser tomber, de leurs branches dans le sol, des racines qui sont devenues des troncs à leur tour, des banyans prodigieux; ce ne sont plus des arbres, mais des constructions vivantes, des temples aux centaines de piliers que le vent fait frémir, ou bien des grottes, ou quelque extraordinaire cascade qui se serait solidifiée; le tronc, qui est fait d’innombrables troncs se mêlant, s’entrecroisant, se tordant, s’étreignant dans un désordre, un chaos, une force apocalyptiques, s’étend aussi comme un rideau; des branches formidables sont sorties des racines qui sont devenues des colonnes et cela s’étend et cela marche; c’est tout un monument, l’architecture effarante d’un arbre monstrueux.

Là-dessous, nous nous asseyons; les gens nous font place, tout en avant; et, les uns après les autres, comme la fantaisie leur en vient et l’inspiration, les Baouls commencent à accorder leur instrument dont l’unique corde est maintenue en bas dans une sorte de bol de cuivre. Ils chantent; variations infinies sur des thèmes toujours les mêmes et peu nombreux: Dieu est unique, quelque nom qu’on lui donne, Krishna, Vishnou, Brahma, et celui des Musulmans et celui des Chrétiens; il n’a pas de temples, ce n’est pas avec les yeux du corps qu’on peut le voir; tout être humain a le même droit devant lui (ils ne reconnaissent pas la caste). Pourquoi des temples? Notre corps est le temple de la divinité; c’est là que nous devons faire qu’elle se plaise, par nos chants, nos danses, la béatitude de l’amour universel; Dieu nous aime, nous aimons Dieu, exaltation mystique qui a besoin de se traduire par des chants et des danses. De temps en temps, de la foule un cri s’élève auquel la foule se joint: Hari bole, dites le nom d’Hari; ou bien Hari jai, vive Hari. Et lorsque le chanteur peu à peu s’excite, se lève et se met à danser, le spectacle est réellement extraordinaire. Un d’eux, Gopal Khepa (Gopal le toqué; Gopal est le nom de Krishna, toqué est l’état du Baoul; on ne les appelle pas par leur nom) nous avait pour ainsi dire adoptés; il chantait, les bras levés, tenant son instrument contre son oreille, comme enivré de sa musique et de son chant, vraiment émouvant.

Le soir jusqu’à minuit, sous la lune à peine décroissante, ils continuaient tous à exalter le Dieu universel, endormis à moitié, la gorge rauque, car le chant ne doit pas s’interrompre. Autour d’eux les gens par milliers, tout enveloppés dans leur vêtement blanc, allongés sur le sol, dormaient comme des morts dans leur linceul. Je n’oublierai jamais cette vision.

Nous n’avons guère interrompu cette longue séance que pour aller voir les temples, les Kalis sanglantes aux huit bras, avec leurs colliers de crânes humains, la langue rouge sortant de la bouche, marchant sur un Siva tout blanc, un fétiche absolument hideux. Comme nous nous arrêtions près du temple, entre un yogi frotté de cendres, reposant sur son cou, tout son corps relevé au-dessus de sa tête, et un autre étendu sur son lit de clous, tous deux marmottant sans un moment de répit «Sita-Ram» avec un air d’orgueil monstrueux qu’ils n’arrivent pas à dissimuler, quelques jeunes gens se mirent à chanter Bande mataram (le chant national, défi à l’Angleterre); un mot d’ordre passa, les cris immédiatement s’arrêtèrent, et la foule qui, déjà nombreuse, nous escortait, s’épaissit encore.

Le directeur du temple arrive (il en est le propriétaire ainsi que du village entier; son prédécesseur a été assassiné l’an passé, tant sa main était lourde et avide); il ignore tout; mais quelqu’un sachant le Gita Govinda s’offre à le réciter, on sort les livres, on nous fait asseoir dans de beaux fauteuils, en face du mahant (le directeur) et de son intendant. Le savant tout nu, le corps et la figure couverts de signes et de taches rituels, à côté de l’autre monsieur savant qui dans sa chaise, avec ses lunettes, se délecte à la lecture du glorieux poème; un jeune garçon aussi peu vêtu arrive et se met à le chanter. Et vous imaginez la foule alentour! On ne nous a pas photographiés, c’est dommage.

