‹ Dans l'ombre chaude de l'IslamChapitre 5 sur 8 · L’INDIGNATION DU MARABOUT

L’INDIGNATION DU MARABOUT

Hier, pendant la sieste, Sidi Brahim entre tout à coup, une lettre à la main, consterné.

--Si Mahmoud, je viens de recevoir une lettre d’Oudjda, où l’on m’annonce que Hadj Mohammed ould Abdelkhaut, chef des Kadriya, a été assassiné par les gens de Bou Amama--que Dieu le confonde!

Et le marabout se laisse choir sur le tapis, me tendant la lettre.

Elle est écrite sur un bout de papier gris tout froissé, cette lettre qu’apporta un serviteur délégué par la zaouïya d’Oudjda vers la zaouïya des Ziania de Kenadsa, à travers cent lieues de pays.

Le serviteur raconte la mort de Hadj Mohammed, qui s’était rendu chez Bou Amama pour l’engager à ne pas porter la désolation et la guerre dans l’Angad.

Bou Amama reçut fort bien l’émissaire et lui prodigua des promesses. Mais, au retour, dans la plaine, un des hommes du vieux détrousseur rejoignit Hadj Mohammed et l’entraîna loin de ses compagnons, sous le prétexte d’un secret à lui communiquer. Dans le lit d’un oued, des bandits embusqués massacrèrent alors le malheureux marabout.

· · ·

J’achève de déchiffrer le grimoire, et je revois la triste Oudjda en proie aux soldats affamés et exaspérés, la tourbe quémandeuse et menaçante piétinant dans la boue où pourrissaient des charognes et, au bout de toute cette épouvante, derrière des ruines où fleurissaient les pêchers roses, la zaouïya blanche des Kadriya recueillie, si calme, que dirigeait ce Hadj Mohammed qu’on vient d’assassiner traîtreusement et chez qui, il y a à peine trois mois, nous avions trouvé un accueil fraternel.

· · ·

--Si Mahmoud, le Mogh’rib est perdu, si on commence à tuer là-bas les inoffensives créatures de Dieu, les hommes de prière et d’aumône, qui ne portent ni épée ni fusil, me dit Sidi Brahim. Il faut certainement que Dieu ait aveuglé les fils du Mogh’rib, pour qu’ils abandonnent ainsi son sentier, pour qu’ils trahissent leur Sultan descendant du Prophète--la prière et le salut soient sur lui!--par Mouley Idris, et pour suivre qui? de misérables imposteurs, comme Bou Amama et le Rogui Bou Hamara!

De sa voix douce et lente, Sidi Brahim continue à se lamenter sur le sort du Maroc.

--En vérité, par quoi expliquer, sinon par la folie, la popularité de Bou Amama, fils d’un infime brocanteur de Figuig, homme sans origine et sans instruction, fauteur de discordes et de massacre, dispensateur de faux miracles, de fallacieuses promesses? Par Dieu, la maison de Bou Amama est bâtie sur les assises chancelantes du mensonge et de l’iniquité! Mais les nomades du désert ne sont-ils pas ainsi faits que, plus grande est l’invraisemblance, plus forte est leur croyance! Quant à celui qui vient leur annoncer la vérité, malheur à lui: ils le méprisent et, s’ils le peuvent, ils l’exterminent... Et que dis-tu, toi qui as lu la parole de Dieu, qui as visité beaucoup de villes et de pays, que dis-tu du Rogui? Comment expliques-tu l’incroyable aventure de cet homme que personne ne connaît et qui, du jour au lendemain, s’improvise Sultan, émir des croyants? Il dit qu’il est Moulay M’hammed, frère dépossédé de Mouley Abdelaziz. Mais comment ne se trouve-t-il pas un seul homme digne de foi, parmi ceux qui ont connu Mouley M’hammed, pour dire à la face des croyants «en vérité, c’est lui» ou alors pour confondre l’imposteur? D’autres prétendent que Bou Hamara est originaire des Sanhadja du Djebel Zerhaoun. Mais comment personne, parmi les Sanhadja et les Beni-Zerhaoun, ne connaît-il cet homme? On croirait vraiment que ce Bou Hamara n’est pas un fils d’Adam, mais bien un «djenn», esprit d’essence ignée, un signe des temps, un fléau de Dieu, descendu du ciel ou sorti de terre pour châtier le Mogh’rib dépravé et criminel!... Vous autres, les fils de l’Est, vous êtes heureux. Vous jouissez en paix des biens que vous accorde le Dispensateur. Et nous, malheureux fils du Mogh’rib, nous vivons dans un pays de loups affamés, où les fleuves débordent de sang et où l’iniquité triomphe. A chaque heure du jour et de la nuit, nous tremblons pour notre vie et pour nos biens... Vois, Si Mahmoud, nous avions des revenus importants au Tafilala, à El-Outtat, à Fez et surtout dans la région de l’Angad. A présent que les armées des imposteurs ont envahi le pays, nous ne recevons plus que le quart des revenus d’antan... Et ici, les pauvres, les orphelins, les femmes sans protection, les étudiants et les voyageurs affluent et nous demandent l’asile et le pain, que nous devons leur donner selon la règle pure de notre maître--Dieu soit satisfait de lui!--Ah, Si Mahmoud, prions Dieu d’anéantir Bou Amama, le fils du brocanteur, l’inventeur des fourberies, et Bou Hamara, l’homme ténébreux qui, sur le dos d’une ânesse, veut escalader les marches d’un trône millénaire et conquérir l’héritage que Mouley Idris a légué à sa postérité par la volonté de l’Héritier des Mondes...

--Et ainsi, tous les jours, Sidi Brahim vient me communiquer les nouvelles de l’Ouest, les tristes nouvelles, et les bruits du dehors. Pourtant, ils n’arrivent que très atténués en cette retraite lointaine, les échos de la tourmente qui gronde à travers le Maroc pourri...

Ici, rien ne se passe, et les nouvelles du monde extérieur ne portent plus en elles, en entrant dans cette ombre chaude et pure, le frisson glacial de la réalité tragique.

Dans la monotonie de ma vie à Kenadsa, je perds peu à peu la notion de l’agitation et des passions déchaînées. Il me semble que partout, comme ici, le cours des choses s’est arrêté.

MESSAGE

Une longue journée de fièvre et de souffrance, des heures lourdes passées dans la petite chambre de la terrasse, couchée sur une natte, en face de l’horizon de feu...

Le soir, comme l’air fraîchit un peu, je me sens mieux, et je me lève pour me traîner jusqu’au parapet: l’une de mes sensations les plus douces, molles jusqu’à la volupté, c’est de regarder ainsi, tous les soirs, se coucher le soleil sur Kenadsa auréolée de pourpre royale.

... Pourtant, les esclaves tardent à venir, aujourd’hui. La nuit tombe, une nuit lunaire d’une transparence infinie.

Toujours rien, ni thé, ni dîner, à peine un peu d’eau au fond de la «delloua» en cuir qui s’égoutte lentement.

J’appelle.

Sur une terrasse voisine, une vieille négresse surgit de l’ombre: les esclaves sont tous partis pour une veillée mortuaire dans le quartier de la mosquée.

Alors, j’installe tant bien que mal mon tapis sur la terrasse encore chaude, et je me couche, dans la clarté rose de la lune, qui descend vers l’horizon.

Dès l’aube, Ba-Mahmadou vient, l’air contrit avec des salutations encore plus respectueuses qu’à l’ordinaire:

--Sidi Mahmoud, «Lella» m’envoie te dire qu’elle te supplie, au nom de Dieu et de Sidi ben-Bou-Ziane, de lui pardonner et de chasser de ton cœur toute amertume. Hier soir nous sommes tous allés l’accompagner auprès du corps d’une sainte femme, Lella Fathima Angadia, qui est morte à l’heure du Mogh’rib.--Dieu lui donne sa miséricorde! C’est pourquoi «Lella» a oublié de t’envoyer le thé et le repas du soir. Elle te demande le pardon de cette offense involontaire et appelle sur toi la bénédiction de Dieu et de ses ancêtres.

... Je ne la verrai jamais, cette «Lella» toute-puissante, si vénérée, et qui pousse le culte de l’hospitalité jusqu’à mander à un inconnu un message empreint d’une aussi douce humilité, pour solliciter le pardon d’un oubli sans conséquence...

Comment est-elle, cette grande dame musulmane, auprès de laquelle je ne puis pénétrer, puisque je suis Sidi Mahmoud et qu’on continue à me traiter comme tel?--Si même, par les indiscrétions de Béchar, on a des soupçons, on se gardera bien de me le faire sentir, car ce serait gravement manquer à la politesse musulmane.

A-t-elle les manières graves de son fils? Et quelles sont les pensées qui occupent le cerveau de cette femme placée dans une situation si particulière, à la fois cloîtrée et investie d’une autorité devant laquelle son fils lui-même plie?

VISION DE FEMMES

Des rayons couleur de cuivre rouge glissaient, obliques, sur la toub fauve des murs, dans la grande cour. J’étais assise sur une pierre, et j’attendais Sidi Brahim. Comme tous les soirs, les femmes venaient à la fontaine, et je regardais leur procession lente et la splendeur de leurs haillons dans la lumière.

Il y en avait de jeunes et de vieilles, de belles et de hideuses, et d’autres qui passaient, la tête courbée, sans qu’on sût rien d’elles qu’un salut à peine murmuré.

Sous la voûte basse de la porte qui donne sur la cour intérieure, deux jeunes femmes s’arrêtèrent.

L’une était une négresse soudanaise au visage rond, aux larges yeux roux d’une douceur animale. De lourdes chaînettes d’argent, passées dans les lobes de ses oreilles, retombaient sur ses épaules, et des serpents d’argent attachaient les deux longues nattes de ses cheveux très noirs, étalées sur sa poitrine.

Une mlahfa jaune citron s’enroulait en plis mous autour de son grand corps maigre. Assise, les coudes aux genoux, elle parlait, avec des gestes expressifs de ses mains aux paumes tournées et des cliquetis de bracelets.

L’autre, une mulâtresse, restait debout, attirante, et d’une étrange beauté, avec son sombre et fin profil aquilin, ses grands yeux tristes, ses lèvres voluptueuses et arquées découvrant des dents aiguës.

Une mlahfa de laine rouge, d’une teinte de sang pâli, drapait souplement ses formes pures. Un des pans de ses voiles tombait droit et raide de sa tête à ses reins cambrés, en passant derrière son beau bras nu, couleur de bronze ancien. Elle se tenait très droite, avec sa grande amphore en terre cuite posée sur sa hanche arrondie.

La mulâtresse écoutait sa compagne, gravement, sans sourire.

... Une brise légère agita leurs voiles qui répandirent une odeur pénétrante de cannelle poivrée et de chair noire en moiteur.--Contre le fond gris rosé de la muraille, les deux femmes restèrent longtemps à bavarder dans la lueur violette du soir, qui s’assombrissait peu à peu sous l’arche de la porte.

Elles me parurent très belles ainsi, dans le décor de ce coin de cour, les deux Africaines aux draperies vives...

PRIÈRE DU VENDREDI

Aujourd’hui vendredi, sortie à la mosquée, pour la prière publique.

