‹ Dans l'ombre chaude de l'IslamChapitre 6 sur 8 · L’AMOUR A LA FONTAINE

L’AMOUR A LA FONTAINE

Sur le sentier qui longe le rempart, les femmes du ksar viennent à la fontaine de Sidi-Embarek. Dans l’illumination la plus belle du soleil qui va mourir, leurs voiles prennent des teintes d’une intensité inouïe. Les étoffes chatoient, magnifiées, semblables à des brocards précieux. De loin, on croirait les ksouriennes vêtues des soies les plus rares, brodées d’or et de pierreries. Conscientes un peu de leurs grâces, ces femmes s’agitent, leurs groupes se mêlent, et la gamme violente des couleurs change sans cesse, comme un arc-en-ciel mobile.

Quelques-unes, des Soudanaises ou des nomades surtout, se dessinent en mouvements purs, en poses impeccables, en cambrures de reins et en courbes de bras pour élever jusqu’à leur épaule les lourdes amphores pleines.

Il en est d’autres dont le visage, beau de traits et d’expression, s’éloigne des joliesses et des coquetteries connues par une sensualité timide et farouche à la fois dans le regard; et sous cette sorte d’hypocrisie naturelle, qui est peut-être l’affirmation première de la pudeur, passe, tout à coup, comme un regard à travers le masque, l’éclair d’un brusque sourire, où éclate librement l’ardeur des sens.

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Une forte odeur de peau moite et de cinnamone monte des groupes, dans la tiédeur de l’air.

Des hommes, nègres ou nomades, Douï-Menia, Ouled-Djerir, Ouled-Nasser, viennent abreuver leurs chevaux.

Tandis que les esclaves noirs rient et plaisantent avec les femmes qu’on ne daigne même pas leur cacher, les hommes du désert regardent celles-ci du coin de l’œil, avec de courtes flammes dans leurs prunelles fauves.

Combien d’intrigues se sont ainsi nouées près de l’Aïn Sidi-Embarek, tandis que les chevaux, las, tendaient leurs naseaux au jet frais de l’eau souterraine!

Par des gestes à peine esquissés, par de brefs regards, nomades et ksouriennes se comprennent et se promettent les heures propices des nuits.

Là encore, je retrouve un peu de la poésie des amours arabes, des amours nomades qui, si souvent, finissent dans le sang.

Les juives, moins surveillées, plus hardies, abordent librement les hommes, distribuent des œillades provocantes, sous leurs paupières qu’ont rougies les fumées âcres des palmes sèches, dans les échoppes noires du Mellah.

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C’est l’heure libre et gaie, l’heure où, loin de l’autorité pesante des hommes, les femmes jasent et rient, et jouent le jeu dangereux.

Je pense, devant ces primitivités, à d’autres romans jolis et compliqués, au fond les mêmes que ceux-là--à moins que l’essence de l’amour soit justement dans sa recherche nuancée et dans sa souffrance d’impossible plutôt que dans le geste fou... Mais pour combien d’êtres cela est-il vrai?

Sous d’autres couleurs moins belles que ces simples voiles, où le corps se dessine encore, la passion s’offre dans les villes, et souvent si laide, si répugnante--la passion vorace qui veut la vie, qui veut perpétuer la vie par tous les recommencements. Plus haut, plus loin, sous les apparences de l’esprit, sous les sourires les mieux étudiés, dans les salons les plus corrects, comme ici près de la fontaine du désert, se trahira encore la violence d’un appétit qui enflamme les yeux, qui altère les voix, qui fait passer une ombre blanche sur les lèvres frémissantes...

Ah! comme j’ai vécu déjà dans tous les hommes et dans toutes les femmes! et combien cette sensualité éternelle, qui coule dans les veines du monde, m’attrista quand j’y voyais l’effrayante image de la fatalité.

Maintenant, je puis, sans angoisse, suivre de mes yeux amusés le jeu naturel. L’amour n’a pas ici d’autre ambition que lui-même, et c’est à quoi nous devrions peut-être le ramener, pour nous humilier devant la nature, pour blasphémer ce qui n’a pas d’emploi en nous, l’inutile organe, cette âme inquiète qui ne trouvera pas de repos.

GITANES DU DÉSERT

J’aime à noter le caractère des races indigènes si diverses et qui savent se garder à peu près pures.

