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L’ARBRE DU BOUDDHA

Nous sommes partis de Calcutta jeudi soir. Une nuit en chemin de fer, et le lendemain, sur le quai de la gare de Patna, Hari Chand, Dr Sen, directeur du Collège, l’aide de camp, le capitaine sikh, l’auto! Plus jeunes, vraiment, nous nous prendrions pour des personnages. Il fait froid; en arrivant à Government House, nous trouvons avec joie le feu, le thé, le lit. Notre bonne hôtesse, lady L.-M, a pensé à tout.

Notre temps a été minutieusement réglé: visite des collèges, du musée où sont classées ces statues, ces sculptures, étonnement des archéologues. On les a retirées des étangs qui recouvrent en partie ce qui fut le palais du grand roi bouddhique dont les édits nous émeuvent encore après quelque vingt-deux siècles. Patalipoutra, résidence du roi Asoka, se trouve à six milles de Patna; nous y allons dans l’auto du gouverneur; nous retrouvons les villages, les villageois, le front barré des signes rituels qui donnent à ces physionomies si douces un air un peu farouche. Les petites galettes de bouse sèchent sur les murs de terre; voilà encore la tribu des enfants si sales et si délicieux dans leur nudité, plus charmants encore lorsque, petites filles de deux à trois ans, elles se drapent de vieux saris; et les étangs où l’on fait tout, même la lessive; les pauvres étoffes sèchent resplendissantes dans la lumière. La route est plus colorée; le sari blanc bordé de couleur, le sari du Bengale a disparu; les vêtements sont rouges, jaunes, roses; entre l’étroite veste courte et la draperie des hanches, le nombril apparaît comme un petit œil.

Nous crevons deux fois, nous faisons à pied le reste de la route sous l’ombre fraîche des grands arbres, et nous arrivons à Patalipoutra. C’est là que fut la résidence du roi apôtre du bouddhisme: un clos de manguiers pareil à nos clos normands, quelques débris de piliers, des monticules où paissent de jeunes cochons noirs, un étang au fond duquel, à la fin de l’été, quand les eaux sont basses, on aperçoit une salle que le Dr Spooner, directeur des fouilles, compare à la salle aux cents piliers de Persépolis. Assis sur les ruines, on ne peut s’empêcher de rêver un peu.

Mais il faut retourner chez les vivants, conférence, séance de la Bihar and Orissa Research Society, photographies, discours, puis visite de la belle collection de miniatures, livres, etc... réunie par M. Manuk et, enfin, grand dîner chez le gouverneur: la situation politique pèse sur tous les esprits. Est-ce le souvenir des événements d’Irlande qui fait douter, redouter? Il semble que l’Angleterre des colonies n’ait plus la même confiance.

Nous nous sommes embarqués dimanche matin pour notre pèlerinage aux lieux saints du bouddhisme. Nos hôtes ont tout prévu pour ce petit voyage dans une région que le chemin de fer ne dessert pas. Trois autos; Hari Chand, Dr Sen et deux ingénieurs du district, hindous tous deux, nous accompagnent et nous sommes arrivés à Nalanda. Le directeur des fouilles nous attendait et aussi quelques étudiants du Nalanda College de Bihar qui avaient appris, par les journaux, que Dr S. L. devait passer: fleurs, salams. N’empêche que, la visite faite, à l’heure du thé, maîtres et étudiants se tiendront soigneusement de côté, à l’écart de notre impureté. Nos quatre compagnons hindous ne connaissent plus une telle orthodoxie, ils ont vécu en Occident et ce sont de fortes têtes.

Le site est très beau. Nous avons quitté l’interminable plaine, les collines de Rajgir sont visibles. Les fouilles semblent très activement poussées, le monastère est déblayé, on retrouve les vieux puits et les cellules où, deux par deux, les moines ont vécu. Tout à l’entour du site vénérable, des stoupas, des statues auxquelles les paysans, dont aucun, ici comme dans l’Inde entière, n’est bouddhiste, apportent leurs offrandes de fleurs, de riz, de lait, de beurre, à moins que, redoutant quelque mauvaise influence ils ne les criblent de pierres. Pauvre peuple affamé et ignorant, si bon, malgré tout.

La nuit nous a surpris sur la route de Nalanda à Rajgir; pour la première fois, nous traversons le soir les pauvres villages; l’un d’eux est abandonné, les maisons closes; toute la population, fuyant quelque peste, s’est établie plus loin sous des paillotes, attendant que le mauvais air ait passé.

Nous arrivons au bangalow par un clair de lune resplendissant; tout un cirque de montagnes se ferme derrière nous; la nuit est très fraîche. Et le lendemain, de source chaude en source chaude, nous faisons à quelque quinze siècles de distance, le même trajet que les pèlerins bouddhistes chinois venus pour adorer les saints vestiges. Sur les sommets, de petits temples jaïnas. Un vieux stoupa qu’Hari Chand a vu en parfait état, l’an passé, a perdu presque toutes ses statues, brisées par les Musulmans. Suavité des religions monothéistes!

Dans une grotte, des inscriptions, une pierre dressée portant sur ses quatre faces la sainte image; des pèlerins, venus en palanquin, en font trois fois le tour, présentant le côté droit, se prosternant, offrant du riz, et, d’un bout de l’année à l’autre, la sainte mémoire est évoquée, comme à Bodh Gaya où nous irons le lendemain.

Gaya est la place consacrée entre toutes, dans l’Inde, au culte des morts; les temples sont innombrables, la saleté du bazar indescriptible; cinq cent mille pèlerins environ y passent chaque année.

A 10 kilomètres de là, Bodh Gaya, où un homme saint entre tous les saints, sage entre tous les sages, trouva la formule de sa sagesse et de sa sainteté. L’endroit est exquis; sans doute qu’arrangé, réparé, par les architectes et les archéologues, il ne ressemble plus guère à celui que le Bouddha a connu, où il a médité. Asoka, le grand roi bouddhiste qui a élevé le temple fameux, n’a pas connu ces parterres soigneusement entretenus, tout ce bel ordre de musée. Les vieilles pierres sont rangées dans un bel équilibre. Cela fait penser aux Aliscamps d’Arles et satisfait trop notre goût.

Entre tous les arbres, l’Arbre, à l’ombre duquel le grand Sage atteignit à la connaissance parfaite, décoré par les pèlerins de l’Asie presque entière, se dresse vénérable. Les Tibétains y ont suspendu les banderoles où sont inscrites leurs prières; les Birmans l’ont plaqué de minces feuilles d’or; les libations de beurre, de lait, faites sur l’arbre et aussi sur les statues du temple mêlent leur odeur rance au parfum des fleurs.

Nous allons voir le propriétaire du temple, le Mahant sivaïte, chef de communauté, qui se fait un petit revenu de 100.000 roupies rien qu’avec les piécettes que les pieux bouddhistes déposent au pied des images. Tout le monde bouddhique, de Ceylan au Japon, est soulevé contre le bonhomme, cet hérétique, qui exploite le Lieu Saint, mais il tient bon, il a su mettre la loi de son côté. Il vit dans une espèce de maison-forteresse telle que notre moyen-âge en a connu; nous grimpons par des marches effroyables jusqu’à la terrasse où il nous attend et où doctement il expose que le vrai Bouddha est Hindou, incarnation de Siva; il est né à Gaya, de longs siècles avant que le second Bouddha naisse à Kapilavastou; la place est donc sienne. Pour rentrer en possession du lieu unique, le monde bouddhique devra se saigner de la forte somme.

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BÉNARÈS

18 février.--Nous avons quitté Patna le mercredi 15 avec Hari Chand; nous avons pris ensemble le bateau qui nous a menés au train, de l’autre côté du Gange, et nous sommes arrivés à Muzaffarpour avec une heure de retard, la grève du personnel hindou, sur la grande ligne du Penjab, troublant fortement les communications.

Pour ménager un débarquement en fanfare, Hari Chand est de première force; il avait convoqué le ban et l’arrière-ban, nous nous sommes trouvés en face du Tout-Muzaffarpour: présentations, salutations, invitations. Deux zemindars nous proposent leur auto, et on nous emmène au Circuit house, le bangalow des fonctionnaires, en dehors de la ville, au bord d’un bras de la Gandaki. Le lendemain, en compagnie d’un de ces très aimables millionnaires, nous avons visité Vaisali, la vieille république, où le Bouddha a séjourné, où un grand concile s’est tenu, cent ans après sa mort, où le Jina est né. Cinq à six cents ans avant notre ère, une grande ville avec ses palais et ses temples, ses monastères, une population laborieuse gouvernée par une aristocratie, un sénat et des consuls annuels, prospérait là où nous ne trouvons qu’un vaste étang encombré de roseaux, des champs d’orge, de pauvres villages et une énorme étendue de vieilles briques à peine recouvertes d’herbe: les débris jonchent le sol, on n’a qu’à se baisser pour ramasser un fragment de sceau, des bouts de poterie ornée et S. a le cœur chaviré en trouvant, sous ses pieds, un morceau de brique cassée, qui fit sans doute partie d’un couronnement de stèle, deux cents ans peut-être avant le Christ, car on y lit encore deux lettres en écriture brahmi. Le gouvernement impérial a acheté le terrain, mais les excavations ne sont pas commencées. Les paysans ont trouvé là une vraie carrière de matériaux de construction.

A deux milles au nord-ouest du site historique, nous avons été voir un des anciens piliers du roi Asoka. Il se trouve au hameau de Kalua, dans la cour d’une chapelle dédiée à Sita-Rama-Siva; les paysans d’alentour ne le connaissent que sous le nom de «pilier de Bhimsen». Il s’élève très beau, toujours couronné du chapiteau et du lion des Mauryas, à côté de l’étang, tel que le pèlerin chinois l’a vu et décrit, il y a quelque treize siècles. Les paysans lui font des offrandes. A quoi n’en font-ils pas? A certains arbres même, des banyans, des pipals, où ils croient que de saints voyants vivent enfermés, ils font brûler, au milieu des racines monstrueuses, des petits tas de bois ou de bouse de vache; ils y apposent, comme aux statues des dieux, des marques de minium, et la puérilité de leurs offrandes est à la fois risible et touchante: des petits chevaux de carton, des bouts de tuyau, des joujoux minuscules, et bien entendu, les fleurs, le beurre, le riz et les autres sacrements.

L’après-midi, visite du Sanskrit Collège où, le lendemain, une grande séance nous était consacrée.

J’ai retrouvé l’auditoire que Santiniketan m’a rendu familier; accroupis par terre, les gosses de huit ans mêlés aux étudiants et aux maîtres. Discours en sanscrit, très aimable, je suppose, car mon mari faiblement proteste, et je dois avoir ma petite part, car tout d’un coup tout le monde me regarde. Je les regardais aussi, si proches et pourtant si loin de nous: parmi tant de singularités, dont quelques-unes sans doute se retrouvent ailleurs, ils ont celle de porter le témoignage visible de leur prière, de leur culte. C’est au temple que, matin et soir, le prêtre barre leurs fronts des signes rituels, trois raies horizontales ou la ligne verticale blanche surmontée d’un point rouge prolongeant la ligne du nez, et le dessin en forme de fourche, trois énormes lignes qui leur donnent un air formidable; certains, à peu près nus, ont le buste et les bras couverts de ces emblèmes auxquels se reconnaissent Sivaïtes, Saktas, Vaishnavas, etc...

Nous avons quitté Hari Chand pour aller à Bénarès. Trois mois et demi dans l’Inde sans voir Bénarès, c’est être en Palestine et ne pas aller à Jérusalem. Nous avons passé avec Hari Chand toute une semaine, pendant laquelle il s’est montré le plus prévenant, le plus affectueux, le plus dévoué des disciples. Sa formation européenne, sa rare sûreté de jugement, son objectivité presque parfaite,--Penjabi, il a un petit faible pour ses compatriotes,--lui ont valu une réelle autorité. Mais ces Orientaux peuvent être si secrets! Nous l’avons trouvé marié depuis plus de dix ans, avec deux beaux enfants qui étaient donc nés quand il était avec nous en France et dont il ne nous avait jamais parlé. Il m’a brièvement dit que, suivant l’habitude hindoue, sa femme avait été choisie par son père et qu’il ne l’avait pas vue avant le mariage. Il aura pu bénir sa chance et son père, car, pendant les cérémonies des noces, au moment propice de lever le voile et de voir enfin celle avec laquelle il allait désormais vivre, c’est un charmant visage qui lui est apparu, doux et fin, plein de dignité.

Nous sommes arrivés ce matin à Bénarès et tout de suite le professeur de philosophie de l’Hindu University, Adhikari, venait nous retrouver. Nous avons visité avec lui l’établissement. Ce mot convient-il à une des plus vastes universités du monde? La géographie nous apprend bien que l’Inde est un pays grand comme l’Europe sans la Russie, ou à peu près,--je n’en reste pas moins abasourdie devant ces espaces. Celui de l’Université représente six milles carrés, il y a des kilomètres de bâtiments magnifiques, plus encore en construction et en projet; la ville a donné le terrain, le gouvernement une subvention annuelle de 100.000 roupies, le reste est fourni par de généreux donateurs. Un ingénieur fait les frais d’un canal jusqu’au Gange, pour le futur laboratoire d’agriculture. Si vraiment, les travaux peuvent être terminés, l’effort soutenu, l’Inde aura le droit d’être fière.

A côté de ces immenses bâtiments voués aux recherches scientifiques, un autre apporte la note ultra-moderne, Jeune-Inde; c’est le département industriel. Machines ronflantes, installations électriques, grandes salles pour les dessinateurs et même un atelier de réparations. A Bénarès! Et c’est aussi l’Université qui fournira plus tard l’électricité à la ville.

Nous avons fait en bateau, sur le Gange, la promenade traditionnelle. Nous sommes arrivés en avance, car Joseph n’aime pas être en retard; il est là, à côté du cocher, et, derrière nous, le domestique du cocher lui-même; trois domestiques pour deux personnes que traînent deux chevaux étiques, découragés par la plus petite pente.

Nous nous arrêtons près d’un tailleur de pierres; devant son échoppe, une grosse cuve faite de quatre dalles de pierre grossièrement assemblées, retenues par une chaîne de fer, attend la mort du premier yogi ou sannyasi, et ceci dans cela sera envoyé au fond de la rivière, contribuant ainsi à augmenter la sainteté de ce Gange révéré, source de toute pureté.

Je veux descendre les marches qui mènent au fleuve, aller voir de plus près le spectacle extraordinaire qui s’y passe. S., me retient; je pourrai descendre tout à l’heure, mais non rester ni stationner; ma présence seule priverait ceux que je pourrais toucher de la purification qu’ils viennent chercher.

Professeur Adhikari veut être notre guide. Il arrive avec sa fille Ranou; un poète la comparerait à une gazelle tant sa grâce est à la fois familière et farouche, une gazelle qui prépare un examen pour la fin de l’année.

Le ciel est assez couvert, nous descendons la rivière vénérée, la ville apparaît comme un croissant. On a tout dit sur ces ghats, la population qui s’y presse chaque matin, toute la ville venant saluer le soleil levant, adorer, méditer, plonger et méditer encore; les innombrables petits appontements, pareils à ceux de nos pêcheurs, où tous se pressent, d’où l’on plonge, où l’on prie, les mains soulevées pleines de l’eau sainte; les appels des trompettes, des conques; la petite lessive que chacun fait, le bain et la prière terminés. Voilà les palais portés par les vieilles et hautes murailles; d’autres en pleine construction sont tombés, le sable a glissé emportant murs et terrasses; les escaliers si raides, encombrés de plates-formes, de petites chapelles, d’éventaires de marchands sous leurs grands parasols; les vaches, les chiens, les singes, les morts aussi: trois ou quatre trempent au bord, attendant le dernier lavage, le premier bûcher; quand nous repasserons, remontant le courant, deux d’entre eux, une dame en sari rouge, un autre bien ficelé dans un linge blanc, brûleront, du bois dessus, du bois dessous, et en route pour le paradis d’Indra. Car c’est cette assurance-là que l’on vient chercher ici, tant est efficace la purification du fleuve sacré. L’opération semble courte; si elle n’est pas parfaite, l’eau et les vautours achèveront l’œuvre du feu.

Tout cela certes, les livres, les images et le cinéma cent fois nous l’ont montré; ce qui surprend, ce qui effraye même un peu, c’est l’intensité de la vie religieuse, ses manifestations, la variété de son expression; elle anime, pénètre tous les actes de la vie hindoue.

Quand nous sommes revenus, le brouillard était dissipé, une lumière bleue et rose aussi, toute pénétrée de soleil, enveloppait la ville, le sable et les eaux.

Nous sommes allés, l’après-midi, à Sarnath, à cinq milles de Bénarès, l’endroit où le Bouddha, ayant acquis à Bodh Gaya la connaissance parfaite, prêcha son premier sermon. Ici encore, tout a disparu; par quel cataclysme les monuments et la doctrine ont-ils été aussi complètement balayés du sol et de la pensée de l’Inde? Les fouilles activement poussées ont déjà rendu de belles choses, un pilier d’Asoka, brisé, beaucoup de pierres sculptées, d’images, de colonnes et une statue du Bouddha assis, la plus belle que j’aie jamais vue. Mais, dans son propre pays, il n’y a plus, pour le grand sage, que des adorateurs étrangers.

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20 février.--Nous allons flâner à travers les ruelles si pittoresques du bazar. Joseph nous escorte, mais prend un coolie pour porter les paquets; le cocher, le domestique du cocher, le boy, le coolie du boy, notre équipage aux deux chevaux apocalyptiques, rien d’étonnant à ce qu’un peuple de mendiants, une vraie cour des miracles s’accroche à nos talons. Nous croisons au retour un petit cortège, trois cadavres bien ficelés qu’on porte au Gange, ainsi qu’une caravane de chameaux évoquant le Penjab et «les au-delà».

A 3 heures, conférence à l’Université: «Ce que devrait être l’étude de la civilisation hindoue dans une université hindoue». Très nombreux auditoire, très intéressé, un auditoire qui ressemble beaucoup aux nôtres, peu de marques rituelles sur les fronts, les cheveux peignés à notre manière. La longue mèche que l’Hindou orthodoxe laisse pousser au sommet de son crâne, je ne la vois presque pas ici. Si, timidement, elle subsiste, ce ne sont que quelques cheveux un peu plus longs, que le coiffeur semble avoir oubliés; cependant, un bibliothécaire complètement rasé a conservé une mèche dont il pourrait faire des boucles ou un chignon; un jeune garçon n’a gardé qu’une petite touffe courte, ébouriffée comme un pinceau. Mais la masse des étudiants de la traditionnelle et sacro-sainte université de Bénarès semble lancée au pas de course sur les voies de l’Inde nouvelle.

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LA FÊTE DU PRINTEMPS

Santiniketan, 14 mars 1922.--Les jours passent, on attend la grande fête du printemps, le Holi, sorte de carnaval que, du Nord au Sud de l’Inde, on célèbre avec passion pendant une quinzaine de jours; on se jette de la poudre rouge comme chez nous des confettis; l’air est plein de chansons, de bruits de flûtes et de tambours; les blanchisseurs ne suffisent pas à teindre en jaune,--du jaune-citron au jaune-rouge,--les vêtements qu’hommes et femmes porteront ce jour-là. Même les poupards les plus petits, les à peine nés, ont leur petit habillement de printemps. La date est celle de la pleine lune du mois de Phalgoun (notre calendrier n’a rien à faire avec la vie hindoue). Et, quelques jours à l’avance, il y a un peu partout, chez les élèves comme chez les maîtres, une légère excitation, l’attente d’une jolie fête; on apprend de nouveaux chants, on monte des pièces de théâtre; cette année, le joueur de vina apportera son inestimable concours.

Dès vendredi, alors que les auditeurs du cours de tibétain se relevaient, la séance terminée, on venait nous chercher pour assister à la représentation d’un drame bengali joué par les jeunes filles--mes petites-filles, mais une manquait!--Les hommes étaient exclus, naturellement. Étaient seuls admis, faveur mélancolique, le poète et celui qu’on appelle ici Dada mahashay--monsieur Grand père, comme je suis Didi ma--madame Grand’mère. Peu de lumières: il n’en est guère besoin par ce clair de lune merveilleux, et, pour figurer le jardin où deux Ranis se disputent et la forêt où l’enfant d’une d’elles est envoyé, où Krishna lui apparaît, la haie du jardin des jeunes filles suffira, palmiers, sâls fleuris au parfum enivrant, buissons embaumés comme des bouquets de mariées; une saison, une soirée à enflammer Chérubin. Mais ce n’est ici le pays ni des sérénades sous les balcons, ni des rencontres dans les allées.

Nous avons eu la visite de la mère et des deux sœurs de Bola, notre domestique. La visite? Cela veut dire qu’elles ont monté la première marche de la véranda et qu’elles se sont inclinées si bas que leur front a touché la seconde. L’horreur de cette humilité, je ne puis m’y habituer! C’était pour le mariage de la petite fille de onze ans. Elles venaient demander l’avance d’un mois des gages du frère à cause des frais. Nous avons vu le soir les invités se rendant à la cérémonie, tambours, flûtes, cortège des jeunes hommes. Si la famille n’est pas ruinée comme tant d’autres, et des plus riches, par le prix des fêtes, c’est qu’elle est trop pauvre pour être ruinée, mais endettée, sans doute le sera-t-elle pour quelques années. La petite mariée est restée chez sa mère, elle ira habiter avec son mari lorsqu’elle aura treize ou quatorze ans. Dans les milieux où l’on peut s’offrir un gendre instruit, les noces finies il part souvent durant trois ou quatre ans pour l’Occident, le temps d’achever son instruction, sa préparation; c’est ainsi que se sont mariés de nombreux jeunes ménages autour de nous.

Ce même vendredi, en souvenir du séjour que fit Gandhi à Santiniketan et pour bien rappeler son enseignement, il n’y a pas eu, de toute la journée, service de domestiques; maîtres et élèves ont cuit leur nourriture, tiré l’eau du puits, etc.

Puis, j’ai été invitée à une grande fête donnée par les dames, pour les dames, le 12, avant la fête générale du 13. Les messieurs, même les plus gâtés et les plus respectés, ne sont pas admis. L’émotion était grande chez Pratima ce jour-là, la réception se faisait chez elle et tout le monde était activement employé aux préparatifs: derrière sa maison, un long rectangle de terrain avait été soigneusement aplani; au milieu, la tente de feuillage et l’escarpolette où Krishna et sa bergère favorite, Radha, s’assiéront; tout autour, des arceaux décorés de guirlandes et, par terre, c’était merveille de voir dames et petites filles tracer, du bout de leur doigt mouillé d’eau de chaux, les dessins de bon augure, l’alpona, gloire des femmes du Bengale. Sans autre indication que des grandes lignes tracées, sans reprise, sans retouche, ce sont les dessins à la fois fantaisistes et géométriques des tapis d’Orient qui naissent sous ces doigts si tôt exercés.

D’innombrables lampes de terre sont remplies, tout est prêt, les jeunes filles répètent leurs chants et leurs danses; l’une d’elles, Minou, brune comme il convient et qui sait jouer de la flûte, sera le divin berger. Mais, au matin même de la fête, dimanche, la nouvelle arrive de l’arrestation de Gandhi, tout est suspendu. Les jeunes filles ne veulent pas plus de ces réjouissances que les étudiants ne veulent entendre parler de celles du lendemain, et nous voilà devant nos beaux préparatifs inutiles. La démission de Montagu annonçait clairement l’événement, mais toutes ces jeunes âmes l’ont vivement ressenti. Pourquoi le Gouvernement anglais a-t-il pris cette mesure au matin d’une telle fête? Cela reste difficile à comprendre.

Enfin, ce même dimanche soir, pour que, tout de même, tant de jolies choses n’aient pas été préparées en vain, on a allumé les petites lampes de terre au-devant de la tente, les petits enfants ont remplacé sur la balançoire les amants divins, et le joueur de vina est venu. Quelques messieurs ont été admis, le concert a commencé.

Il faudrait trouver d’autres mots pour dire des choses si complètement différentes. Les salles bondées, les figures passionnées, les applaudissements, les lumières, que nous sommes loin de tout cela! C’est la veille de la pleine lune, elle se lève, vermeille, le plan du ciel qu’elle illumine est d’or pâle, le reste d’un bleu léger, tout pénétré de cette adorable lumière; les étoiles scintillent faiblement comme du fin fond de l’éther; la lande, grillée et desséchée par le vent brûlant des après-midis et la chaleur déjà forte, est toute blonde; les chemins, les foulées, capricieuses lignes rouges, apparaissent plus nettement qu’en plein jour. Ce vaste plateau nu, cet auditoire accroupi, immobile, silencieux, cette vina qui parle et qui chante sous les doigts d’un artiste merveilleux, cette clarté qui baigne choses et gens, qui pourrait ne pas ressentir la beauté émouvante de pareilles heures? La mélodie se tait, pas un bruit, pas un mot, à peine un soupir.

Nous n’avons pas eu, le lendemain,--le vrai jour de la fête,--les cérémonies et les danses qui devaient se dérouler sous les sâls et les manguiers en fleurs; pas de joie pour l’Inde, cette année, mais, le soir, au même endroit, les élèves, leur maître de musique Dinou Babou, le poète ont chanté la pleine lune, le printemps, les thèmes éternels, et, ce soir, nous avons eu, pour notre dernière soirée, une dernière séance...

... En arrivant à Calcutta, nous trouvons à la gare M. G., Juif australien établi ici et qui venait inviter le Président de l’Alliance Israëlite à un banquet juif orthodoxe. Nous nous y rendrons. Après Krishna nous retrouverons notre vieux Iaveh. Et, ce matin, en écrivant, j’écoute une conversation déjà si souvent entendue: écoles, instruction, Alliance...

Les Juifs sont partout les témoins fidèles de la société où ils vivent, ceux d’ici, peu nombreux, deux mille à peine à Calcutta, vingt mille à peu près dans toute l’Inde, laissent Jéhovah être un brave homme. Larges aumônes pour les pauvres, distribuées par les millionnaires; mais, pour les œuvres sociales (instruction, apprentissage, assistance réelle aux femmes, aux malades, aux enfants), peu d’intérêt.

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JUIFS DE CALCUTTA

Barauni Junction, 20 mars 1922.--Ces derniers jours à Calcutta ont été assez bousculés: courses au bazar, dans les magasins, rendez-vous, visites, dîners. Mais commençons par le commencement: jeudi soir, le banquet des Juifs de Calcutta. La communauté juive de Calcutta pourrait tout aussi bien être celle de Bagdad ou de Salonique, voire même de Londres ou de Paris. Les hommes sont généralement dans les affaires, les femmes s’habillent du mieux qu’elles peuvent, modèles de Vienne ou de Paris, et on y entend prononcer les mêmes discours, formuler les mêmes aspirations, exposer les mêmes programmes qui peuvent se résumer en deux mots: éducation, écoles.

Je n’avais pas rendu justice, ce matin, à leur effort; ces deux mille Juifs soutiennent deux écoles, filles et garçons, et un hôpital, sans compter les œuvres de petite importance. Ils y ont été à peu près forcés; les écoles européennes (chrétiennes) de Calcutta, pour se défendre contre l’envahissement des élèves asiatiques, n’en reçoivent que quinze pour cent de leur nombre total, et leur font payer double prix.

Et les Juifs, d’où qu’ils viennent, sont classés comme asiatiques.

J’étais assise à côté du Président, chauve comme un œuf, descendant de Juifs expulsés d’Espagne; le secrétaire est né en Australie; une partie vient de Bagdad, ou d’autres coins d’Asie Mineure, et tout le Levant a fourni son contingent. Pauvre troupeau qui n’a jamais pu se fixer, presque toujours étranger au milieu où il peut s’établir, que ce soit ici ou dans un plus proche Orient, éternels colons en des contrées où ils ne peuvent s’adapter, où on ne veut pas d’eux, jusqu’au jour où, atteignant nos pays, ils y trouvent enfin tout ce qu’ils désirent, et pour commencer une civilisation ouverte à tous. Que je plains ces hommes en quête d’une patrie!

S. a été visiter, le lendemain, l’école de filles et l’hôpital. Les enfants sont habillées deux fois par an de vêtements et de chaussures neuves, elles ne vont pas nu-pieds, on leur donne un bon repas par jour. Dans un pays où plus de la moitié de la population--quatre-vingt-dix pour cent, dit Tagore--n’a pas un vrai repas par an, le bienfait est grand. A l’instar des autres écoliers de l’Inde, elles apprennent l’histoire... anglaise; on leur enseignait, ce jour-là, le nom des enfants de Henry VII. J’espère que celui des femmes d’Henry VIII les amusera davantage. A côté de cela un enseignement d’hébreu. Mais où ces enfants iront-elles vivre?