Un peu après midi, dans l’accablement et le silence de la sieste, de très loin, comme en rêve, une voix traînante me parvient: c’est le «zoual», le premier appel.

Je me lève et, par un bain froid, j’essaye de dissiper un peu ma somnolence lourde, puis, à la suite de Farradji, un Soudanais silencieux, je m’aventure dans l’aveuglante clarté de la cour. Instinctivement nous nous portons du côté des murailles, les pieds dans le ruban d’ombre qui les borde. Nous suivons des ruelles étroites, nous longeons des murs croulants de jardins, et nous voici dans la vallée de sable...

Tout brûle et tout reluit, avec des reflets métalliques sur les pierres arides de la Barga et sur le sable salé des sebkha, où oscillent des vapeurs rousses esquissant de vagues mirages. C’est l’heure mortelle des insolations et de la fièvre, l’heure où on se sent écrasé, broyé, la poitrine en feu, la tête vide.

Enfin nous arrivons. Entrons dans le ksar, où persiste un peu d’ombre. Des formes nous précèdent, nous suivent, une foule sans paroles, conduite par la même pensée. Sur le passage des fidèles, des mendiants aveugles psalmodient leur supplication. Il nous faut enjamber la clôture de la mosquée, barrée assez haut d’une poutre, pour empêcher enfants et bêtes d’entrer. Du même geste, ici, tous les musulmans retirent leurs savates jaunes et les portent à la main.

A notre tour nous traversons la cour, pieds nus, courant presque pour échapper à l’intolérable brûlure du sable surchauffé.

Dès l’entrée du sanctuaire, c’est une sensation délicieuse de fraîcheur, de clair obscur, de paix infinie.

Tout est blanc et nu dans ce très vieux asile saharien, les murs, les lourds piliers carrés et accouplés qui supportent le plafond en vieilles poutrelles de dattier rogneuses. Un jour tamisé, diffus, tombe d’en haut par des «regards» fendus, qui font des traînées bleues et blondes et qui laissent tout le fond de la mosquée dans l’ombre. Sur les nattes usées, les gens de Kenadsa et les nomades prient. A droite, sous une lucarne plus large, baignée de lumière plus chaude, les étudiants et les professeurs de la médersa, les tolba, psalmodient le Koran. Derrière eux, les enfants de l’école répètent la leçon de leurs aînés.

Çà et là, accroupi près d’un pilier, un taleb isolé récite à voix haute les litanies du Prophète.

Et toutes ces voix, les voix graves des hommes, quelques-unes très pures et très belles qui dominent les autres, et les voix claires des enfants se mêlent en un grand murmure confus, sur un air monotone et mélancolique, aux finales tombantes.

Comme il se traîne et comme il monte, et quelle sensation de durée il porte en lui, ce chant berceur dans la nef sonore!

Puis, tout à coup, là-haut, sur le minaret, le moueddhen clame son second appel. Sa voix semble descendre des sphères inconnues, simplement parce qu’il est très haut et parce qu’on ne le voit pas. Et d’ailleurs, ici, par une singulière disposition d’esprit, nous sommes toujours sur la marge du merveilleux.

A la fin du dernier verset, les voix des tolba traînent encore plus longuement et s’éteignent dans un soupir; et, comme pour mêler un peu de naïveté et de joie vivante à la grande oppression du mystère, aussitôt, avec un clair bruit de planchettes heurtées, les enfants sortent en courant.

Tout se tait, maintenant, toutes les têtes s’inclinent, attentives.

De l’obscurité où s’enfonce le mihrab, la grande niche qui indique la direction de La Mecque, la voix cassée et chevrotante de l’imam s’élève. Il lit la «Khotba», la longue prière mêlée d’exhortations qui tient lieu de sermon et qu’on écoute assis et en silence.

... L’imam n’est point un prêtre,--on sait que l’Islam n’a point de clergé régulier--c’est simplement le plus savant, le plus vénéré taleb de l’assistance. Tout homme lettré peut servir d’imam: il doit simplement réciter la prière.

Dans l’Islam, pas de mystères, pas de sacrements, rien qui nécessite l’intermédiaire du prêtre.

... Pendant la Khotba, encore des instants de rêve vague, de grand calme doux.

Un homme en chemise blanche, ceinturée d’une simple corde, tête nue, porte un seau d’eau fraîche et une tasse en terre: il donne à boire aux vieillards et aux malades. C’est une bonne œuvre qu’il s’impose ainsi, tous les vendredis.

... Un dernier appel du moueddhen, et le vieil imam termine sa lecture et commence à prier.

Un jeune homme à la voix forte et sonore est placé près de lui et répète les invocations sur une sorte de plain-chant.

Toute l’assemblée se tient debout, les deux mains à hauteur du visage, puis les bras retombent le long du corps, et le peuple répète avec l’imam et le chantre «Allahou Akbar» (Dieu est le plus grand).

On s’incline et on se prosterne...

La prière finie, je reste avec les tolba et les marabouts, qui psalmodient encore les litanies rimées du Prophète.

--«La prière et la paix soient sur toi, ô Mohammed, Prophète de Dieu, toi la meilleure des créatures à toujours et à jamais, en cette demeure et dans l’autre... La prière et la paix soient sur toi, ô Mohammed Moustapha, Prophète arabe, Flambeau des ténèbres, Clé des croyants, ô Mohammed le Koreïchite, Maître de La Mecque et de Médine la Fleurie, Seigneur des musulmans et des musulmanes, à toujours et à jamais...»

Les marabouts ont de belles voix graves. Ils savent l’air ancien, qui porte si noblement les versets sonores de cette litanie, que les gens du commun se contentent de réciter très vite sur un mode nasillard et saccadé.

C’est fini... On se lève, et chacun reprend ses babouches déposées sur les nattes et renversées l’une sur l’autre.

Encore une fois il va falloir traverser la fournaise aveuglante de la vallée.

Le courage me manque, et je demande à Farradji de me conduire par le dédale de corridors noirs du ksar, si bas qu’il faut se courber en deux pendant plus de cent mètres. L’obscurité est opaque dans ce boyau au sol raboteux, où règne une humidité séculaire de cave.

Succédant au calme de l’heure passée dans la pénombre bleue de la mosquée, ce retour est un cauchemar...

Il me semble que l’essence de la prière, comme du rêve, est de ne pas finir.

LELLA KHADDOUDJA

Ba-Mahmadou rêvasse sur les marches de l’escalier, tandis que l’eau du thé chante doucement dans la bouilloire. Il regarde la chambre et les naïves peintures de la porte du fond.

--Où est-elle, la maîtresse de ce logis, à cette heure! dit-il tout à coup avec un soupir.

Comme je le questionne, le Soudanais me conte que cette maison appartient à une certaine Lella Khaddoudja, parente de Sidi Brahim. Restée veuve très jeune, avec deux enfants, un garçon et une fillette, la maraboute qui était très pieuse a épousé en secondes noces l’un de ses cousins, sous la condition expresse qu’ils partiraient aussitôt pour La Mecque. Le cousin a tenu sa promesse, et Lella Khaddoudja a quitté la zaouïya en n’y laissant que son fils.

--Le jour où elle a quitté Kenadsa, dit Ba-Mahmadou, nous tous, les serviteurs, nous l’avons accompagnée jusqu’à la fontaine Aïn-ech-Cheikh, sur la route de Béchar. Du haut de sa mule, elle a regardé une dernière fois le ksar, et elle nous a dit qu’elle ne reviendrait jamais plus, car elle désirait vivre et mourir sur le sol sacré du Hedjaz... Cet hiver, il y aura deux ans qu’elle est partie. Elle a écrit depuis à son frère pour lui faire savoir qu’elle était arrivée en retard pour le pèlerinage de Djeddah et qu’elle attendait à Bith-el-Kods (Jérusalem) celui de cette année, après quoi elle se fixerait définitivement dans une des deux villes saintes... Dieu lui accorde secours et miséricorde! Elle était pieuse et charitable envers nous tous, pauvres esclaves!

... A mon tour je me mets à rêver à cette Lella Khaddoudja inconnue, et qui a sans doute une âme un peu aventureuse, puisqu’elle a rompu, de sa propre volonté, avec la routine somnolente de la vie cloîtrée de ses pareilles, pour aller ailleurs recommencer une existence nouvelle, sous un autre ciel.

Que s’est-il passé dans le cœur de cette maraboute voyageuse? Pourquoi s’est-elle résolue brusquement à quitter pour toujours le ksar natal? Quel roman d’âme seule fut le sien?... un roman qu’on n’écrira pas, que personne ne connaîtra.

--Voilà la vie! conclut Ba-Mahmadou. On connaissait Lella Khaddoudja, on la voyait tous les jours, on lui demandait son aide et, à présent, elle est si loin, si loin... et on ne la reverra plus jamais... voilà!

En effet, pour le Soudanais illettré, ce Bith-el-Kods, ces villes de Syrie et d’Arabie sont au plus profond des lointains terrestres... Elles doivent lui sembler des cités de rêve, presque imaginaires...

SEIGNEURS NOMADES

Cinq heures du soir, sous les arceaux blancs du «riad» le grand portique qui s’ouvre sur le jardin intérieur, dans la maison de Sidi Brahim.

Dehors, dans la vallée, le siroco soulève des tourbillons de poussière, mais ici, ce n’est plus qu’un souffle léger qui dissipe la lourdeur de l’air, aux dernières ardeurs du soleil...

Sur un grand tapis de Rabat aux belles couleurs vives, Sidi Brahim est à demi couché, accoudé sur un coussin de soie brodé d’olives d’or. Smaïn fait tomber, un à un, les grains d’ébène de son chapelet; assis contre le mur, Si Mohammed Laredj verse sur un carré de soie écarlate deux sacs de douros espagnols, oxydés par l’humidité des silos.

Devant lui, accroupis en demi-cercle, trois chefs des Douï-Menia de l’Oued Guir.

L’un, très vieux, le visage couturé de rides profondes, tanné par le soleil, couleur de terre, avec une barbe blanche aux poils durs et hérissés, est enveloppé dans un vieux haïk de laine mince, avec une koumia à poignée et à gaine de cuivre.

Le second, vieux aussi, roulé dans un burnous usé, cache ses armes sous ses voiles et prend des attitudes solennelles, qui cadrent mal avec ses manières anguleuses et son profil rapace au long nez recourbé sur une bouche édentée. C’est un représentant des Ziana du Guir.

Le troisième, le plus jeune des trois, et cependant le plus important, peut avoir trente-cinq ans. Il est grand, musclé et, sous un lourd burnous en poil de chameau noir, porte des vêtements blancs. Sa koumia damasquinée, à poignée dorée, est retenue par un épais cordon de soie violette passé en sautoir. Un autre cordon orangé soutient une sacoche en filali rouge avec des broderies dorées de Fez. Il porte encore un magnifique revolver à crosse d’argent ciselé.

Pourtant il est pieds nus, il a laissé ses sandales, ses «naala» archaïques de nomade près de la porte.

Très bronzé, le regard intelligent et fuyant, avec une expression fine, de face énergique encadrée d’une forte barbe noire, le cheikh Embarek serait beau si ses dents de loup ne s’allongeaient pas trop, dépassant sa lèvre, ce qui donne à son visage, dès qu’il remue les lèvres, quelque chose de cruel et répugnant.