Le lendemain matin, levés avec le soleil, une bonne douche sous la tente, le déjeuner servi avec tout le cérémonial dû aux sahibs. Où sont les déjeuners de montagne? Cette vie d’ici gâterait les meilleurs! Mais l’importance de Joseph est en raison directe de l’importance de Master et Memsahib; rien à faire contre cela. Nous retournons près des arbres et nous revoilà accroupis en avant de cette même foule; j’ai dû changer mes bas et ceux-ci sont déjà pleins de bouse de vache. Une dame à côté de moi me tend une brochure; elle en fait hommage au sahib «si intéressé dans leur religion»; c’est une vie de Jayadeva. Elle y fait inscrire son nom. Je demande--par signes--à Gopal Khepa d’y signer le sien, il me fait comprendre qu’il ne sait pas écrire, mais qu’il sait interpréter les arbres, la nature, la vie et qu’il les chante. Il nous regarde avec ses yeux pleins d’une flamme et d’une langueur singulières, sommeil et exaltation mystique tout à la fois. Et il faut s’en aller, non sans se défendre d’un yogi, barbouillé de cendres, qui nous rappelle Max Jacob.

Singulière confrérie que celle de ces Baouls, chanteurs errants, et quelle fascination que la leur sur les âmes! Il y avait parmi eux un parfait babou à lunettes dorées, parlant anglais--disciple d’une madame Baoul, car les femmes sont admises et très honorées. Nous nous creusons la cervelle pour retrouver à quelle femme de chez nous cette madame Baoul ressemble, avec ses yeux malins et brillants, sa figure fine, un peu pointue; certainement nous l’avons vue à Paris. Il y avait aussi un petit marchand qui a chanté et dansé, se payant ainsi trois jours de folie. Et tout ce monde-là voudra demain être électeur.

Nous sommes rentrés le soir à 9 h. 1/2, étant partis à 11 h. 1/2; notre petit cocher dormait sur ses buffles et, sous la capote de joncs tressés, sur la paille, nous gisions comme des morts. A la nuit tombante, quelques milles faits à pied d’un bon pas nous ont pour un instant réveillés, et d’autant plus qu’un serpent long et dégoûtant a traversé la route jusque sous mes pieds. Les horribles animaux! Remontés dans le char, nous sommes retombés dans notre torpeur. Enfin, la maison, le chat, fou de nous revoir, de l’eau pour la douche, une tasse de thé, le lit enfin, et un sommeil de dix heures dans des draps.

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MISÈRE DE L’INDE

25 janvier.--Nous voici de nouveau assis nez à nez, préparant le courrier, sous la véranda, la tête à l’ombre d’un pilier tandis que le soleil matinal chauffe nos vieux os; c’est l’hiver, cependant nous tournons le dos au ciel éblouissant et dans quelques instants sans doute, devrons-nous chercher un coin moins ensoleillé.

Notre semaine a été assez mondaine et très laborieuse, comme à l’ordinaire, et plus qu’à l’ordinaire les projets de voyage ont ruisselé. Dès jeudi matin, le poète venait nous transmettre une invitation reçue du gouvernement du Nizam (Hyderabad), pour aller visiter les fameuses grottes d’Ajanta et leurs peintures. Naturellement, nous devons l’accompagner. Le poète et Rathi et Kshiti Babou et mon mari, cartes étendues, élaborent un magnifique projet: c’est entendu, on partira le 15 février.

Non, le lendemain ce ne l’était plus, et pour des raisons si profondément émouvantes et touchantes: il faut trouver de l’argent pour Santiniketan, les travaux commencés restent en plan, la bibliothèque ne se termine pas; alors, avec la pièce nouvelle que le poète vient d’achever dans un grand enthousiasme de travail, on va aller donner une série de représentations dans la vieille maison de Calcutta; Tagore doit y jouer un rôle de Baoul (voir Kendouli) il y sera sûrement merveilleux et la grosse recette escomptée--il y a des précédents--servira à presser les constructions. Une des dernières fêtes a rapporté une si belle somme qu’on peut beaucoup espérer. Le millier de places a été immédiatement loué, certains retardataires ont donné cent roubles pour avoir seulement le droit d’entrer et de rester debout. Et vous ne pouvez imaginer ce que cette dernière situation représente pour un Hindou.