· · ·

Vendredi, 17.--Andrews est arrivé à Jorasanko. Il revient d’une longue tournée tout au travers du réseau en grève et ses nouvelles et ses prévisions sont plutôt sombres; il annonce une extension de la grève et, quelque jour, de bons troubles. Le procès de Gandhi touche à sa fin, sa condamnation sûre ne fera qu’aggraver un mécontentement qui va croissant et que tout alimente. Bref, en l’état présent des choses, Tagore ne peut, ne doit pas partir; il ne peut s’exposer à se trouver enfermé pour quelques semaines au Népal, il ne peut pas être absent si le pays, privé de son chef, se tourne vers lui, lui demandant appui, conseil, direction. Et évidemment il a tellement raison que nous ne pouvons que l’approuver.

Nous ne partirons donc que trois: S., moi et le jeune Bagchi, maître de conférences à l’Université, mais que le Chancelier a envoyé à Santiniketan suivre les cours, à qui il paie le voyage au Népal, qu’il enverra comme boursier à Paris.

Nous avons donné rendez-vous à M. Laronce pour le soir au restaurant italien: musique, femmes décolletées, très flirt, whisky et soda; il y a longtemps que nous n’avions vu tout cela et cela n’est pas amusant. Ce monde anglais semble bien tranquille; en fait rien de particulièrement violent ne se passe. Mais c’est comme une machine qui lentement se détraque, et la question se pose: la machine, est-ce l’Inde ou l’Empire Britannique?

Nous avons dit adieu samedi au poète, à Pratima; Andrews nous a conduits à la gare. Le train part ce soir. La condamnation de Gandhi n’est pas encore connue, et puis, ce peuple aux réactions lentes suivra peut-être les enseignements de son chef, ennemi de la violence; cela répond tellement à son tempérament! Les compartiments sont combles comme ceux du Métro le soir à six heures; cependant personne ne nous dérange dans le wagon de première où nous sommes seuls--le droit du Sahib! Et nous roulons lentement avec de longs, très longs arrêts: six heures hier à un embranchement; nous les avons passées comme tout le monde assis devant notre wagon sur nos sacs, car il faisait chaud: 38° environ à trois heures. Ce matin, nous attendons le train qui nous permettra de continuer et je vous écris de la salle d’attente des dames à Barauni Junction--les dames, c’est moi et trois beautés avachies et affalées qui sentent un peu fort, au bout d’une bonne heure de vie commune je n’ai pas pu encore m’y faire; il y a aussi un petit bébé qui pleure; tout le monde est couché par terre.

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MONTÉE AU NÉPAL

Katmandou, 27 mars 1922.--Nous voilà arrivés, mais c’est toute une affaire qu’une pareille expédition. J’en suis encore toute éberluée. Les grèves de chemin de fer ne l’ont pas facilitée: six grands jours de voyage, du samedi soir 18 au vendredi 24. Nous avons perdu plus de deux jours. Nous avons ainsi largement pu jouir du quai de la gare de Katcha, de la salle d’attente de Barauni avec son odeur de chacal, nous avons dormi tout debout au buffet de Muzzafarpour, et, arrivés en pleine nuit en gare de Segowlie, nous avons dormi par terre comme des bienheureux. Quatorze heures à attendre le train qui doit nous mener à Raksaul, dernière station. Rien naturellement à trouver dans cette capitale; le chef de gare nous a nourris de son propre curry aux légumes qu’il nous a envoyé sur des feuilles de bananier, car pour entrer chez lui et toucher sa vaisselle, vade retro!

Enfin, à cinq heures environ, le mardi 21, nous arrivons à Raksaul, et déjà pendant le trajet l’aspect général du pays est changé; ce n’est pas l’Inde, si c’est le Teraï anglais; nous avons laissé derrière nous la terre brûlée et sèche où poussent les palmiers, nous traversons une large plaine cultivée, des éléphants dans les champs et de l’eau partout, ruisseaux, étangs, beaux étangs profonds qui n’ont rien de commun avec ceux qui se dessèchent si rapidement, en ce moment même, plus au sud, comme celui de Pouri par exemple, que le médecin anglais du Bihar priait instamment de ne pas faire nettoyer avant le pèlerinage d’été, ses eaux vertes et visqueuses étant si chargées de toxines que les germes du choléra n’y peuvent pas vivre.

A la gare de Raksaul nous trouvons les officiers gourkhas envoyés pour nous recevoir, deux palkis (palanquins), quatre éléphants. Il s’agit d’aller au bangalow anglais, à un mille de là; la soirée est belle, une petite promenade serait délicieuse; inutile même d’y penser; je me fourre dans un palki, S. dans l’autre, Bagchi et Joseph escaladent les éléphants.

Ces palanquins sont de lourdes, très lourdes boîtes s’ouvrant de côté par des portes à glissière et que supportent deux lourdes perches; quatre hommes y sont attelés, quatre autres suivent pour les relayer. En arrivant, avant toutes choses, il faut régler notre expédition; on nous explique que le Maharaja a envoyé les deux palkis pour que «Nos Honneurs» puissent voyager moins péniblement pendant les heures de grosse chaleur. Son Honneur Memsahib, assise sous la véranda devant la table préparée pour le thé, écoute sans rien dire; c’est un vieux dur à cuire qui a sué et soufflé sur tant de routes! Celles du Téraï ne l’effraient pas, celles du Népal non plus--elle ne les connaissait pas!--et elle est parfaitement résolue à ne pas être portée tant qu’elle pourra l’éviter; c’est un esprit faussé par une double tradition, les Prophètes et les Droits de l’Homme. Joseph qui a reçu une éducation plus saine se prélassera toute la journée du surlendemain dans le palki dédaigné.

Que cette halte à Raksaul nous a semblé douce! Le lendemain matin à quatre heures et demie nous étions prêts pour le départ, le peuple des coolies accroupi dans le jardin, les éléphants en ligne; un d’eux est déjà parti hier au soir avec les bagages; nous pensions n’emporter que de sommaires baluchons, mais la faveur d’un grand prince ne permet pas ces arrangements de petites gens et toutes nos malles ont été expédiées. Le plus gros éléphant, une belle frange peinte en noir sur le front, est pour nous; un autre porte Joseph, nos sacs, nos provisions, notre couchage; le troisième, tout jeune, tout folâtre, est pour Bagchi.

Et nous nous hissons sur la grosse bête, opération compliquée: on la fait s’accroupir, une échelle, deux pas sur la croupe, une enjambée et nous voilà dans le howdah, spécialement préparé pour nous. C’est une sorte de boîte ou de palanquin sans couvercle, excellent pour les gens d’ici qui s’asseyent sur leurs pieds, mais où, pendant un jour et demi, nous avons cherché sans la trouver une place pour nos jambes. Les palkis vides suivent par derrière avec nos trente-quatre coolies, et, fermant la marche, le sous-officier sur son petit cheval de montagne.

Il fait encore nuit. Orion avec son cortège est déjà couché, la Grande Ourse culmine presque, et la lune décroissante qui semblait un bateau dans le ciel de Calcutta s’est redressée et dessine de nouveau le C que nous connaissons. Nous traversons le petit canal qui marque la frontière, caravane imposante qui aurait du succès au Châtelet. Les lourdes bêtes avancent lentement, deux milles à l’heure, et l’on ressent rudement, malgré le howdah, chacun de leurs pas.

La route est bonne; presque partout les ponts enjambent les dépressions où coulent et stagnent les eaux, mais nos éléphants dédaignent ces innovations, ils aiment bien mieux passer à pied: ils boivent, s’aspergent, folâtrent, s’enveloppant d’une vapeur d’eau où le soleil fait jouer ses arcs-en-ciel. Car le soleil est là, en dépit d’un brouillard épais il nous cuira tout à l’heure.

La route passe à travers une petite ville qui semble faite de palais, Birganj; puis ce sont les champs cultivés, des carcasses de buffles, une vache à peine morte dont un corbeau déjà mange les yeux, des vautours, un chacal qui détale; ce n’est pas ainsi qu’on se représente la terre bénie des grandes chasses et cependant nous sommes dans la patrie d’élection des grands fauves. Le brouillard reste aussi épais, nous allons vers les plus hautes montagnes du monde, mais notre horizon borné par ces vapeurs ne nous laisse rien entrevoir; on va, dodelinant dans cette chaleur moite, dans la poussière.

La route est très vivante, mais décidément nous sommes hors de l’Inde; les gens que nous croisons, faces plates, yeux un peu bridés, sourires largement épanouis, massifs, robustes, sont déjà de l’Asie centrale. Des sannyasis, sadhous, yogis, infatigables pèlerins descendant de l’Himalaya, la retraite préférée des saints, s’en vont vers le sud avec tout leur mobilier: un pot de cuivre, un petit tapis fait d’une peau de panthère et aussi un parapluie, un des ustensiles que le monde semble avoir le plus généralement adopté.

Vie étrange que celle de ces sages errants; dans le nombre beaucoup de faiseurs, mais aussi beaucoup de vrais saints. Tagore nous contait que pendant la Mutiny (en 57, je crois?) les Anglais les suspectaient tous, les poursuivaient comme espions, les tuaient à leur fantaisie; un jour l’un d’eux, les yeux fermés, assis sous un arbre, était anéanti dans sa méditation; un soldat passe et le transperce d’un coup de baïonnette; il ouvre faiblement les yeux et murmure: «Tu es venu enfin!»

Ce n’est qu’à midi environ que, dans la poussière de la route, apparaissent les premiers cailloux; nous n’en avions pas vu encore dans cette énorme vallée du Gange, suivie de ce large Téraï. La montagne sans doute n’est pas loin, et en effet une heure après, sol rose, frondaisons blondes, les premiers contreforts nous apparaissent et c’est là que nous prenons notre lunch.

Le village de Bitchako où le bangalow est construit est très sale; on n’a pas idée des loques dont les enfants sont couverts; le costume est assez joli: larges pantalons serrés aux mollets, tuniques attachant de côté par des cordons, fendues sur les hanches; quelques petites filles ainsi vêtues sont délicieuses. Le sari, le plus beau costume du monde sûrement, le sari a disparu; les femmes portent de courtes vestes, une sorte de jupe formant en avant une masse de plis remontés entre les tours d’une large ceinture blanche où elle apparaît en gros tampon; c’est assez laid. Les cheveux sont ramenés sur le sommet de la tête et nattés ou tordus en longs boudins très raides; des colliers sans nombre, perles de toutes couleurs et parfois le corail, si cher aux Tibétains; les oreilles sont bordées de clous dorés ou percées au milieu d’une grosse fleur de métal, un gros disque pendant au lobe.

Rien de tout cela n’est beau, mais l’expression de ces gens est extrêmement plaisante, très franche, gaie, pour tout dire: libre. On comprend mieux ici ce qu’est la contrainte qui pèse sur les Hindous, les contraintes devrais-je dire, celle de leur extraordinaire organisation sociale, qui met dans la poussière, sans métaphore, le front des basses castes, et celle aussi qu’une domination étrangère impose à tous. Plus d’humilité ici, et aussi plus une main tendue; la mendicité abjecte de l’Inde a disparu depuis Raksaul.

La forêt où nous sommes engagés depuis onze heures environ, sous-bois grillés, taillis peu épais, devient peu à peu splendide; ce n’est pas tant la beauté des arbres énormes que l’extraordinaire puissance de la végétation: arbres, arbustes, tout est réuni, lié, couvert par un rideau de lianes qui pendent des arbres comme des chevelures, s’étendent comme des manteaux, lancent d’un tronc à l’autre leurs escarpolettes; la plante légère, en devenant branche ou tronc, ne perd pas son mol enroulement, elle se durcit et se fait vrille énorme ou colonne torse; on ne peut rien séparer dans cette folie de création où la nature donne tout et n’arrive jamais à l’épuisement. Des troupes de singes se balancent et les branches semblent se les renvoyer, en se jouant, comme des balles. Le rhododendron est ici un arbre couvert de fleurs éclatantes; une liane à grosses fleurs blanches escalade les plus hautes futaies. Et cependant ce n’est pas le grand moment de la forêt himalayenne; la sécheresse, redoutable cette année dans l’Inde, s’y fait également sentir, mais le printemps doit être ici une véritable féerie.

Nous sommes arrivés à la nuit à l’étape, le bangalow de Chourya. Un domestique dresse la table, essuyant soigneusement--avec quel bout de papier!--assiettes et couverts. Et c’est dans nos timbales que nous boirons notre chocolat, un chocolat très européen conservé depuis des mois pour ce voyage et combien apprécié! Le petit éléphant de Bagchi a décidément refusé de le porter pendant la dernière partie du chemin; impossible de le décider à marcher; il avait faim, il avait chaud et ne voulait plus rien savoir.

Le lendemain, à cinq heures, nous partions à pied avant la caravane et ce n’est qu’à sept heures que nous sommes remontés sur notre bête. Est-ce décidément plus fatigant que le char à buffles? Je crois que oui; en arrivant à Bhimpedi, notre dernière étape avant de prendre les porteurs, j’étais si fatiguée que je ne pouvais plus remuer pied ni patte. Mais c’est le lendemain seulement, au matin, que nous avons su ce qu’était vraiment ce voyage.

Le Maharaja nous avait envoyé, au lieu des palkis, intransportables en montagne, ce qu’on appelle ici des dandis; ce sont généralement des espèces de petits fauteuils; mais ce qu’il nous a destiné est beaucoup plus imposant, sortes de traîneaux sans roues, capote contre le soleil, tapis, rembourrages, etc...; si c’est plus lourd, cela ne compte pas pour celui qui est dans la voiture, personnage distingué qui prouve son importance en ignorant le travail des hommes. Et le travail des hommes ici! qui pourra le décrire?

Nous montons chacun dans notre dandi, au pied de la pente; il s’agit d’arriver au fort de Sissagari dont la muraille apparaît à 1.200 mètres au-dessus de nous. On ignore ici les voies obliques; cette pente de 1.200 mètres, les hommes la montent droit devant eux, à pic; je n’ai compté que dix courts lacets et deux très courts bouts de route à peu près plate. Affreuse escalade, les hommes suant et peinant sous notre poids. On regrette chaque livre de sa chair.

Ce n’est plus le coolie hindou qui berce son douloureux labeur d’une haletante mélopée. Nos porteurs peinent, mais ils gardent, au moins pendant la plus grande partie du voyage, la force de rire et de plaisanter. On est presque couché dans l’appareil tant la pente est effroyable. Et, tout le long de la route, c’est un cheminement incessant, une chaîne sans fin de porteurs qui montent et descendent leurs formidables fardeaux suspendus au front par une lanière de cuir: balles de coton qui vont sans doute à Lhassa, tuyaux de fonte, et nos malles et des peaux. Ils cheminent courbés, s’arrêtant pour souffler, leur fardeau reposant sur une roche ou sur une sorte de béquille dont ils se servent aussi comme de bâton. Tous les âges, hommes et femmes. Un va-et-vient de fourmis. Toutes les manières aussi de porter la créature humaine, en dandi, en hamac, sur le dos, dans une hotte, à califourchon. C’est la grande voie de communication du Tibet et du Népal avec l’Inde et la mer!

Les hommes nous ont hissés jusqu’au fort; nous avons été à pied jusqu’à la passe, un peu plus haut; mais les montagnes étaient invisibles, nous n’avons connu leur présence que par un grand souffle de vent glacé qui est venu nous frapper en pleine figure.

En bas, enfin, c’est la vallée; je me réjouis d’arriver, le labeur des hommes me pèse sur le cœur; nous cheminons lentement; à tout instant je pense que nous sommes au but, mais les montagnes se referment sur nous. Nous faisons halte à Markou pour le déjeuner, nous remontons dans nos dandis et toujours rien. Si, une nouvelle passe aussi escarpée que la première, le col de Tchandraguiri, qu’il faut franchir avant d’arriver au Népal proprement dit. On voit les montagnes se fermer derrière soi, on s’enfonce toujours plus loin, on se sent vaguement anxieux. Où allons-nous? ressortirons-nous jamais?

Au milieu de cette seconde escalade, les coolies s’arrêtent, nous ne les entendons pas, mais nous comprenons bien qu’ils demandent une halte; j’essaie d’intervenir, mais leur chef, sourire aimable, yeux rusés, crie et tombe sur eux à grands coups de bâton. Ils reprennent la montée: plus de plaisanteries, cette fois, sous la sueur qui ruisselle les visages se tendent, se crispent affreusement. Nous mettons tous les quatre pied à terre et je suis encore éreintée aujourd’hui, après trois jours, de cette course de montagnes.

Les équipages de Sa Hautesse nous attendaient à Thankot. Nous y montons; des soldats courent derrière la voiture en hurlant de temps en temps pour écarter des roues de notre char une population qui n’a nulle envie de s’y précipiter.

La vallée est toute verte, les champs en gradins semblent un cirque où les épis de blé sont venus s’asseoir. Une culture maraîchère magnifique. Des oignons! Nous voilà en pays de connaissance. La route est bordée d’eucalyptus; quelques bananiers. Les gens nous regardent, souriants, et voilà Katmandou.

Par la portière de mon carrosse j’aperçois des temples innombrables, une architecture, un art où l’Inde et la Chine s’allient pour la joie des yeux; mais nous n’entrons pas en ville.

Brusquement, un haut portail, une sentinelle présente les armes. La scène représente un immense palais, construit pour le second fils du Maharaja, le général Baber, qui n’a pas voulu quitter son père et vit avec lui au Singha Durbar; des corridors sans fin, des persiennes closes, enfin quatre énormes pièces qui seront notre résidence dans cet énorme bâtiment désert.

Nous comptons trente-cinq mètres d’un bout à l’autre; j’ai fait transporter quelques meubles pour n’avoir pas à parcourir plusieurs fois mon domaine en faisant ma toilette.

Nous avons à nos ordres un jeune capitaine, le sous-officier qui est notre ombre; un civil nous escorte également; la voiture est à notre disposition au premier signal, et chacun nous assure que les ordres sont formels, que nous sommes les hôtes de Sa Hautesse et que nous n’avons qu’à commander. Le repas arrive à l’heure exacte, nous demandons ce que nous voulons; tous les matins, fleurs et fruits des jardins du maharaja; c’est une réception telle que nous ne pouvions en espérer une.

Je n’ai pas vu encore notre hôte. S. a été le remercier dès le lendemain de notre arrivée. Il a été reçu comme l’est un très vieil et très bon ami; il a trouvé, encadré dans le salon, un de ses portraits; des ordres ont été donnés pour que les recherches soient facilitées, les manuscrits trouvés, les meilleurs pandits mis aux ordres de l’historien du Népal. Ce sont des droits d’auteur auxquels nous n’avions jamais pensé, un lien réel avec les gens d’ici, une véritable reconnaissance.

Tout ce que nous faisons et disons est rapporté. Je demande des livres? Le soir même on m’apporte le catalogue de la bibliothèque particulière du grand prince. Mais il faut, le soir, fixer minutieusement le détail de la journée du lendemain: on vient nous chercher et l’on nous reconduit; nous voulons faire un tour dans le jardin d’orangers, tout nous est permis; on nous y mène, on nous en ramène; c’est l’hospitalité d’un ami soucieux du confort et de la sécurité de ses hôtes.

Nous avons été deux fois en ville, à un mille d’ici. S. avait annoncé une effroyable saleté. Le gouvernement de Chandra Sham Shere a changé tout cela; la ville est extrêmement plaisante; de bonnes maisons de pierres et de briques et ces fenêtres, et cette décoration de bois sculpté qui est unique: on ne sait où regarder.

Nous avons commencé la visite des innombrables temples, plus de cinquante sur une seule place: grandes constructions à plusieurs toits comme les pagodes, chaque toit supporté sur les quatre côtés par de légères poutrelles sculptées: dieux aux bras multiples, dragons en bois fouillé, travaillé, sculpté, peint, une débauche de formes et de couleurs, une imagination prodigieuse qui a peuplé tous ces édifices,--grands temples à portes de bronze doré, petits sanctuaires, autels minuscules,--d’un monde de féerie: tout s’y rencontre, l’image hindoue, la statue japonaise, un grand Garouda adorant (l’homme-oiseau, monture de Vishnou), qui a l’air d’une statue égyptienne. Devant les temples, des piliers portant des statues, des animaux en bronze doré, en pierre peinte. S. n’avait pas exagéré; c’est, je pense, un pays unique dont les Népalais peuvent être fiers. Et, au milieu de ces merveilles, la statue du dieu dont on n’arrive à reconnaître ni la forme, ni la substance sous les couches de minium, de beurre, de lait, de fleurs dont elle est barbouillée; les mouches lui font un véritable manteau. Quel culte singulier!

Notre arrivée en ville produit chaque fois un vif mouvement de curiosité, c’est par centaines que les gens se pressent autour de nous; la police, de temps en temps, en vociférant, tombe à bras raccourcis sur le populaire; quelques rudes taloches, mais tout le monde rit et revient. C’est décidément une population très sympathique; s’ils sont battus, c’est par les leurs, chacun peut être soldat ou policier; on n’a qu’à s’engager. Ils saluent comme nos soldats; c’est un peuple guerrier très entraîné, qui semble heureux.

Nous avons vu hier, sur la grande esplanade, des régiments entiers faisant l’exercice; il nous arrive ici des bruits de clairon. Servir soi-même ou bien subir les soldats étrangers, c’est la grande leçon; le malheur de l’Inde est de ne l’avoir pas comprise.

Nous avons aussi, le matin, le cri des paons qui se promènent sur les toits; enfin ce sont les Mille et Une Nuits des tropiques.

Quel bavardage! Qui aura le courage d’aller jusqu’au bout? Mais, cette fois ce n’est pas celui de la vieille dame qui découvre Calcutta, c’est d’une vieille dame qui, tout de même, à travers courbatures et lumbago, est arrivée aux portes de l’Asie Centrale. Chandra Sham Shere a dit que j’étais la cinquième Française ayant fait le voyage, à savoir: Mme Massieu, Mme Maurice de Rothschild venue avec son époux pour une chasse, court passage; une Française mariée à un Anglais (et celle-ci vraiment ne devrait pas compter!) Mme A. David-Néel, qui est maintenant dit-on dans un couvent en Chine--et votre servante. Ici, je me rengorge.

En arrivant nous avons eu le courrier d’Europe! Le meilleur salut d’arrivée; la poste fonctionne très bien. D’ailleurs les temps sont proches où le Népal entrera dans le grand mouvement international; une route se construit dont on ne sait encore--ou peut-être dont on ne veut pas dire--si elle sera pour le chemin de fer ou un service d’autos; en tous cas dans quelque deux ou trois ans un câble sera établi pour monter au moins les marchandises. Et des fils électriques établis pour les travaux apporteront sans doute un jour prochain les dépêches. Une seule boîte aux lettres en ville. Notre courrier sera envoyé par les soins du palais. Mais nous avons la lumière électrique, et un collège--sens anglais--a été ouvert l’an dernier.

Un coup de canon, c’est midi. Le changement de température a été très sensible, nous avons laissé Calcutta et ses 39°, nous avons trouvé ici ciel couvert et 19°. Pas encore vu le Gaurisankar, la montagne est derrière le pardah.

18

KATMANDOU

Katmandou, 3 avril 1922.--Une matinée fraîche, le parfum des orangers; les montagnes se dessinent encore confusément; le bruit voisin des musiques militaires et du tir au canon; on pourrait se croire en quelque Riviera à l’heure de l’exercice; mais ma balayeuse arrive, sa gosse sur la hanche, ses clous dorés bordant ses oreilles sales, son large sourire; un paon se promène sur mon mur; il n’y a pas à s’y tromper, malgré l’accent entraînant des clairons, c’est bien Katmandou, au Népal.

Notre emploi du temps est le suivant: le matin de sept à neuf, promenade à pied avec un fonctionnaire civil et un sous-officier qui nous sont attachés--et réciproquement--et qui, en fait, nous servent de guides, nous indiquent les endroits à visiter, ceux où nous ne pouvons pénétrer et, dans les temples, le lieu où il convient de se déchausser, toutes nos possibilités, toutes nos limites. De dix heures à midi et demi, séance de bibliothèque à laquelle naturellement je ne participe pas; de deux heures et demie à cinq heures, visite des temples, commencée presque au lendemain de notre arrivée, et nous n’avons pas fini d’explorer ceux de Katmandou; la vallée en compte, je crois, plus de 2.500: temples du Bouddha, de Siva, de Vishnou, de la grande Déesse et de bien d’autres encore. Enfin, on nous ramène dans notre carrosse à deux chevaux, nos deux soldats par derrière, le sergent à côté du cocher, un jeune capitaine dans la voiture.

Gardés? Non pas, c’est là marque d’honneur, de sécurité aussi. Nous ne pouvons mettre le pied par terre sans qu’un immense populaire s’amasse autour de nous; les gamins nous suivent en un véritable cortège, foule très sympathique, blagueuse et qui se rit des emportements et des ruades de la police. Mais sale! On ne revient pas de pareilles expéditions sans quelque dévorant souvenir.

On ne rencontre pas dans les rues, à pied, les gens distingués, les femmes moins encore; nous en avons croisé une, l’autre jour, portée dans sa dandi par quatre coolies, image parfaite de la distinction népalaise, la figure fardée, des mouches, et, bordant la paupière inférieure, continuant l’œil jusqu’à la tempe, un large trait de kohl. C’est joli, et les petites filles ainsi maquillées sont absolument délicieuses; elles ont aussi sur la tête ou sur le front un large disque d’or orné de pierreries. Au cou, en collier, de lourdes masses d’or travaillées, reliées par un cordonnet à la chinoise, des bracelets aux bras et aux chevilles et, lorsqu’elles ont une jupe--et non pas la large culotte,--elle est si ample et forme sur le côté une telle masse de plis, qu’on admire qu’elles puissent marcher.

Nous avons laissé au Bengale le culte de Krishna, de la musique, de l’amour, de la poésie; les dieux qu’on adore ici répondent plus aux besoins d’un peuple rude, c’est Siva-Pasoupati sous toutes les formes, ou les Mères, ses femmes; et il n’est pas de jour où nous ne trouvions dans un temple le sang d’animaux qu’on vient de leur sacrifier; des millions de mouches bourdonnent autour de l’offrande que des chiens parias lèchent timidement.

Ces Mères sont des déesses terribles, c’est la mort et la vengeance à force d’amour--il n’y a que la religion pour concilier ces choses-là--rouges ou noires, grimaçantes, trépignantes, langues pendantes, l’Inde, du sud au nord, est à leurs pieds. Au moment de la grande fête de la grande Dourga, il n’y a pas au Népal une poule ou un mouton à acheter; quinze jours à l’avance, tout est gardé pour les sacrifices; les buffles aussi servent de victimes; les troupes, étendards déployés, assistent aux sacrifices officiels et la tête de la bête est à peine détachée qu’un officier pieusement trempe ses deux mains dans le sang qui bouillonne et les applique religieusement sur le drapeau.

A côté, le dieu à la tête d’éléphant, Ganésa, roule sa bonne panse à tous les carrefours, le dieu des entreprises.

Les signes rituels sur le front sont devenus incompréhensibles même pour un homme du Bengale comme Bagchi; ce sont généralement, pour les gens distingués, deux petites raies parallèles et horizontales, noire et rouge ou jaune, à la base du nez, ou une tache oblongue jaune si épaisse qu’on la croirait faite de gros pains à cacheter; très rarement les larges barres de santal et de minium, caractéristiques de l’Inde.

Finis aussi les jolis dessins, l’alpona bengali; à la place, sur les murs des maisons, dans les villages de montagnes que nous avons traversés, des mains à peine dessinées, un rond pour la paume, cinq traits pour les doigts et des yeux aussi complètement schématisés, pour écarter les démons.

· · ·

Lundi 27.--Le jeune et charmant capitaine qui nous est attaché, Sivapratap, de la famille des Thapa, nous avertit que His Highness nous invite à assister à la revue du lendemain mardi à trois heures et demie.

Nous nous promenons au matin de ce grand jour le long des très beaux quais de la Bagmati; la rivière ne comporte plus que de minces filets d’eau, perdus dans son large lit; un petit bras est réservé aux Yogis, et aussi quelques abris; on les voit en passant, quelques-uns abîmés dans une méditation si profonde qu’elle ressemble à la mort. Et nous rentrons nous préparer pour l’événement.

L’esplanade, le Toundi Khel, est énorme. Au milieu, un grand arbre qu’entoure une sorte de plate-forme à deux étages; depuis le matin, de tous les coins de l’horizon, les gens arrivent, curieux du spectacle, car la revue sera suivie de jeux; c’est la fête du printemps, un printemps dont nous ferions un chaud été.