Voici, par exemple, des femmes étranges, même ici, qui nous arrivent d’un campement de Douï-Menia-Ouled-Slimane, installé pour quelques jours au pied de la Barga, à l’est de Lella Aïcha.

Les Meniaï sont plus grandes et plus sèches que les ksouriennes, plus robustes aussi sous leurs voiles d’un bleu sombre. Leur élégance difficile consiste dans ce qu’on pourrait appeler «l’art de porter les haillons».

Qu’une femme avec des bijoux, du clinquant, des rubans, des apprêts de coiffure, des coupes de vêtements, des afféteries, des parfums violents, toute la science de la couturière, puisse avoir l’air d’un paquet de chiffons, c’est ce que montrent la plupart des juives d’Alger, qui ont renoncé à leur costume traditionnel pour s’habiller à la française. Au contraire, sous les loques de laine dont elles se drapent, les femmes des nomades pillards ont une brusquerie d’allure qui ne manque pas d’analogie avec certaines allures sportives. Ce sont, peut-être, les seules femmes d’Afrique qui sachent marcher d’un pas relevé. Les misérables étoffes dont elles voilent leur nudité semblent faire corps avec leur architecture de bronze. Quand le vent cinglant les amincit encore et plaque leur tunique contre les formes nerveuses de leurs jambes, elles se profilent comme des louves maigres sur les ciels de cuivre et la pâleur des terres mortes. On dirait qu’elles viennent du fond des âges et qu’elles rapportent, elles aussi, à la caverne, leur part du butin de guerre...

Les croisements berbères ont un peu déformé le type de leurs visages minces et tannés, mais il y reste pourtant une certaine expression sémitique, qui semble héritée d’une Asie farouche. J’imagine que les guerrières de Sémiramis devaient avoir de ces galbes sans morbidesse et des yeux pareils, longs et fauves comme ceux des sloughi noirs.

Ces femmes ont des gestes que je n’ai pas vus aux femmes des Arabes, encore moins aux Mauresques: elles marchent sans timidité et sans balancement devant les hommes des autres tribus. Elles semblent n’avoir aucune coquetterie, et pourtant le sourire de leurs lèvres rouges est plus fort que la sensualité soudanaise et que la complaisance des bouches juives.

Pour l’homme du Sud la juive est impure. Jamais les nomades n’ont remarqué la beauté blanche un peu souffreteuse des filles du Mellah. Les deux races se côtoient et se tolèrent sans jamais se mêler ni même se rapprocher. Le pasteur et le pillard ont souvent besoin du juif et ils peuvent disputer avec lui âprement; mais, passé le moment de leur négoce, aucun autre intérêt, aucune autre pensée ne les rassemble.

Ces femmes Douï-Menia sont, avec plus d’imprévu, les gitanes du désert. Elles ont une beauté farouche qui se laisse voir par les trous de leurs tuniques couleur de terre. La pauvreté est pour elles une chose naturelle, ce n’est pas une déchéance. Elles s’imaginent que tout le luxe tient dans la beauté d’un cheval ou dans le manche d’un poignard.

DANS LE MELLAH

Après la tombée de la nuit, les bruits confus se taisent peu à peu près de la fontaine, dans le silence agrandi de la vallée.

Je sais toutes les chansons de l’ombre africaine et leur sécheresse à la gorge, mais à cette heure je n’écouterai pas la berceuse de mes souvenirs. Je demanderai aux choses quotidiennes un peu de leur ferveur et de leur bourdonnement. J’irai vers les places où la vie grouille heureuse et se recommence sans ennui. Je lui demanderai d’être simplement animale, de ne pas savoir la torture des jardins défendus et des terrasses où l’on meurt de silence, d’être bavarde et de briller, de n’avoir pas d’esprit, de projeter ses ombres brèves et sautillantes sur un fond de profonde et indifférente nuit.

Combien je souffre de tous les livres que j’ai lus, de toutes les voix qui m’ont parlé, de tous les chemins que je n’ai pas suivis! Le vide de mon âme est fait d’un grand soupir. Est-il ici un endroit où l’on chante, où l’on crie, où l’on puisse s’oublier une heure, une place publique où les disputes éclatent, un café borgne où la fumée monte aux vitres? J’y serai le petit matelot qui s’enivre de son pays avec une chanson de trois notes...

Tout est si clair ici, trop clair! Plus d’obstacles à renverser, plus de progrès, plus d’action! On ne sait plus agir, à peine penser on meurt d’éternité...