Cependant, cet homme de plus de soixante ans, un grand âge pour l’Inde, comblé d’honneurs et de réputation, pourrait jouir paisiblement de la vie, de sa gloire, de sa fortune, que les droits d’auteur doivent fortement arrondir, des hommages d’une société où il est vénéré comme un dieu. Il gémissait hier encore sur la folie de son entreprise, sur la nécessité pour un poète d’être «glorieusement paresseux», sur son incapacité pour toutes choses matérielles, mais, me disait-il, en soupirant, j’aime les enfants, je crois en ma mission. Et il accepte les lourdes charges et les soucis de tout ordre que comporte une telle création.

Cette pièce qu’il va jouer, il l’a écrite en bengali; les élèves et les maîtres en ont eu au fur et à mesure la lecture; avec eux, il l’a revue en entier, le personnel de Santiniketan lui fournit aussi ses interprètes, son fils sera «general manager». Sans doute, cette représentation souffrira de l’inexpérience des acteurs, les spécialistes pourraient en critiquer la présentation et sans doute encore, au point de vue technique, auraient-ils raison, mais toutes ces conceptions renferment une inspiration à la fois si haute et si candide qu’on est entraîné. Il y a une atmosphère générale ici, il faut s’habituer à y vivre, à y respirer; rien à comprendre si on ne s’y établit pas, les poumons et l’âme bien ouverts.

Dès jeudi, nous avions à déjeuner Elmhirst, le directeur du «département d’agriculture». Il a conquis tous les cœurs; il est à l’aise dans ce petit univers comme s’il y était né; il peut manger avec ses doigts, il aime les gâteaux trop sucrés, va et vient les pieds nus dans des sandales, la chemise sur le pantalon, avec une bonne grâce et une aisance charmantes. Il a les plus beaux projets, les plus nobles, et il sait que la tâche est écrasante: il veut faire venir près de lui des fils de paysans pour les former aux méthodes occidentales; il veut drainer, cela surtout! Imaginez une contrée où nulle part n’existent les installations les plus rudimentaires; il veut fumer, assécher, assainir, il veut du beau bétail; mais le paysan lui-même meurt de faim, il n’a pas un bon repas par jour.

Cette misère de l’Inde que décèlent si tragiquement la maigreur et la faiblesse des bêtes, comment la décrire? «Songez», nous dit Elmhirst au comble de la surprise et de l’émotion, «qu’ils ne donnent pas de nom à leurs animaux!»

La remarque est saisissante; mais sans doute toutes les bêtes sont-elles, à un moindre degré, comme le chien paria qui apparaît devant notre porte à l’heure des repas, si affamé que rien en lui ne subsiste de ses goûts, son humeur, ses joies: ce n’est qu’une carcasse perçant la peau pelée, sans regards et sans voix, rien qu’un estomac vide. Son maître, ou plutôt le maître de la misérable hutte autour de laquelle il rôde, n’est guère mieux partagé; le buffle étique donne environ un litre ou un litre et demi de lait par jour, et quel lait! l’enfant est nourri de l’eau dans laquelle le riz a cuit; il est nu, on frémit de penser à la souffrance, à la mortalité. Les parents n’ont que le misérable linge qui les couvre, la femme ne l’enlève même pas dans l’étang où elle fait quotidiennement ses ablutions, rince sa bouche, frotte ses dents avec un bout de bois et... tout le reste, à la fois. Le linge trempé sèche sur elle; il est vrai qu’il sèche vite; mais tout de même, pour eux, il fait froid; il est vrai aussi que la plus pauvre a aux bras des anneaux, des boucles aux oreilles, et le premier effort sera pour acheter des anneaux de jambe. Les «ornements pour la femme» ce sont leurs «Droits de l’homme»; plus aisément réalisés, mais, souvent aussi, même camelote. Quand tout ce monde-là ira à l’école, la face de l’Inde changera. C’est la beauté de l’œuvre de Tagore, de Santiniketan, essaimant les pauvres écoles où les enfants de toutes castes, même les «intouchables», sont admis.