A l’heure dite, notre voiture traverse la foule des curieux et la grande esplanade; nous montons l’escalier menant à la seconde plate-forme; le maharaja me prend les mains, me présente ses fils; il en a huit; les aînés, généraux qui ont fait leurs preuves aux frontières, diplomates, administrateurs, même un érudit, et aussi les deux fils aînés d’un second mariage, enfants de quatorze et seize ans, tous chasseurs merveilleux. Il est strictement monogame, ses fils aussi.

Des fillettes de trois à douze ans tourbillonnent, délicieuses avec leurs figures fardées, ce maquillage spécial de la paupière inférieure et le trait final qui allonge démesurément l’œil; sous leurs amples robes, elles ont les larges culottes d’ici qui font bouffer jupes et jupons; broderies, satin, dentelles, tout ce dont on peut surcharger un costume féminin est cousu à leurs vêtements, et, sur tout cela, des étoiles, des croissants, des colliers, perles, diamants d’une grosseur et d’un éclat merveilleux; même le petit de deux ans en est couvert.

J’ai à peine le temps de m’y reconnaître et de saluer hâtivement les deux autres ménages européens, l’électricien et l’ingénieur, trois occidentales en tout, bien simplettes et bien effacées malgré leurs plus beaux atours.

Bruits de clairon, coup de canon, c’est le roi: Maharaja Dhiraja Tribhouvana Vir Vikram! La voiture à quatre chevaux, l’escorte, les coureurs, le porte-parasol, le porte-émouchoir, tout cela arrive dans un tourbillon de poussière. La portière s’ouvre, le roi monte les marches; un jeune homme de seize ans, à la moustache naissante, des traits fins, figure fardée, ornée de trois mouches blanches, bottes ornées en haut de la tige d’une lourde cordelière d’or, et des bijoux éblouissants; à la casquette une sorte de broche qui se dresse raide et haute, dont les diamants étincellent, énormes; aux oreilles, des solitaires; sur la poitrine, une étoile aveuglante et un collier de perles, six à huit tours, tombant jusqu’à la taille. Les perles montées et séparées par de grosses émeraudes, une plus grosse encore pendant au dernier rang.

Et tout cela n’est rien; il faut voir un Durbar, me disent les Anglais, quand rois, princes et généraux en grande tenue, la tête couverte de leur fameuse coiffure, perles, émeraudes et plumes de paradis, sont tous rassemblés dans la salle du trône. Déjà ce que je vois sous le grand soleil n’est pas mal, je vous assure.

Présentations, salutations. Ma révérence est un peu courte, comparée à celle des deux autres dames; il faudra un peu ployer le genou pour le départ. Le maharaja, aimable comme on ne peut assez le dire, m’invite à m’asseoir près de lui et de Sa Majesté. Il y a trois chaises; modestement je veux prendre la dernière; mais non, ma place est entre ces deux grands princes.

Le Maharaja, je le connais, j’en ai tant entendu parler, par mon mari d’abord, et tout ici chante sa louange, les bienfaits de son administration: esprit extrêmement moderne et réalisateur, très traditionaliste aussi et connaissant à fond toutes les manigances de la politique. Écoles, voirie, électricité, grands asiles pour les voyageurs, maisons de pauvres, et bourses pour des étudiants, câble transporteur, etc., voilà pour les temps modernes. Une main de fer, un pays impénétrable ou presque, un câble qui ne pourra transporter que des marchandises, voilà pour la conservation.

Et le petit roi! Il regarde devant lui, physionomie d’où toute expression est absente. Sa Majesté comprend l’anglais, me dit le Maharaja; je me penche alors respectueusement et je lui demande s’il a des enfants. A-t-il même entendu? Indifférence, hauteur, timidité? Le père que S. avait vu, il y a vingt-quatre ans, était enfermé dans le même silence.

La formule d’état est que la personne royale vénérée, sacrée, doit être tenue à l’écart des bruits du monde; la formule est absolument réalisée. Ombre affublée du titre et des oripeaux de la royauté, on le sort aux grandes occasions; marié à treize ans avec deux femmes, c’est le chiffre consacré, à seize ans il a trois fils.

Sa nervosité semble grande; à chaque coup de canon, je le vois tressaillir. Nous nous asseyons. Le parasol d’or, emblème de la souveraineté, large comme la plus large roue du plus grand char, est ouvert derrière lui et son émouchoir blanc est comme une longue et épaisse queue de cheval.

L’immense esplanade est entourée de soldats en armes, les troupes évoluent, les musiques militaires se croisent, se répondent, et tout d’un coup un air connu me fait me tourner brusquement, cherchant les yeux de S., qui attendait ce muet appel; c’est le vieux chant français, Fils de Brennus, chef des Gaules, Nous ne craignons rien sinon... qui en même temps nous penche l’un vers l’autre, brusque évocation de jours anciens et du pays si lointain.

Mais mon mari est confondu avec les petites gens, princes et généraux seulement! Cependant le Maharaja me parle de la guerre. Je lui rappelle qu’il y a vingt-quatre ans, (il n’était alors que général), il avait demandé à S., sur cette même place, quand l’Alsace-Lorraine reviendrait à la France. Nous causons en vieux amis, il faut que je me rappelle de temps en temps qu’on doit l’appeler His Highness, si vraiment familière se prouve son amitié.

Les enfants jouent et se bousculent, le petit prince et la petite princesse sa sœur, surveillés par leurs nourrices-soldats, descendent les marches et jouent au milieu des troupes; la petite bonne femme avec sa longue jupe rose bouffante et sa coiffure, une sorte de mantille en tulle brodé de perles bleues retenue sous sa ceinture, fait penser à la petite fille au poulet de la Ronde de Nuit. Les jeux s’achèvent, appels de clairon, coups de canon, salutations: je me suis rappelé cette fois qu’il s’agissait de saluer un roi!

Dans le même tourbillon s’éloigne l’apparition royale. Toute la famille Sham Shere nous presse les mains, nous assure de son amitié, de sa volonté de nous être utile, agréable; le fils aîné du Maharaja, général Mohan, nous conduit à notre voiture, nous demande quelle sera notre promenade, et au milieu de la foule que tant de faveur rend respectueuse, nous allons finir cette mémorable journée à Svayambhou Nath, le vieux site bouddhique, pèlerinage saint et sacré entre tous autres, où affluent les pèlerins de l’Asie lamaïste.

Le stoupa et les treize parasols dorés qui le surmontent et les quatre chapelles qui le flanquent, aux quatre points cardinaux, couronnent une colline à quelque distance de Katmandou; de bien loin on voit la blancheur de l’édifice et l’or de sa décoration. Au pied, de grandes statues du Bouddha; un escalier à pic conduit au sommet; je voulais en compter les marches, mais au tiers de la route j’avais déjà le cœur aux dents tant la montée est rapide.

Un monde de petits singes gris à taches fauves monte et descend, bondit et s’arrête, narquois, tout au long des degrés; on envie leur inlassable agilité. Les stoupas de toutes tailles élevés par les fidèles se dressent tout autour du sanctuaire central comme des monuments funéraires.

C’était la fin du jour, le soleil descendait tout rouge dans le brouillard; nous étions à peu près seuls; une grande mélancolie, celle de l’heure et celle aussi des choses et des religions qui finissent, enveloppait le site vénérable. Les voiles de fer souple et ajouré étaient retombés devant les images saintes et les singes, se disputant la place, se tirant par la queue et par la patte, se glissaient sous le rideau pour grignoter le riz, les grains offerts tout le jour aux divinités par les fidèles. L’ensemble de toutes ces constructions pieuses et des abris qui les entourent est très beau; le bois sculpté des fenêtres, des portes et des poutres encadre les pierres sculptées des stoupas de toutes tailles. Ici comme à Bodh Gaya, la disposition générale répond plus à nos habitudes, à notre goût, que le fouillis exubérant, intarissable, des conceptions hindoues. Nous sommes rentrés à la nuit tombée par le bazar tout éclairé à l’électricité.

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Mercredi 29.--Nous sommes allés en promenade matinale à Patan, ancienne capitale du temps où trois rois régnaient dans la vallée, et copieusement s’y pignochaient jusqu’au jour--il y a environ cent cinquante ans--où enfin les Gourkhas vinrent imposer assez lourdement la paix. Dans une ville qui vaillamment leur résistait, qui ne leur céda que devant des promesses de complète amnistie, ils firent couper tous les nez!

Katmandou, capitale officielle, éclipse maintenant ses deux autres rivales, Patan et Bhatgaon; je n’ai pas vu cette dernière ville, mais je suis restée éblouie devant la place du Durbar de Patan. On va en Espagne ou en Italie pour voir les villes, une ou deux églises, un ou deux palais; mais ici... La pierre, le bois, le bronze doré, les briques, la peinture, l’art décoratif le plus original se mêlent, se complètent dans un ensemble d’édifices qui est pour les yeux un ravissement; des volumes de descriptions, des centaines de photos, ne pourraient en donner l’idée et ne sauraient rendre la couleur, la lumière de cet incomparable ensemble.

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Dimanche, 2 avril.--Nous avons été en grande cérémonie, sur l’invitation personnelle du Maharaja, lui rendre visite au Palais pour être présentés à la Bara Maharani, sa femme, sensiblement plus jeune que lui.

C’est au mur et aux fenêtres les tentures et les rideaux Louis XVI que nous connaissons, et le piano crapaud (combien de coolies l’ont amené ici? et en combien de temps?), des meubles comme chez nous. Qu’est-ce qui fait ce grand salon si oriental?

Le général Mohan Sham Shere, le fils aîné, nous recevait à la porte; accueil charmant du père; je suis présentée à la grande princesse et à deux dames suivantes, pareillement vêtues de rose, gantées l’une de violet, l’autre de vert; la Maharani, toute jeune encore, une petite toque noire brodée de fleurs et de perles sur la tête, une robe rose brodée, emperlée, ornée de tout ce qu’elle peut porter d’ornements et les bijoux fulgurants, un gros croissant sur la toque, étoiles énormes et bracelets et perles partout où l’on peut en placer. Une aimable figure malicieuse et fardée, deux petits signes rituels à la base du nez, le front couvert par les cheveux ramenés et plaqués en une sorte de frange, une longue mèche accroche-cœur devant chaque oreille.

Elle est visiblement intimidée, c’est encore aux trois quarts une dame pardah; on invite mon mari à ne pas la saluer et à s’asseoir en lui tournant le dos; il cause avec le Maharaja et le rajgourou, le prêtre du royaume, respectivement en anglais et en sanscrit.

Entre les dames une conversation lente, coupée de longs silences et de sourires, péniblement s’engage; le général Mohan sert d’interprète; elle s’étonne de me voir dans ma vieillesse entreprendre de si longs voyages. Je lui fais compliment sur la beauté de ses parures, elle rit, gentille, contente.

Cependant les bagues dont les doigts du général sont couverts me donnent des distractions.

Après trois quarts d’heure de réception pendant lesquels le Maharaja n’a pas quitté sa femme des yeux, sur l’invitation de son mari et de son beau-fils, cette grande dame me tend sa main gantée de rose et par la salle du trône aux innombrables lustres de cristal, une haute fontaine de cristal dans le milieu, avec des jeux de lumière de différentes couleurs pour le soir, des peaux de tigres partout, nous avons rejoint notre carrosse et sommes rentrés pour recevoir le jeune ménage électricien.

Je ne sais pas trop son nom, mais le mari nous a promis de nous installer une lampe sur la table, ce qui sera précieux. Les gâteaux et les fruits et les fleurs et les serviettes et les cigares, tout venait du Palais. Encore nous demande-t-on si cela suffit, si une seconde voiture ne serait pas nécessaire ou si quelque besoin ou quelque désir ne reste pas à satisfaire. Nous prenons de mauvaises habitudes.

Le ministre anglais n’est pas encore ici; il rentre dans quelque trois ou quatre jours; il chasse le tigre avec une soixantaine d’éléphants! Mais ceci n’est rien à côté de la partie de chasse à laquelle, l’an passé, le Maharaja avait invité tout simplement un de ses ingénieurs; pour le camp seul de Sa Hautesse, domestiques coolies, rabatteurs, etc., il y avait dix mille hommes.

Je termine ce long bavardage au matin, devant la fenêtre ouverte; la brume persiste, légère, suffisante pour cacher la montagne. Comme chaque matin, S. est à la bibliothèque, aidé de Bagchi, il a classé les livres chinois; on a déniché pour lui deux lamas tibétains qui ne savent pas un mot d’aucune langue, tels poèmes de crasse qu’il redoute de les amener ici; avec son pandit bouddhiste, les brahmanes et l’appui du grand prince, il peut beaucoup espérer.

19

LA FÊTE DU PETIT DIEU BLANC

Dès la semaine dernière nous avions vu les temples les plus importants dans Katmandou même, les temples hindous d’abord, les temples bouddhiques ensuite, dans les cours d’anciens couvents qui servent maintenant de logis à ce qu’il y a sans doute de plus pauvre et de plus pouilleux dans toute la ville. Et cependant quels asiles de paix et de beauté durent être ces monastères!

Les murs intérieurs sont encore garnis de ces boiseries, de ces fenêtres sculptées qu’on voit ici par milliers; la cour plantée d’un oranger enferme les constructions de tout ordre que comporte ici le temple: devant la porte, ces délicieux piliers surmontés de figures de bronze doré, depuis le roi prosterné jusqu’au paon et à l’écureuil; à côté le petit portique supportant la cloche, gloire des fondeurs de ce pays et dont chaque fidèle agitera le battant au moment de sa prière pour éloigner les mauvais esprits. Les toits retroussés sont supportés obliquement par de minces poutrelles ornées d’une des statues de ces innombrables panthéons, figures divines ou grimaçantes aux bras multiples, aux gestes consacrés. Comme ornement en bas de la poutrelle, sous la figure divine, une sorte de bas-relief où l’imagination de l’artiste s’est laissée librement aller, et jusqu’où elle va, je ne puis décemment le décrire.

Nous avons été mardi à Harigaon, un village assez près d’ici où des inscriptions avaient été signalées; mais mercredi nous avons observé la fête du petit Matsyendra Nath, comme de bons citoyens de la ville. La divinité est le petit dieu blanc, réplique de la véritable divinité toute rouge qui est à Patan. C’est le culte d’un grand ascète, très puissant sur les eaux et les pluies; pendant quatre jours on le promène à travers la ville, le départ au matin étant fixé par l’astrologue, son arrêt déterminé par le crépuscule. Le char est une lourde machine, sorte d’autel à deux étages surmonté par une haute pyramide de feuillage; le porte-parasol, les deux émouchoirs, rien ne manque pour marquer la souveraineté. Tout cela traîné à bras, brinqueballant, s’accrochant à tous les arbres. La ville était pleine de musiques et de cortèges, et nous nous sommes trouvés à point pour voir installer sous son dais, dans son palanquin, la petite fille de sept ans environ qui a été choisie pour représenter une des Koumari, une des Énergies Vierges. Un soldat la portait, vêtue comme une petite idole, la figure fabuleusement fardée, les fleurs faisant sur sa tête un véritable petit bosquet; très digne, elle se prêtait complaisamment à l’adoration populaire.

C’est aussi un des jours de grand sacrifice; nous avons été jusqu’à l’entrée seulement de la cour où les troupes sacrifiaient devant le drapeau. Une foule se pressait et suivait silencieusement l’opération: le silence passionné des gens qui regardent la douleur et la mort. Je ne sais comment ils s’y prennent pour que les bêtes égorgées, quatre à cinq cents buffles pour ce seul jour, tombent sans un cri; nous n’avons pas eu envie d’y aller voir.

Dans les rues, ce ne sont que bêtes décapitées, que des hommes emportent comme des proies; les jets de sang plus ou moins bien dirigés ont couvert les images des dieux, giclé sur les murs, une odeur fade se répand autour des temples. Et où s’arrête-t-on, dans cette fureur de tuer? Est-on bien sûr que le sacrifice toujours ne demande que des bêtes? L’élève de S. nous dit qu’il y a quatre ans, au Bengale, une mère affolée par un sannyasi a sacrifié ses deux enfants. La justice est intervenue.

Nous sommes revenus sur l’esplanade où toute la ville s’était massée, je ne dis pas le Tout-Katmandou, car les dames ne sortent pas. C’est décidément une grande fête. Le char est immobilisé, la voiture de l’ingénieur électricien voisine avec la nôtre. L’ingénieur suit anxieusement la procession; les fils qui portent la lumière ont dû être coupés sur le trajet, ce sont justement ceux qui intéressent le palais du roi; les ouvriers sont perchés sur les poteaux, attendant le moment où Matsyendra Nath ayant tourné le coin de la route, la communication pourra être rétablie, et le soir tombe!

Le fils du Maharaja vient nous saluer; un joli petit prince de treize ans, à cheval, avec son escorte; il nous dit sa sympathie pour la France et son désir d’apprendre le français. Un charmant petit homme déjà plein d’autorité; quel gentil élève il m’aurait fait! Il nous annonce sa prochaine visite, faveur unique!

Et soudain, grand mouvement, la masse des cavaliers qui se promenaient sur l’esplanade se précipite: la voiture du Maharaja vient d’apparaître, un postillon armé, deux soldats sur le siège baïonnette au canon, des soldats par derrière; l’escorte farouche fonce sur la foule pacifique qui se presse, mais sans arriver à l’écarter, et un Maharaja bien-aimé passe au milieu des salutations de ses fidèles sujets, les mains se portent devant la bouche à petits coups,--le geste du mime qui demande à manger dans nos pantomimes.

Il nous voit, sa voiture s’arrête; bon toujours, très bon, il s’informe de nous, de notre bien-être, de notre confort, nous demande la permission de poursuivre sa route et dans un dernier sourire, ce Maharaja talon rouge disparaît.

La nuit est presque tombée, le char est décidément arrêté; mais non, les gens font un suprême effort, il s’ébranle; l’ingénieur regarde, en suspens, attendant. Le fatal tournant est passé, le roi aura de la lumière.

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Vendredi 7.--Nous avons été à Déo Patan, un petit coin charmant, plein de singes; la police du lieu, nos deux soldats, notre sergent, maintiennent le populaire autour de ce vieux monsieur à genoux par terre devant de vieilles pierres.

On s’écarte à peine pour laisser passer quatre porteurs avec leur fardeau suspendu à une longue perche, une sorte de lit: mal recouverte d’une mince étoffe, une femme mourante qu’on emmène près des bords sacrés et consacrés de la Bagmati, à l’endroit saint entre tous, la Bénarès du Népal, les temples et les sanctuaires de Pasoupati, Siva sous sa forme pastorale. Le petit cortège suit la gauche de la route sans exciter la moindre attention.

Peu après, nous nous rendions nous-mêmes à la sainte rivière. Un site charmant: la Bagmati sort d’une gorge rocheuse et prend là figure de torrent, l’eau court entre les roches; les temples, les autels, les points consacrés encombrent les degrés, les places, les rives; mais pourrons-nous approcher? Le capitaine Thapa ne le croit pas, et pourtant il foule avec ses souliers les pierres vénérées, et toute une multitude en guenilles y joue et s’y épouille, les fakirs sortent de leurs abris, les singes par centaines grimpent et escaladent, obscènes et obsédants avec leurs gestes d’hommes. Sommes-nous réellement plus impurs que ces gens, que ces bêtes?

Conciliabule. Enfin nous pouvons passer la petite place, traverser le pont, monter cet escalier, prendre quelques photos. On circule au milieu des constructions pieuses pressées comme les tombes au cimetière; des mamans singes, leurs petits sur le dos, traversent la rivière; une tente mal close abrite les moribonds; les pierres sont encore noires du dernier bûcher, mais rien qui évoque la tragédie de la mort telle que l’Occident l’a conçue; l’Oriental l’accepte, placide, comme la vie elle-même, et la fatalité. Cependant ici on porte le deuil en blanc du père et de la mère pendant un mois, je crois, et après la mort, comme dans l’Inde, pendant dix jours la famille couche par terre. Mais il n’y a pas à Pasoupati cette atmosphère d’intellectualité mystique, si l’on peut dire, qui impressionne tant à Bénarès.

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Dimanche 9.--Nous avons été, l’après-midi, à Patan, l’ancienne capitale déchue de son ancienne splendeur. Les quelques travaux de drainage entrepris à Katmandou dans les principales voies n’existent pas encore ici, la chaussée chemine entre deux larges ruisseaux où s’amassent et croupissent toutes les immondices d’une grande ville; il fait chaud, le soleil cuit tout cela qui sent vraiment mauvais et cependant les orangers en fleurs arrivent par moments à faire oublier ces relents.

Je voudrais pouvoir demander au Maharaja de faire prendre seulement une seule vue cinématographique du Népal, une seule, et, au retour, montrer, même sans le prestige de la couleur et de la lumière, ce qu’est par exemple la place du Durbar à Patan.

Le Durbar naturellement est vide, le gouvernement est à Katmandou; mais cette haute construction en briques rouges, les fenêtres et les portes de bois sculptées, fouillées, les poutres, les piliers, c’est un monde d’enchantements; et sur la place les temples innombrables, en pierre, en bois, en bronze doré, les mille inventions d’un peuple artiste à l’intarissable imagination, les portiques avec les cloches, les piliers de toutes grandeurs avec leurs décors imprévus. Il n’y a pas au monde quelque chose de comparable.

Mais le Maharaja ne m’entendrait pas, le Népal est fermé. Pas de cinéma d’ailleurs à Katmandou, il y en a bien un au palais, d’autres dans les maisons de quelques riches particuliers, mais le bon peuple vit encore dans la simplicité des premiers âges et très heureux, semble-t-il, plus heureux en tous cas, et sans comparaison possible, que l’Hindou dans l’Inde.

Il faut se hâter de finir; S. vient de partir retrouver ses deux lamas. Je les ai vus, le jour de la procession, leurs loques, leur crasse, leurs tignasses embrouillées, leurs bonnes figures hilares et le salut qu’ils nous ont fait, amicaux et respectueux, en nous tirant une longue langue. Non, le pittoresque n’est pas mort.

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Katmandou, 17 avril 1922.--Je vous écris ce matin, toutes fenêtres closes; le vent souffle en rafales et, entre les nuages noirs qui s’amoncellent, des pans de montagnes apparaissent livides. Une jolie petite tempête se prépare; ainsi presque chaque jour depuis que Matsyendra Nath s’est promené dans sa bonne ville de Katmandou, nous sommes régalés pour le moins de lointains roulements de tonnerre ou d’une brusque averse, tant est grand le pouvoir des dieux. Cela nous vaut de larges éclaircies, des après-midi radieux où, dans l’azur étincelant, tout un monde surnaturel de glaciers, de pics, de l’est à l’ouest, barre le nord de la vallée: on ne se lasse pas de les contempler.

Et voilà que nous avons entamé notre quatrième semaine de séjour himalayen; on ne peut dire que la faveur qui nous entoure grandit, c’est vraiment impossible, mais elle trouve chaque jour de nouveaux moyens d’expression: ce sont des mangues succulentes, des fraises, envoi particulier de la Maharani, qu’accompagnent de petits messages charmants.

Le tailleur de la cour, c’est-à-dire l’ouvrier qui travaille à l’année au palais, est venu prendre mes mesures, ou plutôt, sous sa haute direction, S. les a prises pour lui,--qui de nous deux souillerait l’autre?--et le capitaine au joli sourire les a inscrites, mais je reste ignorante de ce que ce sera: une jupe de trente mètres de tour ou bien quelque chose de bâtard entre la robe de tout le monde et le sari qu’on porte chez la Maharani?

Le lendemain, sur l’ordre exprès de Chandra Sham Shere, ce même darzi est revenu pour prendre cette fois les mesures de S., et demander si notre petit enfant était une fille ou un garçon. Quand nous nous promènerons tous trois, à Paris, dans ces atours, ce sera impressionnant.

Mais ce ne sont pas là les faveurs qui touchent le plus le cœur d’un orientaliste, et l’appui tout-puissant assuré à son travail lui est infiniment précieux: des hommes sont envoyés pour battre le pays, rechercher inscriptions et manuscrits; les piliers ou les dalles enfouies sont déterrés; les estampages sont pris et le directeur spirituel du palais, le rajgourou, a fait envoyer tout ce qu’il avait récemment acquis pour la bibliothèque, afin qu’à loisir les vieux manuscrits puissent être examinés, analysés, identifiés. Mon pauvre homme travaille comme un fou; tous les matins, séance de tibétain ou de névari avec deux ou trois pandits et le lama; tous les après-midis nous courons la ville à la recherche des vieilles pierres.

Dans quels endroits cette chasse particulière ne nous a-t-elle pas conduits! Ce sont de longs arrêts dans des fonds de fosses à ablutions, à moitié desséchées et où la boue comporte... Ou plutôt que ne comporte-t-elle pas?

C’est là-dedans que, depuis huit jours, nous furetons, abandonnant les grands temples, examinant de préférence ces toutes petites chapelles construites au ras du sol, pour une seule image, et, tout alentour, les débris accumulés au cours des siècles, socles, petites statues plus ou moins abîmées; c’est ce qu’il faut inventorier, sans pouvoir y entrer.

L’événement de la semaine a été la fête du 1er jour de l’an, le premier du mois de Vaisakha; à cette occasion l’interdiction du jeu, formelle dans toute la vallée, est levée pour vingt-quatre heures. L’esplanade est transformée en un vaste terrain de roulette, jeux de cartes et autres hasards. Toute la population s’y rend et y risque ce qu’elle a ou n’a pas; nous avons été salués jusqu’à terre par notre personnel à qui nous avons donné dix roupies pour tenter le sort. La partie ne s’arrête pas là, elle prend toute son ampleur au palais, où le troisième fils du Maharaja, général Kaisar, a gagné ou perdu,--la question pour lui-même n’a pas grande importance,--trois lakhs, 300.000 roupies. Il y a de très grosses fortunes dans ce petit pays et le Maharaja, nous dit-on, est riche, fabuleusement. Ses confrères de l’Inde propre le sont aussi, mais terriblement endettés. Depuis l’an passé l’Angleterre, reconnaissant l’appui prêté par le Maharaja pendant la guerre, lui verse annuellement dix lakhs, (un million de roupies).

L’impôt qui, sous les gouvernements précédents, prélevait la moitié du revenu a été réduit au sixième, et le pays s’enrichit. Entre le vieux Katmandou et Patan, deux milles environ se sont peuplés de belles maisons particulières, sans parler d’innombrables palais; chaque fils du Maharaja a ou aura le sien, car cet homme assure le sort de ses enfants et bâtit beaucoup. D’ailleurs il sait tout, est au courant de tout, veut être informé de tout; chaque matin, dès huit heures, audience à portes ouvertes; tout le monde peut entrer, parler, demander, réclamer. Il sait ceux qu’il envoie à l’asile des vieillards et des malades, les enfants qu’il prend dans l’orphelinat, il sait aussi comment nous vivons, ce que nous mangeons, le travail fait dans l’après-midi, ce qui a été trouvé, et on n’a rien à lui apprendre quant aux plus menues ficelles de la comédie universelle. On pense, en le voyant, au Sultan légendaire des Mille et Une Nuits et le contraste est grand, très amusant aussi, entre les différents soucis de sa charge, telle que, Oriental traditionaliste et esprit moderne très averti, il la comprend.

Enfin, après des jours et des jours de visites opiniâtres, nous sommes presque arrivés à la fin de notre inspection dans Patan; je ne sais si nous aurons vu exactement tous les cent quatre-vingts temples bouddhiques avec leurs monastères plus ou moins ruinés et les innombrables temples, autels, sanctuaires hindous de toutes grandeurs, de toutes matières, depuis la pagode aux cinq toits retroussés, superposés, bâtie en haut d’une terrasse à cinq étages d’escaliers, jusqu’aux simples pierres dressées ou bossuées représentant à l’imagination populaire le linga de Siva ou la trompe de Ganésa et qui sont adorées, beurrées, huilées et rougies de minium; au beau milieu de la rue, il y a même de vieilles pierres inscrites qui reçoivent de pareils hommages.

Et, parmi tout cela, que de merveilles! Un temple bouddhique par exemple, un des derniers visités, le plus ancien, disent les prêtres, assurément le plus riche; la cour est à elle seule une salle de musée: éléphants de bronze que chevauchent des dieux, lions et dragons dorés, statues de pierre, de bronze, de donateurs ou de rois adorant, tout un peuple d’animaux fantastiques; la porte du sanctuaire où nous n’entrerons pas, et son cadre, sont d’argent ciselé; tout alentour les vieilles fenêtres, les vieux balcons fouillés, ajourés comme une dentelle, peints d’éclatantes couleurs et, dans ce petit enclos, plus de cinq cents personnes qui se pressent et se bousculent, s’écrasant, étouffant les gosses, pour voir Sahib et Memsahib. Nous avons du succès, un peu trop à mon goût, car il est des animaux sauteurs...