Embarek exerce une grande influence sur les Ouled-Bou-Anane, et il intrigue pour se rendre définitivement maître de sa tribu.

Depuis que les Ouled-Bou-Anane ont fait la paix avec les Français et qu’ils fréquentent les marchés du Sud-Oranais, Embarek prévoit l’annexion complète et est prêt à y contribuer, car il espère être alors le grand chef de tous les Douï-Menia, celui auquel les chrétiens donneront un burnous écarlate et des décorations.

Embarek est un ambitieux et un roublard, mais c’est aussi un homme de poudre, un détrousseur, n’ayant renoncé aux pillages traditionnels que dans l’espoir de tirer plus de profit de la paix que des escarmouches.

Sidi Brahim veut charger ces chefs nomades d’importants achats de moutons sur le Guir. Ils retournent là-bas, venant de Beni-Ounif, où ils ont fourni des chameaux pour le convoi de Beni-Abbès, et c’est le prix des moutons que Si Mohammed Laredj est en train de leur compter, avec sa grande aménité de langage et ses manières douces.

Les Douï-Menia couvent d’un œil rapace les douros qui sonnent et s’entassent. Instinctivement ils s’en rapprochent, ils se penchent vers cet argent qui doit passer entre leurs mains, car, sous couleur d’achats, ce sont eux qui vendront les moutons, le plus cher possible.

Ils font mine de ne pas savoir compter et embrouillent à plaisir les calculs de Si Mohammed.

Alors, voyant que cela dure ainsi indéfiniment, Sidi Brahim me prie d’établir le calcul par écrit.

Je griffonne sur mon genou, avec un roseau et en chiffres dits indiens, usités des Arabes, pour qu’Embarek, qui sait lire, puisse contrôler.

Enfin, les nomades se rendent à l’évidence.

Les vieux rapaces tendent déjà leurs mains osseuses vers l’argent, mais Embarek n’a pas dit son dernier mot. Il les arrête du geste:

--Sidi Brahim, dit-il avec son sourire le plus engageant, le compte est juste: il faut six cent cinquante douros pour payer les moutons au prix du jour, et l’argent est là. Certes, nous sommes tes serviteurs et ceux de ton glorieux aïeul, Sidi Ben-Bou-Ziane--Dieu lui accorde ses grâces! Mais il nous faudra chercher les moutons chez nos frères disséminés sur le cours du Guir... Puis, il faudra les escorter jusqu’ici, afin que les Ouled-Nasr et les Berabers Aït-Khebbach ne les enlèvent pas. Tout cela, nous nous en chargeons, et, en vérité, nous sommes heureux de te servir. Tu n’as rien à craindre--si Dieu le veut! Mais nous sommes de pauvres nomades que la guerre a ruinés, et certes ta générosité ne nous oubliera pas. Donne-nous une récompense... pour nos peines.

Sidi Brahim sourit. Si Mohammed Laredj baisse la tête et prend un air impénétrable:

--Et quelle est la récompense que vous souhaitez?

--Donne-nous deux cents francs français, et que Dieu te rende tes bienfaits.

--Priez sur le Prophète, dit alors Sidi Brahim, et maudissez Iblis, celui qui s’interpose entre les hommes et sème entre eux la haine, celui aussi qui leur fait préférer les biens de ce monde à la vérité et à la justice!--S’il en est ainsi, et si vos services doivent s’acheter à un prix aussi démesuré, je préfère envoyer mes esclaves sur le Guir.

Longtemps encore, les Douï-Menia discutent, mais devant leur rapacité le marabout ne cède plus.

Tandis que les nomades s’échauffent et vont jusqu’à élever la voix, Sidi Brahim et Si Mohammed restent silencieux. Ils attendent.

Enfin, voyant l’inutilité de leurs efforts, Embarek et les vieux retrouvent de bonnes paroles, avec des sourires forcés.

--Sidi Brahim, tu es notre maître, et nous n’osons pas discuter tes décisions, car ce que tu fais est bien fait. Reste en paix, et prie Dieu, son Prophète--la prière et la paix soient sur lui!--et Sidi M’hammed-ben-Bou-Ziane pour nous, car demain, dès l’aube, nous prendrons certainement la route du Guir...

--Allez en paix, mes fils, et que Dieu vous protège et vous conduise dans le sentier droit.

Et les nomades se lèvent alors avec un cliquetais d’armes; puis ils se retournent encore pour regarder avec regret les beaux douros que Si Mohammed Laredj remet dans les sacs, où ils tombent avec des tintements limpides.

MESSAOUD

... Depuis quelques jours, c’est un jeune négrillon khartani, Messaoud, qui me sert. Il peut avoir quatorze ans. Déjà grand pour son âge et futé, il porte des chemises blanches, serrées à la ceinture par une sangle de laine grise. Son visage brun est agréable et expressif. Il a de grands yeux sombres, sans iris, qui reflètent une malice particulière. Sur son crâne rasé, une petite touffe de cheveux crêpus, signe d’esclavage et aussi d’impuberté, reste très drôlement plantée au-dessus de l’oreille droite. Cet ornement bizarre ajoute quelque chose de plus comiquement singe à cette physionomie mobile et rieuse sans naïveté. Dans le lobe percé de son oreille, Messaoud, faute d’anneaux, porte un morceau de papier bleu roulé.

Fureteur, leste comme un chat, chapardeur, menteur, bavard comme tous les nègres, Messaoud est un type de petit esclave fripon.

Quand je l’envoie m’acheter du tabac chez le Juif, Messaoud y court avec empressement; mais, au retour, il me trompe sur le calcul très compliqué du change marocain. Il voit bien que je ne comprends rien au système confus de la monnaie usitée dans l’Ouest, et il profite de mon ignorance.

Quand je lui reproche ses procédés, il commence par nier, avec force serments, avec de petits airs attristés, puis il finit par rire aux éclats, comme si mes reproches lui semblaient très drôles.

Pour une tasse de thé à la menthe, il ferait n’importe quoi. Avec cela, d’une paresse invincible, il a une façon de ne pas entendre les ordres qui suppose une complication de ruse animale bien profonde. Il en arrive à se moquer ouvertement des esclaves, ses aînés, et presque impunément de tout le monde.

Ba-Mahmadou, le porte-clefs, regarde Messaoud, avec horreur:

--C’est une peste noire, un enfant du péché, une calamité!

Et Ba-Mahmadou roule ses grands yeux doux, essayant de foudroyer du regard Messaoud, qui rit et se sauve.

Quand le négrillon veut obtenir quelque chose, il se fait humble et caressant, avec des grâces et des minauderies. Il devient d’une prévenance exagérée, importune souvent, qui cesse d’ailleurs dès qu’on lui accorde ce qu’il voulait. Vorace et gourmand, il lèche les plats et grignote toute la journée du sucre volé.

Messaoud n’aime personne, pas même Blal, son vieux père, humble métayer dans les jardins de Sidi Brahim. Quand le vieillard se hasarde à venir jusque dans la cour, Messaoud le chasse brutalement, en affectant le mépris du domestique bien placé pour le paysan.

A tous mes reproches sur ce point qui m’intéresse--parce que j’ai vaguement idée que beaucoup d’enfants n’aiment pas naturellement leurs parents--le vaurien se contente de répondre avec des grimaces sautillantes:

--Il est sale! Il sent le fumier! Il est pouilleux!

Avec les marabouts, Messaoud est juste assez respectueux pour éviter les coups. Ceux-ci le grondent-ils, il tire la langue dès qu’ils ont le dos tourné.

Petit animal plein de grâces et de vices, démon familier que tout le monde tient en piètre estime, ce négrillon m’a expliqué bien des enfants blancs.

THÉOCRATIE SAHARIENNE

L’influence séculaire des marabouts arabes a profondément modifié les institutions et les mœurs des gens de Kenadsa.

Chez tous les autres Berbères, c’est la djemâa, l’assemblée des fractions ou des ksour qui est souveraine. Toutes les questions politiques ou administratives sont soumises aux délibérations de la djemâa. A-t-on besoin d’un chef, c’est la djemâa qui le nomme. Tant qu’il conserve son investiture, ce chef est obéi, mais il reste toujours responsable vis-à-vis de ceux qui l’ont choisi.

Ces assemblées berbères sont tumultueuses. Les passions s’y donnent libre cours; violentes, elles finissent parfois dans le sang. Pourtant, les Berbères restent toujours jaloux de leurs libertés collectives. Ils se défendent contre l’autocratie en supprimant ceux qui osent y aspirer.

A Kenadsa, l’esprit théocratique arabe a triomphé de l’esprit berbère, républicain et confédératif.

C’est le chef de la zaouïya qui est le seul seigneur héréditaire du ksar. C’est lui qui tranche toutes les questions et qui, en cas de guerre, nomme les chefs militaires. C’est lui qui rend la justice criminelle, tandis que les affaires civiles sont jugées par le cadi. Mais là encore, le marabout est la dernière instance, et c’est à lui qu’on en appelle des jugements du cadi.

· · ·

Sidi M’hammed-ben-Bou-Ziane, le fondateur de la confrérie, a voulu faire de ses disciples une association pacifique et hospitalière.

La zaouïya jouit du droit d’asile: tout criminel qui s’y est réfugié se trouve à l’abri de la justice humaine. Si c’est un voleur, le marabout lui fait rendre le bien volé. Si c’est un assassin, il doit verser le prix du sang. A ces conditions, les coupables n’encourent aucun châtiment, dès qu’ils sont entrés dans l’enceinte de la zaouïya ou même sur un terrain lui appartenant.

La peine de mort n’est pas appliquée par les marabouts. S’il arrive qu’un criminel soit mis à mort, c’est par les parents de la victime ou quelquefois même par les siens, jamais sur condamnation des marabouts.

Les descendants de Sidi Ben-Bou-Ziane se montrent cependant très sévères pour les voleurs et les fauteurs de scandales parmi les ksouriens ou les esclaves, qu’ils punissent de la bastonnade.

Il est d’usage que, pendant l’exécution, l’un des assistants se lève et demande la grâce du coupable. Quelquefois ce sont les femmes qui envoient à cet effet un esclave ou une négresse: le marabout cède toujours.

Grâce à la zaouïya, la misère est inconnue à Kenadsa. Pas de mendiants dans les rues du ksar; tous les malheureux vont se réfugier dans l’ombre amie, et ils y vivent autant que cela leur plaît. La plupart se rendent utiles comme serviteurs, ouvriers ou bergers, mais personne n’est astreint à travailler.

L’influence maraboutique a été si profonde à Kenadsa, que Berbères et Kharatine ont oublié leurs idiomes et ne se servent plus que de l’arabe.

Leurs mœurs se sont aussi adoucies et policées, comparées à celles des autres ksouriens.

Les disputes et surtout les rixes sont rares, parce que les gens du commun ont l’habitude de porter tous leurs différends devant les marabouts, qui les calment et leur imposent des concessions mutuelles.

Depuis que les marabouts entretiennent des rapports de bon voisinage et même d’amitié croissante avec les Français, un sourd mécontentement envahit les cœurs, dans le bas peuple.

Personne n’ose élever la voix et critiquer les actes des maîtres... On s’incline, on répète les opinions de Sidi Brahim, on les loue, mais, au fond, n’était sa grande autorité morale, on serait tout prêt à le considérer, lui et les siens, comme des M’zanat.