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D’ERMITAGE A PALAIS

Calcutta, 2 février.--Mon époux, accroupi avec ses élèves de chinois, préparait les futurs sinologues hindous, lorsque le télégraphe lui apporte l’invitation de Lord Ronaldshay, gouverneur du Bengale, qui offre au Président de la Conférence Orientale l’hospitalité de Government House. Très touché, mon mari, un peu confus aussi, mais que faire d’autre que d’accepter?

Il ruminait sa décision tout ce mercredi soir, en écoutant un visiteur curieux de se renseigner sur notre système d’enseignement en France. Si mauvais que d’aucuns le proclament, il a fait ouvrir de grands yeux au pauvre Hindou, et la situation de l’instituteur français l’a laissé sans voix, muet d’admiration. C’est que le maître d’école ici débute à vingt roupies par mois. En donnant un coup de main à la poste, il peut se faire quatre à cinq roupies de plus. Avec cela, il faut élever une famille, faire face aux obligations formidables qui pèsent sur tout homme dans l’Inde. En effet un devoir qui ne se discute pas, que chacun accepte comme la nécessité de respirer, est de secourir, de supporter les détresses familiales: la mère, cela va sans dire, les sœurs ou belles-sœurs, les parentes lointaines, veuves, etc... Et cela n’empêche aucun d’entre eux de se marier très jeune et d’avoir une tripotée d’enfants. Le chef de gare de Bolpour était instituteur, il a quitté l’enseignement pour entrer au service des chemins de fer. Dans cette haute situation, il gagne cent dix roupies par mois, et il énonce ce chiffre avec orgueil, avec grand respect.

Le respect est une de leurs maladies. En nous montrant les belles médailles que lui avait values du public et des autorités l’excellence de ses services: «Celle-ci m’a été donnée--et il s’incline en portant la main à son front--par le Maharaja de Bolpour.» Qui fondera des cours de rouspétance dans les écoles hindoues?

Mon temps de solitude se passe en visites reçues, en invitations refusées; le poète vient me voir et nous bavardons longuement: son Université, ses projets, ses difficultés pèsent sur sa vie. Mais il est homme à porter des charges, même un déficit qui dépassa l’an dernier plusieurs dizaines de milliers de roupies. Pratiquement, paie l’écolage qui veut; on sait bien que ce grand seigneur ne renverra pas les enfants, ne réclamera pas âprement son dû, sans parler des élèves qui, pauvres, sont pour ainsi dire boursiers.

Le mois d’école, instruction et nourriture, celle-ci très simple, coûte vingt-deux roupies. On comprend qu’il y perde. Cela ne l’empêche pas de faire un nouvel et très grand effort pour son nouveau département d’agriculture, pour lequel, d’ailleurs, un de ses admirateurs américains lui a donné les premiers fonds.

Je ne sais comment il arrive à travailler avec le flot ininterrompu de visiteurs des deux mondes. Hier, c’était un chirurgien de Chicago, homme de soixante-treize ans, qui fait tranquillement son tour d’Asie. J’ai dîné avec lui chez une visiteuse hollandaise, lui en smoking, les dames en toilette. Avant d’entrer, j’ai passé un bout de temps à éplucher mes jambes et le bas de mes jupes. Toujours ces affreuses herbes pointues dont on est cousu dès qu’on pénètre dans notre lande.

Ce voyageur parti, Santiniketan s’affaire, des tentes se dressent sous les arbres; il s’agit de recevoir le Maharaja de Pitthapouram, sa Maharani, sa suite de vingt personnes, ses six enfants, son orchestre, dont un des meilleurs joueurs de vina de l’Inde entière. Madame est une pardah lady, c’est dire que pour aller au train et en sortir, on l’a prise dans sa voiture aux rideaux fermés, puis on l’a emballée comme un gros paquet dans un palanquin porté par de solides bonshommes qui ont étendu un voile épais, une couverture plus ou moins propre, du palanquin au compartiment, afin que, grand Mahomet! personne ne voie le plus petit bout de sa précieuse personne. Car la coutume n’est pas hindoue, elle a été empruntée aux Musulmans.