20

VISITES PRINCIÈRES

Nous avons pris et gardé l’habitude d’une promenade en voiture à l’heure fraîche; nous rentrons chez nous après le coucher du soleil. La première nous a conduits au petit village de Balaji, juste au pied de la montagne au nord, d’où part le chemin--j’allais dire la route!--qui mène par la passe de Kouti au Tibet; le lendemain, allant du côté de Pasoupati, en passant, mon épigraphiste remarque une pierre; on arrête, il descend; c’est une vieille inscription qui, depuis quatorze cents ans subit les outrages du temps et des saisons, un peu effacée sans doute, mais prête à en affronter bien d’autres.

Ce site de Pasoupati est certainement ce qu’il y a de mieux ici. C’était l’heure de la pouja du soir, les femmes se rendaient toutes au bord de la rivière sacrée, les singes aussi, les vaches flânaient, les sannyasis exhibaient leurs extraordinaires tignasses, mais le Sahib a bien vite fait à Siva-berger une concurrence victorieuse, et les gosses et les dévotes et les flâneurs ont reformé autour de nous leur cercle curieux et inquiétant.

Nous avons rencontré en rentrant le troupeau des prisonniers, hommes et femmes, qu’on ramenait de leur travail quotidien à la briqueterie. Quand S. était venu, il y a vingt-quatre ans, seule la charité particulière les nourrissait; un prince d’esprit moderne les fait travailler et manger. Ce sont gaillards et gaillardes qui ne paraissent pas fort à plaindre; on les reconnaît seulement aux anneaux de fer qu’ils portent, un à chaque jambe, mais pas d’entrave, et ces dames, fardées, parées de fleurs, prodiguent œillades et sourires.

C’est l’heure aussi où en quittant le Toundi Khel, la magnifique esplanade où s’exercent les troupes, se passent les revues, se courent les courses et se joue le polo, près du temple très fréquenté de Lomri Maï (la mère Chacal, la Dourga népalaise) aux autels couverts de sang, on voit les Caboulis, comme on les appelle ici, les Afghans offrant aux amateurs très nombreux les beaux chevaux qu’à grand’peine, à grands frais, ils ont amenés d’Afghanistan, vous imaginez le chemin! Les montagnes afghanes et la passe de Khyber, la descente au Penjab, le long trajet à travers la vaste plaine et l’ascension ici...

Avec leurs larges culottes blanches bouffantes serrées à la cheville, la veste blanche qui fronce sur les hanches et l’étroit gilet sombre qui prend le buste, c’est toute une évocation du monde musulman. Beaux hommes propres et élégants près desquels la loque, la crasse et la laideur tibétaines n’ont rien à gagner. Mais les Tibétains sont des philosophes et, sans arrière-pensée, ils jouissent du spectacle offert; ils sont là, avec leur drôle de petit chapeau de feutre aux petits bords retroussés, leurs petites bottes de feutre, leurs chapelets de gris-gris, leur veste largement ouverte sur la poitrine pour pouvoir sans doute plus commodément se gratter, leur bonne figure ronde, tout sourire. Je ne suis pas encore arrivée à reconnaître du premier coup d’œil ces Messieurs de ces Dames et j’ai été surprise d’entendre qu’un des lamas salués à la procession de Matsyendra Nath était la femme de l’autre.

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Katmandou, 8 mai 1922.--Une belle matinée toute fraîche encore après des jours de ciel de plomb, d’orages et d’averses, car le deuxième jour de la procession du Grand Matsyendra Nath la pluie tomba avec abondance, transformant le Toundi Khel en étang et amenant l’eau dans nos réservoirs particuliers. Grâces en soient rendues au grand ascète.

Nous nous reposions samedi d’une de nos dures expéditions, c’est-à-dire que mon mari travaillait à la maison, lorsque Joseph se précipite, arrange les fauteuils, met les choses en ordre: les jeunes princes viennent nous rendre une petite visite, faveur rare que nous apprécions vivement.

Ce sont les deux fils aînés de la présente Maharani avec leur neveu, fils de leur demi-frère, second fils du Maharaja: Vishnou, Shankar, Brahma, les trois dieux de la Trinité hindoue. Ils s’asseyent; le charmant petit Shankar nous invite à en faire autant avec une grâce et une autorité manifeste qui plaisent et amusent; trois jeunes garçons bien doués, cultivés, très fins; le neveu a le même âge que ses oncles, il est assis, une guirlande de fleurs au cou, deux gros diamants aux oreilles, son petit chapeau tout à trac sur la tête! Shankar d’un geste un peu brusque lui fait signe de se décoiffer. Enfants à l’esprit très ouvert. Nous leur disons et leur répétons qu’ils devraient visiter l’Europe, Paris. Mais traverser la mer! Quelles purifications pourraient laver une telle souillure?

Ils ont regardé les livres, les lettres, les journaux français, et sont repartis dans leur petite charrette anglaise, le prince Vishnou conduisant, des cavaliers les escortant. Aucun des princes, même des plus petits, ne fait un pas sans avoir sur ses talons toute une escouade; s’ils marchent comme de simples mortels, le porteur de parasol les suit comme une ombre; pour la toute petite princesse de trois ans, on tient ce fameux parasol, insigne de la souveraineté, par en haut, le long manche traînant par terre, car ce n’est pas, on le pense bien, une ombrelle ordinaire, mais une énorme machine, grande comme une roue de voiture, avec des soies, des franges et qui doit être lourde à porter.

Nous aurons visité la vallée de fond en comble, comme peu de voyageurs l’ont fait; nous aurons vu le Maharaja et, près de lui, ses fils, son frère, les jeunes princes, une fois la Maharani à laquelle sans doute nous irons dire adieu au moment du départ, les officiers qui nous sont attachés, le pandit. S. rencontre à la bibliothèque le rajgourou et un savant bengali. Et c’est tout.

On ne peut tout avoir, l’Himalaya, le séjour dans un pays archi-fermé, les faveurs, l’amitié d’un des derniers autocrates qui est aussi un prince charmant, disons plutôt un charmant prince, un travail qui rend excellemment, et quoi encore?

21

AU PIED DE L’HIMALAYA

Baber Mahal, 15 mai 1922.--Les semaines s’écoulent et nous trouvent et nous laissent sur notre perchoir himalayen. Mon mari arrivera-t-il à s’arracher à ce paradis d’inscriptions et de vieux manuscrits, maintenant que cette chasse rend à plein, une chasse telle que ces pays réputés chez les chasseurs en ont rarement vue?

Il faudra cependant partir avant que les torrents grossis par les pluies ferment les passages. En attendant, chaque jour presque apporte sa trouvaille, même des pays situés en dehors de la vallée, interdits aux Européens, à peu près aussi connus, géographiquement, que le pôle, et où le Maharaja a envoyé des hommes chargés d’inspecter et d’estamper les vieilles pierres. Cela nous conduit aussi dans des coins écartés de la ville ou au loin, dans la vallée, promenades ou longues excursions toujours intéressantes. C’est ainsi que nous nous sommes rendus deux jours de suite à Lajanpat, faubourg de Katmandou, à la recherche d’une vieille image déjà vue il y a vingt-quatre ans. S. l’a retrouvée, immuablement fixée sur ce terre-plein à l’ombre des arbres. Des étoffes teintes des plus tendres couleurs s’entassent sur un côté; les petits sanctuaires, comme il en est tant ici, arrêtent chaque pas.

C’est le moment de l’année où chaque famille népalaise fait son sacrifice solennel et ses dévotions à la divinité qui la protège. Une troupe nombreuse est venue prier sa Koula devata; elle a apporté dans une petite chapelle l’image sainte toute enguirlandée, parée, entourée de mille colifichets brodés, bariolés; la chèvre vient d’être égorgée, la tête saigne encore devant un petit autel, le corps à côté, tout couronné de mouches, et les dames ont arboré leurs plus beaux atours. C’est la famille d’un herboriste dont les affaires sont prospères, si on en juge par les parures des femmes: larges plaques d’or ciselées sur la tête, lourdes masses d’or enfilées en colliers, énormes anneaux de chevilles en argent. C’est jour de dévotion, c’est aussi l’occasion d’un joyeux pique-nique, et tout ce monde avec enthousiasme accepte de se faire photographier. Le lendemain, quand, assez tard, nous avons dû y retourner, même spectacle, les acteurs seuls avaient changé, chèvre et gens. Dans ce pays si friand de nouvelles, on avait su que le Sahib avait photographié le pharmacien; immédiatement ces gens ont réclamé la même faveur: «ils paieront ce qu’il faudra!» Comment résister à une pareille clientèle! Ils se sont tous redressés, bien assis devant les feuilles sèches qui servent d’assiettes. Comme il était cinq heures et demie, la photo a été ratée. C’est dommage, car il y avait là deux gentilles figures, longs et minces ovales, lèvre supérieure un peu courte, des yeux à la fois dédaigneux et étonnés, des sourcils si fins et si bien dessinés qu’on pense à quelque artifice, un type que les estampes japonaises nous ont fait connaître. Ce n’est pas la vraie beauté comme on la rencontre si souvent dans l’Inde. Dans ce Népal où tant de races vivent côte à côte, Nevars, Gourkhas, Tibétains, Chinois, Hindous de toutes provenances, ces magnifiques Afghans, et enfin des Anglais qui sans doute n’ont pas refusé toute collaboration,--peu de jolies femmes dans le peuple.

Au retour un cortège nuptial a ralenti la marche de notre somptueux carrosse: sous les trois parasols rituels, le pot d’eau sainte orné de fleurs, la mariée dans son palanquin, invisible sous ses voiles rouges, petit tas d’ornements et d’étoffes, et le marié dans sa dandi se suivaient processionnellement. Les musiciens, flûtes, cymbales et cornet à piston, les précédaient, et, fermant la marche, les porteurs de la dot et des cadeaux; il y avait trois coffres et un gros paquet, quatre porteurs pour toutes ces richesses. Le mari est peut-être un employé à vingt roupies par mois--et roupies népalaises! Les autres, celles de l’Inde, font prime, on les appelle encore roupies compagnie, le vieux mot a subsisté.

· · ·

Jeudi 11.--Nous avons été à Sankou, au plus lointain nord que nous soyions autorisés à atteindre. Le petit pays est déjà dans la montagne, à dix milles environ de Katmandou. Nous sommes partis en voiture dès le matin. Nous avons pu rouler jusqu’à Gokarna par une route très bonne, mais là plus de voie carrossable, des chevaux attendent les hommes, une dandi pour moi. Nous nous engageons sur les levées de champs ou dans les fonds inondés. La récolte de seigle et d’orge qui bat son plein autour de Katmandou est terminée ici, c’est maintenant le gros travail qui prépare les champs pour le riz: hommes et bêtes remuant et retournant la bonne boue; l’eau claire ruisselle de partout.

Nous arrivons à ce joli village de Sankou, si propre dans ses eaux courantes, nous montons au temple de Vajra Yogini, un des plus grands pèlerinages du Népal, perché comme Syambhounath, mais bien plus haut encore, au sommet d’une colline élevée; on y accède par des centaines de degrés. Dès les premières marches, un peuple de singes fait pressentir un sanctuaire particulièrement fréquenté; tels ils pullulent à Pasoupati et au très bouddhiste Syambhou, éclectiques, ils acceptent toutes les offrandes et de toutes mains.

A mi-chemin, une grosse pierre symbolisant quelque Vierge-Mère, à côté une statue de Ganésa, ruissellent du sang des sacrifices. On nous dit qu’à certains jours particulièrement solennels plus de deux cents chèvres y sont égorgées.

Le temple de Vajra Yogini, pareil à tous les temples, briques rouges, portes de bronze doré, lions de pierre gardant l’entrée, étendards de métal, s’élève dans un site ravissant; les montagnes sont toutes proches, les derniers plans fondus dans une vapeur lumineuse. On voit serpenter en courts zigzags le sentier qui monte rapide au Tibet par la passe de Kirong.

Les arbres de la forêt magnifique nous ombragent; des lianes étendent leurs manteaux de fleurs violettes, une grande paix, un grand silence, une brise délicieuse, on resterait là des heures, assis sur ces plates-formes, abris destinés aux pèlerins et qui partout entourent les temples, on resterait à regarder les singes effrontés, gourmands et impudiques, si S. n’avait la passion épigraphique. Il faut quitter trop vite ce petit coin charmant, tout tintinnabulant de ses mille clochettes que le moindre souffle agite.

A Sankou nous attendait un ami du pandit, qui consentait à montrer au Sahib sa collection de manuscrits. Nous sommes entrés dans une maison toute neuve, une longue chambre, des tapis par terre, deux fauteuils Empire, dénichés, Dieu sait où, pour les barbares de l’Ouest. La chambre se remplit immédiatement d’une quarantaine de personnes et tout le monde s’installe. La science du Sahib surprend, on admire plus encore lorsque le pandit explique que ce Sahib sait tout et qu’il est malgré cela si bon.

Le barbier est venu et notre lady-balayeuse a été remplacée par son époux, sa petite fille est malade. Elle est venue chercher du lait, l’enfant sur son dos, la pauvre gosse pleurant, la figure hérissée de boutons. La petite vérole? Le père et la mère en sont déjà marqués. «Elle l’aura, prononce Joseph, puisque c’est dans la famille». J’objecte la vaccination. «Sans doute, lui-même a été vacciné en Mésopotamie, pendant la guerre, mais tout de même le mal est héréditaire». Que n’ai-je noté jour par jour le trésor de ses expériences, de sa sagesse, de sa religion, les contes innombrables recueillis tant avec les Anglais ou les Américains, ses patrons successifs, que ceux qu’il ramasse au bazar! Il y aurait là un trésor pour un folkloriste, cette tête de chrétien hindou est le plus merveilleux bric à brac que l’on puisse rencontrer.

Nous avons été invités à la noce de C., le chimiste, qui épouse, à quarante ans, une demoiselle de trente ans, graduée d’université. Ages extraordinairement anormaux pour ce pays où les enfants peuvent être mariés au berceau. La lettre est de magnifique papier jaune, couleur de bon augure pour le mariage ainsi que le rose et le rouge. Le blanc, couleur du deuil, est exclu. Il lui donnera en gage d’«alliance» un mince bracelet de fer qu’elle fera probablement dorer et elle s’abstiendra dorénavant de prononcer son nom, l’usage l’interdisant absolument, à moins que, pour se prouver à elle-même qu’elle est émancipée, pour taquiner sa mère, elle l’appelle tout haut; la maman choquée protestera et pareille à toutes les mamans demandera qu’au moins elle évite de pareils manques de tenue devant les domestiques.

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Katmandou, 22 mai 1922.--Une semaine sans histoire, nous sommes installés maintenant dans notre vie népalaise comme si c’était pour toujours. S. travaille éperdument, les pandits se succèdent, et nous avons depuis une petite quinzaine de jours le grand plaisir de voir ici, trois fois par semaine, le lama tibétain. Il arrive avec ses longues boucles d’os où pendillent des pierres de couleur, ses robes en loques, les bagues qui couvrent ses doigts crasseux, ses petites bottes de feutre rose toutes crevées, sa tignasse où le peigne se briserait et qu’on distingue à peine de sa coiffure, une sorte de torsade en loques, grise comme ses cheveux. S’il n’avait pas de barbe on le prendrait pour une vieille femme et, tel quel, c’est à une femme à barbe qu’il fait penser. Il s’approche souriant, tire poliment une longue langue, et le travail commence dans la galerie où des tables ont été portées. Car pour le faire entrer dans les chambres, il faudrait ne pas craindre sa vermine, et lorsque de ses deux mains on le voit se gratter, on redoute.

Il semble que la série d’orages annonçant la mousson se soit installée; tous les après-midis, depuis quatre jours, grosse artillerie et trombes d’eau. C’est ce moment que mon mari choisit pour me proposer une petite promenade sur notre toit, un toit qui ressemble à un chemin de ronde, un large balcon bordant une toiture de zinc peu élevée où courent les paratonnerres. J’objecte, et vieille habitude, je suis: le ciel est d’encre; dans cette atmosphère de pluie, les lointains semblent plus proches, on distingue un à un tous les plans des montagnes. La vallée est vraiment belle, encaissée entre ces hauteurs couvertes de forêts; sur une des premières collines le temple de Svayambhou s’élève tout blanc avec sa flèche dorée; on voit passer et défiler, comme des rideaux, les averses successives. Brusquement, dans ce ciel tragique la montagne apparaît étincelante, les arêtes se découpent rudement dans un pan d’horizon, on regarde béant ce spectacle merveilleux.

Et cependant, j’ai déjà dit à mon mari que je ne me souciais pas de nous voir électrocutés là-haut, et si la besogne n’était pas parachevée, d’aller expirer de compagnie les pieds dans la Bagmati. La pratique est universelle dans l’Inde, nous dit Bagchi, vivant répertoire, on porte les mourants vers la rivière, s’il n’y en a pas, un petit trou d’eau creusé dans une cour en tient lieu; c’est ainsi que, pieusement, on meurt. Mais si, trompant tous les pronostics, on ne meurt pas? On ne rentre pas chez soi, mort pour sa maison, on va attendre l’heure finale, la vraie, en quelque sainte retraite.

Et mes craintes, elles sont, je le sais bien, superflues. Jamais nos pieds mlecchas ne risqueront de souiller les eaux saintes, et toutes les rivières sont saintes aux Indes. On cite pourtant, au Bengale, le cas de deux Européens, un Suédois et une Irlandaise, qui s’étaient fait tant aimer qu’ils purent être brûlés comme des Hindous, sur le terrain de crémation hindou. Leur dévouement, leur attachement leur avaient ouvert cette société si fermée qui les accueillit au moins pour la mort.

J’allais oublier de vous dire que nous avons pu voir quelques marchands, d’abord une petite échoppe d’orfèvre à Patan: dans un coin, une image, et, tout à l’entour, les éclaboussures du dernier sacrifice. Ensuite, dans un vihara, monastère bouddhique où la plus crasseuse, la plus pouilleuse des populations est entassée, il y a des tapis et des bois. Mais là on ne nous propose même pas d’entrer; on nous apporte un banc, un cercle se ferme autour de nous: des centaines de gens de tout âge, une femme, dont les deux jambes me font soudain comprendre ce qu’est une vraie éléphantiasis, des glandes, des plaies, des pelades, les mains s’enfonçant en chasse sous les loques, un lépreux tout blanc. Et je ne veux plus de tapis, j’ai peur de ces maladies épouvantables, je demande au petit sergent d’élargir ce cercle inquiétant, je veux partir.

22

LOIS, ESCLAVAGE, ÉRUDITION

Katmandou, Baber-Mahal, 12 juin 1922.--Après la pluie incessante de ces derniers jours, et suivant un programme immuable, nous dit-on, une période de beau temps relatif s’est établie; de lourds nuages restent accrochés aux cimes, le tonnerre roule sourdement et il semble que sous le chaud soleil nos corps aient à évaporer toute l’humidité de ces premiers jours de mousson; cette délicieuse vallée s’est transformée en hammam. En voilà, paraît-il, pour une bonne quinzaine.

C’est encore sous une pluie diluvienne que son Honneur le Général Baber Sham Shere, notre propriétaire, est venu nous faire visiter son palais. Nous avons fait le tour des kilomètres de salons, aux murs couverts de photos ou de peintures de famille: le père surtout à tous les âges, sous tous les aspects, dans tous les costumes, ce père admiré, adoré! Et ce sont tous les Maharajas avec leurs Maharanis. Jang, le héros romantique de la vallée, en avait cinq au moment de sa mort, dont trois se sont fait brûler en même temps que lui; quelques rois très gras; il y a là une collection de figures et de costumes qui feraient rêver un directeur de théâtre; des bibelots tels qu’on les fabrique à Delhi ou à Londres pour les touristes pressés; des statuettes, des bustes de femmes s’élançant de tiges de fleurs, dont on ne sait à qui faire honte de leur production, disons que c’est de l’art allemand, bien que sur un des socles s’inscrive le nom de «Suzon». Et sur tous les coins des étagères, sur tous les rebords de glaces, les flacons d’odeur s’alignent en bataillons; le palais étant inhabité, ils ne sont pas débouchés, le seront-ils jamais?

Le Général Baber aussi bon que brave s’indigne de nous voir si «étroitement» installés. Nous lui faisons doucement observer que nous ne sommes que deux, d’habitudes et de goûts très simples, et que nos trente-cinq mètres de chambres nous suffisent amplement. Mais il proteste, nous considérant, dit-il, comme gens de sa famille, il veut nous savoir plus à notre aise et fait ouvrir à notre intention trois salons nouveaux; nous pourrions y donner des bals pour chacune des quatre castes sans qu’elles risquent de se confondre ni de se toucher; d’un bout à l’autre de ces immensités, je peux faire cent seize pas, sous l’œil des Sham Shere de tous âges, de toutes générations: l’expression seule reste la même, fixée par le peintre ou le photographe, dignité guindée qui atténue, sans pouvoir le faire disparaître, tout ce qu’il y a de fort et de mystérieux dans ces étranges et puissantes personnalités.

Il a fallu huit jours pour que nous pensions à l’agrément de la terrasse bordant ces salons mirifiques et hier soir seulement nous avons été nous y asseoir dans des fauteuils de cuir vert pareils à ceux qu’aimaient les gens de loi au temps de Balzac. D’ailleurs, les portes qui s’ouvrent devant nous se ferment à clef immédiatement sur nos talons quand nous sortons; la méfiance des domestiques entre eux est la règle ici, aucune politesse ne la dissimule, chacun se méfie de chacun; les balayeurs du palais ne peuvent entrer sans que le domestique qui a la garde des chambres balayées ne soit avec eux, ils ne sortent pas non plus sans être inspectés; le marchand le mieux connu ne peut pénétrer sans un mot d’autorisation, et de haut en bas la surveillance est étroite, minutieuse; nous avons vu un de nos vieux sergents, le brahmane, pleurer parce qu’un oiseau avait disparu d’une volière, et il ne se prend sûrement pas une prune aux pruniers qui ploient sous les fruits.

Notre excellent hôte nous a reproché amicalement de ne cueillir jamais ni un fruit ni une fleur. Tout, gestes, paroles, est rapporté; si nous voulons faire le moindre achat, le pandit amène le marchand, notre Siddhiraj voit les objets, les prix, et rien ne peut être conclu, même si les objets et les prix nous conviennent, tant que le capitaine n’a pas approuvé.

Le malheureux pandit tremble devant les deux autres et la simple pensée des autorités plus hautes le fait s’évanouir; il n’a pas voulu commencer l’étude du tibétain, ni accepter un dictionnaire prêté par la légation sans être sûr que le Maharaja ne s’y opposait pas. L’Occident a perdu même le souvenir d’une pareille discipline.

Étrange société où les hommes courbés sous une autorité de fer s’inquiéteraient si la règle s’allégeait, où eux-mêmes se cramponnent à de vieux usages qu’un Maharaja d’esprit moderne voudrait peut-être légèrement modifier.

J’ai sous les yeux les changements apportés à certaines lois, les adoucissements apportés à certaines sanctions qu’un prince novateur n’a pas pu totalement, légalement, abolir. Le mari trompé, par exemple, peut toujours, s’il s’y entête, demander la mort du séducteur, une mort qu’il donnera lui-même d’un bon coup de koukri, à moins que l’amant ne soit brahmane, ou yogi, auquel cas la peine capitale ne peut jamais lui être appliquée. Si ce mari veut la mort du pécheur, la cour fait appel à ses sentiments. Si malgré tout il s’obstine, la cause est portée devant le Maharaja dont on ne discute pas les «conseils». Si l’époux est plus débonnaire, il a le choix entre quatre condamnations: il peut «outcaster» son rival en le forçant à manger des aliments prohibés par les lois de la caste, bœuf et ses propres excréments exceptés; il peut faire imposer une amende et même demander la confiscation des biens de ce rival heureux; ou encore il peut l’humilier en l’obligeant à lécher ses pieds; et enfin, humiliation plus grande encore, le forcer à passer entre ses jambes, à moins qu’il ne préfère le voir expulsé de son village natal.

Nous voilà loin du Code Napoléon et des théâtres des boulevards. Ce sont là les vieux usages réglés dans les vieux temps, inscrits dans les livres religieux sans doute, comme d’autres sciences, la médecine par exemple, qui continue à être enseignée et pratiquée dans l’Inde entière à peu près telle qu’elle est fixée dans son Veda spécial. Meurt-on plus?

On dit que ces médecins Ayurvédiques sont merveilleux pour annoncer à quelques minutes près l’heure de la mort d’un malade. Guérissent-ils avec la même précision?

Les meilleures classes de la société réclament des soins moins traditionnels; ici par exemple, les Gourkhas, race dominante, sont vaccinés: seuls les Névars, les vaincus dans leurs taudis, sont défigurés, souvent même éborgnés par la variole. L’autorité voudrait les convaincre des bienfaits de la vaccination, mais ils craignent d’attirer sur eux les foudres de la déesse de la Petite Vérole, adorée ici particulièrement, ses ravages étant grands.

L’esclavage existe-t-il? je n’oserais le nier, alors qu’il s’étale à Hong-Kong où l’on parle de 80.000 fillettes, objets d’échange à peine dissimulés[3].

[3] Depuis notre passage, le Maharaja a proclamé la suppression de l’esclavage, et il a, sur ses propres biens, constitué un fonds pour racheter les esclaves que leurs maîtres ne voudraient pas affranchir.

· · ·

Baber-Mahal, Katmandou, 19 juin 1922.--Venus pour quelques semaines, nous voilà depuis trois mois installés ici. Au moment d’en repartir, nous nous décidons pour un quatrième. Mon mari a été assez fatigué la semaine passée, jamais toutefois au point de cesser le travail! Il est plongé du matin au soir dans les vieux textes ou les livres chinois, classe les collections tibétaines, compulse, compare et étudie.

Enfin l’amitié du Maharaja s’est alarmée, il nous a demandé de rester et lorsqu’avec joie nous avons accepté, de charmantes lettres de lui, de la Maharani, du petit prince Shankar (major-général) nous ont exprimé leur contentement. Il est vrai que la plaine effraie plutôt maintenant, les premières pluies n’y ont pas abattu la chaleur, les températures signalées dépassent 40°, il y a eu une bonne petite poussée de peste à Calcutta et ses alentours.

Nous voilà donc Népalais jusqu’au 24 juillet, irrévocablement.

Les choses sont lentes à mener ici, les Orientaux ne sont pas pressés, si les Orientalistes le sont; ils veulent voir, examiner, laisser venir.

A notre première visite au palais, le Rajgourou était là, mais c’est plus tard qu’il s’est décidé à retrouver S. à la bibliothèque; il a fallu encore quelques semaines pour que ces rencontres devinssent régulières et de plus en plus goûtées. Ce sont maintenant de vraies séances auxquelles le troisième fils du Maharaja, général Kaisar, érudit, administrateur et chasseur, a demandé d’assister. Des manuscrits sont apportés, discutés, et enfin maintenant c’est par brassées que les vieux textes pourchassés dans les bibliothèques s’entassent pour un examen dans notre Mahal: tout le monde s’y est mis.

Ces petites réunions à la bibliothèque, auxquelles dévotement--et silencieusement!--assistent le principal du Collège et les pandits, font penser à ces séances de sociétés d’histoire et d’archéologie si nombreuses dans nos provinces; mais l’histoire locale ici embrasse tout un monde, presque toute l’Asie. Le Rajgourou et le prince restent un peu éblouis devant ces perspectives qu’ils ne soupçonnaient pas; la critique occidentale, qui leur est révélée, a stimulé ces esprits vigoureux si fermement appuyés sur les traditions religieuses; le Rajgourou, pour qui S. a une si vive admiration, a déclaré loyalement qu’il allait réfléchir, examiner.

Pour commencer il veut se mettre à l’étude du tibétain, et le Général Kaisar, qui vient d’être nommé président de la municipalité de Katmandou, s’est promis de surveiller les travaux de terrassement, pour recueillir les vieilles pierres et les vieilles monnaies qui apparaîtraient; enfin S. pense, espère, qu’une ère nouvelle commence pour les recherches dans un pays qui a encore tant à rendre, et je crois bien que, n’étaient sa vie et les obligations dont elle est remplie, et la famille et les amis chers, il... nous nous enfermerions ici quelques années pour épuiser toutes les chances.

Quelques années? Combien nous en reste-t-il devant nous?