... Quel est l’avenir de Kenadsa et que restera-t-il, dans quelques années, de ce petit état théocratique si particulier, si fermé?

Certes, après la dureté figuiguienne et le chaos sombre d’Oudjda, c’est vraiment une impression singulière que de trouver, à l’entrée du désert, ce coin tranquille, qui se dit marocain et qui ressemble si peu à d’autres Marocs!

EN MARGE D’UNE LETTRE

Je ne sais plus les jours. C’est le cœur de l’été. J’ai la fièvre, avec des répits dolents, lucides et voluptueux.

--Hier, j’ai reçu une lettre toute baignée d’un autre soleil que le mien. Eh quoi, parce que des yeux nouveaux vous ont souri, peut-on devenir assez égoïste pour en proposer la joie à des amis anciens?

Quand je retournerai dans cet Alger où mon cœur chavirait, où mon désir ne se fixait plus, où la douceur orangée des matins assombrissait mon deuil, de quoi parlerons-nous si ce n’est de nous-mêmes, et comment?

Les femmes ne peuvent pas me comprendre, elles me considèrent comme un être étrange. Je suis beaucoup trop simple pour leur goût épris d’artificiel et d’artifices. Elles radotent une éternelle comédie sur le même sujet. Elles n’admettent même pas qu’on change de costume. Quand la femme deviendra la camarade de l’homme, quand elle cessera d’être un joujou, elle commencera une autre existence. En attendant, on les a instruites à ne respirer qu’en mesure et sur un thème de valse.

Il paraît qu’une autre génération s’annonce et que certaines jeunes filles savent parler autrement qu’avec leurs yeux, sans tomber pour cela dans le bavardage de la conférence et des revendications sociales. Je n’en crois absolument rien et je m’imagine que c’est là encore une duperie d’éducation qui ne résistera pas au ton des salons.

Quels seraient, d’ailleurs, les maris de ces sincères amies, puisque les hommes, surtout en province, ne sont encore que des amateurs du jupon? La femme, elle, sera tout ce qu’on voudra, mais il ne m’est pas démontré que les hommes soient désireux de la modifier autrement que dans les limites de la mode. Une esclave ou une idole, voilà ce qu’ils peuvent aimer--jamais une égale.

· · ·

J’ai jeté ces réflexions en marge de la lettre qui me venait de si loin, qui m’apportait une fraîche et cruelle brise d’insouciance. Tout de suite après, je suis retombée à mon sentiment d’exil, avec le goût de m’enfoncer encore plus loin dans ce Sud hostile, sans aucun désir du Paris que j’ai connu et où le féminisme verbal des journaux m’était encore moins sympathique que les coquetteries de l’instinct.

Je n’ai rien mis dans ma réponse qui valût la peine d’être lu... A quoi bon?

Un jour les chemins se séparent, les destinées s’isolent. C’est déjà beaucoup que d’avoir rencontré des amis. Quand ils nous font l’honneur de nous inviter à partager leur joie étrangère, montrons-leur tout ce que peut la fraternité des esprits.

Ne regrettons rien, puisque notre bonheur, et le leur, sera de nous laisser aller un jour à des courants mystérieux qui entraîneront nos âmes à la dérive vers des rivages impossibles. Alors nous goûterons l’ivresse des déchéances et des naufrages, et, nous égarant sur les immenses plages de la nuit, nous sentirons notre poitrine éclater sous la germination des graines de douleur...

COLLATION AU JARDIN

Pour me distraire, me sachant malade, Sidi Brahim m’envoie une invitation à un repas au plein air des jardins de la zaouïya. Si Abdel-Ouahab, un lettré venu de l’Est pour s’établir à Kenadsa, est chargé de cette ambassade.

J’admire comme les plus petites choses prennent ici de l’ampleur et de la noblesse. Le sans-façon, le sans-gêne sont des qualités européennes qui donnent plus d’aisance à la vie. Quand on s’est habitué à la franchise du peuple, il est bien difficile de prendre au sérieux certains airs qu’affectent, à certains jours, dans certaines circonstances, les êtres les plus vulgaires, les plus incapables de délicatesse et de sentiment. Toutes leurs politesses sonnent faux. Ils ont l’air de s’endimancher en parlant. Mais ici la politesse n’est pas une formule, c’est une manière d’être et une sincérité: elle fait partie des personnages, elle s’harmonise aux costumes, elle n’a rien de nègre et rien d’affecté. Elle plaît.

Tout d’abord, l’invitation de Sidi Brahim me surprend.

En Europe ou dans le Tell algérien, personne ne songerait à organiser un repas champêtre par un temps pareil. Le ciel est d’un noir trouble, des nuages livides courent très bas, rasant presque le sommet des dunes. Ils passent, déchirés, et reviennent, tourbillonnent étrangement sur eux-mêmes comme les lambeaux d’une soie effilochée. Un vent violent les chasse, qu’on ne sent pas à terre, qui n’effleure même pas les crêtes des dattiers immobiles. De lourdes gouttes chaudes commencent à tomber.

Mais voilà justement un temps d’épanouissement. Ici, dans le désert que brûle la soif éternelle, c’est une volupté, que cette légère humidité de l’air, ce ciel sans éblouissement et sans chaleur. Il n’est pas jusqu’à la caresse un peu brutale de la pluie qui ne fasse frémir la peau desséchée.

Je puis à peine me traîner, après les dix jours de souffrance que j’ai passés, couchée sur une natte, terrassée par la fièvre. Pourtant, je me rends à l’invitation.

Le jardin est au pied des hautes maisons du ksar. Les cultures s’étagent mollement jusqu’à une terrasse, où sont étendus de beaux tapis du Djebel-Amour, dont la haute laine molle prend des reflets de velours sombre sous la lumière terne de l’orage.

En bas, les vignes vierges grimpent aux troncs sveltes des dattiers, s’enroulent librement autour des branches grises et tordues des figuiers. Deux jeunes gazelles captives jouent à se poursuivre sous les feuillages et sautent les séguia envahies de menthes dorées.

Sidi Brahim s’est accoudé sur un coussin.

Autour de lui, quelques parents, des intimes, des familiers.

Voici Taleb Ahmed, le khodja (secrétaire) de la zaouïya; de haute taille et robuste, avec un fort afflux de sang nègre sous sa peau luisante. Intelligent et observateur, Taleb Ahmed contraste avec le marabout par des expressions de visage, simples, presque joviales.

Si Mohammed, le prédécesseur de Taleb, vrai ksourien berbère à la figure large et pâle, à la barbe rare, presque rousse, avait été éloigné du maître pendant quelque temps. Il se tient là, lui aussi, il semble rentrer en faveur.

Déjà plus absent, moins attentif, avec son sourire doux, comme timide, Sidi Mohammed Laredj reste silencieux, à demi couché sur le tapis, dont il suit du doigt les arabesques. Son expression pensive et bienveillante accuse des méditations et des détachements sans rien d’ascétique: il y a dans son regard un certain reculement d’artiste qui voit le monde en spectacle.

Tout autre est l’expression directe de Sidi Embarek, oncle maternel de Sidi Brahim. Sur son fin visage bronzé et dans son œil sans profondeur se lisent les passions qui n’attendent pas, les déterminations subites, la naïveté fière de l’Arabe de parade, décoratif et fait pour les décorations: type connu à Alger dans les antichambres des bureaux et aux terrasses des cafés. C’est la forte tête de la famille. Il a eu des aventures, qui toutes se ressemblent beaucoup...

Dans le jardin, les esclaves préparent les petites tables basses et les plats recouverts de hauts entonnoirs en paille teinte de couleurs vives.

Naturellement, la conversation roule sur les affaires du Maroc, sur le Tafilala, et on prononce les noms abhorrés du Rogui et de Bou-Amama.

Mais, aujourd’hui, Sidi Brahim n’a pas reçu de mauvaises nouvelles, et tout le monde est gai. On raconte des anecdotes plaisantes avec cette absolue pureté de langage qu’observent les musulmans bien nés en public et surtout entre proches.

Dans les dattiers, que la pluie a dépouillés de leur suaire de poussière et qui bleuissent sous le ciel morose, tout un peuple d’hirondelles s’agite, avec de petits cris brefs et aigus.

--C’est ici la djemâa (assemblée) des oiseaux, dit Taleb Ahmed. Ils s’y réunissent, pour régler les affaires de leur tribu et prendre les décisions graves. Ces bestioles, à peine plus grosses que des mouches, font autant de tapage que cent Douï-Menia, discutant tous à la fois.

Et les graves marabouts rient à cette critique de leurs turbulents voisins.

Les gazelles familières se sont approchées, elles jouent avec les convives, esquissent des feintes tortueuses, pour se jeter ensuite brusquement en arrêt.

Après le repas au pain azyme qui sent bon et où on trouve des grains d’anis, c’est le thé, l’éternel thé que Sidi Embarek prépare gravement, avec les gestes consacrés. Faire le thé, c’est ici une besogne d’homme, et d’homme libre.

· · ·

A la tombée du jour gris, nous partons, car l’heure de la prière du moghreb approche.

Dans l’ombre du ksar, les marabouts se dispersent, avec des salutations lentes.

J’emporte avec moi le souvenir de cette collation orientale sur la terrasse du jardin. Je pense à toutes ces générations de marabouts de Kenadsa qui sont venus là par les jours d’ombre.

Ce fut pour eux le même plaisir, les mêmes sensations, les mêmes paroles. Encore une fois, me voici ramenée à cette impression d’immobilité des êtres et des choses que j’ai éprouvée dans toutes les vieilles cités d’Islam, et qui donne, en quelques minutes, l’illusion de leur durée, presque de leur éternité.

LA RÉVOLTÉE

Aujourd’hui, après la prière du vendredi, je trouve le ksar tout en émoi: une jeune femme musulmane et blanche s’est pendue.

Je me mêle à la foule qui stationne devant sa maison, d’où montent les lamentations funèbres des femmes.

Je prends des renseignements, je reconstitue le drame, je cherche à en pénétrer les raisons... Elle ne s’entendait pas avec ses parentes, me dit-on, elle n’avait personne à qui se plaindre; son mari, Hammou Hassine, ne l’écoutait pas. Il voulut la mater par les coups. La petite Bédouine, farouche, après des révoltes, s’était résignée, en apparence du moins. C’est que le sentiment de la liberté, d’une étrange liberté, était entré en elle.

Plusieurs fois elle s’était enfuie chez son frère, qui la rendait à son mari. On l’empêchait d’aller demander la protection du cadi ou de Sidi Brahim. Elle était esclave, plus esclave que les négresses, car elle souffrait de sa servitude. A la fin, elle s’était calmée, car elle avait compris le grand secret de la libération morale. Un soir que tout le monde était à la mosquée, elle avait rassemblé ses forces pour l’évasion, elle s’était haussée sur ses petits pieds, elle s’était accrochée au-dessus de la vie et de sa condition avec sa longue ceinture de soie, sans un mot de confidence à personne, en isolée.

Une race où le suicide est encore possible est une race forte. Les animaux ne se suicident jamais, les nègres non plus, à moins qu’ils soient exaltés par l’alcool. Le suicide aussi est une ivresse, mais une ivresse de volonté.