Tous ces hauts personnages sont arrivés lundi soir, 30. J’ai voulu aller saluer la Rani, elle dînait sous la tente (on ne peut manger de chair au Guest house), où on l’avait amenée en pousse-pousse. Elle m’a fait dire de l’attendre. J’ai vu une très laide gouvernante occidentale, une servante hindoue splendide, (les domestiques hommes restaient au dehors), et je suis rentrée fermer mes paquets. Il faut profiter de l’extrême soir ou des premières heures pour faire ses petites affaires dans cet ermitage où les visites commencent déjà à 7 heures du matin.

Je recevais de mon époux des lettres pleines d’admiration pour le palais du gouverneur, ses innombrables domestiques, la parfaite amabilité de Lord R., de son secrétaire, M. G., de madame G., et je me réjouissais de ne pas participer à ces splendeurs, lorsque, arrivant en gare de Calcutta, j’apprends que je ne puis m’y soustraire, que nous serons tous deux hôtes du Gouverneur.

Nous arrivons dans ce palais colossal. L’appartement magnifique d’où je vous écris, les salles de bain, les domestiques écarlates, la sentinelle qui présente les armes, le thé qu’on apporte, la salle du trône où l’on attend le moment du repas, la salle à manger qui semble une galerie d’exposition, ce repas lui-même que je prends ou que je laisse à mon gré, tout cela est à moi, tout cela est à l’hôte, à son plaisir, personne, semble-t-il, à remercier, et c’est le lendemain seulement que j’ai pu aller voir Lord R., que les événements et la situation présente doivent occuper et préoccuper.

Personne ne sait recevoir comme les Anglais; ils semblent vous avoir toujours connus. La transition est forte, de l’ermitage à Government House, de Tagore à Lord Ronaldshay.

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DACCA

Dacca, 7 février.--Nous voici enfoncés, pour quelques semaines dans le monde anglais. Après Government House, nous trouvons la charmante hospitalité des Hartog, si parfaitement accueillants et compréhensifs. Les Hindous s’enfoncent à l’arrière-plan. Avant que de quitter Calcutta, nous avons toutefois pu faire chez eux quelques visites, retrouver quelques bonnes connaissances.

Nous avons été passer toute la matinée de mercredi chez les Nahar, des Jaïnas établis, en joint family, dans une belle maison, dont une bonne part est un musée, une bibliothèque et un temple. Nous avons été reçus par les deux frères, le fils, le gendre, la foule des parents et des connaissances; nous avons vu des miniatures, des étoffes, des broderies, toutes choses amusantes, et dont la quantité depuis deux générations, ne cesse de s’accroître. Mon mari trouve là des livres, des cartes du ciel qui lui font jurer qu’il reviendra. Nous nous déchaussons, et, en haut de la maison, nous arrivons au temple. Le serviteur de la divinité nous reçoit, la bouche soigneusement recouverte d’un linge, comme il convient à un bon Jaïna; il faut respecter la vie, il faut craindre d’avaler la moindre créature vivante; il y a des balais dans les coins et des époussetoirs, des émouchoirs pour écarter devant les pieds toute bête qui risquerait d’être écrasée; je dois dire qu’on ne s’en est pas servi. Le bon dieu jaïna, ou une de ses incarnations, en albâtre molle et pâle, dans son tabernacle doré, sous son diadème, nous regarde de ses yeux trop grands, pleins de fadeur et d’ennui. Accrochés à de petits clous, les réticules des dames de la maison, pardah ladies, que nous ne verrons pas.

La fenêtre ouvre sur une terrasse d’où l’on découvre ce qui se cache derrière les façades des petites rues de Calcutta, un bel étang entouré d’arbres, d’autres terrasses; et, de ces demeures fermées sortent des bruits de musique et de fête. C’est en effet la fête de Sarasvati, déesse de la sagesse et de la science, patronne des lettrés et des écoliers. Toute la ville est en joie, le consulat français même est fermé aujourd’hui. Toute Jaïne qu’est cette maison, la fête y est célébrée, pas officiellement ni non plus si religieusement qu’ailleurs chez les Hindous, mais la conscience de ces braves gens est assez large pour que la déesse hindoue aux quatre bras, y ait une petite place à côté du Jina aux yeux vides et d’autres encore.