D’ailleurs, il semble bien que le jeune Bengali qui nous accompagne, Prabodh Bagchi, puisse prendre quelque jour en main la direction des travaux et des recherches à poursuivre ici. Dans le pays tout le monde sait que Prabodh doit suivre son maître en Europe où il étudiera deux ans, puis qu’il passera un an à Hanoï; le Maharaja a demandé à le voir hier, et le petit Bengali, timide comme un vrai Hindou, est revenu excité et bavard comme nous ne l’avions jamais vu; Sa Hautesse l’a interrogé et lui a dit que, ses études terminées, il lui demanderait de venir prendre un poste ici. Voilà un avenir qui semble heureusement fixé pour ce jeune homme.

Donc, le petit élève avait l’âme légère, toute dilatée hier au soir, et comme, naturellement, tout le monde sait sa faveur, les invitations et les visites de ses compatriotes ici, une trentaine, se sont multipliées. C’est un gentil garçon, fin, plein de tact, un bourreau de travail aussi; le soir, après une bonne journée bien remplie, la table à peine desservie, il lit du français avec moi. Sera-t-il mon seul élève?

Tout ceci ne comporte pas, vous pouvez bien l’imaginer, de nombreux plaisirs mondains ou de plaisirs tout court; en fait, notre vie est quasiment monastique; je crois bien n’avoir franchi que deux fois les grilles de mon Mahal en cette dernière semaine, une fois pour aller prendre le thé chez l’ingénieur électricien, une autre pour aller à l’unique magasin vendant--disent-ils--des produits européens. C’est la boutique anglaise de Katmandou, située en dehors de la ville, près du Toundi Khel; personne n’y dit un mot d’aucune langue européenne, et leur ignorance complète leur fait choisir des produits de dernière qualité qu’ils vendent à des prix de premier ordre.

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UNE SAINTE DE SIX ANS

Baber-Mahal, Katmandou, 26 juin 1922.--Nous étions plongés dans un calme profond lorsque soudain Joseph se précipite, annonçant l’arrivée des jeunes princes! Les voilà tous deux, escortés du Capitaine, ils viennent s’entendre avec nous pour des leçons de français. Depuis longtemps nous les avions proposées, mais il a fallu voir, attendre, et sans doute tout serait resté à l’état de vague projet si le jeune Shankar, mon petit-fils, ne les avait impérieusement réclamées. Nous proposons de commencer sur-le-champ; approbation de la jeunesse, mais mardi est un jour de mauvais augure, on n’entreprend rien le mardi, ce sera donc pour le lendemain mercredi avant les leçons de la journée. A sept heures nous les voyons arriver en cortège à cheval, les saïs courant à côté de chaque cavalier, et par derrière, six ou huit domestiques portant les cahiers et les livres, et, sur l’épaule d’un d’entre eux, le fameux parasol à manche d’argent; d’ailleurs il pleut à verse.

Le lendemain, deux élèves de plus, les fils de notre propriétaire, le général Baber, et nous voilà enseignant tout le panthéon brahmanique: Vishnou, Shankar, Mrigendra, Brahma. Un véritable succès.

· · ·

Baber-Mahal, Katmandou, 2 juillet 1922.--Les pluies! Nous en connaissons maintenant toutes les variétés, du crachin à la cataracte. Mais le pire commence après, quand il s’agit d’évaporer: pas un souffle d’air au fond de cette vallée enclose dans ses montagnes, nous vivons dans un hammam. Aussi la promenade du soir en voiture, lorsqu’elle est possible, semble-t-elle délicieuse, quoique peu variée: quand on a été à Balaji donner à manger aux poissons, ou à Syambhounath, regarder du bas des 323 marches les bouddhas de pierre, les singes bondissants, et le temple blanc et or qui fait dans la vallée, sur le vert sombre des forêts, un si charmant effet, on peut aller ensuite à Pasoupati ou un peu plus loin au pèlerinage sacro-saint de Guhyesvari, et puis la série recommence.

Les routes sont par endroits des marécages. Nous nous sommes trouvés mardi devant un petit effondrement, les eaux ayant creusé sous le chemin un véritable tunnel laissant un pont de terre si mince qu’il a fallu dételer les chevaux, enlever le timon, jeter des planches et faire passer la voiture le cœur un peu battant.

Le lendemain, nous étions à Pasoupati: en descendant de voiture pour aller à la Bagmati, nous entendons une sorte de mélopée prononcée d’une forte voix, nous avançons curieusement. Du pont nous voyons, en haut de ces degrés consacrés, sanctifiés, qui descendent à la rivière et où nous ne pouvons poser le pied, une petite fille de six ans environ, véritable petite enfant; accroupie, elle balançait son petit buste d’avant en arrière, son bras et la main mignonne lancés chaque fois en un geste impératif de commandement et d’adoration, elle récitait l’interminable litanie des dieux et des déesses: Victoire à Pasoupati, Victoire à Ganésa, etc... Cela découlait de sa petite bouche sans interruption, sans un recommencement. Quels yogis ont successivement farci cette petite cervelle de ce fatras? Nous nous sommes longuement arrêtés, émus devant une si singulière enfance; la demi-roupie que nous lui avons fait porter, elle l’a prise sans s’interrompre, sans même la regarder. Les gens qui nous suivaient nous ont dit que, sans famille, elle vivait sur les bords de la rivière, nourrie et habillée comme les autres pauvres pèlerins, par les donations du Maharaja, et que son temps se passait à prier et à méditer, en attendant sans doute le moment de revêtir la robe ocre des femmes sannyasi. Alors, son bol à aumônes à la main, la tête rasée, la poitrine et les poignets couverts de chapelets de bois, infatigablement, jusqu’à la mort, elle arpentera les routes de l’Inde, de pèlerinage en pèlerinage. Cependant, autour d’elle la nature, les bêtes et les gens déroulent la chaîne incessante de leurs jeux, chacun y est pris, acteur et spectateur tout ensemble. Pour être à ce point possédé du divin, à six ans, il faut, je crois bien, être né dans l’Inde.

Vendredi nous avons été faire un petit tour dans Katmandou. Sur les indications de S., Prabodh, qui, lui, peut entrer dans les temples, va chaque matin les étudier l’un après l’autre, aidé par les explications du prêtre qu’un petit pourboire rend facilement complaisant. En chemin il avait relevé une vieille inscription que le grand patron devait revoir. Il faisait un temps charmant, les nuages étaient légers, la montagne toute bleue, les jardins et les champs d’un vert éclatant; c’est le moment où l’arbre asoka fleurit en énormes bouquets, où les fleurs du champak embaument l’air; les rues lavées et rincées par ces pluies diluviennes sont presque propres. Un cortège formidable nous entoure, nous accompagne jusqu’à la pierre vénérable qu’il s’agit d’examiner. Décidément non, ce n’est pas de l’écriture goupta, l’écriture des inscriptions entre le IVe et le VIIIe siècle, c’est du vieux névar, du Xe ou du XIe siècle: leçon du maître à l’élève devant la foule émerveillée. Un bonhomme, ravi d’entendre ce sahib parler sanscrit, propose de lui envoyer ses manuscrits à l’examen. Comment donc! Nous ne sommes venus de Paris que pour cela.

Nous sommes rentrés sans puces et sans eau, en faisant le tour du Toundi Khel, qui est bien le plus joli endroit qu’on puisse rêver; l’herbe y a poussé verte et drue, on y a une vue charmante sur les alentours et même sur les hautes cimes, quand le ciel est clair. Là se montrent, se rencontrent les cavaliers sur les beaux petits chevaux à longues queues et longues crinières, les voitures des élégantes et, presque chaque soir, le Maharaja va y faire son petit tour. Nous l’y avions rencontré la semaine passée; ses quatre chevaux avaient bien voulu se mettre au pas des deux nôtres; de voiture à voiture nous avions gentiment bavardé.

On ne peut s’empêcher d’aimer cet homme si fort et si bon, si soucieux de bien faire; il est généralement adoré. Cependant, il y aurait, même ici, des esprits remuants, chagrins; les plus imprudents, les mieux connus ont mis la frontière entre eux et ce gouvernement qu’ils rêvent de renverser; ils vivent généralement à Bénarès d’où ils envoient leurs pamphlets, leurs brochures, leurs programmes; quelques-uns ont été emprisonnés ces temps derniers. Il y a d’autres mécontents, par exemple cet étudiant qui, ayant épousé une Musulmane, s’est vu interdire le chemin du retour. Il s’est, dit-on, réfugié en Afghanistan, a été du nombre des jeunes gens envoyés par l’émir à Berlin et serait maintenant à Caboul, un des fondateurs de l’Université. Quelles transformations les prochaines années apporteront-elles dans ces petits pays si rebelles jusqu’ici à toute influence occidentale? Ceux qui pourront y venir ou y revenir, y verront bien des changements, ne serait-ce, ici, que la belle route solidement empierrée qui mènera, en 1925, de Raksaul à Bhimphedi, au pied de la montagne, en quelques heures. Les heureux voyageurs de ces temps prochains ne sauront pas assez remercier les dieux et le Maharaja Chander Sham Shere.

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DERNIERS JOURS AU NÉPAL

Baber-mahal, Katmandou, 16 juillet 1922.--Nous avons pu aller à Syambhounath lundi dernier, comme nous l’espérions, sans être bien sûrs qu’il nous serait permis d’y rencontrer le Nevar, bouddhiste pieux qui est aussi propriétaire à Lhassa où il a longtemps vécu. Le carrosse avec ses lanternes argentées est venu nous chercher, le temps menaçait et juste lorsqu’arrivés nous nous engagions sur cette rude montée, du ciel ouvert la cataracte s’est abattue; impossible de poursuivre. Nous avons dû chercher un abri dans le pauvre village au pied de la colline sainte, et en toute hâte avec le pandit et le sergent, avec les chiens, les chèvres et leurs bicots, les enfants portant les petits jeunes sur la hanche et sur le dos, nous nous sommes réfugiés sous l’auvent d’une pauvre hutte de terre; empressé, le propriétaire nous a apporté une natte pour que nous nous asseyions proprement et les fenêtres alentour et les portes se sont peuplées de têtes curieuses. Depuis longtemps, je me suis familiarisée avec ce langage muet des yeux, des gestes et du sourire qui me permet de courts entretiens avec les femmes et une conversation animée s’est bientôt engagée; on a voulu m’amener une petite fille, mais elle, coquette et effrayée, s’y refusait; la grande sœur alors sous un de ces paillassons repliés qui sont ici le parapluie du pauvre, a traversé la rue transformée en torrent pour m’apporter des fleurs, de ces fleurs embaumées au parfum âpre et sucré qui entête, qu’on ne voit pas chez nous, et notre popularité n’a plus connu de bornes lorsque, le déluge s’étant apaisé, nous avons procédé à une somptueuse distribution de pièces. Nous n’avons pas vu le Névar qui nous attendait en haut avec des tapis, de l’encens et des images, mais nous avons obtenu le lendemain la permission de le recevoir dans notre Mahal.

C’était jour de fête de pleine lune; au moment de repartir nous avons vu descendre dévots et dévotes dans leurs plus beaux atours et bien d’autres qui, fidèles de Pasoupati, vont adorer le Bouddha avec la même ferveur, ne se doutant pas qu’il représente une religion différente. L’Orient, l’Extrême-Orient ne connaît pas notre exclusivisme religieux et, dans ce pays, le bouddhisme agonisant est si pénétré de cultes hindous qu’il faut être savant pour s’y reconnaître. Les singes descendent avec les gens, par des chemins plus courts; c’est un spectacle troublant tant il est absolument humain que celui des guenons allaitant leurs petits; on nous dit que, même mort, elles continuent à le porter, à le dorloter jusqu’à ce que les pauvres débris tombent de leurs bras.

Le lendemain lundi après-midi nous étions plongés dans le travail et le silence lorsqu’impétueusement mon cher petit Shankar fait son entrée, il nous réclame impérieusement, l’idée lui a pris de venir nous chercher pour faire des photos au palais; il fait très sombre, il est déjà quatre heures et demie, j’objecte que des visiteurs vont arriver, il se tourne vers Dadamahashay (M. Grand-père); on résiste difficilement à ce charmant enfant, câlin et impérieux, le plus tendre petit garçon, soudain petit prince étrange et captivant, qui veut être séduisant et qui sait l’être. Dadamahashay n’a pas pu résister, il est parti, il a rencontré le Maharaja qui se promenait dans ses jardins, les enfants au garde-à-vous devant lui, car aucune familiarité n’est permise et ils le traitent de His Highness, tout comme nous; conversation avec cet autocrate qui veut faire de son pays un pays moderne et lui donner un outillage et des écoles, le bon tyran qui laissera un grand nom dans l’histoire de son petit peuple et peut-être celle du Tibet et de l’Angleterre. S. est prié de réfléchir à quelque plan d’instruction pour le Népal et de vouloir bien le soumettre. Les photos sont prises, réussies même--et le photographe me trouve avec les Anglais, le thé bu, le goûter fini.--Mais ce n’était pas suffisant pour l’appétit de mon petit-fils Shankar, que cette séance au Durbar; c’est ici qu’il en veut une et y venir tout seul avec son frère aîné Vishnou, sans ses neveux, les camarades d’études si charmants cependant, Shankar est jaloux et il nous prévient mystérieusement qu’il viendra jeudi, mais avec le photographe du palais. Alors à voir le déménagement et le bouleversement opérés par cette nuée de domestiques pour répondre au désir de cet enfant, les tapis et les fauteuils descendus dans la cour, avec les chaises, les appareils, les opérateurs, l’écran du fond, alors on pense aux Mille et Une Nuits.

C’était jeudi et nous avions mis tous nos plus beaux habits, les jeunes princes soignés, parés, éblouissants, Shankar arborant sur chaque revers de son veston un joyau énorme autant qu’étincelant, et en groupes et séparément, tête à tête ou en trio, sur toutes les coutures, nous avons été pris. Cela figurera dans les Archives du Gouvernement! L’opération durait et s’éternisait. Le marchand Névar et son compagnon le pandit, avec des paquets d’encens et des photos, attendaient d’être reçus; quand nous avons pu les joindre, salams muets, car personne ne peut se parler; le sanscrit sera la langue de conversation entre le pandit et S. D’ailleurs à ces gens pieux il suffit de voir ce grand savant qui connaît leur religion mieux qu’eux et qu’ils regardent éperdus d’admiration. Ils lui offrent l’encens, de belles photos, des espèces de petits colliers en laines de toutes couleurs, et une poudre verdâtre, sorte de cendres dont on se frotte pour se purifier.

Avec son petit chapeau de fourrure aux bords étroitement repliés, sa veste de merveilleuse soie bleue pâle, ses énormes culottes bouffantes de toile blanche, ses rares cheveux nattés sur la nuque, on ne sait où classer ce Névar coiffé comme un Tibétain, habillé d’une veste chinoise avec des culottes de zouave. Devant un volume du Tanjour il s’incline profondément, porte religieusement un feuillet du texte sacré à son front et il nous quitte tout ravi d’avoir vu ce Sahib extraordinaire.

Un des fonctionnaires du palais me remet alors une boîte où je trouve, marinant dans du camphre, une peau de renard, feu sombre et noire, magnifique don de la Maharani; le fonctionnaire prétend que c’est une peau d’oiseau, un oiseau alors du pays des fantômes, des revenants et des dieux, avec tous leurs prestiges et les émerveillements dont les récits meublent toutes les cervelles. Une société de folklore paierait pour entendre le plus simple des gens d’ici raconter ce qu’il a vu ou entendu et notre précieux Joseph, qui a voyagé, vu, entendu, plus que les autres, vaudrait son pesant d’or. D’ailleurs rien qui les étonne ou les révolte: cruautés, meurtres, apparitions, ce sont là coutumes de castes, mœurs de peuples, affaires de dieux.

Le lendemain la visite du ministre d’Angleterre nous a ramenés en Europe. Il nous a dit qu’il avait appris autrefois le tibétain, avec l’espoir d’aller dans le pays et d’y rester; il y a accompagné la mission Younghusband, et, s’il a été choisi pour représenter ici son gouvernement, c’est sans doute parce que le Tibet lui est bien connu. Les événements seront vraisemblablement curieux à suivre et paraissent assez activement poussés de ce côté: une dépêche publiée dans l’Englishman de Calcutta annonce le départ d’Angleterre d’une mission (mission de bouddhistes anglais!) pour le Tibet. Ils aborderont aux Indes, naturellement, et le Bengale se demande si le budget de l’Inde ne fera pas aussi les frais de cette singulière expédition. Le ministre précédent a dénoncé publiquement la folie d’une politique qui pourrait refroidir considérablement les relations entre le Népal et l’Angleterre, le Népal qui fournit les soldats gardant l’Inde. Mais il y a là-haut tout un mirage d’Eldorado ou de Klondyke, mines d’or, pierres précieuses et minéraux sans nombre qu’on n’a jamais exploités; le Tibet ne peut vivre seul, la Chine est dans l’anarchie, la Russie aussi, alors pourquoi pas l’Angleterre? La partie est engagée.

Le ministre venait de voir His Highness qui lui avait parlé de ses projets d’éducation, et, là aussi, il y a de quoi faire tiquer un Anglais impérialiste. Le mouvement vient de Calcutta où le Vice-Chancelier, Sir Asoutosh Mukerjee, un grand Hindou, a fait soudain voter que, sauf pour l’anglais, l’enseignement serait donné en langue indigène. Alors, dit le Maharaja, je donnerai l’enseignement de mon «Université» dans notre langue parbatiya. Cette question des langues! Comment feront les malheureux savants des prochaines années pour lire les productions de chaque pays? Leur vie ne suffira pas à simplement apprendre, il faudra revenir au latin du Moyen-Age ou adopter quelque espéranto.

Enfin notre semaine s’est terminée par une réception grandiose; le chef de musique a amené ses musiciens, ses chanteurs, son harmonium de poche, nos quatre élèves sont venus en grande toilette avec un plus jeune frère et les deux petits derniers, le neuvième et le dixième du Maharaja.

Les enfants étaient à croquer, le petit de deux ans à peine avec sa culotte bouffante, sa veste de mousseline et par-dessus une veste plus courte d’alpaga jaune serin, des bas rouges et des anneaux d’or aux chevilles, deux petits signes rituels entre ses yeux tout noircis de collyre; la petite, trois ans et demi, en robe de mousseline bleue à énormes fleurs roses, dessous une culotte bouffante rose et des rubans de velours en sautoir, une ceinture bien serrée à boucle d’or, retenant des chaînes d’or, de gros anneaux d’or creux aux chevilles où des grelots résonnent chaque fois qu’elle bouge, ses yeux à la paupière inférieure largement fardée d’un grand trait noir qui allonge l’œil jusqu’à la tempe et qu’un trait blanc plus mince souligne, les sourcils faits, tout son petit vêtement ne laissant rien voir d’elle que sa tête et ses mains. Au cou du bonhomme et de la petite bonne femme un énorme croissant de diamants où sont enchâssées les huit ou neuf pierres porte-bonheur. Deux nourrices les suivaient, deux grands gaillards qui ne les quittaient pas d’une semelle. On ne se lassait pas de les regarder. La fête a été très bien réussie. Le ménage anglais a chanté à la fin un duo sentimental et comique, nous leur avons chanté Margoton s’en va-t-au moulin; il était sept heures passées que la compagnie n’arrivait pas à se quitter.

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DESCENTE DU NÉPAL

Santiniketan, Guest House, 2 août 1922.--Ouf! nous voici revenus dans les plaines, et ce ouf éloquent et plein de sens peut signifier aussi bien le soupir du voyageur arrivé à son but après une expédition difficile, que l’accablement qu’il éprouve après la montagne à se trouver au Bengale en août.

Je ne vous avais pas dit que le Maharaja, nous ayant comblés de présents, avait fait envoyer à Prabodh 400 roupies et à Joseph 150! Devant les yeux éblouis de l’élève l’espoir d’une bibliothèque s’est levé, et Joseph enivré, qui n’en avait jamais tant vu, s’est précipité au bazar pour acheter une bague d’or pour son petit doigt, des chaussettes pistache, des chemises roses, toutes choses qui font de lui un gentleman bien distingué, et il se décide à se remarier.

Mais ces cadeaux faits aux nôtres nous ont plus touchés que ceux qui nous étaient offerts et qui voyagent maintenant en de nombreuses caisses à destination de la France. Les adieux ont été émus, toute la famille était réunie, on s’est promis de se revoir. Nous laissons dans ce petit coin perdu de véritables amis dont la sollicitude s’étendra sur nous pendant ces jours de voyage difficile.

Nous étions à peine rentrés que le Général Kaisar venait nous faire une dernière visite. Il apportait de récentes publications anglaises parues dans l’Inde, le Gazetteer où successivement le Népal a été présenté comme État vassal, au même titre que le Mysore par exemple, puis sur les observations très fermes du Maharaja, en deux étapes, reconnu enfin État indépendant. Lorsqu’il nous quitte, les mêmes questions se posent: «Vous reviendrez? Nous nous reverrons?». «Donnez-moi des nouvelles de votre travail», demande le professeur que la même idée toujours possède. «J’en demanderai l’autorisation à Sa Hautesse», répond ce fils de trente-trois ans, lui-même père de trois enfants. L’autorité paternelle n’est pas un vain mot dans la vallée.

Nous bouclons les derniers paquets; sans fin arrivent les gâteaux, les provisions, les boîtes de fruits, dons de la Maharani pour les trois prochains jours. Il faut se préparer sérieusement; rien à trouver en route.

Le lendemain matin, à cinq heures, S. sortait du bain et j’y entrais, lorsqu’on frappe doucement à la porte, c’est déjà notre petit ami Shankar; nos trois autres élèves suivent bientôt, et, à sept heures, pour la dernière fois, notre équipage vient nous prendre. C’est le départ. On s’embrasse. «Vous nous oublierez», disent ces enfants. Non, nous n’oublierons pas ces petits princes gourkhas qui se sont montrés des amis si tendres. La veille, au grand galop, ils nous avaient conduits dans leurs palais respectifs; le Maharaja veille ainsi à l’installation future de ses dix enfants, et nous nous étions promenés au travers des salons et des galeries. La crise des domestiques évidemment ne les a pas atteints et ces centaines de pièces pourront être balayées sans que les princiers propriétaires aient à s’en soucier.

Il faut s’arracher les uns aux autres; le Capitaine n’a pas permis aux jeunes gens de nous accompagner, une discipline rigide les tient d’un bout du jour à l’autre; seul il nous escortera jusqu’à la première étape. Nous ne reconnaissons plus la route large par laquelle nous sommes arrivés, une végétation folle l’a envahie et, à moitié chemin, nous devons descendre de voiture, la dernière partie s’est effondrée sous les pluies; déjà nous attendent les deux dhoulis pour nous, une sorte de hamac pour Prabodh, ressemblant à un bateau, et un simple hamac de toile pour Joseph, les trente-quatre porteurs.

Le Capitaine nous dit adieu. En route pour Thankot, le premier village au pied du col de Chandraguiri. A un certain moment un mot d’ordre passe, les porteurs obliquent légèrement à gauche; il y a, noué en mille replis, sur le bas-côté de la route, un petit serpent d’assez méchante apparence. Les Népalais, qui ont peur des affreuses bêtes, en ont fait des dieux, les redoutent, les évitent, ne les tuent pas.

A Thankot, les coolies s’arrêtent un peu; nous montons à pied le sentier trempé où à chaque pas le pied glisse; à tour de rôle nous nous étalons. La terre est pleine de sangsues, on en enlève une du cou de S., et lorsqu’à l’étape du déjeuner, à Marcou, nous nous installons, il me montre sa chaussette rouge de sang; il les a bien senties, me dit-il. Indignée je me récrie; cet indianiste hausse silencieusement les épaules. Le Bouddha avait donné tout son corps à la tigresse affamée.

C’est à partir de Marcou que les difficultés ont commencé: cinq torrents à traverser, cinq torrents gonflés et très rapides. Pour le dernier, j’ai bien cru que nous y tomberions; très large, très profond, les hommes ne pouvaient guère résister; quatorze hommes de renfort avaient été appelés. S. et Prabodh passent, tout ce monde criait, s’interpellait; sous mon siège branlant l’eau tourbillonnait, la tête me tournait. Après mille efforts (et que de hurlements!) les porteurs ont remonté un peu le courant pour chercher un passage moins torrentueux. Un berger suait sang et eau à y faire passer son troupeau, il n’avait pas assez de mains pour retenir les chèvres par la peau du cou et par la queue, les vaches. Enfin nous avons tous passé ensemble, bêtes et gens, les coolies trempés jusqu’à la ceinture, mais leurs vêtements n’en sont pas fripés pour cela; ils relèvent les pans de leur veste, s’ils en ont une, autour de la ceinture, qui est pour le Népalais un vêtement, une poche, un ceinturon et quoi encore, et là-dessous ils sont nus, nus comme nous le sommes depuis que le serpent primordial, l’Impur, nous enseigna la pudeur; encore l’étroit guenillon retenu par une ficelle qui leur tient lieu de feuille de figuier ne doit-il pas les gêner beaucoup. Mais après cette traversée mouvementée il faudra se résoudre à monter sur l’éléphant pour les rivières de demain.

Ce n’est qu’à six heures et demie que nous sommes arrivés au col et au fort de Sissagari. Le crépuscule tombait, le court crépuscule tropical, et c’est par une nuit sans lune, noire comme l’enfer, que nous avons descendu dans nos étranges équipages cet effroyable chemin; des enfants portaient des torches de paille, les hommes du poste nous escortaient avec des lanternes, les coolies se retenaient aux rochers. A huit heures et demie, arrêt complet; les torches sont éteintes, il faut attendre des lumières. Les pauvres hommes s’installent pour souffler un peu, pour fumer--une cigarette pour quatre,--chacun tire sa bouffée; la dhouli est levée presque toute droite sur ce chemin à pic, un chemin comme un lit de torrent qui descendrait tout droit du col. A neuf heures et demie nous arrivions au bangalow. Les hommes ont marché, porté plus de douze heures; je n’ose pas, devant eux, penser que je suis fatiguée. Mais la plus rude partie du voyage est faite; la montagne est passée, il ne s’agit plus que de descendre et nous n’avons pas eu de pluie.

Le lendemain, à sept heures, les trois éléphants nous attendaient; on a oublié l’échelle pour l’ascension, il s’agit d’y grimper par la patte, la queue fermement relevée en guise d’échelon, la grosse corde qui est le harnais, un bon coup de reins, on est sur la croupe, il n’y a plus qu’à enjamber le howda. Rien de plus simple, comme vous voyez, et nous voilà sur les grosses bêtes. Elles vont, folichonnes et insouciantes, d’un coup de trompe arrachant au passage les branches et les buissons; il faut les voir, secouant ces verdures sur chacune de leurs pattes au fur et à mesure qu’elles avancent, comme un cuisinier soigneux d’éplucher convenablement ses légumes; c’est par bottes qu’elles engloutissent cette jeune frondaison. Pour traverser, elles tâtent soigneusement les pierres avant que de s’engager, contournant et biaisant lorsque le courant est trop fort; on se sent en parfaite sécurité. Cette fois encore, nos porteurs de palanquins auront une besogne facile, car le Maharaja a tenu à nous assurer cet autre mode de transport également, il a pensé à tout. Nous retrouvons la haute forêt; le sous-bois est un merveilleux bosquet; des arbres, on ne voit que les cimes; les troncs sont noyés, rejoints dans un enchevêtrement inouï de lianes, de jeunes branchages; les fougères, tout au long des branches, s’allongent comme un pavois, les roches en sont habillées et de toutes les variétés de mousses et de plantes grasses, celles qui poussent hautes comme la main dans des petits pots chez nous, cela grimpe jusqu’aux poteaux téléphoniques (téléphone à l’usage exclusif du gouvernement). C’est une indescriptible splendeur. Mais ce n’est pas encore le moment des fleurs. On voit quelques merveilleuses orchidées, quelques lianes. Au printemps seulement, la forêt aura toute sa parure.

Nous nous arrêtons tout près d’Hétaura, le pays des grandes chasses, et nous nous remettons à peine en route, que, du ciel ouvert, les cataractes se précipitent. On ne se défend pas contre ces forces-là, il faut subir; la pluie est d’ailleurs si chaude qu’on ne perçoit que sa moiteur, mais, lorsqu’après être descendus à travers ces lits de torrents, ces défilés que les pluies semblent rendre impraticables au pied humain, nous sommes arrivés à l’étape, au bangalow de Chouraya nous étions ruisselants. Cependant, nous dit-on, His Highness a déjà fait téléphoner quatre fois, pour savoir comment vous étiez. Ah! Que Sa Hautesse attende que son historien change de chemise! Nous retrouvons le souriant domestique, si sale, et les moustiques; un des lits est cassé, je veux dire la planche où nous devons étendre notre literie, d’ailleurs nos pauvres couvertures sont trempées. Enfin, ce n’est qu’une nuit à passer. Les torrents gonflés mugissent sous les fenêtres; le cacao que Joseph nous fabrique sent un peu la fumée, mais nous semble bon tout de même. Nous voilà presque à l’entrée du Téraï, les difficultés sont passées. Ces chemins affreux font penser à ces pays peuplés de dragons que les héros des contes franchissent avant d’arriver au Château, à la Ville ou à la Terre d’Enchantement. Au bout de ces routes précipitueuses, hérissées de rochers, coupées de torrents, barrées de troncs d’arbres, derrière ces hautes montagnes où tout exprès aucune voie d’accès n’a été réellement pratiquée, le Népal poursuit sa vie libre et joyeuse.