Passons la porte des remparts.

Là, dans le Mellah, j’ai souvent l’impression d’une grande lanterne magique. J’y viens, comme au spectacle, pour voir danser des formes dans le feu.

Devant leurs portes, les juives ont improvisé des foyers; elles y cuisinent le repas du soir dans de grandes marmites de sorcière. Rien de plus pittoresque que cette illumination.

Les longues flammes des palmes sèches et le rougeoiement terne des feux de fiente de chameau éclairent, d’une lueur d’en bas, les façades badigeonnées à la chaux et les murs en toub, qui prennent alors une patine fugitive d’or rouge et de rose ardent.

Dans cette lueur nombreuse, contrastée, vacillante, des apparitions fantasques s’agitent, de grands reflets montent aux maisons basses et courent sur le sable.

Les hommes, accroupis, achèvent de menus travaux, à la clarté de lumignons fumeux. Ils attendent indéfiniment, dans ces poses d’arrière-boutique si différentes des attitudes arabes.

Le juif du Sud se distingue surtout du musulman par sa vulgarité. Il n’a pas la moindre idée de ce que nous appelons un sentiment noble; et c’est en quoi réside, sans doute, le secret de sa force insinuante et commerçante: quand il veut s’adapter, il n’est pas gêné par son pli personnel.

Un feu ravivé éclaire tout à coup les groupes, tels des entassements de bétail couché, qui se détachent sur la pâleur plus rose du sable. Ces hommes, tenaces et assis, ne chantent pas, ils ne rient pas, ils attendent l’heure du repas. Ils me donnent l’impression du bonheur facile. Je connais très bien leur âme: elle monte dans les vapeurs de la marmite... Je les envie d’être ainsi. Ils sont la critique de mon romantisme et de cet incurable malaise que j’ai apporté du Nord et de l’Orient mystique avec le sang de ceux qui ont vagabondé avant moi dans la steppe.

Quand donc en aurai-je fini avec cette singulière manie qui me porte à interpréter les gestes les plus simples dans un sens religieux? C’est bien là notre faiblesse aryenne. Quand les autres font cuire leur dîner, nous pensons au sacrifice de la Sôma, aux libations de beurre sur le feu. Tout à l’heure, une femme soulevait une marmite et ranimait les braises d’une brassée de bois épineux je ne vis que la flamme qui s’élançait, libre et droite, vers la douceur des étoiles.

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Accoudée sur un pan de mur écroulé, je regarde encore les tableaux de ma lanterne magique. D’autres verres glissent et chatoient en couleurs vives:

Des enfants jouent, passant et repassant dans les ondes lumineuses, avec des tortillements de larves. Quelquefois, une belle juive se redresse et s’étire, lasse, féline, dans la gloire des flammes de sang, qui la baignent toute de lumière rose et qui teintent sa pâleur étiolée d’un incarnat factice. Ses grands yeux violets, aux lourdes paupières, semblent alors plus profonds, plus meurtris, plus terrestres.

A la longue, le charme de ces visions de tranquille vie ménagère opère en moi: le mellah de Kenadsa, laid dans le jour de pauvreté et de saleté irrémédiables, m’apparaît beau en cette première heure de la nuit, tel un coin de quelque cité enchantée, adoratrice du feu dévorateur et puissant.

Où donc ai-je vécu pour retrouver si profondément ces choses?

... Une juive chante d’une voix grêle pour endormir son enfant qui pleure aigrement. Un âne braie mélancoliquement dans une écurie voisine. Il est tard et les juives rentrent. Les feux s’éteignent devant les portes closes.

Au loin, les moueddhen clament leur appel d’une insondable tristesse, et la paix engourdissante de l’Islam achève d’effacer les dernières visions du Mellah transfiguré.

Ce soir-là je dormis très calme. Ce fut un de mes derniers soirs de tranquillité et de santé. Peu de temps après, la fièvre me terrassa et me jeta en d’étranges rêves.

SOUVENIRS DE FIÈVRE

Des négresses au corps mince et souple dansaient, baignées de lueurs bleuâtres. Dans leurs visages de nuit, l’émail de leurs dents brillait en de singuliers sourires. Elles drapaient leurs formes graciles en un long voile rouge, bleu ou jaune soufre, qui s’enroulait et se déroulait au rythme bizarre de leur danse et flottait au vent, devenant parfois diaphane comme une vapeur.