· · ·

Le peuple inerte s’est détourné avec horreur de celle qui oublia son devoir de vivre. Pourtant, des lettrés ont pris Embarka en pitié et viennent prier sur son cadavre, que les matrones ont lavé et cousu dans le linceul égalitaire de l’Islam.

Le corps est étendu sur une natte, au milieu de la cour. Ce n’est plus qu’une vague forme rigide, immaculée.

Les lamentations des femmes ont cessé. On n’entend plus que la mélopée de quelques hommes qui psalmodient, en cadence lente, le chapitre du Coran intitulé «Ya-Sine», qui est la prière des morts.

Tout est devenu calme, solennel, serein, dans cette cour, d’où les femmes bruyantes se sont retirées.

... Les voix s’élèvent en un chant triste et doux c’est maintenant la «Borda» l’élégie des enterrements.

On étend le corps sur le brancard mortuaire en bois brut, et on le recouvre d’un grand voile rouge. Encore du silence et de l’attention, puis quatre hommes chargeant le petit corps d’amour sur leurs épaules, et le triste cortège s’en va vers les cimetières.

On pose le brancard sur le sable et on se range en demi-cercle, la face tournée vers la direction de La Mecque: c’est la dernière prière pour Embarka.

Sur le tertre, que le vent commence déjà à effacer, on plante trois palmes, qui sécheront vite.

Hammou Hassine, un homme grossier, laid et contrefait, dispose à terre, sur un mouchoir de coton rouge, des figues sèches et des galettes azymes: c’est la «sadaka», l’aumône rituelle qu’on fait aux pauvres en souvenir du défunt, et qui remplace les inutiles bouquets et les couronnes en clinquant.

C’est fini. Nous nous en allons, à la débandade. Les vieux lettrés rigoristes n’ont pas accompagné le convoi de la suicidée. Seuls, les jeunes étudiants ont prié pour elle, parce que la jeunesse devine des choses que les hommes, pour la plupart, oublient dans leur maturité.

--Si rares sont ceux qui peuvent se développer longtemps!... On s’arrête vite de grandir par la pensée.

L’un d’eux m’a dit «Elle était malheureuse!» Il ne savait probablement pas ce que c’est que le malheur. Quand les hommes ont compris la souffrance, ils deviennent durs. Ils ne compatissent pas, ils condamnent... Et pourtant il me semble que le cœur devrait s’ouvrir de plus en plus.

Il y a des savants qui ont voulu apprendre jusqu’à leur dernier jour... Pourquoi ce qui est vrai dans l’intelligence le serait-il moins dans l’éducation des sensations? Depuis que je vis dans cette zaouïya, dans l’ombre de l’Islam, depuis que j’ai la fièvre et que je suis seule, volontairement seule, j’ai pris certaines heures de mon passé turbulent en horreur, mes sens ont plus de délicatesse. Après cette retraite, si je reviens vers la vie qui passe, je saurai comprendre l’amour...

FÊTE SOUDANAISE

Il est quatre heures et le siroco tombe enfin, brusquement. Peu à peu les poussières se dissipent, une brise légère souffle de l’est. On commence à respirer. Les portes claquent. Ksouriens et marabouts se montrent dans les rues où le vent a étendu un suaire de sable fin. Au ciel, des vapeurs grises traînent encore sur l’horizon enflammé.

Un bruit s’élève dans le ksar, une sorte de martellement cadencé et sourd qui se rapproche lentement. Ce sont les tambours soudanais qui s’avancent. Leur bruit insolite apporte dans le décor saharien de Kenadsa une note plus bizarre d’Afrique plus lointaine.

A travers des siècles d’Islam, les Soudanais ont conservé les pratiques d’une antiquité fétichiste, une poésie de bruit et de gesticulations qui eut son plein sens dans les forêts hantées de monstres. Sur le bondissement sourd des tambours se détache le rire clair des doubles castagnettes de cuivre, liées aux poignées par des lanières de cuir. En tête du cortège quelques nègres dansent. Ils dansent naturellement, pour le plaisir de se trémousser.--Il y a toujours dans les danses sautées quelque chose de nègre. La danse mauresque, dite danse du ventre, a au contraire, par certaines attitudes lentes, une signification de danse sacrée qui vient d’un Orient plus métaphysique.

Derrière les musiciens tapageurs et simiesques, la foule des esclaves chante une mélopée mi-arabe mi-soudanaise, coupée de refrains criards et monotones.

Une nuée d’enfants bourdonne comme un essaim de mouches. Les négrillons sont naturellement comiques avec leurs touffes de cheveux gommés sur leurs petits crânes luisants et leurs chemises terreuses. Les petits blancs, marabouts minuscules en gandouras de couleurs vives, la peau à peine cuivrée par le soleil, les traits fins, ont des airs vaguement chinois, avec leur tresse unique de cheveux lisses retombant dans le dos, du sommet de leur tête rasée. Tout cela rit aux éclats et danse autour des Soudanais impassibles, qui se souviennent vaguement que leur fête est un rite sacré de leur race.

Les musiciens s’arrêtent, quittent leurs sandales et viennent d’abord baiser les vêtements des marabouts, puis ils se forment en demi-cercle et reprennent leur tapage.

Deux des chanteurs entrent dans le demi-cercle et, l’un en face de l’autre, commencent à danser avec des bonds de singes et de brusques accroupissements. Ils frappent du pied le sol, ils frappent les paumes rosées de leurs mains au-dessus de leur tête. Tout leur vieux sang nègre se réveille et déborde, triomphant des habitudes artificielles de réserve imposées par l’esclavage. Ils redeviennent eux-mêmes, à la fois naïfs et farouches, avides de jeux enfantins et d’ivresses barbares, très proches de l’animalité primitive.

L’un des danseurs surtout s’excite jusqu’à la folie, un vieillard au mufle osseux et aux longues dents jaunes, avec des yeux extatiques.

Je trouve à ce spectacle de sauvagerie une saveur très âpre dans ce décor simple, sur le fond terne des murailles de toub, que le soleil commence à teinter d’une délicatesse de chair rose.

Les Soudanais s’affalent tout à coup prostrés, terrassés. Après une seconde d’inertie, de petite mort, ils se redressent à demi, s’accroupissent péniblement, tournés vers Sidi Brahim.

Une forte odeur de fauve monte de leurs voiles trempés de sueur, de leur peau ruisselante, qui paraît plus noire.

Toutes les mains s’élèvent devant les visages, les paumes ouvertes, comme des livres.

Sidi Brahim récite la «Fatiha», le premier chapitre du Koran.

Puis, il appelle la bénédiction de Dieu et de Sidi M’hammed-ben-Bou-Ziane sur les noirs, sur tous les assistants, les habitants du territoire de Kenadsa, sur tous les Ziania et tous les Musulmanes et toutes les Musulmanes, morts ou vivants.

Après, par une attention touchante, le marabout prie Dieu de protéger et de secourir en tout temps et en tout lieu le serviteur du Seigneur et de son Prophète, Si Mahmoud-ould-Ali l’Algérien... Je salue.

SOUFFLES NOCTURNES

C’est l’heure du soir où, le soleil déclinant dans une atmosphère rafraîchie par les premiers souffles nocturnes, les murs de toub dégagent toute la chaleur qu’ils ont accumulée pendant le jour. Dans les maisons c’est alors un étouffement de four, mais, au dehors, il fait bon sous la caresse des premières ombres. Et je reste longtemps paresseuse, étendue, le regard noyé dans le vague du ciel encore lilas. Et j’écoute s’éteindre les derniers bruits de la zaouïya et du ksar: portes qui grincent et se ferment lourdement, chevaux qui hennissent, chèvres qui bêlent sur les terrasses, braiements des petits ânes d’Afrique, tristes comme de longs sanglots, voix grêles des négresses...

Plus près, dans la cour, ce sont des sons de tambourin et de frêles guitares à deux cordes, accompagnant des modulations vocales bien étranges et plus près de la plainte amoureuse que de la musique. Parfois, les voix baissent, tout se tait, le sang parle seul.

La vie recommence et sur les terrasses des maisons d’esclaves paraissent des nattes, des tapis, des sacs.

L’oreille s’intéresse encore à des choses étouffées, à des bruits de cuisine, à des querelles à voix basse, à des prières murmurées. Et l’odorat s’émeut aux émanations qui montent avec les fumées d’un amas confus de chairs noires, où les flammes des foyers jettent des lueurs joyeuses. Cependant sur les portes des maisons maraboutiques se profilent d’autres silhouettes. C’est la vie quotidienne, toute la vie du ksar, et je la regarde comme une chose de tout temps connue et toujours nouvelle.

· · ·

Vers la droite, au-delà du Mellah, un pan de mur reste éclairé, très tard. D’étranges ombres se jouent sur ce fond rougeâtre. Tantôt elles oscillent, passant et repassant lentement, tantôt elles semblent danser avec fureur. Après que toutes les voix se sont tues, quand tout dort alentour, les Aïssaouas veillent encore.

Dans la nuit qui fraîchit insensiblement, les khouans de la confrérie illuminée battent du tambourin et tirent des plaintes stridentes de la rhaïta. Ils chantent aussi, lentement, comme en rêve.

Leurs corps en moiteur se balancent en un rythme de plus en plus rapide au-dessus des braseros de charbons ardents, d’où s’élèvent d’enivrantes fumées de benjoin et de myrrhe. Ils cherchent ainsi l’oubli et la volupté dans l’extase.

· · ·

J’écoute encore autre chose. Je vois encore d’autres formes quand les Aïssaouas se sont eux-mêmes assoupis...

Une haleine troublante me vient des terrasses. Je sais, je devine, j’entends ce sont des soupirs, des râles dans la nuit parfumée au cinnamone. Sous les étoiles tranquilles, le rut ardent. La langueur de la nuit chaude mêle des chairs renaissantes de désir, et ce sont des étreintes, un autre effroi: sentir que les dents grincent dans des spasmes mortels, que les poitrines râlent... Quelle angoisse! Il me semble que je mordrais la terre chaude, mais la véritable volupté est plus haute, dans la scintillation des étoiles, dans le souvenir des yeux retrouvés et des heures vécues, des heures si bellement perdues.

· · ·

Tout à l’heure, les Aïssaouas illuminés chantaient des cantilènes asiatiques, célébrant la béatitude de la non-existence. A présent, les Africains noirs chantent, inconsciemment, un grand hymne d’amour, à l’éternelle fécondité. Et moi je sais encore des musiques plus étranges et plus fortes, des musiques qui font saigner le cœur en silence, celles que des lèvres ont murmurées, des lèvres absentes qui boiront d’autres souffles que le mien, qui respireront une autre âme que la mienne parce que mon âme ne pouvait pas se donner, parce qu’elle n’était pas en moi, mais dans les choses éternelles, et que je la possède enfin dans la profonde, dans la divine solitude de toute ma chair offerte à la nuit du Sud.

· · ·

Au matin, le vent d’ouest arriva soudain.

Ce vent, qu’on voit venir, soulevait des spirales de poussière, comme de hautes fumées noirâtres. Il s’avançait dans le calme de l’air, avec de grands soupirs qui devenaient bientôt des hurlements; je lui prêtais des accents animés, je me sentais soulevée dans la grande embrassée de ses ailes de monstre accouru pour tout détruire. Et le sable pleuvait sur les terrasses, avec un petit bruit continu d’averse.