C’est par un temps ravissant que, le lendemain, nous avons traversé tout le Téraï népalais; partout le vert profond et velouté des champs de riz étend sa caresse. Lorsque l’envoyé britannique rejoint la première ville anglaise, Raksaul, à travers cette plaine fertile, il doit maudire l’imprévoyance du gouvernement anglais qui a abandonné au Népal, après la Mutiny de 57 et pour le remercier de l’aide apportée, ces kilomètres de jungle où rôdaient le tigre et la malaria, et qu’un heureux drainage, un heureux défrichage ont transformés en une des régions les plus prospères de la péninsule. Mais la malaria y règne toujours. Et quelle chaleur! On étouffe réellement.

Nous traversions, cortège imposant, la dernière ville népalaise avant la frontière, Birganj, lorsque nous sommes arrêtés. Un fonctionnaire remet une lettre du Maharaja portée par un express et qui nous dit ses adieux avant que nous quittions son sol; on attend S. au téléphone. Et vraiment, profondément, nous sommes émus; cette sollicitude qui, pendant trois jours, a veillé sur nous, nous a protégés, les princes Gourkhas n’en sont pas très prodigues à l’ordinaire. De sa main même le Maharaja demande à S. conseil pour l’éducation de Shankar «votre petit favori», écrit-il.

Par une singulière bonne fortune, la montagne, que, depuis des semaines, on n’apercevait plus que par pans et de façon fugitive, nous est apparue de la station même; la chaîne entière s’étalait éblouissante, d’une splendeur surnaturelle dans la lumière matinale; de l’est à l’ouest, une barrière étincelante; les premiers plans ont disparu, les neiges paraissent monter tout droit de la plaine torride. Longtemps nous les voyons miroiter à l’horizon et je me réjouis que cette fois encore l’Everest ait résisté, que l’expédition Bruce ait échoué, qu’il soit encore quelque part sur la terre des endroits où puissent vivre les dieux.

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DERNIERS JOURS AUPRÈS DU POÈTE

Santiniketan, 9 août 1922.--Nos lettres du 2 devaient être les dernières envoyées d’ici, mais dès que nos projets sont liés à ceux du poète ils deviennent légers comme ses chants, et nous voilà encore dans ce petit univers où nous avons si naturellement retrouvé notre place, Didima avec toutes les femmes, des plus jeunes girls aux plus vieilles dames, et Dadamahashaya enseignant de 2 heures à 6 h. 1/2, comme si l’on n’était pas au mois d’août et au Bengale. Quelle suée! C’est comme si toutes les pluies pour s’évaporer passaient par nos pores, on se sent moisissant comme moisit à peu près tout ce que nous avons; laine et soie, cuir, papiers, livres, le feutre des chapeaux, tout se recouvre de cette molle et gluante mousse verdâtre, laide comme la maladie. J’admire encore que quelques choses y résistent, et que les commodes restent assemblées, si les tiroirs refusent de s’ouvrir sans y être brutalement forcés; si j’avais à vivre ici je me meublerais de tapis en toile et de quelques vagues planches en petit nombre, j’aurais encore bien assez à faire à me défendre contre les bêtes; mais en cette lutte on est aidé par le joli petit lézard des murailles qui mène pour sa nourriture une si belle chasse au monde des moucherons; grâce à lui sans doute, peu ou point d’araignées.

Je vous écris de notre terrasse, il est dix heures et demie, et je ruisselle; deux des artistes de la section d’Art achèvent, de nos respectables figures, des crayons qui font honneur à l’enseignement de la maison. Mais que n’ont-ils choisi de plus jeunes modèles!

Demain, sans rémission, on boucle les paquets; après demain c’est le départ, nos seconds adieux, il en coûte tant à les dire qu’on promet à soi et aux autres de revenir et qu’on le croit!

Toute l’école suit les études de l’école de musique et les répétitions des derniers chants du poète dont une grande audition doit être donnée à Calcutta la semaine prochaine, ce sera la fête des pluies: Varsha Mangal. Nous avons eu, avant-hier lundi, pour la pleine lune, une sorte de répétition générale; dans une des grandes salles du quartier tout neuf des enfants, une basse estrade avait été préparée; par terre une dame, de ses doigts merveilleusement adroits, avait tracé l’alpona de rigueur, qui semblait un large tapis persan; des vases de terre pleins de lotus blancs en marquaient le centre et les angles, des bâtonnets d’encens en suivaient les courbes, aux piliers, des palmes et des fleurs de jasmin; devant l’estrade, une table basse couverte des fleurs de l’offrande.

Chacun s’installe avec ce silence qu’on ne connaît que dans ces pays de pieds nus, Tagore au milieu de ses musiciens, filles d’un côté, garçons de l’autre, quelques joueurs de vina sur le côté, le maître de musique Dinendranath Tagore par derrière.

Tout le monde est là, suivant la charmante habitude de l’ermitage, les jeunes mamans avec les tout petits; des enfants qui s’amuseront tout à l’heure à battre la mesure et qui bientôt s’allongeront, la tête sur les genoux des plus grands et profondément dormiront. Dans toutes les embrasures, des têtes de domestiques. Avec toute cette décoration de fleurs et de dessins blancs, le spectacle est ravissant. Les chants se succèdent, voix de tête, timbres aigus des filles alternant avec les tons plus profonds des garçons, et toujours la mélodie s’achève quand je ne m’y attendais pas. De temps en temps ils s’interrompent. Tagore dit avec son art charmant d’une voix toute pleine encore de séductions quelques-unes de ses dernières poésies; à peine un frémissement passe-t-il dans l’auditoire lorsque le plaisir ou l’émotion y sont plus vifs et c’est la fin; des signes de tête, des sourires de tous côtés viennent à nous. Les éclairs illuminent sans arrêt ce ciel lourd de nuages, au loin le roulement incessant et sourd du tonnerre, l’eau tombe du ciel comme d’une écluse ouverte, c’est bien là l’accompagnement qu’il fallait à cette fête des pluies.

Hier matin nous avons été faire à Souroul notre visite d’adieux. Le département d’agriculture a fait des miracles; pour commencer, par l’effet d’heureux drainages les moustiques ont presque disparu et pas un cas de fièvre depuis les chaleurs. La récolte s’annonce superbe. Au bord d’un étang passent des singes grands comme des hommes: on est obligé de les tuer, mais avec un sentiment de gêne, de malaise inexprimable, nous dit le directeur M. Mazoumdar. Au retour, le chauffeur nous montre un gros scorpion qu’il rapporte à Santiniketan; singulière idée, la bête est là, hostile avec sa terrible queue en trompette; un cahot de la route et la boîte et l’animal sont projetés dans la voiture, nous n’avons pas été longs à ramener nos pieds sur les banquettes! Recherche précipitée; l’ermitage aura son nouvel hôte.

Le soir, chez Tagore, réunion pour la lecture d’une conférence que le poète fera dans le sud: les Courants de l’Histoire. C’est plein d’idées, mais à voir mon sanscritiste, je devine que ce ne sont pas les siennes.

Et voilà le bilan de cette semaine qui sera sans doute notre dernière dans ce petit coin si à l’écart des passions du monde. La phrase de l’Oupanishad, inscrite au fronton de la grille: «l’Unique, Sans Second, Béatitude, Immortalité tel on le proclame», pourrait être la devise de l’extraordinaire personnalité qui anime ce petit univers. On nous invite pour ce soir, dans cette même salle du quartier des enfants, à une séance qui sera, je pense, celle des adieux. Triste mot!

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CHEZ LES JAÏNAS

Shivpouri (Gwalior State), 29 août 1922.--Où en suis-je restée? La sotte idée que d’avoir la fièvre le jour du courrier! Nous avons tant roulé depuis quinze jours qu’il me faut faire un réel effort pour me rappeler l’ordre des temps et des faits.

Revenons à Calcutta. Je guette mon mari pour le presser; le Varsha Mangal--la fête des pluies--est à six heures et nous risquons d’être en retard. Mais est-on jamais en retard dans l’Inde? Nous arrivons à temps pour nous installer dans le joli petit théâtre bondé de spectateurs; très peu d’Européens, à peine une quinzaine; réunion très élégante; beaux bijoux dont la valeur n’est pas uniquement dans la pierre, mais aussi, dans la monture; saris éblouissants, vêtements blanc de neige des hommes; l’ensemble donne l’impression d’une sorte de propreté, de pureté luxueuse, raffinée. Nous ne connaissons pas en France le talent de Tagore et je crois bien que nous ne le connaîtrons jamais, nous n’y arrivons que par une double traduction; songez alors à la déformation de toute son œuvre poétique; sa traduction en anglais, même faite par lui, n’est jamais qu’une adaptation; son anglais est magnifique, mais tout de même il n’y a sans doute pas la même liberté, la même spontanéité qu’en bengali, sa langue maternelle, pour lui toute chargée d’évocations, de rappels. Et connaîtrions-nous le bengali, nous ne connaîtrions pas encore tout Tagore si nous n’entendions pas chanter ses chansons; ce poète est aussi, faut-il dire: surtout? un grand musicien.

Le rideau se lève, voilà nos amis de Santiniketan, toutes les chanteuses en sari blanc bordé de rouge, tous les chanteurs coiffés d’une sorte de turban rouge; dans le milieu, au fond le bon Dinou babou; devant lui sur le devant de la scène, le poète. Des musiciens: la vina, l’ektara, l’instrument des baouls; le peintre Abanindra Nath Tagore fait sa partie d’esraj. C’est d’abord la fin de l’été brûlant, l’invocation aux pluies--et à ce moment, comme si les dieux voulaient répondre à ce fils auquel ils ont prodigué tant de dons, un coup de tonnerre et une ondée formidable nous font tous tressaillir--c’est ensuite, mélancoliques, joyeuses, dansantes, toutes les évocations de cette saison bénie, toujours attendue par l’Inde et son peuple, c’est comme un immense soupir de bonheur qu’exhalent la terre et les gens lorsqu’après ces mois desséchants, brûlants, le premier nuage apporte la première pluie. Les voix se mêlent ou se répondent, ces voix qui ressemblent si peu aux nôtres, qui ont un si grand charme, et l’adieu des pluies a été dit, les chants sont finis, on écoute encore.

Le lendemain déjà, c’est le départ.

Quel départ! Des visites si nombreuses qu’on ne peut achever ses paquets. A cinq heures et demie, les amis de Santiniketan nous convient à un meeting d’adieu et notre train est à huit heures. A cinq heures, hommes et femmes s’emparent de nous et nous transforment en bengalis parfaits; voilà combien d’années que je ne me suis vue dans une pareille étoffe rouge brique et mon mari tout en soie blanche? Ce sont de beaux vêtements, ce sari qui dessine si harmonieusement les jeunes femmes, enveloppe si discrètement les vieilles dames! A côté de ces belles draperies si nobles et si simples, nos plus belles robes avec leurs extraordinaires inventions semblent des accoutrements de singe.

Dix jeunes filles, nos petites-filles, sur deux rangées, nous attendent à la porte. Elles portent les plateaux avec la pâte de santal dont légèrement elles nous enduisent le front, puis deux autres nous passent les guirlandes de fleurs, c’est ensuite l’encens, les pétales de fleurs, etc., elles nous précèdent dans la salle comble où nous sommes attendus; un bel alpona décore l’estrade où nous nous asseyons, à côté de Tagore, les fillettes en demi-cercle, et je reconnais peu à peu dans cette foule les figures amies que depuis dix mois j’ai toujours eu si grand plaisir à rencontrer. Tagore dit, comme il sait le dire, toute sa gratitude au savant venu le premier à l’Université Internationale dont il a accepté d’être un des membres fondateurs et toute sa joie d’avoir trouvé à côté du savant de réputation universelle l’homme dont la charmante personnalité est toute de tendresse et de bonté.

On nous donne des vêtements de soie, un petit plateau de cuivre avec quelque chose écrit au fond, on nous chante des chansons, nous descendons de notre piédestal et les mains se tendent vers nos pieds pour en enlever la poussière,--la plus grande des marques de respect dans l’Inde,--on nous presse, on nous parle, on nous entoure, il faut pourtant partir. Et à dîner autour de la table basse, nous revoyons les amis de la maison, ils s’asseyent près de nous, jusqu’à la dernière minute ils nous auront prouvé leur attachement. En sortant de l’escalier dans la cour, des pluies de fleurs tombent des terrasses, on souffle dans les conques, les youyous des femmes sont assourdissants, minutes émouvantes lorsqu’on regarde (peut-être pour la dernière fois) les choses, les gens qu’on apprit à aimer, à estimer.

Vingt-quatre heures après nous trouvaient au Nord-ouest, les palmiers ont en partie disparu; de tout petits ânes, de grands chameaux traînant ces extraordinaires voitures pareilles à de vieilles cages de ménagerie, peuplent les routes; la campagne est une volière pleine d’oiseaux merveilleux, à huppes, à queues, à roues, toutes les espèces; colombes grises, au collier noir, perruches vertes à longues queues et d’autres toutes petites pareilles à des feuillages arrachés, de hauts ibis gris à tête rouge, des vautours magnifiques et les paons sauvages qu’on voit danser et faire la roue dans la campagne.

Les vêtements des femmes sont magnifiques, culottes, tuniques éclatantes et le petit voile ou la jupe à mille plis et de toutes les couleurs du Rajpoutana; elle serre la taille nue, un étroit corselet couvre les seins et le haut des bras, un voile cuivre ou feu safran enveloppe le tout, et les bijoux, anneaux, chaînes, pendeloques, vont de la tête aux pieds.

Nous débarquons à 9 heures au pays des grands Mogols, Agra pour commencer, d’où nous pensons rayonner aisément tout à l’entour. Il y a tant à voir dans ces régions où les Musulmans, après avoir détruit tout ce qui était attentatoire à leur foi, l’ont remplacé par ces constructions dont le monde entier a consacré la beauté. Six empereurs dont la puissance aura été courte, mais dont le nom éveille encore dans les esprits des histoires si belles qu’elles ressemblent à des légendes: conquêtes, domination sur toute la péninsule, cours où les plus hauts esprits librement se rencontraient, tolérance si grande que le plus grand d’entre eux, le grand Akbar, fonda une religion où les autres se confondaient--il en a été, je pense, le seul adepte;--luxe raffiné, fantastique, inouï dont l’Occident ne se lassait pas d’entendre les récits, la beauté des palais, cadre unique pour la beauté des reines. La belle pierre rouge du pays a fourni ces matériaux qui semblent indestructibles, dont on a fait leurs merveilleux tombeaux, ces forts qui enferment dans leurs murailles tout un monde de mosquées et de palais, cette ville abandonnée de Fatehpour-Sikri où Akbar n’a vécu que douze ans et dont les plus belles parties semblent créées d’hier. Les portes d’accès, monumentales, avec leurs incrustations de marbre blanc, mériteraient à elles seules d’être vues, elles sont en elles-mêmes des monuments, qu’elles soient portes des vastes enclos où se dressent les tombeaux, ou portes de ville ou portes de fort; on connaît leurs hautes lignes, la beauté sobre de leur décoration.

Nous nous sommes promenés tout un jour dans la capitale abandonnée. L’histoire veut qu’Akbar ait voulu s’établir près d’un grand saint, qu’il ait élevé une ville entière avec tous ses services et une Université et, qu’il l’ait abandonnée parce que le saint homme voulait vivre dans la solitude. On dit aussi que l’eau n’y était pas bonne; ces considérations pratiques donnent grande force aux raisons morales. Il a donc construit le fort d’Agra. Le saint a eu raison à qui le monde doit cet ensemble exquis, unique, dit-on, dans la perfection, le nombre et la variété de ses constructions.

On se promène des heures à travers ces palais où se complaisait la fantaisie des souverains, celui d’Akbar en pierre rouge, fouillée, sculptée, ajourée, d’un goût tout hindou. Les peintures se sont effacées qui donnaient plus d’accent encore à ces murs, ces piliers merveilleusement travaillés. Mais ceux de ses successeurs, fils et petit-fils paraissent intacts; mosquées, halls, salles d’audience et de réception et ces palais, petites merveilles de marbre incrusté, fleuri, pareilles à des dentelles, cadres de vie dont la magnificence somptueuse et raffinée ne peut être dépassée.

Du pavillon où la belle Moumtaz passa ses jours, la vue s’étend loin; au pied, la Jamna, sœur cadette du Gange en sainteté, roule ses eaux noires; au premier coude, le Taj dresse ses lignes pures; vivante ou morte, la belle princesse ne connut que des demeures parfaites.

Tout a été dit sur le Taj depuis trois cents ans qu’il est des voyageurs, on en a vu tant de reproductions, on en a lu tant de descriptions, on en a entendu tant de louanges enflammées qu’on s’attend à le voir comme une vieille connaissance, mais les paroles et les images ne peuvent donner idée d’un pareil achèvement. Nous arrivons; sur sa haute plate-forme, le monument sans pareil dresse sa blancheur contre un ciel gris où courent les dernières pluies, on regarde, on se tait. Oui, c’est bien là, réalisée, la Perfection. Mais l’Inde est bien étrangère à ces constructions parfaites, achevées, toutes de mesure et de proportion; son rêve qui veut exprimer l’absolu, l’universel, se trouverait bien resserré, bien à l’étroit, dans ce cadre limité; son expression elle l’a à peu près trouvée dans ces temples du Sud où les voyageurs vont peu et dont la grandeur a pour nous quelque chose de fantastique.

Continuant la tournée nous sommes arrivés à Delhi, et en arrivant un bon accès de fièvre m’a mise au lit; un vrai sommier--douceur oubliée...; le ventilateur dispensait ses zéphyrs... Ch. le chimiste, est venu nous retrouver; il est au service du Maharaja de l’État indigène de P. Il a une belle situation comme inspecteur des services chimiques, 900 roupies par mois, et son traitement va être augmenté; mais, il n’y a pas de services chimiques! Depuis trois ans qu’il est nommé, il a fourni une quinzaine de plans et devis; des devoirs plus urgents et le manque d’argent en retardent l’exécution: le maharaja par exemple avec deux de ses ranis est allé en Europe, il y est resté dix mois, a dépensé 20 ou 40 lakhs[4], a rapporté des spécimens de toutes les montres et horloges que les marchands se sont plu à lui fournir et qu’il n’a jamais plus regardées; à son retour il a pris une nouvelle femme, ce qui lui en fait cinq ou six. Le budget de l’État... mais non, n’employons pas ces étranges formules, l’État, c’est le Maharaja, le pays entier lui appartient, le revenu des terres, des droits, des impôts, etc., est sien, il en fait deux parts à peu près égales, l’une pour les services, l’autre pour lui; des 115 lakhs qui, chaque année, sont perçus, 55 sont dépensés par le Maharaja. C’est, nous dit Ch., un esprit éclairé, averti, très moderne; il est venu en France avec ses soldats pendant la guerre, il a vu le front. Mais avec tout cela, l’industrie chimique dort un peu et Ch. se désespère.

[4] 1 lakh: 100.000 roupies, 250.000 francs environ (en 1922).

En arrivant à Gwalior nous tombons en pleines fêtes religieuses, Ganapati pouja des Hindous et Moharram des Musulmans. Le Maharaja, esprit extraordinairement éclectique, favorise également les deux. La ville n’est que cortèges, musiques et flonflons; elle est d’ailleurs exquise, un véritable décor de théâtre: ce ne sont que balcons, loggias; sculptés, fouillés, les étages se superposent, deux ou trois; les terrasses, les colonnades, d’une blancheur éblouissante, s’enferment derrière les dalles de pierre ajourée comme une dentelle, et partout dans la plus pauvre boutique comme chez le plus riche marchand, les images sacrées des Hindous ou les petits temples scintillants des Musulmans disposés au milieu des fleurs et des lumières, rappellent les crèches de Noël.

Des gens du gouvernement, dont nous ne connaissons pas les noms, se sont emparés de nous et nous promènent au milieu des fêtes; ils nous emmènent visiter les tombeaux des ascendants du Maharaja, père, grand-père, mère, et c’est bien la chose la plus extraordinaire qui se puisse voir. S. n’en avait même jamais entendu parler. Chaque tombeau est en fait un temple: après la crémation, lorsque les cendres portées au Gange pour la purification sont ramenées à Gwalior, un temple particulier est construit et une statue, image aussi parfaite que possible du mort, dans l’attitude la plus familière, devient l’objet d’un culte vraiment curieux: des domestiques lui sont attachés et continuent à le servir comme lorsqu’il était vivant. Nous sommes arrivés chez le père au moment où on lui apportait son dîner du soir; assis à l’hindoue, ses bons gros yeux riboulent dans sa figure débonnaire. Il est vêtu de la même façon que les plus vivants et les plus élégants de ses sujets, un très joli costume d’un blanc immaculé, une tunique rouge, le drôle de petit chapeau mahratte. On change ses vêtements tous les jours; on apporte son riz, son curry, ses lentilles, on agite les émouchoirs, un prêtre fait tinter la sonnette, remue des lumières et toutes ces bonnes choses feront la joie des serviteurs du culte lorsque la statue aura été mise au lit pour la nuit.

La mère du Maharaja est installée à Shivpouri dans un merveilleux jardin où les eaux mettent leur inimitable agrément. On y a construit des pavillons, sortes de cercles pour les hauts fonctionnaires et les officiers, un kiosque où tous les soirs la musique militaire joue, des temples, des ponts, des étangs, des jets d’eau, posé des lumières électriques dans les arbres, illuminations tous les mardis, jour anniversaire de la naissance ou de la mort de la Rani. Son temple, sa «Chattri» est au fond du jardin, nous y entrons après nous être déchaussés; des musiciens chantent et jouent, le saint des saints est librement ouvert, la statue de marbre blanc d’une ressemblance parfaite a l’air d’écouter. Elle est accroupie, un genou soulevé, les ventilateurs électriques agitent son sari, car rien ne lui manque de ce qui a fait le décor de sa vie, nourriture, soins de propreté, coucher, musique et conférences; elle reçoit et son salon est plein de gens, dont nous sommes, assis autour de ses musiciens. Ce singulier culte de la mort est assez récent, quelques siècles au plus, et réservé à la famille royale. Qui d’ailleurs pourrait s’offrir un tel luxe? Pour ces jardins et ces édifices les lakhs de roupies ont été dépensés sans compter, la seule statue a coûté 55.000 roupies. Et une rente de 6.000 roupies assure les services, fournit aux dépenses des deux cents serviteurs de ce culte singulier. Beaucoup de misère au bazar.

Trois jeunes hommes inconnus nous ont amenés à Shivpouri en auto: la promenade est très agréable, la route, rouge sang, très bonne, file à travers des kilomètres de jungle. A perte de vue, c’est la même lande stérile que les pluies ont habillée d’herbe où croissent de rares champs de maïs, de petits arbres, couverts merveilleux où rôdent les plus grands tigres de l’Inde; c’est le pays des grandes chasses, les fauves sont si nombreux que parfois d’un bond ils traversent la route devant l’auto. De grosses croupes brusquement se soulèvent, pareilles à ce rocher qui se dresse à pic dans Gwalior même, sur lequel le fort est construit, une pierre de 100 mètres de haut. La pente est si raide qu’on ne peut la monter en voiture. A pied alors? Pour qui nous prenez-vous? Nous y sommes montés à éléphant! Un bel éléphant avec une belle couverture jaune et rouge et deux petites cloches de cuivre qui sonnaient à chaque pas!

Et depuis hier, nous sommes dans ce séjour d’été, un peu déconcertés, car ce que nous voyons ne ressemble pas, mais pas du tout à ce que l’Inde offre à l’ordinaire. Je ne sais si le Maharaja, reprenant le rêve d’Akbar, veut réaliser la fusion de toutes les religions, mais nous avons ici des exemples de tolérance extraordinaires; je ne parle pas du parc de Gwalior, où toutes les religions ont leur église, mais dans cette petite ville de 10.000 habitants nous prenons nos repas chez l’indigène! Et cependant il y a un hôtel où descendent les fonctionnaires et les officiers! A-t-on jamais entendu parler de choses pareilles?

Nous sommes venus à Shivpouri sur la demande pressante du moine Vijayadharma, le saint et le savant le plus célèbre de l’église jaïna. En arrivant on nous conduit dans la maison où il séjourne: il est couché, mourant d’une tuberculose des reins. Il a délégué à sa communauté le soin de nous recevoir; je ne sais combien de gens sont réunis pour s’occuper de nous. On nous fait monter près du saint homme assis dans ses coussins, pâle, décharné et souriant; il agite ses mains affreusement enflées et explique en hindi, qu’on nous traduit, l’essence même de sa croyance: la vérité a de nombreux aspects, ainsi sous des formes différentes les religions servent la même cause. Quatre ou cinq moines l’entourent, hilares et bien portants, la robe safran découvrant l’épaule droite, chacun d’eux portant sous le bras un gros petit balai pareil aux lavettes employées chez nous à laver la vaisselle, symbole du soin avec lequel il faut balayer devant soi pour éviter d’écraser la moindre créature. Leur règle est sévère, ils ne peuvent voyager qu’à pied, coucher ou s’asseoir que sur la dure, etc., etc. Ils n’en sont pas moins extrêmement joyeux.

Nous restons peu de temps près de l’illustre malade. On nous ressaisit et la réception commence; on nous barbouille entre les yeux d’un gros pâté de safran où quelques grains de riz agréablement distribués font le plus bel effet. Avec cette petite tarte sur le front mon mari est bien gentil; je ne dois pas être mal non plus, surtout, lorsque m’épongeant inconsidérément, oublieuse de ces parures, je m’en barbouille toute la figure. On nous passe au cou, aux bras, les guirlandes de fleurs traditionnelles; en hindi, en guzerati, en mahratte, en sanscrit, les propos les plus spirituels sont échangés; moi, je voudrais bien déjeuner, mais il y a bien longtemps que j’ai perdu l’habitude de questionner.

Enfin, les quelque cinquante personnes qui nous entourent consentent à nous laisser partir; on nous mène chez un marchand jaïna, c’est lui qui, sur la demande du grand saint, nous nourrira. On nous fait monter par le plus étroit escalier, les plus hautes marches; nous arrivons au premier étage, rien n’est préparé. La salle est décorée comme d’une frise, de chromos encadrés où l’on retrouve à côté des légendes hindoues, la Vierge et l’Enfant Jésus, le portrait des grands Allemands de 70, le grand-père, Roon, Bismarck, une dame en tournure qui ressemble aux premières héroïnes de Paul Bourget, les dames langoureuses et poétiques du second empire, des petites filles au pantalon couvrant la cheville, des bataillons de gobelets de cuivre, toute une camelote qui n’est pas la même que celle qui embellit nos demeures et qui n’est guère plus laide ni plus encombrante.

La salle regorge de monde; conciliabules, apartés. Le jeune homme qui s’occupe particulièrement de nous prend la direction des opérations, il connaît le monde et s’entend aux manies des Occidentaux. Nous aurons un déjeuner végétarien--sur la demande du saint--et nous commencerons par du thé et des biscuits, ensuite tout le défilé des petits pots, des petits plats, et c’est grâce à lui que nous avons bu notre soda dans des pots de confitures et mangé notre «chaupati» (sorte de crêpe), dans un plateau de balance. Trente personnes sont affairées à éplucher, à égrener, à servir, à se précipiter pour les moindres choses; plus jeune, j’aurais été intimidée. Cependant, derrière une porte entre-bâillée j’entends le tintement des anneaux, des yeux brillent derrière des voiles, je laisse la compagnie et je rejoins les dames. Il doit y avoir là, vivant derrière le parda, les deux femmes de notre hôte, une maman, des enfants, je ne m’y reconnais guère! De quels bijoux extraordinaires elles sont parées! J’aide les voiles à se lever plus hardiment, ce sont là de gentilles figures, mais souvent gâtées par des dents mal plantées, mal soignées, elles me touchent, elles rient, la plus vieille est presque nue. Que le Ciel soit loué de m’avoir fait naître dans mon pays!