C’est pour cela aussi qu’en arrivant chez les Ch., tous adeptes du Brahmo samaj qui a répudié ces matérialisations grossières, nous trouvons les deux maîtresses de maison, la fille de l’une d’elles et sa petite fille, un bout de femme de dix-huit mois, habillées de jaune en l’honneur de Sarasvati et du premier jour du printemps.

Encore une tasse de thé chez les Bh., et il faut aller dîner, boucler les paquets. Ce dîner est dressé dans notre salon; les vêtements du soir étant empaquetés, impossible de dîner avec Son Excellence. Nous allons le remercier: un court shake-hand, quelques phrases de cette aimable politesse que les Anglais excellent à exprimer, et nous retrouvons les deux domestiques silencieux, écarlates et enturbannés, portant le nom du roi et sa couronne sur l’estomac, de l’or sur toutes les coutures.

Un voyage de vingt-neuf heures environ, en chemin de fer jusqu’à Goalanda, puis en bateau pendant sept heures, à travers les eaux du delta, puis en train encore, de Narayanganj à Dacca, pendant une quarantaine de minutes. On comprend que les Hindous deviennent lyriques en parlant de leurs grands fleuves. Pour un peuple vivant sous un pareil climat, où chaque goutte d’eau est conservée, pour lequel le moindre étang est un trésor, cette immense plaine liquide, coupée de bancs de sable, d’îles d’émeraude, doit être un ravissement. Lorsqu’au petit matin la rivière se colore, pourpre, verte et argent, sous les premières lueurs de l’aube, que le soleil monte énorme, sanglant, que tout semble baigné dans une lumière blanche où tournent les vapeurs, alors qu’à l’infini l’eau s’étend et s’enfonce au milieu des villages, on ne peut s’arracher à cet enchantement.

Les H., sont établis à 8 milles environ du bazar, dans le large espace découvert où sont construits les immenses bâtiments de l’université, simple collège il y a un an encore. Leur belle maison anglaise aux vastes salles, ouvre par de larges baies sur la véranda spacieuse, le grand jardin. Nous voilà en Angleterre, mais une Angleterre consciente de la gravité de la crise actuelle et qui fait tout pour la conjurer.

Combien y a-t-il de familles de ce type-là à Dacca? Il y en a deux, je crois, qui reçoivent les indigènes; le reste fait honnêtement son métier, joue au bridge, va au cercle, et en veut vaguement à des administrés, qui l’obligent à vivre si loin de l’Angleterre, dans un pays dont il ne sait pas grand’chose, qui l’intéresse peu, pâlit les enfants, où l’on est venu pour la forte paye, où l’on méprise également les choses et les gens. Les femmes paraissent encore plus obstinées que les hommes dans cette universelle détestation; il faut voir leurs figures se fermer et l’expression qui se fige, lorsqu’elles rencontrent un «native». Quel mal elles font à leur pays!

Elles pourraient répondre, il est vrai, que des relations normales, à notre point de vue occidental, sont quasiment impossibles avec la majorité des femmes hindoues; comme dans tous les pays du monde, ce sont elles qui perpétuent les usages, les traditions; à peine hors du parda, nos habitudes, notre activité même, et la meilleure, les surprennent, si elles ne les choquent, et les femmes les plus émancipées ont sans doute à combattre au fin fond d’elles-mêmes les préjugés ancestraux. Dans ce pays où l’Assistance publique n’existe pas,--que de mains tendues, de voix suppliantes à tous les carrefours!--il est pour ainsi dire impossible de constituer une société de charité où femmes hindoues et occidentales travailleront ensemble.

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Jeudi 8 février.--Je reprends ce bavardage ce matin au haut d’un sixième étage de Calcutta où d’aimables théosophes nous offrent l’hospitalité avant notre départ pour Patna, ce soir. Nous avons refait en sens inverse notre voyage sur le delta. Le ciel et l’eau étaient de perle; un gros soleil tout rouge; à la limite d’horizon la ligne du rivage. A l’heure du couchant, cela a été l’incendie de l’eau et du ciel, puis tout s’est éteint, les lumières des villages semblaient des feux de navires; la lune plus qu’à demi pleine répandait son mol enchantement, spectacle divin. Ce matin, c’est le brouillard de Calcutta dans lequel tout le jour on suera, pour y grelotter le soir.

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