CHEZ LES ÉTUDIANTS

Le soir de ce jour-là, l’esclave Farradji vint me chercher, très mystérieusement, comme s’il s’agissait d’un complot.

Il m’annonce que Si El-Madani, frère de Si Mohammed Laredj, et quelques-uns de ses camarades, étudiants à la grande mosquée, m’invitent à aller prendre le thé chez eux...

J’évoque involontairement les descriptions de ces orgies ignobles que le livre de Mouliéras, «Le Maroc inconnu», prête aux étudiants marocains. Pourquoi Farradji prend-il toutes ces précautions pour me transmettre l’invitation de ces jeunes gens?

J’ai rencontré plusieurs fois El-Madani à la prière. C’est un jeune homme mince, chétif, aux manières polies. Cependant, j’accepte l’invitation.

Nous traversons des écuries vides, des cours silencieuses où des arbres centenaires tordent leurs troncs caducs. Personne dans tout ce quartier. Nos pas résonnent sur les dalles, comme si nous passions sous des voûtes.

Au sortir d’un dédale noir et humide de corridors encombrés de pierres et de débris, nous entrons tout à coup dans une délicieuse petite cour entourée d’arceaux d’un blanc fané.

Par-dessus le mur, comme accoudé sur la terrasse, un dattier balance doucement sa tête aux frondaisons courbées. Une vigne vierge monte le long d’un pilier et s’enroule autour du tronc oblique du palmier, pour retomber en pluie de feuilles et de petites grappes naissantes.

Si El-Madani et quelques autres étudiants viennent à ma rencontre.

Avec une grande courtoisie, ils me souhaitent la bienvenue. Ce sont des fils de marabouts ou de ksouriens, pâles, frêles, comme étiolés dans l’ombre morne du ksar.

Si Abd-el-Djebbar, un nomade des Hamian de Méchéria, venu à la zaouïya pour étudier, se distingue entre tous. Il dépasse de toute la tête les sédentaires dégénérés, ce fils des guerriers de la frontière, robuste, musclé, avec la fierté mâle de ses attitudes, ses traits sobres et fins, son teint bronzé et le regard de ses longs yeux roux, brillants d’une flamme qui n’est sans doute pas celle de l’intelligence.

· · ·

Nous entrons dans la salle de thé par une porte à deux battants sculptés qui grincent sur des gonds rouillés. Là règne un demi-jour vaporeux. L’élégance de quelques fines colonnes, avec la dentelle d’une frise d’arabesques fouillées dans la pierre laiteuse, contribue à l’agrément du lieu. De petites lucarnes s’ouvrant dans une coupole sur la moire lumineuse du ciel, versent une lumière pâle sur les faïences vert Nil qui garnissent les murailles à hauteur d’homme et sur celles de l’aire usée.

Une marche en pierre conduit à la seconde moitié du vaste appartement, un peu surélevée. Là, des tapis de Rabat, des matelas de laine blanche tapissent le sol.

Sous les poutrelles noires du plafond, entrelacées de roseaux teints en vert et en rouge, une inscription court tout autour des murs, en lettres de cinabre: «_el afia el bakia_»--la santé éternelle.

Dans de petites niches, sur des étagères, sur les grands coffres peints de fleurs d’or terni, un fouillis d’objets disparates s’entasse.

Livres arabes, ustensiles de cuisine, vêtements et objets de sellerie, instruments de musique et armes, tout se heurte dans un désordre charmant. Contrastant avec des poteries vulgaires venues par Béchar, une gracieuse cruche de Venise s’isole par son cristal ému d’une teinte rare.

Voici encore des lampes en cuivre au long bec, une porcelaine verte historiée de trèfles, des faïences aux couleurs fondues et, pour parfaire la joie des yeux, sous une soie éclatante, avec de beaux plateaux et l’attirail du thé, les petits verres multicolores s’offrent comme des fleurs sauvages.

Je m’installe près de la fenêtre grillagée qui donne sur un chaos de ruines délavées par les pluies. Cette matière d’habitation, qui fut douce aux humains, tombe en poussière et redevient de la terre aride sous le soleil.

Farradji et son frère Khaddou allument des palmes sèches dans la cour, pendant que Si El-Madani m’explique, sans que je le lui aie demandé, la raison du mystère voulu dont le nègre a entouré l’invitation des étudiants.

«--Tu sais, Si Mahmoud, que les usages et les convenances exigent que nos parents et nos aînés ignorent nos plaisirs ou puissent au moins feindre de les ignorer. Nous nous réunissons ici pour passer les heures en réjouissant nos cœurs par la musique et la récitation des œuvres sublimes des poètes anciens, et par des entretiens cordiaux. Ce qui se passe ici, il faut que personne, sauf Dieu et nous, ne le sache... sans cela, quelque innocents que soient nos divertissements, nous en éprouverions une grande honte et nous nous attirerions de sévères reproches. C’est pourquoi j’ai choisi cet appartement, seul resté habitable dans cette vieille casbah que m’a léguée mon aïeul Sidi Bou-Médine. Ici personne ne passe, personne ne vient nous donner des conseils, et présider aux libres divertissements de notre esprit.»

· · ·

La réunion se passe en conversations. Comme pour en préciser l’intimité récréative, un des lettrés musulmans, après nos présentations, se remet à son travail de couture et cherche des soies pour une gandoura blanche qu’il orne de délicates broderies. Parmi les étudiants marocains, ces travaux de couture et d’ornementation des tissus sont fort en honneur: ils sont une preuve de goût; ce n’est pas déchoir que de s’y livrer même en public.

El-Madani prend une guitare à trois cordes et se met à chanter, d’une voix nonchalante, un vieux motif andalou, qui se traîne et tourne autour d’une même note. Son cousin Mouley Idris, adolescent chétif au teint bilieux, l’accompagne en sourdine sur un tambourin. Le beau Hamiani Abd-el-Ddjebbar ne voit dans la musique qu’un motif de bâiller; étendu de tout son long sur le tapis, il reste là, comme un grand sloughi, étirant ses muscles secs de cavalier que l’inaction énerve.

J’écoute le chant langoureux et triste, et je songe à ce qu’est la vie de ces étudiants musulmans.

Pendant des années, des études scolastiques dans le cadre nu et simple des mosquées anciennes, des exercices pieux, allant pour la plupart de ces jeunes gens, qui sont déjà affiliés à des confréries mystiques, jusqu’à l’extase quotidienne.

Sous toute cette austérité obligée se cache une grande gaîté naïve, une sensualité ardente qui engendre les aventures les plus compliquées, les plus dangereuses, et, il faut bien le dire, surtout ici, dans l’Ouest, beaucoup de vices cachés. Une vie presque cloîtrée favorise cette perversion des sens.

Un beau jour l’étudiant marocain, subissant sans murmurer l’autorité paternelle, se marie sans joie. Alors son existence change. C’en est fini du rêve et de l’étude. Il entre dans la société, il n’existe plus dans ses vices personnels et dans sa félinité; il prend les manières de son monde, calmes et imposantes, un visage correct et figé.

Bien souvent il regrettera cependant l’atmosphère voluptueuse de l’insouciante «bith-es-sohfa», le lieu de réunion, la chambre commune des étudiants.

Marabouts ou notables, les jeunes lettrés prennent vite un air d’importance. Quelques années, quelques mois suffisent pour modifier à fond leur caractère. Ils prennent part aux délibérations de la djemaâ, et un homme qui délibère ne pense pas trop pour lui-même. Ils font la guerre, beaucoup d’entre eux voyagent à travers les pays musulmans, d’autres vont à La Mecque...

L’ancestralité reprend tous ses droits et ne permet guère à l’individu de se développer. Il devient vite l’homme de son milieu. Il prend du plaisir et de l’orgueil à être celui-là. Quand, au bout de quelques années, ces anciens étudiants, chanteurs et liseurs de vers, auront vu leurs fils grandir, ils leur imposeront impitoyablement la règle sévère dont ils se plaignaient si souvent dans leurs entretiens de jeunes hommes, et ceux-là seront alors amenés à leur tour aux plaisirs secrets.

Chez le musulman bien né, surtout à la ville, rien des affaires personnelles, vie familiale, plaisirs, amours, ne doit se manifester au-dehors.

L’affichage des plaisirs, cher aux étudiants d’Europe, est inconnu dans l’Islam. Tout jeunes, les Marocains lettrés sont préparés à cacher leur joie. Ainsi s’explique leur nature ardente mais contenue, leurs fortes passions intérieures, sans surface appréciable, leur intellectualité voluptueuse si vite fanée.

· · ·

L’heure passe. Mes idées se font plus vagues, je me laisse aller au grand charme mélancolique et suranné des instruments, sans désir d’action, dans ce décor d’inaltérable résignation où tout agonise sans secousses, avec sérénité, sous le soleil couchant de l’Islam. Les lettres rouges de la devise de foi, qui rampe autour des murailles, étendent leurs arabesques dans l’ombre. Mon esprit se calme sous une caresse d’ivoire.

... Le contact du temps possédé est comme celui d’une main froide et pâle sur un front brûlant...

Force et quiétude des choses qui semblent durer indéfiniment, parce qu’elles s’acheminent doucement vers le néant, sans fracas, sans révolte, sans agitation, sans même un frisson vers l’inévitable mort...

RÉFLEXIONS DU SOIR

Le soir--encore un soir--tombe sur la zaouïya somnolente. Des théories de femmes drapées, flammées de couleurs vives, s’en viennent à la fontaine comme depuis deux siècles d’autres y sont venues, avec la même démarche souple et forte des reins, les pieds nus bien posés à plein sur le sol poudreux, d’autres qui passèrent ici et qui ne sont plus aujourd’hui qu’un peu d’ingrate poussière perdue sous les petites pierres du cimetière de Lella Aïcha.

Le vent léger frissonne dans les palmes dures d’un grand dattier héroïque, dressé derrière le mur comme un buisson de lances. De tous les arbres, le dattier est celui qui ressemble le plus à une colonne de temple. Il y a de la guerre et du mysticisme, une croyance en l’Unique, une aspiration, dans cet arbre sans branches. L’Islam naquit, comme lui d’une idée de droiture et de jaillissement dans la lumière. Il fut l’expression dans le domaine divin des palmes et des jets d’eau.

... Je sens un calme infini descendre dans le trouble de mon âme lasse. Ma légèreté vient de moi-même, du poids d’un jour brûlant enfin soulevé et de la douceur de l’ombre naissante sur mes paupières sèches.

C’est l’heure charmante où, dans les villes du Tell, des alcools consolateurs exaltent les cerveaux paresseux... Quand le ciel chante sur les villes, l’homme a besoin de se mettre à l’unisson et, manquant de rêve, il boit, par besoin d’idéal et d’enthousiasme.

Heureux celui qui peut se griser de sa seule pensée et qui sait éthériser par la chaleur de son âme tous les rayons de l’univers!