J’ai pu rester l’après-midi à l’hôtel, tandis que mon pauvre homme était aux mains de cette foule d’inconnus; j’écrivais le commencement de ce long bavardage lorsqu’il est rentré accompagné du jeune homme auquel sans doute nous sommes confiés: il me demande si j’aimerais faire une promenade en auto, j’allais m’excuser, mais je me rappelle que sans doute tout est déjà réglé d’avance et qu’il n’y a qu’à sourire et à accepter. Nous partons, nous arrivons au bord d’un grand lac, dont à grand prix le Maharaja a fait retenir les eaux, tout un long, savant et coûteux travail; au bord, deux élégants pavillons représentent le Yacht Club pour les messieurs et les dames--il y a encore des dames parda--et nous sommes présentés à quelques-unes des représentantes de la Haute Société du Gwalior. Les maris sont en ville avec le Maharaja pour les fêtes, elles nous invitent à faire avec elles une partie de bateau, on s’installe, elles déballent des provisions et, ensemble, nous faisons la plus charmante collation. Qu’est-ce que cela peut être que nous mangeons là? Ma voisine, qui parle anglais, me dit qu’elle mange de tout, même du porc. Étrange pays que ce petit État de Gwalior.

28

MOINES ET RAJAS

Bombay, 8 septembre 1922.--Nous avions à peine fini de vous écrire, la semaine passée, à Shivpouri, que de nouveau la population reprenait possession de nous. On nous conduit, on nous amène, on nous porte et on nous rapporte et nous nous laissons faire sans jamais poser une question. Nous commençons d’ailleurs à nous débrouiller et à reconnaître certains visages dans cette foule qui nous entoure et nous escorte: le grand garçon qui nous a reçus et semble diriger toute notre vie ici est le précepteur des enfants de lady Rajvadé, cette grande dame mahratte qui nous a si aimablement offert le thé hier en bateau; un autre grand diable, très gai, est médecin, et puis il y a les quatre moines jaïnas qui entourent le pauvre Vijayadharma. C’est chez lui qu’on nous conduit d’abord; il faut se déchausser déjà au pied de l’escalier qui mène à sa chambre, une chambre qui ressemble plutôt à une cellule. Il est moins bien qu’hier, un moinillon l’évente, mais ses yeux sont encore pleins de vie; ma visite semble lui faire plaisir, il l’a d’ailleurs demandée; il m’interroge sur mes lectures (me croirait-il savante, le pauvre saint homme?) Et serait-il vrai qu’un homme peut bien vivre seul, mais qu’une présence féminine lui est douce à l’heure de la mort?

Nous le laissons bientôt, et ses moines nous montrent par le menu leur façon de vivre, leur façon de voyager, de mendier. Il leur faut de toute nécessité trois balais, l’un à long manche pour écarter doucement devant leurs pas tout être vivant, tout germe qu’ils risqueraient autrement d’écraser, un autre à manche court, qu’ils portent constamment sous le bras, qui semble être leur emblème, et enfin un tout petit dernier dont tout doucement ils frottent les vases de bois laqué, jaune à l’intérieur, rouge à l’extérieur, où ils reçoivent leur nourriture. Ils vont ainsi errant à travers l’Inde entière, ne s’arrêtant que là où la saison des pluies les surprend, le reste de l’année ils ne peuvent séjourner que trois jours dans le même endroit. Ravis comme des enfants, ils nous montrent comment ils vont mendier, leurs vases de bois placés dans les plis de leur robe de dessous, leur robe blanche, et ensuite dans les plis de leur robe jaune; sur le poignet, auquel le fardeau est suspendu, ils placent des pièces de linge rectangulaires, grandes comme des serviettes, cinq pendant les pluies, quatre en hiver, trois en été. Leur balai moyen sous le bras, un grand bâton à la main ils vont de maison en maison; ils s’arrêtent, plantent leur bâton entre le premier et le second orteil et attendent que la générosité du maître de la maison s’intéresse à eux; ils attendent, car ils ne peuvent se présenter qu’une fois sur le même seuil.

Ensuite ils nous conduisent dans le petit temple scrupuleusement propre où l’image d’un des grands Jinas est adorée; les serviteurs du temple, la bouche soigneusement couverte--il ne faut pas risquer d’avaler des insectes!--font la toilette de la statue; religieusement ils font, sur ce petit corps de marbre blanc aux grands yeux vides, les marques rituelles. Avec du safran ils touchent la plante des pieds, le sommet de la tête, le front, le cou, les deux épaules, la poitrine, le nombril, la paume des mains. L’Inde a la manie, la folie de ces barbouillages. Encore ce safran est-il sans odeur, mais, dans les temples hindous, la puanteur du beurre rance dont le dieu est inondé, mêlée à l’odeur fade du sang des sacrifices, au parfum violent des fleurs, soulève le cœur.

Où va-t-on nous mener déjeuner? Chez notre bon marchand jaïna. Que de gens affairés pour nous servir, notre hôte tout le premier et la foule des spectateurs tout autour de nous. Je ne sais pas trop ce que je mange; je picore dans les cinq ou six petits pots qui nous sont servis, tombant une fois sur des piments, prenant ensuite du riz au safran très sucré, très parfumé, excellent, au petit bonheur; c’est bon; si nous le manifestons par un geste ou un sourire, vingt personnes se précipitent pour nous en rapporter.

A cinq heures, lady Rajvadé nous offrait le thé dans le beau bangalow où elle passe l’été: elle est presque très belle, elle a la noblesse des grandes dames mahrattes, le sang le plus pur de toute l’Inde, ses six enfants lui font une vivante et charmante parure. On nous présente le prêtre de la famille, descendant lui-même d’ancêtres nombreux qui tous furent attachés aux Rajvadé; on nous dit même que si ceux-ci voulaient en changer, ce prêtre pourrait leur intenter un procès! La conversation s’engage en sanscrit avec le professeur français. Mais nous ne pouvons rester bien longtemps, un nombreux public attend dans la salle d’école (il y a une école à Shivpouri) pour la conférence annoncée. Les prêtres jaïnas président, les discours succèdent aux discours, ces hommes accroupis sur des tapis et qui suivent si avidement ne comprennent pas tous le sanscrit et encore moins l’anglais, ils sont ravis tout de même. Derrière un rideau, astucieusement percé de trous nombreux, se devinent des formes féminines, on entend le bruit charmant des anneaux sur les chevilles. La nuit tombe, resterons-nous encore bien longtemps et devrons-nous retourner chez notre bon marchand? Que le repos me semblerait doux! L’hôtel est si bien fait pour le voyageur! Il pleut à torrents. Timidement nous demandons si nous ne pourrions rentrer et dîner dans nos chambres? Comment donc, rien de plus naturel, de plus facile, et dix minutes après, une procession d’une douzaine de gens nous apportaient dans des feuilles et dans des pots notre repas du soir! Les pommes sont épluchées, les raisins sont égrenés, le thé est bouillant, tout ce monde s’active autour de nous, je suis si endormie que je crois rêver.

Le lendemain matin, le pauvre Vijayadharma nous reçoit; comme rapidement il change! Sa voix elle-même est tout autre, ses efforts pour écouter, répondre, font mal. Nous lui demandons de revenir avant notre départ pour recevoir sa bénédiction; il nous sourit sans une plainte, sans une allusion même à ce mal dont il meurt. Cette dernière journée nous réservait d’ailleurs des surprises; pour la première fois nous étions invités à déjeuner et à dîner chez des Hindous: nous nous sommes mis à table ensemble, nous avons mangé ensemble, non pas avec nos hôtes, mais avec les invités qu’ils avaient demandés pour nous rencontrer. Car les hôtes ne se mettent pas à table; on ne voit ni Madame, ni ses filles et belles-filles; toutes les femmes de la maison font la cuisine, préparent les plateaux, les petits pots, cuisent ces crêpes épaisses, sans œuf ni beurre, dont on se sert comme de fourchettes et de cuillers, soit que du bout des doigts on les emploie à puiser dans les innombrables petits plats servis à chaque convive, soit que pliées en forme de petites coupes on les remplisse de sauce. Le maître de la maison, debout, sert ses invités, chasse les mouches, et cause, et s’occupe inlassablement du confort de tous.

Tout de suite après on nous conduit dans la salle où les dames de la ville veulent nous offrir le thé. Mais entendons-nous bien, il y a la salle où cent cinquante dames à peu près sont entassées, un rideau, et, de l’autre côté, faisant face, une table où nous nous asseyons, bien en vue, buvant et mangeant, tandis que cent cinquante paires d’yeux derrière des voiles, derrière le rideau, nous suivent avidement, ne perdent pas un de nos gestes. Je les rejoins, elles m’entraînent, me font asseoir au milieu d’elles, je lève tous ces voiles baissés, car si elles montrent librement leur ventre, la figure, même devant moi, se dissimule; que de bijoux, que de paillettes, que de galons! Les yeux en sont éblouis. Les bracelets ressemblent à de larges lames d’or; on en ferait des armes. Il faut s’arracher à tous ces sourires, mon mari m’attend, il a des visites à recevoir, et nous avons aussi pour le soir une promenade en bateau, bien qu’il pleuve à verse. La curiosité de ces dames a-t-elle été satisfaite?

Nous avons, sous la pluie battante, fait quelques kilomètres sur une petite rivière plus ou moins artificielle, à bord d’un bateau à pétrole. Combien de lakhs de roupies Sa Hautesse le Maharaja de Gwalior a-t-elle dépensés pour ces coûteuses fantaisies? Au retour l’auto fait fuir une panthère ou un léopard qui rôdait sur la route. Nous dînons chez le docteur, nous retrouvons nos commensaux du déjeuner; une curieuse conversation s’établit: non-coopération, Gandhi et finalement religion. Un brahmane mahratte--c’est-à-dire la quintessence de l’orthodoxie--est assis et mange avec nous! Il déclare qu’il est temps pour les religions de servir au bonheur des hommes et que la France est un grand pays parce qu’elle a donné au monde Voltaire! A Shivpouri, je vous assure que c’est inattendu. Combien de gens dans l’Inde, combien même d’étudiants d’universités connaissent ce grand nom, sans parler de son œuvre? Si c’est ainsi que se manifeste l’influence du Maharaja, il se prépare au Gwalior une révolution dans les idées, dans les mœurs, dont nous n’avons pas idée.

Le lendemain matin, nous avons été voir pour une dernière fois le saint moine jaïna. Il ne peut presque plus parler, la mort est inscrite sur sa figure, il a cependant un sursaut d’énergie pour m’écarter, craignant que je touche son lit! Je lui demande sa bénédiction. Faiblement, il me dit que je suis sa fille; il nous saupoudre la tête du safran rituel. En arrivant à Bombay, trois ou quatre jours plus tard, nous apprendrons sa mort, nous aurons été ses derniers visiteurs.

A Sanchi, M. Ghosal, le Surintendant de l’Archéologie de l’État de Bhopal, nous attendait. Le vénérable stoupa bouddhique avec son fameux entourage de pierre sculptée et ses célèbres portes, fouillées, travaillées, ajourées comme du bois, a bravement traversé ces vingt-deux siècles, les persécutions et les destructions musulmanes et tout ce que le brahmanisme triomphant a pu susciter contre lui; la jungle qui l’entoure encore l’a sans doute préservé. Le paysage est charmant; au haut d’une colline il a cette paix mélancolique des sites bouddhiques dans l’Inde, la paix de la mort. A perte de vue pas une route, la jungle de toutes parts presse les monuments vénérables.

Nous avons passé là deux jours délicieux. M. Ghosal est le type du bon garçon plein d’histoires; il avait avec lui un Anglais né dans l’Inde, ayant vécu au Cachemire, et, tous les quatre, nous avons vécu ces quarante-huit heures flânant, promenant, mangeant des épis de maïs grillés et du concombre, nous, écoutant, eux, racontant. Ils ont une expérience longue et suivie de ces États indigènes et de leurs chefs; il y en a environ 750, depuis l’État d’Hyderabab, plus grand que la France, jusqu’au domaine du raja maître absolu d’un ou deux pauvres villages avec un revenu de 1.000 roupies par an.

Les fantaisies, les inventions de certains de ces autocrates font rêver: il y a le Maharajah de C., opiomane halluciné, entièrement entre les mains de ses prêtres et de ses pandits qui tirent de lui tout ce qu’ils veulent. Ils lui ont fait croire tout dernièrement qu’un dieu était apparu, sortant à demi de terre. Sa Hautesse accourut, adora, versa quelques milliers de roupies que, le dos tourné, les compères se partagèrent. On pourrait écrire un volume de contes simplement avec les comptes du tailleur qui a la charge et le monopole de la fourniture des vêtements du Maharaja de P. Les milliers de chemises de soie et les tissus spécialement fabriqués pour un si grand prince à quelques centaines de roupies le yard! Tout cela utilisé ou revendu par le tailleur sans que Sa Hautesse y prenne garde. Ici même dans ce petit pays de Bhopal, État de second ordre, la Begum est une très brave dame,--depuis trois siècles, je crois, le hasard des naissances a placé une femme sur le trône--mais elle n’aime pas les épidémies; aussi lorsque, tous les deux ou trois ans, quelque jolie peste ou quelque sérieux choléra éclate dans sa bonne ville de Bhopal, elle vient avec toute sa cour s’enfermer dans ces deux bangalows; comme il n’y a pas de route, on peut suivre facilement les allées et venues des gens. Quelqu’un veut-il venir? On lui demande d’abord s’il est vacciné; si oui, dignus est intrare; sinon, il est remis dans son train ou plutôt, ne lui permet-on pas d’en sortir. Encore cette bonne dame a-t-elle fondé dans sa capitale une bibliothèque ouverte à tous et un musée.

Mais les plus belles histoires sont celles du Maharaja de R.; érotomane, ses chambres sont ornées de fleurs et d’aphrodisiaques à étouffer; comme il a l’odorat particulièrement fin et sensible, le choix de son échanson est difficile: sa transpiration doit avoir l’odeur des roses. Pour cela, pendant des mois, l’heureux candidat est gavé de nourritures choisies; on le purge tous les trois ou quatre jours; «de haut en bas avec grand soin sa peau délicate est frottée d’huile odorante et de benjoin» (que Baudelaire soit indulgent à cette citation tropicale et erronée); on le fait courir, son maître le flaire et il est agréé lorsque le nez de ce haut seigneur est satisfait. C’est encore à R. qu’on ne sait jamais où Sa Hautesse couchera le soir; dans les lits de nombreuses chambres à coucher sont placés des mannequins à son image; au dernier moment il choisit sa couche pour la nuit. On assassine encore dans ces pays-là. On empoisonne aussi--c’est pour cela que le cuisinier doit goûter de tous les plats et envoyer «sous scellés» le repas de son maître. Louis XIV également avait son cadenas, mais là sans doute s’arrête la comparaison avec le grand roi. Ces fantômes de princes ne sont guère que des marionnettes entre les mains anglaises; sans réel pouvoir, mal instruits, déformés par les flatteurs, par leurs propres terreurs, ils semblent n’avoir en tête que des fantaisies d’enfants malades. Et cependant, quel bien ils pourraient faire dans ces États où l’on ne compte guère qu’un homme sur cent qui sache lire et écrire. Quand on compare à ces fantoches notre ami Chander Sham Shere, un vrai chef celui-là, avec toutes les responsabilités, les devoirs, les obligations de sa charge, si soucieux de les bien remplir, on l’admire et on l’aime.

Je n’ai pas pu voir la Begum à Bhopal comme je l’avais espéré, elle était toute aux fêtes du Moharram. C’était le dernier jour; sous la pluie battante, les processions sans fin se succédaient, portant de petites constructions de bois et de papier bariolés qu’elles allaient jeter à tour de rôle dans le lac. Ces fêtes musulmanes coïncidaient avec les fêtes hindoues en l’honneur de Ganésa; mais tout s’est bien passé; en quelques autres endroits il y a eu de petites mêlées. Si la forte main anglaise ne maintenait l’ordre, il y aurait sans doute et sans tarder pas mal de violences entre ces deux partis irréductibles. Gandhi a pu les unir, mais le lien est fragile et il ne faudrait pas un grand éclat pour que les Musulmans bourrent de viande de vache la bouche des Hindous qui s’efforceraient à leur tour de leur faire avaler du cochon.

De Bhopal nous avons été à Ujjaïn, la célèbre capitale d’autrefois, dont le luxe éblouissant attirait toutes les élites. Nous n’y avons passé que trois heures, entre deux trains. Les rues sont des cloaques mal odorants, la déchéance est partout visible et il ne reste rien de ce qui fut autrefois la beauté et la parure d’une grande ville.

· · ·

6 août.--Nous arrivons en gare de Bombay; de loin je vois mon élève de Santiniketan, le professeur de français Morris qui nous attend. Il porte ici la petite tiare en toile cirée des Parsis; avec lui notre hôte, M. R. D. Tata, le banquier, également parsi, ainsi que Nariman, le journaliste, qui l’accompagne et avec eux, Rao, hindou celui-là, le même homme qui nous écrivait, le 12 septembre 1914, sur une simple carte: «Le jour de gloire est arrivé». On nous installe dans le bel appartement d’où je vous écris: la mer bat le pied du boulevard, le port enserré entre la côte et les rochers s’étend devant nous; dans huit jours nous pourrons voir entrer, de notre fenêtre, le Kaisar i Hind avec D.[5] à son bord.

[5] D., le fils de Madame D. Sylvain-Lévi.

Rao nous a conduits dans le temple hindou qui est sa «paroisse». Il est dédié à Rama, Lakshmana, Sita; lumières électriques, glaces; il ressemble un peu, comme décor, à ces orgues mécaniques, orgueil de nos chevaux de bois modernes; les trois petites images dressées, toutes raides, rappellent aussi ces figurines qui devant ces mêmes orgues battent la mesure. Et ce sont là les héros magnifiques: amour, dévouement, héroïsme, pureté, fantaisie la plus délicieuse d’une des plus belles histoires du monde. Il y a, ce soir, un office spécial. Un brahmane commente quelque épisode du Ramayana. Tout un public dévot et amusé se presse pour l’entendre, mais lui cherche l’approbation du monsieur assis modestement près de la porte, en dehors, naturellement. Les «managers» du temple nous ont passé au cou les guirlandes accoutumées, on nous a donné à chacun une noix de coco avec un petit cornet de sucre et nous sommes rentrés bien contents à l’hôtel.

29

CHEZ LES PARSIS

Taj Mahal Hôtel, Bombay, 14 septembre 1922.--Après avoir vécu des mois avec les Brahmo, des jours avec les Jaïnas, être restés deux saisons près des parfaits orthodoxes hindous que sont nos chers Gourkhas et des bouddhistes Névars, nous voilà maintenant avec les Parsis; ferions-nous simplement un voyage à travers les diverses communautés du monde hindou? Il nous manque encore d’avoir fréquenté les Musulmans, nous avons manqué l’occasion l’hiver dernier, je crois bien qu’elle ne se retrouvera qu’à... notre prochain voyage!

Et avec les Parsis on n’est plus complètement dans l’Inde; ils ne sont plus Persans non plus, depuis mille ans à peu près que les persécutions musulmanes les ont chassés de leur pays. Très peu nombreux,--48.000 (je crois) à Bombay,--leur rôle y est pourtant considérable, leurs fondations, écoles, hôpitaux, dispensaires, attestent leurs goûts presque complètement occidentaux; ils ne partagent ni la vie ni les aspirations des Hindous; les doigts de la main suffiraient à compter ceux qui se sont ralliés au mouvement de Gandhi. Par beaucoup de traits, ces Aryens rappellent les Juifs d’Occident; même désir d’instruction générale, même respect dévotieux de la science et du savant, même sens aigu des affaires; mais ils n’ont su ou pu acquérir cet intérêt passionné, cet amour que nous avons voué à la patrie choisie; l’Inde est faite de groupements religieux, l’idée de nation y est toute nouvelle et peut-être même n’y est-elle qu’un fait d’imitation. La petite communauté parsie, groupée presque exclusivement dans le Guzerate, vit un peu dédaigneusement à côté des Hindous, et les Musulmans, ses vieux ennemis, lui font peur.

Hôtes d’un Parsi, pilotés par un Parsi,--notre délicieux et candide Morris de Santiniketan,--c’est avec un des prêtres Parsis, le Dr Modi, que nous avons été faire notre première exploration dans Bombay. Savant très connu, connaissant parfaitement lui-même la France, ses savants et leurs travaux--il a une façon de dire «le grand Burnouf» qui va au cœur de mon indianiste--lisant le français, on est vraiment avec lui dans la compagnie d’un citoyen de l’univers. Il nous a conduits aux Tours du Silence; l’entrée est interdite à tous les étrangers, pour pénétrer dans ces beaux jardins, il faut montrer patte parsie, Rao, hindou, n’avait jamais pu en franchir la porte, mais le Dr Modi est le secrétaire du Comité qui en a la direction. Personne d’ailleurs, excepté les porteurs de cadavres, n’approche des portes redoutables; enveloppées d’arbres et de verdures, les tours ne s’ouvrent qu’aux morts. Mais à l’entrée des jardins délicieux, embaumés, que la flore tropicale emplit de son prodigieux décor, une petite reproduction fidèle en montre la disposition détaillée: imaginez un vaste cirque dont les degrés supérieurs seraient réservés aux hommes, les rangées moyennes aux femmes et les derniers rangs, près de l’arène, aux enfants. Pas de place assise dans ce théâtre, une couche creusée dans la pierre reçoit le «visiteur» et ce lit, une rigole assez profonde le joint à une vaste fosse centrale que quatre canaux en partie remplis de charbons désinfectants relient à la mer. Ainsi, chacun est bien chez soi. A peine est-il installé que des centaines de vautours, en une demi-heure environ, le délivrent de son enveloppe charnelle; pour le reste, le soleil des tropiques en a vite raison: en poussière, en fragments, toute la pauvre carcasse descend par son petit canal à la fosse centrale qu’une bonne saison des pluies vide et assainit chaque année. Si vous vous récriez et faites les dégoûtés, je vous demanderai s’il est quelque chose de pire, de plus encombrant, de plus malsain, de plus inquiétant, que nos grands charniers occidentaux.

Nous nous sommes longuement promenés dans les jardins; les fleurs de jasmin étoilent les allées, rosée parfumée; la nuit est descendue tout d’un coup et les lumières de la ville en ont dessiné tous les contours; dans un petit temple, un prêtre tout blanc dit les prières près du feu éternel, ce n’est pas le feu qui a été apporté tout flambant de Perse et qui dure encore, celui-ci ne brûle guère que depuis mille ans! Une misère! La fine et forte odeur du bois de santal dont il est alimenté embaume l’air. Nous avons reconduit chez lui le vieux Dr Modi; c’est la nouvelle année parsie, l’encens brûle dans une grande urne, c’est le moment où s’évoque la mémoire des parents morts, des êtres chers disparus. Mme Modi et quelques-uns de ses onze enfants avec leurs conjoints attendent sous la véranda le chef de famille; grande fête dans la maison.

Samedi à midi nous sommes partis pour une petite tournée sur la côte, au nord de Bombay. Parmi tant d’autres objets, S. s’est particulièrement intéressé à l’histoire du commerce maritime de l’Inde ancienne, et si les vieux ports n’existent plus, il veut au moins en voir les sites, les connaître géographiquement. Un Parsi et Morris, compagnon fidèle, viennent avec nous, nous arrivons à Nalla Sopara. Une tonga attelée des plus étiques haridelles nous mène au village; impossible d’aller plus loin, l’eau, les boues arrêtent tout trafic; mais on peut, difficilement, aller à pied jusqu’aux vieux sites; il n’y a qu’un quart d’heure de chemin. Je suis dans les traînards depuis Delhi et toute cette crotte ne me tente guère; je reste dans la voiture regardant les passants, les habitants du village, petits petons des enfants, pieds des femmes et grosses pattes des hommes pataugeant dans la boue la plus infecte qui se puisse imaginer; les pluies ont transformé les rues en véritables cloaques où s’écoulent tous les déchets des maisons et les ordures des bêtes, on ne peut croire vraiment que, pendant quatre mois des êtres humains marcheront, pataugeront dans une pareille saleté. Mon quart d’heure d’attente se prolonge, les heures passent et je retourne à la gare, bien loin du village, pour y voir arriver les trois hommes, crottés jusqu’au nez; ils ont marché par des voies impossibles comme l’attestent leurs vêtements qui furent blancs. Et nous sommes montés dans le train pour Nausari où le beau bangalow de R. D. Tata nous attendait. C’est dans ce petit pays et à Sanjan, tout près de là, que s’établirent les premiers Parsis réfugiés; leurs lointains descendants y ont souvent gardé une maison de famille et c’est un avocat parsi qui vient nous chercher pour nous faire visiter la ville, les temples, les gens. Je ne vous dirai rien de la matinée, que j’ai passée au lit, bêtement; des oiseaux nichés dans le plafond de bois de ma chambre égayaient ma somnolence; leur familiarité, leur assurance en disent long sur les mœurs du pays. L’après-midi, nous nous sommes longuement promenés: écoles, hôpitaux, fondés par des Parsis pour les Parsis, dressent un peu partout leurs imposantes façades; à côté, l’école du gouvernement pour les Hindous est bien petite et, d’école musulmane, nous n’avons pas vu trace. Une vieille cousine des Tata entretient à elle seule une école de filles. Les pauvres Hindous sont bien loin de pareilles conceptions.

C’est encore chez des Parsis que nous sommes descendus à Surate, le vieux port ruiné par Bombay. M. et Mme Modi, nos hôtes, habitent une vieille maison construite sur les vieux murs de la ville; un nabab la posséda, on voit encore le grand hall où se réunissaient ses justiciables et la fenêtre où il apparaissait, siégeait, rendait d’infaillibles jugements.

Je ne suis pas allée à Broach. Tandis que S. et son compagnon faisaient cette dernière tournée, Mme Modi me montrait ses beaux saris, ses cadeaux de noce, les galons brodés, les étoffes lamées, gloires de Surate. Le joli costume parsi se distingue du vêtement bengali par une sorte de longue basque blanche, dentelle, tissu léger suivant les goûts et les moyens, que les femmes portent comme une courte tunique, les hommes sous leurs vêtements. C’est l’accessoire indispensable à la toilette de tout Parsi. Il le reçoit au moment de son initiation religieuse, entre huit et dix ans, avec le cordon sacré en laine fine, spécialement tissé, suivant un rite déterminé, qui le fixe à la taille. Les femmes portent au bras un bracelet de verre, mince anneau qu’elles brisent, sans le remplacer, si elles deviennent veuves; elles ont adopté l’anneau de mariage occidental et le noir est la couleur du deuil.

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Mercredi 20 septembre 1922. Taj Mahal, Bombay.--Par où commencerai-je cette lettre? Nous vivons dans un tel tourbillon de réceptions, de meetings, d’invitations, de visites à recevoir ou à rendre, sans parler hélas, pour S., de la conférence quotidienne, que je ne sais plus trop bien où j’en suis!

De jour en jour, un flot toujours plus fort, une véritable marée nous emporte à travers ces mondes divers, parsis et hindous, qui ont entre eux si peu de rapports, sont si totalement différents. Avec les Parsis on est en Occident, ils connaissent tous la France et Paris surtout, ses magasins et ses modes. Malgré leur sari, impossible de confondre ces femmes élégantes, libres d’allures, avec la plus huppée des Hindoues. Je les ai souvent regardées, essayant de trouver les raisons de cette complète différenciation. C’est l’expression d’abord qui est presque celle des femmes d’Occident, leurs cheveux bouffants, frisés, artistement arrangés, alors que la chevelure de l’Hindoue est divisée en bandeaux, mais la différence réside surtout, je pense, dans la chaussure. Quel que soit son costume, une femme en souliers à talons Louis XV aura toujours l’air occidental et les Parsies n’ignorent rien de nos élégances.

Le lendemain nous nous hâtions vers une réception mahratte, à Santa-Cruz, à travers de véritables forêts de palmiers; de misérables huttes abritent le pauvre troupeau des coolies et leurs innombrables enfants qui nivellent, abattent et construisent le Bombay industriel. Chez nos hôtes, nous avons retrouvé la vie hindoue: j’ai enlevé mes chaussures pour pénétrer chez les dames et si je n’avais su par avance l’opulence de ces gens, si les colliers de perles ne m’avaient avertie, les costumes entièrement faits des étoffes Gandhi, tissus plus ou moins grossiers, filés et tissés à la main, auraient pu me tromper.

Le Guzerate est le fief de Gandhi, on s’en aperçoit aux coiffures: les Gandhi Cap qui pullulent sont une silencieuse adhésion de principes.