Longtemps j’en fus incapable. Je souffrais de ma faiblesse et de ma tiédeur. Maintenant, loin des foules et portant dans mon cœur d’inoubliables paroles de force, nulle ivresse ne me vaudra celle qu’épanche en moi un ciel or et vert. Conduite par une force mystérieuse, j’ai trouvé ici ce que je cherchais, et je goûte le sentiment du repos bienheureux dans des conditions où d’autres frémiraient d’ennui...

· · ·

Un jour, une jeune femme délicate, qui voyait s’évaporer son sang trop pâle sous le ciel d’Alger, me disait, alanguie aux coussins de sa chaise longue, en écoutant les bandes bruyantes qui descendaient des hauteurs de Mustapha un soir de dimanche: «Faut-il que la vie soit triste pour qu’on y chante si fort!»

Hélas! nous avons tous plus ou moins fait du bruit. C’était notre sauvagerie d’étudiant qui se dépensait.

Les souffrances de l’amour devaient ennoblir notre destinée. La chance nous fut donnée de ne pas jeter l’ancre sur un bas-fond de bonheur où notre existence aurait passé, balancée sur les molles petites lames de la vie quotidienne. Applaudissons-nous d’avoir connu la terre et d’avoir su la place toute petite que pouvait y occuper la plus grande pensée. Ici nous avons touché un coin du monde où la soif des innovations n’altère personne. La vie matérielle s’y marque cependant en empreintes fortes...

Quels sont donc les événements qui passionnent ces nomades, représentants du passé le plus ancien, et ces marabouts pleins de sérénité qui, dédaignant le travail, baignent leur front dans une lumière d’avenir?

Leur vie passe sous mes yeux et je m’y réfléchis.

Je veux encore ce soir me mirer dans cette belle eau du Sud. Je veux encore boire l’eau que les femmes vont chercher à la fontaine du désert, la sentir couler sur mes mains que la fièvre échauffait, la voir s’égrener entre mes doigts comme le chapelet de la plus haute sagesse...

LE RETOUR DU TROUPEAU

A côté de moi, sur la terrasse encore ardente, Ba-Mahmadou ou Salem chante doucement les vieilles litanies du Prophète. La lumière rouge de l’occident oxyde de reflets de bronze son visage sombre et réchauffe ses voiles blancs...

Tout à coup, dans le silence du ksar déjà prêt à s’endormir, un grand bruit de voix s’élève, suivi de grincements de portes, de bêlements confus et de cris de joie:

«Voici le «harrag» qui revient! On ramène le «harrag!» Et en effet, c’est le retour inespéré du grand troupeau des marabouts et des ksouriens, qui avait été razzié dernièrement par des pillards arabes et des Berabers Aït-Khebbach.

Ces détrousseurs avaient emmené le troupeau vers l’Ouest, mais le chérif Ziani de l’endroit, Mouley Ahmed s’étant fait expliquer la provenance de ce butin, dit à ses gens qu’ils avaient commis un grand péché en enlevant le troupeau de la zaouïya sur un terrain sacré. «Vous avez dérobé, leur expliqua-t-il, le bien des pauvres, des voyageurs, des orphelins... Si vous voulez que Dieu et Sidi M’hammed-ben-Bou-Ziane vous accordent leurs grâces vous n’attendrez pas pour le restituer.»

Après quelques hésitations, les pillards se sont rendus aux injonctions de Mouley Ahmed et ils ont désigné un de leurs alliés, El-Hassani, des Berabers Aït-Atta, pour ramener le «harrag» à Kenadsa et pour solliciter en leur nom le pardon de Sidi Brahim.

Les esclaves courent annoncer l’heureuse nouvelle au marabout qui achevait de prier dans l’ombre fraîche de ses grands appartements blancs. Je veux assister de près à la scène du pardon et je descends à la suite du marabout.

Les chèvres noires envahissent la cour, se tassent, sautent, affolées, les unes sur les autres, se réfugiant jusque dans la longue mangeoire des chevaux. Trois hommes à pied les poussent, des esclaves noirs venus de Bou-Dnib et fortement armés.

Le Berbri El-Hassani, monté sur un maigre cheval gris, met pied à terre devant la grande porte.

Sidi Brahim, la main appuyée sur l’épaule du petit Messaoud, s’avance lentement, péniblement, à travers la confusion du troupeau.

--Soyez les bienvenus, mes fils! Que Dieu vous récompense de la bonne œuvre que vous venez d’accomplir!

Alors ces durs hommes baisent pieusement les voiles et les mains du marabout, très ému, qui les embrasse à son tour...

Beau tableau d’histoire immémoriale!

GENS DE L’OUEST

El-Hassani est un jeune homme de taille moyenne, imberbe, maigre et musclé. Il porte des vêtements modestes de laine blanche très propre. Sur son crâne s’enroule la «tercha» qui est un petit turban rond; des lanières de cuir, passées entre les orteils, attachent à ses pieds la sandale du nomade. Son mince visage pâle se découpe énergique et intelligent, avec un son rire moqueur qui vient errer souvent sur ses lèvres fines. El-Hassani passe pour un homme de poudre.

Tandis que les nègres de Bou-Dnib échangent des salutations et des accolades avec leurs frères de Kenadsa, le Berbri demeure assis près du mur, sa carabine Winchester entre les genoux. Il attend, indifférent et muet.

Sidi Brahim vient me demander, sur la terrasse où nous sommes remontés, s’il me déplairait qu’El-Hassani et Mouley Sahel, l’un des noirs de Bou-Dnib, soient logés avec moi.

J’accepte avec curiosité ce voisinage. Longuement le marabout me parle alors des Berabers.

--Si jamais tu veux aller dans l’Ouest, les Berabers et surtout les Aït-Atta te seront les meilleurs guides. Quand l’un d’eux t’a dit: «Tu es sous le doigt de Dieu et sous le mien, je réponds de toi», tu peux aller avec lui partout où il voudra te conduire. Tu reviendras sain et sauf, à moins que vous mouriez tous les deux. Jamais les Berabers ne trahissent la foi jurée.

Puis, le marabout ajoute en riant:

--A présent, si tu veux juger de l’adresse de ces gens-là, suis bien les mouvements d’El-Hassani qui est encore dans la cour.

Du haut de la terrasse je jette un regard, par l’un des créneaux, dans la cour encombrée d’esclaves et de ksouriens allant et venant pour reconnaître les chèvres. El-Hassani, indifférent à tout ce tumulte, est encore à son poste. Il a rempli sa mission et cela lui suffit.

Sidi Brahim se lève et appelle le Berbri:

--Viens nous rejoindre, mon fils, et passe par la terrasse.

Le Berbri se lève en souriant. Il jette son fusil sur son épaule et fait de son burnous un paquet que, d’un tour de poignet vigoureux, il lance à nos pieds.

Un instant, il inspecte le mur en toub lisse qui est bien haut de six ou sept mètres.

Soudain, avec une agilité de singe, il saute et se cramponne, par les ongles de ses mains et de ses pieds nus, à des aspérités que je ne distingue même pas. Presque d’un seul élan, il est sur le parapet de la terrasse.

Merveilleuse escalade!

--Si El-Hassani, lui dis-je, il vaut en vérité mieux être ton ami que ton ennemi, car où pourrait-on te fuir? Les murs n’existent pas pour toi.

Le Berbri sourit et répond avec une parfaite bonne grâce:

--Mouley Mahmoud, tous ceux qui servent Sidi M’hammed-ben-Bou-Ziane sont mes frères et ils sont mes amis.

Il parle arabe avec un léger accent, qui n’est pourtant pas celui des autres Berabers.

El-Hassani a les manières calmes et aisées d’un homme qui se sait de la valeur, qui se sent sûr de lui-même. Mouley Sahel, son compagnon noir, qui s’est contenté de monter par l’escalier, lui parle en langage berbère et le presse en riant. Pour répondre au désir de son compagnon plus que par fanfaronnade, El-Hassani nous raconte alors une aventure qui lui est arrivée il y a trois ans.

--Je voulais, avec mes frères, les Aït-Atta, tirer vengeance des gens d’un ksar situé sur la route du Tafilala. Nous chassâmes d’abord les ksouriens. Comme la nuit approchait, nous voulûmes occuper une petite casbah isolée et bien close. J’escaladai le mur pour aller ouvrir les portes. Arrivé au faîte, comme je voulais descendre à l’intérieur, je fus assailli par quatre ou cinq ksouriens cachés dans la cour. Ils me criblèrent de coups de fusils et de pierres. Je voulus m’installer sur la crête du mur pour fusiller à mon aise ces chiens, mais je fus pris à la pointe d’une poutre par les plis de mon seroual[5]. Alors, suspendu en l’air, mais les bras libres, je commençai le feu. Je suis sûr d’avoir tué deux des ksouriens, ceux qui avaient des fusils; quant aux autres, ils se sont sauvés et ont sauté le mur opposé pour fuir dans la campagne, et mes compagnons se sont chargés de les coucher dans l’alfa.--Dans l’intérieur de la casbah, il y avait du blé moulu, des outres de beurre, une citerne fraîche et des dattes douces: nous avons fait un bon repas en récompense de nos peines.

[5] Large caleçon arabe.

El-Hassani nous raconte cela comme un incident drôle et sans importance de sa vie d’escaladeur de murailles.

Sidi Brahim nous quitte.

Les deux hommes de l’Ouest, fatigués, s’étendent sur le tapis, leurs fusils sous les burnous pliés qui leur servent de coussin. Ils s’endorment vite. Je reste seule éveillée dans la clarté diffuse de la chambre éclairée de lune.

Ces voyageurs repartiront demain. Ils auront passé comme des ombres fantastiques dans ma vie, avec des gestes de pantomime guerrière. Je songe à d’autres pantins moins beaux, mus par des ficelles moins solides. J’imagine El-Hassani, tiraillant dans le vide, au milieu d’un cirque d’amateurs européens qui l’applaudiraient, assis sur des banquettes de velours cramoisi, en croquant des friandises, et je songe aussi à ce que me disait Sidi Brahim: je me dis qu’il serait en vérité si simple de partir un jour, avec des hommes comme ceux-là, de promener mon rêve et ma soif d’inconnu à travers les zaouïya du Maroc, à Bou-Dnib, au Tafilala, vers la lointaine Tisint, tout là-bas, à l’entrée du grand désert vide...

VISION DE NUIT

Je rentrais d’une course à cheval aux sebkha salées de la route de Bou-Dnib avec Maammar-ould-Kaddour, des nomades Rzaïna de Saïda, et mokhazni de Béchar, venu en pèlerinage à Kenadsa. La nuit lunaire, chaude, oppressante, emplissait d’une sensualité lourde le sommeil des jardins. Des bruissements comme des soupirs vaincus et heureux montaient dans le silence. On sentait la vie sourdre sinueuse, intarissable, par tous les pores de la terre et des plantes accablées.

Nous étions venus en silence, las, et nos chevaux marchaient sans bruit sur le sable fin. Dans une ruelle étroite, entre deux murs d’argile, ils s’arrêtèrent pour boire dans une séguia claire.

Tout à coup, le cavalier me toucha l’épaule. Sous les palmiers du jardin, un nomade et une ksourienne étaient là, debout, l’un près de l’autre.

Je reconnus l’Arabe à son haut turban algérien. C’était Abd-el-Djebbar, le Hamiani, remarqué déjà à la mosquée de Kenadsa, parmi les étudiants.