Cependant l’Inde est étrangement calme. Après les troubles, dont l’arrivée du Prince de Galles avait donné le signal, les arrestations et la propagande au bazar, aboutissant à la formidable grève de chemin de fer qui nous a tant gênés pour aller au Népal, c’est étrange, cette soudaine pacification; la mésentente est la même et s’exprime librement, mais plus rien dans les actes. Le Vice-roi des Indes semble avoir été bien habile; les prochaines années apporteront Dieu sait quoi, mais ici comme dans le monde entier il s’agit de gagner du temps, on vit au jour le jour.

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Dimanche 17.--Les Mahrattes de Bombay nous ont offert une jolie fête; le brave Rao avait organisé les choses: danses de fillettes marquant les temps en tapant du pied, faisant résonner leurs anneaux; mais elles portaient, hélas! des bas et des costumes vaguement européens. Le clou de la fête, l’inoubliable, a été la scène du Bourgeois Gentilhomme, entre le maître de musique, le maître d’armes et le philosophe; vous auriez ri, je vous assure! Le bourgeois et le professeur de musique étaient en habits noirs, datant de quelque lointaine époque, décrochés à quel «décrochez-moi ça!» Ils s’étaient tous fait des têtes «françaises», du pur type Napoléon III, la moustache aux énormes pointes, l’impériale et les pattes de lapin. Leurs grands yeux noirs riboulaient dans ce décor de la plus étrange façon. Le maître d’armes, avec les mêmes ornements faciaux, était en khaki avec toutes les médailles de la grande guerre. Le philosophe s’était composé le type classique de l’astrologue-astronome,--abondance de cheveux, de sourcils, de barbe tout blancs; il ne lui manquait que le chapeau pointu. Et nos hôtes attribueront toujours au génie comique de Molière le fou rire qui s’est emparé de nous.

Puis, nous avons assisté à un mariage parsi. La beauté des saris, la splendeur des joyaux disaient la fortune des deux familles et de leurs relations. La cérémonie se passait dans des salles léguées pour cet usage; d’un côté, le bâtiment où se tiennent le marié, sa famille et ses invités, une cour où un orchestre parsi jouait exécrablement de l’exécrable musique occidentale; dans l’autre, attendaient la mariée et toute son escorte; devant la porte une collection d’œufs cassés, de riz répandu, de noix de coco attestaient que l’accueil fait à la fiancée par sa belle-mère était conforme aux rites. Nous étions conviés par le marié. Pour ce grand jour, il avait abandonné ses vêtements européens, sauf les souliers; il était vêtu d’une sorte de longue redingote flottante en mousseline blanche; il attendait l’heure, entouré de prêtres.

Nous sommes arrivés au moment où, montée sur un petit escabeau bas, la mariée recevait de sa belle-mère les cadeaux rituels: sari, pantalon de soie, un flacon à long goulot étroit pour l’eau de roses, etc... Toutes les femmes avaient au front la marque de vermillon que les Parsies ne mettent que dans les occasions solennelles. Le marié s’est alors présenté, sa belle-mère l’a reçu avec les mêmes démonstrations d’œufs cassés, de noix de coco, de grains, et la cérémonie a commencé: les deux mariés se sont assis vis-à-vis, un linge tendu entre leurs deux visages, on a entouré leurs sièges d’une même ceinture de linge, qui en faisait trois fois le tour; puis leurs mains jointes ont été liées par un fil qui ensuite a été tourné autour d’eux sept fois; le linge qui les séparait a été retiré, la jeune femme s’est assise à côté de son mari, on les a interrogés, eux, leurs familles et leurs témoins par trois fois pour avoir leur consentement, cependant que le riz était lancé sur eux à pleines poignées, (la mariée en avait les cheveux poudrés), que chaque mère éventait son rejeton, que l’assistance jacassait, se promenait. Partout, des dessins de poissons. Puis ce furent comme chez nous les longs embrassements, les pleurs de la mère, des amies, bien des sourires aussi, et chaque époux reçut dans une pièce spéciale sa famille propre, ses invités. Nous avons mangé des dragées, bu du champagne, et grignoté le gâteau de la mariée chez le marié. Et, détail essentiel que j’oubliais, le Feu, naturellement, brûlait sur un petit brasier; c’était je crois du feu pris chez la mariée, mais je n’en suis pas bien sûre.

Jeudi matin, enfin, nous partions avec le plus charmant des hôtes, et à Kalyan nous rencontrions Tagore. Quatre personnes avaient passé la nuit pour l’accueillir à cette bifurcation. On n’a pas idée chez nous de ce dévouement absolu, dévotieux. Et nous voilà depuis hier avec lui dans cette jolie maison à quelque distance de Pouna. Je bénis le poète qui accompagne le professeur et me permet comme ce matin de rester en dehors des réceptions solennelles et de vous écrire tranquillement.

Nous sommes ici en France; la conversation qui s’engage en anglais à cause de Tagore se termine toujours, portée par une pente naturelle et irrésistible, dans le parler de chez nous. La jeune fille qui nous reçoit en l’absence de sa mère, fine, distinguée, jolie, malgré son costume parsi qu’elle ne porte pas toujours, me dit-elle, et ses beaux saris souples, est Parisienne de la tête aux pieds; elle a une façon de dire: C’est fantastique! qui me rappelle toutes mes nièces. Son frère fera son service militaire, devoir à remplir, d’autant plus allègrement accepté que ce sera pendant dix-huit mois la vie en France où ces deux enfants sont nés, où ils ont été élevés, où leurs trois frères et sœurs séjournent en ce moment même pour leur éducation. Singulier milieu que cette société parsie, si étrangère à l’Inde, si indifférente à elle, dont elle ne connaît rien, dont elle ne se soucie de rien connaître, si complètement occidentalisée. Mlle T. et son frère n’ont jamais vu de l’Inde que Bombay et ses environs. Le moindre temps de vacances ou de liberté, on vient le passer en Europe.

30

MYSORE

Summer Palace, Mysore, 27 septembre 1922.--Ce voyage, qui nous conduit lentement au bateau à travers palais et conférences, continue. Mais depuis que, sur la route de Pouna, nous avons rencontré Tagore, j’ai laissé les deux hommes, savant et poète, aller de compagnie. C’est qu’il devenait impossible de les suivre, partout écoles, institutions les réclamant, leur demandant de parler.

Nous nous sommes cependant rendus ensemble à l’invitation d’une société de musique mahratte; l’excellent Paranjpé avait organisé pour nous un concert matinal: à huit heures et demie du matin, par un de ces escaliers étroits aux marches hautes dont l’Inde a le secret, nous arrivons dans la salle ornée de glaces, où élèves et maîtres nous attendaient. Je ne suis pas très connaisseur de musique mahratte; en rentrant à la maison--pardon! chez notre hôte,--le son du grand piano que depuis tant de mois je n’avais pas entendu, une Scène d’enfants de Schumann, m’a fait battre le cœur.

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Dimanche.--Nous avons eu le matin, dans un théâtre indigène, une conférence de Tagore, très spirituelle. Chaque mot soulevait dans l’auditoire passionné des rires, des applaudissements; cet homme est un des rares, très rares grands Hindous vivants; ce qui va à lui, ce n’est pas l’amour populaire, celui qui a entouré Gandhi d’une véritable adoration--beaucoup de gens du peuple croient qu’il est un avatar de Vishnou--c’est le respect, l’admiration du public cultivé qui entraîne la foule. Sa voiture ne pouvait démarrer dans ce flot de gens avides de le voir et de l’acclamer et tout le long du chemin qui nous menait ici, à la gare de départ d’abord, aux stations ensuite, les députations, les délégations, les manifestations, l’attendaient, le cherchaient, éperdument l’acclamaient: dans la nuit même on entendait déferler les cris de «Maharaja Rabindra ki jai», lointain écho des «Mahatma Gandhi ki jai.»

Il y a quelque chose d’étrangement mélancolique, attristant, dans ces manifestations qui, de gare en gare, massent des foules pour voir passer un homme, si grand soit-il, lui demandant une direction; ce pays de 320 millions d’habitants est-il si pauvre en chefs? Mais Tagore ne peut parler qu’à une élite; cet homme à la vie matérielle si réduite, par sa tradition, sa culture, ses goûts, est un grand aristocrate; ses larges vues, son rayonnement, sa vaste intelligence le placent trop loin de l’ignorance et des préjugés religieux et sociaux de son peuple. Ce Bengali amoureux de sa petite patrie, passionnément attaché à son Inde si pauvre, si écrasée, est aussi un citoyen de l’univers; aucun parti-pris nationaliste dans son esprit, aucun dénigrement de l’étranger. Le rapprochement de l’est et de l’ouest, il est un des rares hommes à en concevoir la nécessité, pour l’harmonie générale du monde. Il est coopérateur pleinement dans ce sens. La non-coopération, tant avec les Anglais qu’avec le reste du monde, est le programme de Gandhi, outre le respect des castes, (il n’a dénoncé que l’intouchabilité) et ce qui, dans la tradition hindoue, est le plus exclusivement national, anti-étranger. L’un croit au progrès par la science, bien commun de tous les hommes, la connaissance de plus en plus parfaite qui permet, en comprenant mieux, de moins haïr; l’autre veut retrouver l’âge d’or des premiers jours par-delà les biens affreux que la civilisation a cru réaliser pour le bonheur de l’homme et qui ne font que son malheur. Ces deux hommes se connaissent, se comprennent et s’apprécient.

Après deux affreuses nuits, cahotés, poussiéreux, nous sommes arrivés à Bangalore où les envoyés du Maharaja de Mysore attendaient ses hôtes: fleurs, ovations, bon déjeuner aussi et bon wagon spécial où nous avons pu reposer nos membres moulus. A une heure nous nous installions dans ce Palais charmant; les plus vieux et les plus honorés ont à leur disposition trois pièces dont un cabinet de toilette, dernier modèle de la plus parfaite installation; les autres ont des tentes: personnel nombreux, et de l’électricité partout.

Le Mysore est un État indigène, c’est-à-dire que le Maharaja peut gouverner, ou exploiter ses sujets comme il l’entend, il est souverain maître des écoles, des bazars, de la religion, des plaisirs; les grands services sont «impériaux» et coûtent 1 crore (10 millions par an); sur un budget qui en compte 5, sérieuse entaille. Il se trouve que ce Maharaja est un homme excellent: 35 ans, sans enfants, extrêmement pieux, véritable saint, il veut faire le bonheur de son peuple. La ville est remarquablement propre, les routes sont excellentes, il a bâti un magnifique hôpital, il a fondé l’université, dont le Dr Seal, un des plus grands savants de l’Inde, est chancelier.

Un Mysorien est attaché à notre compagnie. Hier au soir, il nous a expliqué pourquoi on devait croire à la réalité vivante des dieux, des héros et de leur histoire. Ganésa a une tête d’éléphant? Le Ravana du Ramayana a dix têtes? Mais nous avons vu tout dernièrement, près de Mysore, un enfant naissant avec deux têtes, un autre avait trois corps.

A huit heures, ce matin, nous partions visiter le temple de Chamoundi, tout en haut de la colline. Le chemin des pèlerins compte mille marches; tout au long, les images pieuses, les saints fakirs vivant à l’abri des rochers retiennent l’attention des innombrables dévots; nous les avons regardés plus confortablement de la belle route construite pour les voitures. On retrouve dans l’Inde du Sud la piété ardente que le Bengale, dit-on, commence à oublier; les signes rituels sur le front donnent aux plus doux visages un air un peu sauvage; voici les vêtements aux couleurs éclatantes et déjà les cheveux longs tortillés en chignons sur les têtes demi-rasées des hommes, annoncent Ceylan. La multiplicité des types est incroyable.

Du sommet de la colline où tout en haut le Maharaja s’est fait construire un bangalow, la plaine, la ville et les étangs s’étendent comme une carte. On voit au fond un grand barrage de retenue, pour la grandeur le second du monde, nous dit le Mysorien. Il n’est pas peu fier de sa petite patrie et de la plus grande qui a donné au monde tant de philosophes, alors que l’Occident n’a eu que «Spencer, Bergson et quelques philosophes français». Cependant, pour les travaux d’électricité, ingénieurs, machines, projets viennent également d’Amérique, et la main de l’Angleterre est partout? Oui, soupire notre guide, Mysore a été autrefois un grand empire, ami des Français; je vous montrerai dans un livre des lettres de Napoléon à Tippoo Sahib et oh! M. Clémenceau. Notre Tigre national a fait partout ici la plus forte, la meilleure impression; on cite ses mots, ses faits et gestes; à une autre époque il aurait pu devenir légendaire.

Ce 27 au soir, nous avons été admis à voir au Palais, mais par des trous savamment découpés dans les rideaux, le Durbar tenu par le Maharaja pour les fonctionnaires indigènes, en l’honneur du Dasahra. Les palais qui se dressent autour de l’énorme cour intérieure sont illuminés avec une profusion dont nous n’avons pas idée, pas un coin où ne s’accroche l’ampoule électrique, les cours sont inondées d’une lumière éblouissante. Tout Mysore est là sur cette place, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre, une estrade est dressée devant le palais où paradent des athlètes, des jongleurs, des escrimeurs; tout au long de la grande galerie du palais, les rideaux de soie multicolore aveuglent les larges baies qui ouvrent sur cette vaste étendue où grouille un peuple immense.

Un signal, les rideaux s’écartent. Sur un trône d’or, celui du Vikramaditya des légendes, dit la tradition, un homme vêtu d’or et de pierreries est assis, immobile; de son turban doré un gland de perles tombe sur l’oreille où ruissellent les joyaux. Ses rares, très rares gestes--soit que lentement son avant-bras s’élève pour un salut ou que sa tête légèrement s’incline--font jaillir des feux de toutes couleurs; le haut de son vêtement d’or disparaît sous les parures. Les degrés du trône sont en argent; des bras du trône, des fils de perles tombent jusqu’à terre, le parasol d’or qui surmonte cette étonnante merveille est orné d’un effilé de perles bordé d’un large feston de perles. Derrière notre parda, nous regardons de tous nos yeux ne sachant où nous attacher. Par centaines les domestiques remettent aux fonctionnaires préposés à la distribution les guirlandes odorantes dont chacun sera paré.

Et soudain, du fond de la place, une procession débouche, voilà les éléphants peints de fleurs de toutes couleurs, aux yeux largement fardés, couverts de drap d’or, de colliers, de guirlandes, les défenses dorées, gainées d’or. Ils s’arrêtent devant cette baie où leur maître, dans l’étincellement des lumières, des pierreries et des métaux précieux, a le rayonnement d’une idole, et lentement ils saluent levant leur trompe peinte; les petits chevaux habillés de fleurs, de gaze et de sequins, un bracelet de roses aux pattes, précèdent et suivent. Puis tous les fonctionnaires défilent devant le souverain. A chacun gravement il remet une fleur; ainsi les fidèles dans les temples reçoivent les offrandes que le dieu en partie leur abandonne. Son frère, à côté de lui, tout de blanc et d’or et de joyaux vêtu, les serviteurs derrière lui portant d’immenses cornes d’or, émaillées, ciselées, d’où sortent les chasse-mouches, aigrettes précieuses dont les brins retombent sous le poids des diamants, les cris des hérauts, les acclamations des fonctionnaires, du public... Ce soir, les Mille et Une Nuits sont réalisées.

Ensuite le Maharaja, escorté de son prêtre, fait le tour du trône vénérable, rendant hommage. La féerie est terminée. Nous avons été alors admis dans la galerie. Nous avons regardé ce chef-d’œuvre de ciselure, ses ornements de perles et de pierres, tout ce petit édifice étincelant auquel des guirlandes de fleurs ajoutent encore leur beauté vivante. On se montre ces perles en grappes, en glands, en longs fils, en festons. Nous visitons les salons, style «oriental»; de lourdes colonnes dorées, coloriées, renflées à la base, supportent les arceaux, elles sont en fer et viennent d’Angleterre; des peintures à l’huile, immenses chromos, content les grandes histoires épiques; des meubles et des œuvres d’art tels qu’on les fabrique pour les princes indiens. Je veux croire que dans les appartements intérieurs, ceux où les Mlecchas ne pénètrent pas, la grande tradition d’art et de beauté s’est perpétuée.

Le surlendemain, la même fête s’est reproduite pour les Occidentaux; grand émoi au Summer Palace, pas d’habits pour les jeunes hommes. On leur en prête en ville, et tous les Anglais présents ainsi que notre petite troupe française accrue d’un Père missionnaire défile devant Sa Hautesse. A côté de son trône, sur une chaise dorée, le résident anglais! Voilà qui romprait le charme si l’on n’était vite distrait par le spectacle, celui des salons cette fois. Depuis longtemps je n’avais revu de grande soirée européenne; que de dos et de poitrines, de regards hardis, de gestes vifs! La dignité un peu grave de mes amies hindoues a aussi sa distinction.

Un hôte nouveau du Maharaja embellit notre horizon. C’est la Bégum de Dacca, installée dans un bangalow voisin, dans notre jardin. C’est une grosse petite femme ronde qui change chaque jour de colliers, de bracelets, de parures, toute drôlichonne, mais silencieuse. Avec elle, nous avons entendu le grand joueur de vina de Mysore. Je n’ai pas retrouvé l’émotion de ces soirées à Santiniketan où le silence, la pleine lune, la musique s’unissaient dans un même enchantement.

Le lendemain vendredi, nous nous sommes hâtés d’aller visiter le temple hindou de Somnathpour, au delà de Seringapatam, un bijou de pierre ciselée, comme on en voit seulement dans l’Inde dravidienne. Il est absolument abandonné, déserté, depuis l’invasion musulmane, depuis que ces étrangers pénétrant dans le sanctuaire l’ont ainsi et pour toujours souillé. Heureusement, les services archéologiques préservent cette petite merveille, ces murs qu’une dentelle de pierre revêt du haut en bas. Nous sommes rentrés pour dire adieu à Tagore et à Andrews. Nous reverrons-nous jamais?

Les séances et les conférences se sont succédé jusqu’au samedi où l’on attendait la grande procession annuelle qui termine le Dasahra. De l’État entier, des foules étaient accourues; on nous avait réservé des places au Club européen et nous avons assisté à une série de spectacles réellement étourdissants. Un coup de canon annonce, à quatre heures, la sortie du palais: des chameaux d’abord, leur petite tête stupide surmontée d’aigrettes, puis les éléphants peints, habillés de tapis merveilleux, de housses de toutes couleurs; l’un, gravement porte un siège vide, deux autres des howdas d’or et d’argent; les soldats défilent, des chevaux tenus en bride, harnachés comme pour une féerie; puis, habillé d’un drap d’or frangé d’or, l’éléphant d’État lourdement avance; il porte une sorte de kiosque d’or où, graves, immobiles, le Maharaja et son frère, l’héritier du trône, couverts de joyaux, habillés d’or, sont accroupis. Tout autour, les porteurs de parasols, les soldats, les fleurs jetées, les couronnes présentées dans les plateaux hissés jusqu’aux souverains, ajoutent à ce tableau unique mouvement et couleur.

Pareillement défilent le carrosse de gala, héritage du temps passé, copié maintenant par les parfumeurs, la voiture traînée par les chameaux et les chars à buffles. Ils vont tous jusqu’au Champ de Mars adorer les vieilles armes et les insignes de la royauté; longue cérémonie religieuse que l’on ne voit pas, mais d’où les héros de cette fête extraordinaire sortent en culotte de cheval pour la revue des troupes. On voit là des costumes comme on en montre dans Michel Strogoff, mais ces soldats se sont bien battus pour l’Angleterre de 1914 à 1918. Pendant ce temps les bêtes se reposent. Autour d’elles, Européens et indigènes tâtent les damas d’or, soupèsent les longs fils de perles qui descendent jusqu’à terre, les défenses sont dorées comme les ongles des pattes, une longue et lourde plaque d’or ciselée descend entre leurs yeux fardés jusque sur la trompe; et le spectacle devient fabuleux au retour, parmi la fumée et la lueur des torches, les larges plaques d’or, cadeaux de souverains amis, portées au bout de piques, les soldats autour de l’éléphant royal portant des lumières électriques; deux voitures chargées d’accumulateurs donnent le courant; feux de bengale, cris et bousculades; rien ne peut donner idée de pareilles visions; il faut voir au Mysore les fêtes du Dasahra pour savoir ce que sont de véritables illuminations, de féeriques cortèges.

Le lendemain, mon mari était reçu par ce grand prince. Il l’a trouvé tout de blanc vêtu, sans un bijou, pensif, concentré, personnalité pleine d’un charme grave, très pénétrant. Son frère est plus répandu, Paris a toutes ses faveurs. Deux heures après j’allais voir la Maharani qui fut régente, une toute, toute petite femme énergique et intelligente. Les galeries par où je suis admise sont tendues de rideaux, rideaux partout, ces dames, mères, belles-filles, etc... sont encore parda.

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DÉPART

A bord de l’Armand Béhic, 13 octobre 1922.--Et voilà cette belle aventure hindoue terminée. Après un an, presque jour pour jour, voyageurs mélancoliques, nous avons retracé nos pas, et, après avoir vu défiler le cortège des saisons, les six saisons de ce pays, frais, hiver, printemps, été, pluies, automne, nous avons quitté l’Inde; le beau voyage appartient au passé. Depuis le Mysore d’ailleurs, nous sommes comme déliés, détachés de la vie réelle, sans contact avec les gens, ne voyant des choses que leur visage extérieur, ce que voient les touristes. C’est à Bangalore que, pour la dernière fois, des Hindous sont venus saluer au départ le professeur français, qu’on nous a apporté les deux bananes et la noix de coco rituelles et les guirlandes de fleurs, ces magnifiques guirlandes du Mysore, les plus belles qui nous aient été données en cette année où il nous en fut tant offert.

Nous nous sommes arrêtés à Tanjore, pour visiter le grand temple pyramidal. Nous y sommes arrivés à l’heure de la «pouja», du culte de Siva, quand les prêtres versent sur le linga l’eau rafraîchissante. Nous n’avons pu naturellement voir que les cérémonies extérieures, nous avons vu porter au dieu les plateaux chargés de nourriture, et entendu à la fin le prêtre officiant, le poujari, lui jouer quelques airs de flûte. Siva étant le dieu de l’ascétisme et de la destruction, on l’a régalé de deux strophes de la Marseillaise. En a-t-il été étonné et charmé autant que nous?

Nous nous sommes longuement promenés dans ces belles cours plantées de bilva, l’arbre cher à Siva et de basilic, que préfère Vishnou. Les édifices se dressent, cultes et dieux voisinant, fraternisant, se complétant. Dans un coin, à l’ombre, un ascète, dans une de ses périodes de silence, est accroupi; c’est par son disciple, malin et déluré que nous savons ce qui concerne le maître, le gourou, d’où il est, quelles sont ses pratiques, c’est à lui aussi que nous donnons la petite pièce d’argent, notre offrande, et le saint homme lève à peine les yeux quand le «mleccha», le barbare d’Occident, les mains jointes et soulevées à la hauteur du front lui adresse en sanscrit la formule de salutation.

Nous reprenions le lendemain la route du Sud. Les formalités de douane, les visites de toutes sortes commencent, moins strictes, moins serrées qu’à l’arrivée; il est plus facile de sortir de l’Inde que d’y entrer. Il ne nous a été presque rien demandé. Pour la visite de santé, à la station perdue dans les dunes, quand le médecin hindou vit le nom inscrit sur le passeport, une sorte d’émotion empourpra son visage: Professeur S. L., un grand ami de l’Inde. J’ai vu mon mari entouré de bien des respects, recevoir bien des hommages, tout au long de cette année; aucun ne m’a été plus sensible que celui de cet inconnu.

Et cette fois encore, nous n’avons pu visiter Ramesseram, un des quatre grands pèlerinages de l’Inde. Nous avons vu de loin la haute pyramide sculptée qui surmonte le sanctuaire, les pèlerins à peu près nus, qui, incessamment, le front barré de santal, les chapelets enroulés en colliers, vont adorer Rama, incarnation de Vishnou, à l’endroit consacré où il quitta l’Inde pour Ceylan, avec l’armée des singes. Lisez le Ramayana...

Sur le chemin de Colombo, nous nous sommes arrêtés pour voir ce qui fut la grande cité bouddhique de l’île, Anouradhapoura. Ce n’est plus maintenant qu’un village. La jungle et la forêt l’enserrent de toutes parts; les vieilles pierres dressées, monolithes grossièrement équarris, les débris de chapiteaux et de statues, le nombre des édifices prouvent l’importance de ce qui fut autrefois résidence royale. Mais rien de la beauté de Sanchi, par exemple, rien non plus de la décoration fabuleuse des temples hindous. Ces grands sites bouddhiques n’évoquent pour moi que des idées de moines et de couvents. La truculence des légendes brahmaniques et la sculpture qui les illustre, dieux aux dix bras, à la tête d’éléphant, à l’œil de poisson, dieux singes, ours, héros à dix têtes, leurs amours, leurs combats, leurs épreuves, la série fantastique de leurs existences successives, conviennent à cet immense pays où tout est hors de la commune mesure, la flore, la faune, les montagnes, les rivières et l’imagination sans bornes des hommes.

Maintenant, c’est le bateau, la route de l’Indochine, puis d’un Orient plus lointain encore.

Hier nous avons été arrêtés en plein océan par une grosse barque de Zanzibar, complètement perdue depuis cinq jours et qui demandait le point, de l’eau, des vivres. D’étranges bêtes nous font escorte: poissons sauteurs, poissons volants, méduses de toutes couleurs, et, mollement portés par le flot, de courts serpents, pareils à ceux du curieux petit aquarium de Madras. Les pêcheurs n’aiment guère les trouver dans leurs filets.

Nous avons quitté l’Inde...

TABLE DES MATIÈRES

1. De Colombo à Santiniketan 7 2. Une université sous les manguiers 20 3. La vie autour du poète 27 4. Santiniketan 35 5. Leçons, visites, entretiens 43 6. Calcutta 49 7. Fêtes 55 8. Jour de l’an 63 9. La foire de Kendouli 67 10. Misère de l’Inde 79 11. D’Ermitage à Palais 83 12. Dacca 87 13. L’arbre du Bouddha 92 14. Bénarès 97 15. La Fête du Printemps 105 16. Juifs de Calcutta 110 17. Montée au Népal 114 18. Katmandou 127 19. La fête du petit dieu blanc 139 20. Visites princières 150 21. Au pied de l’Himalaya 154 22. Lois, Esclavage, Érudition 162 23. Une sainte de six ans 170 24. Dernières semaines au Népal 175 25. Descente du Népal 182 26. Derniers jours à Santiniketan 190 27. Chez les Jaïnas 194 28. Moines et Rajas 208 29. Chez les Parsis 219 30. Mysore 229 31. Départ 239

ACHEVÉ D’IMPRIMER POUR F. RIEDER ET Cie PAR FLOCH, A MAYENNE, EN NOVEMBRE 1925

F. RIEDER ET Cie, ÉDITEURS--PARIS

Extrait du Catalogue

LIVRES SUR L’ORIENT

F.-J. BONJEAN et AHMED DEIF. MANSOUR. Histoire d’un enfant d’Égypte. Un volume in-16, broché: 7 fr. 50.

PANAIT ISTRATI. LES RÉCITS D’ADRIEN ZOGRAFFI:

1. KYRA KYRALINA (Avant-Propos de Romain Rolland): un vol. in-16, broché: 6 fr. 75.

2. ONCLE ANGHEL. Un vol. in-16, broché: 6 fr. 75.

3. PRÉSENTATION DES HAIDOUCS. Un vol. in-16, broché: 7 fr. 50.

A. COOMARASWAMY. LA DANSE DE ÇIVA. Quatorze essais sur l’Inde. Traduit de l’original anglais par Madeleine Rolland. Avant-Propos de Romain Rolland. Un volume in-16, broché: 8 fr.; relié: 12 fr.

Autres Publications

“TÉMOIGNAGES”

RAYMOND D’ÉTIVEAUD. UNE JEUNESSE. Témoignage contemporain. Un volume in-16, broché: 6 fr. 50.

PAUL COLIN. ALLEMAGNE (1918-1921). Un volume in-16, broché: 7 fr.

L. LÉVY-BRUHL. JEAN JAURÈS. Esquisse biographique, nouvelle édition suivie de lettres inédites. Un volume in-16, broché: 6 fr. 50.

JEAN DE SAINT-PRIX. LETTRES (1917-1919). Préface de Romain Rolland. Un volume in-16, broché: 7 fr.

LUCIE COUSTURIER. MES INCONNUS CHEZ EUX.

1. MON AMIE FATOU CITADINE. Un vol. in-16, broché: 7 fr. 50.

2. MON AMI SOUMARÉ LAPTOT. Un vol. in-l6, broché: 8 fr.

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