Il murmurait «Je suis ton frère... Pour l’amour de Dieu, sois à moi!» Et ses robustes mains tordaient les frêles poignets de la jeune ksourienne au visage de cire.

Elle était belle et parée comme une épousée. Une longue tunique de laine rouge s’enroulait aux formes voluptueuses de son corps. Le front ceint d’un diadème de fleurs d’argent, la clarté de la lune se mirait dans l’éclat de ses bijoux. Son front était si pur que les étoiles semblaient y pleurer...

Elle était venue à ce rendez-vous téméraire, dans la nuit si calme et pleine d’embûches. Et maintenant elle tremblait, elle demandait grâce au beau nomade, fils d’une autre race, dont l’ardeur sauvage l’épouvantait.

Il me semblait à moi que le cœur d’Abd-el-Djebbar était si fort que je l’entendais battre au-delà du mur...

Les bras enlacèrent le corps frémissant de la ksourienne, l’enlevèrent de terre dans une étreinte. Elle se raidit, voulut crier. Mais les dents avides du nomade arrêtaient sur ses lèvres son cri de détresse et la meurtrissaient d’un baiser charnel comme une morsure.

Les deux corps, convulsivement liés par la rage superbe de l’amour, roulèrent dans l’ombre, sur la terre accueillante à toutes les fécondités comme à toutes les morts.

Maammar, à ce moment, poussa brusquement son cheval qui se cabra et, dans un rire un peu étranglé, il me dit «Laisse-les! Nous autres, fils des Arabes, nous savons aimer. Nous jouons notre vie pour les femmes, mais quand nous les prenons, dans la nuit, comme le chasseur de gazelles, nos bras les serrent sur nos poitrines, à briser leurs os, et jamais ensuite les caresses efféminées des ksouriens ne leur feront oublier le baiser du nomade.»

Les ombres étreintes semblaient s’être ensevelies dans les verdures du jardin. Nous partîmes, laissant derrière nous cette vision d’amour et d’audace.

CHERCHEURS D’OUBLI

J’ai découvert une fumerie de kif dans ce ksar où il n’y a pas même de café maure, où les gens n’ont d’autre lieu d’assemblée que la place publique et les bancs en terre, au pied des remparts, sur la route de Béchar.

C’est, dans une sorte de maison à moitié ruinée, derrière le Mellah, une longue salle éclairée par un «œil» unique au milieu du plafond en poutres enfumées et tordues. Les murs sont noirs, sillonnés de lézardes plus claires, semblables à des plaies. Sur la terre battue, un peu poudreuse, rarement balayée, traînent des écorces de grenades et des débris de toute nature.

Ce lieu étrange sert d’asile aux vagabonds marocains, aux nomades, à toutes sortes de gens sans aveu et de mauvaise mine. La maison semble n’appartenir à personne; façon d’hôtel borgne, on y passe quelques nuits de mauvais conseil; elle semble faite pour le théâtre pittoresque, avec un air d’antichambre du crime.

Dans un coin, une natte propre, avec quelques coussins de Fez, en cuir brodé. Sur la natte, un grand coffre arabe, historié de peintures vives et qui sert de table. Voici encore un rosier à petites fleurs rose pâle, qui fait pendant à un bouquet d’herbes des jardins, trempé dans une grosse jarre du Tell décorée de dessins géométriques et d’arabesques; plus loin, une bouilloire de cuivre à trépied, deux ou trois théières, un couffin bourré de chanvre indien desséché. C’est là tout le décor, toute la mise en scène du petit cénacle des fumeurs de kif, gens aimant leurs aises.

J’allais oublier, sur un perchoir grossier en tiges de palmes, un vautour captif, attaché par la patte.

Les berrania (étrangers), les errants, qui hantent ce repaire se joignent parfois aux fumeurs de kif, encore que ceux-ci composent une petite association très fermée, où il est assez difficile d’entrer, car, voyageurs eux aussi, transportant à travers les pays de l’Islam leur rêverie, les dévots de la fumée hallucinante, qui se groupent à Kenadsa, appartiennent à la classe plus relevée des lettrés.

Hadj Idris, un grand Filali maigre, bronzé, au visage doux et comme éclairé par une lumière intérieure, est un de ces déracinés sans famille, sans métier fixe, si nombreux dans le monde musulman. Depuis vingt-cinq ans, il erre de ville en ville, travaillant ou mendiant, selon les occasions.

Il joue du goumbri, petite guitare arabe à deux cordes, tendues sur une carapace de tortue, avec un manche en bois sculpté.

Hadj Idris a une belle voix, grave et limpide pour chanter les vieux récits andalous, aux airs mélancoliques et si tendres.

Si Mohammed Behaouri, marocain de Mékinez, au teint pâle, aux yeux de caresse, encore jeune, est un poète errant à travers le Maroc et le Sud-Algérien, en quête de légendes et de littérature arabes; pour vivre, il compose et récite des vers sur les délices et les affres de l’amour.

Cet autre vient du Djebel-Zerhaoun. Médecin et sorcier, petit, sec, musclé, la peau tannée par le soleil du Soudan où il a voyagé pendant de longues années, il vagabonda, avec les caravanes, de la côte sénégalaise à Tombouctou. Au long de ses journées, il dosera lentement des médicaments et feuillettera de vieux grimoires maugrebins.

Le hasard a réuni ces gens à Kenadsa. Demain, ils s’en iront, dispersés sur des routes contraires, allant tous avec insouciance vers l’accomplissement de leur destinée.

La communauté de leurs goûts les a rassemblés dans ce refuge saure, où ils coulent les heures lentes de leur vie exempte de soucis.

· · ·

Le soir, un rayon oblique et rose tombe de l’œil dans la pénombre de la salle. Les fumeurs de kif se groupent, se tassent, le turban orné d’une branche odorante de basilic. Ils se rangent le long du mur, accroupis sur leur natte, et ils fument leurs petites pipes de terre rouge, emplies de chanvre indien et de tabac maure en poussière.

Hadj Idris bourre les pipes et les distribue, après en avoir soigneusement essuyé le tuyau sur sa joue, par politesse. Quand sa pipe est vide, il recueille délicatement la petite boule de braise restée au fond et la dépose dans sa bouche--il ne sent pas la brûlure--puis, la pipe bourrée, c’est cette cendre ardente qui sert au Filali pour rallumer le petit foyer qui, pendant des heures, ne s’éteindra plus. Très intelligent, l’esprit fin et pénétrant, adouci d’une continuelle demi-ivresse, il allaite son rêve à la fumée stupéfiante.

· · ·

... Les chercheurs d’oubli chantent en battant paresseusement des mains; leurs voix de rêve montent tard dans la nuit, à la lueur trouble d’une lanterne à carreaux de mica; puis peu à peu les voix baissent, deviennent plus lentes, plus oppressées; enfin les fumeurs de kif se taisent, le regard fixé sur leurs fleurs, en extase.

Ce sont des épicuriens, des voluptueux, peut-être des sages, qui savent, dans le noir repaire des vagabonds marocains, distinguer des horizons charmeurs, édifier des cités merveilleuses où danse le bonheur.

SOIRS DE KENADSA

Après la prière de «l’asr», vers quatre heures, le soleil commence à descendre sur les collines de pierre du Maroc.

La terre surchauffée exhale la grande lassitude de l’implacable jour; les heures mauvaises de torpeur et d’accablement sont passées. J’éprouve alors une sensation de bien-être comparable à celle que laisse un danger évité, ou la délivrance d’un cauchemar, après le réveil; et je vais lentement, avec un esclave, dans les jardins coupés de petits murs, qu’il faut escalader.

A Kenadsa, point de grandes palmeraies humides comme à Figuig ou à Béchar: les jardins montent en plein désert et luttent péniblement contre l’envahissement lent et obstiné du sable, contre la sécheresse mortelle de la hamada voisine. Ce sont des familles de dattiers, cinq ou six issus de la même souche, les ombrages plus légers des arbres fruitiers chargés de fruits veloutés qui tombent dans les séguia, et l’eau parcimonieuse qui va rafraîchir les petits champs dorés où fut coupée la maigre moisson d’orge.

Contre les murs où le soleil a moins de feu, dans le fouillis des vignes et des lianes qui enlacent les palmiers et les grenadiers, sous les larges figuiers écrasés, il est pourtant des coins d’ombre et de fraîcheur délicieuses.

Çà et là, de grands étangs verdâtres reçoivent le trop-plein des ruisselets d’irrigation. Les innombrables petits crapauds des oasis y modulent leur chant mélancolique.

· · ·

Ce sont des métayers, noirs pour la plupart, qui, pour un cinquième de la récolte, cultivent les jardins. Ils y vivent des journées lentes, au milieu des arbres, et ils s’entendent fort bien à orner le désordre charmant de leurs plantations. Tous cultivent le «zafour», aux fleurs d’un si bel orangé dont les femmes se servent pour teindre les étoffes et pour se farder. Quelques-uns savent prêter les branches d’un arbrisseau sauvage à ces plantes frêles qui poussent de longues grappes minces de fleurs mauves, d’autres composent des massifs avec les asters violets, pris dans les oueds du désert. Mes yeux se reposent encore délicieusement sur ces grands buissons de roses à cent feuilles, qu’on appelle roses de Syrie.

Les métayers hospitaliers s’empressent de préparer le thé. Ils apportent, dans les pans de leurs burnous terreux, de petits abricots dorés et des amandes: l’hôte de la zaouïya est le bienvenu parmi eux.

· · ·

Un soir, le plus ancien d’entre eux, vieux Marocain de la tribu des Sedjaa, tout voûté, au visage momifié, m’apporta en présent un bouquet de grenades et une botte d’oignons.

--Vois, les fleurs et les fruits de mon jardin ne sont pas opulents; je suis un pauvre vieux, et je n’ai rien d’autre à t’offrir en bienvenue. Accepte ces quelques légumes;--Dieu est le dispensateur de toutes les richesses!--accepte mon humble offrande, et pardonne-moi...

Je n’osai refuser ce naïf et touchant présent, de peur d’offenser le vieux jardinier qui me regardait avec de pauvres yeux tout honteux, comme s’il m’était redevable des produits de son jardin.

· · ·

Au bord des séguia, les menthes et les basilics poussent à l’ombre, pâles, étiolés, violemment odorants pourtant; leur parfum plane dans l’air encore chaud, avec d’autres senteurs végétales plus ténues, indéfinissables.

Je retrouve dans ces jardins de Kenadsa le calme et la somnolence douce des autres jardins sahariens, sans pourtant ce «quelque chose» de mystérieusement oppressant qui est l’âme des palmeraies profondes et des forêts.

· · ·

Le jour baisse. Les dattiers baignent dans l’incarnat du ciel violent. Nous sortons des jardins où va monter la fièvre.

De grandes ombres violettes s’allongent sur les pierres qui rougeoient aux derniers feux du soleil.

--Éternelle ivresse des soirs du Sud, quotidienne et jamais pareille, si longtemps que mes yeux brilleront je ne me lasserai pas de sentir ta puissance couler en moi! Qu’elle est belle et seule et prenante, cette heure triste, presque angoissante, où, tout à coup, on sent le désert s’assombrir et se refermer, comme devant garder à jamais les intrus qui franchirent son seuil désolé pour pénétrer dans ses délices!