Leurs mains sombres agitaient les doubles castagnettes en fer des fêtes soudanaises. Tantôt, les castagnettes battaient une cadence sauvage, tantôt elles se heurtaient presque sans bruit.

... Mais les négresses se détachèrent peu à peu du sol et flottèrent dans l’air.

Leurs corps s’allongèrent, se tordirent, se déformèrent, tourbillonnant comme les poussières du désert aux soirs de siroco. Enfin, elles s’évanouirent dans l’ombre des solives enfumées du plafond.

Mes yeux s’ouvrirent péniblement. Mon regard traîna sur les choses. Je cherchais les étranges créatures qui, quelques instants auparavant, dansaient devant moi.

Je les avais vues, j’avais entendu leurs rires de gorge semblables à de sourds gloussements, j’avais senti sur mon front brûlant les souffles chauds que soulevaient leurs voiles. Elles avaient disparu, me laissant le souvenir d’une angoisse inexprimable...

Où étaient-elles maintenant?

Mon esprit fatigué cherchait à sortir des limbes où il flottait depuis des heures ou depuis des siècles: je ne savais plus.

Il me semblait revenir d’un abîme noir où vivaient des êtres, où se mouvaient des choses subissant des lois différentes de celles qui régissent le monde de la réalité, et mon cerveau surchauffé s’efforçait douloureusement à chasser les fantômes qui le hantaient.

LE PARADIS DES EAUX

Un grand silence pesait sur la zaouïya accablée de sommeil. C’était l’heure mortelle de midi, l’heure des mirages et des fièvres d’agonie. La chaleur s’épanouissait sur les terrasses incandescentes et sur les dunes qui scintillaient au loin.

On m’avait couchée sur une natte, dans un réduit donnant sur une terrasse haute. La petite pièce s’ouvrait toute grande sur le ciel de plomb et sur le désert de pierre et de sable qui brûlait sous le soleil.

Aux poutrelles de palmier du plafond pendait une petite outre en peau de bouc, dont l’eau s’égouttait lentement dans un grand plat de cuivre posé à terre.

Toutes les minutes, la goutte tombait, sonnait sur le métal, avec un bruit clair et régulier, d’une monotonie de tic-tac d’horloge d’hôpital ou de prison, et ce bruit me causait une souffrance aiguë, comme si la goutte obstinée était tombée sur mon crâne en feu.

Accroupi près de moi, un esclave soudanais, aux joues marquées de profondes entailles, agitait en silence un chasse-mouches de crin, teinté au henné comme une queue de cheval de parade.

Je regardais l’esclave. Pendant des instants longs comme des années, j’imaginais le soulagement que j’éprouverais quand il aurait enlevé le plat sur mon ordre, et quand la goutte d’eau tomberait enfin sur le sol battu, avec un bruit mat. Mais je ne pouvais parler, et la goutte tombait toujours, sonnait inexorable sur le cuivre poli.

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Les poutrelles du plafond s’évanouirent, un ciel s’enfonça devant mes yeux. Maintenant, c’étaient des palmes d’un bleu argenté qui se balançaient et bruissaient au-dessus de ma tête.

Autour des troncs fuselés des dattiers, sous les frondaisons arquées, des pampres très verts s’enroulaient, et des grenadiers en fleurs saignaient dans l’ombre.

J’étais couchée dans une séguia, sur de longues herbes aquatiques, molles et enveloppantes comme des chevelures. Une eau fraîche coulait le long de mon corps et je m’abandonnais voluptueusement à la caresse humide.

Un autre ruisselet chantait à portée de ma bouche. Parfois, sans faire un mouvement, je recevais l’eau glacée entre mes lèvres; je la sentais descendre dans mon gosier desséché, dans ma poitrine où s’éteignait, peu à peu, l’intolérable brûlure de la soif, l’eau, l’eau bienfaisante, l’eau bénie des rêves délicieux!

Je m’abandonnais aux visions nombreuses, aux extases lentes du Paradis des Eaux... il y avait là d’immenses étangs glauques sous des dattiers gracieux; là coulaient d’innombrables ruisseaux clairs; des cascades légères ruisselaient des rochers couverts de mousses épaisses; de toutes parts des puits grinçaient, répandant alentour des trésors de vie et de fécondité...

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Quelque part, très loin, une voix monta, une voix blanche qui glapissait dans le silence. Elle venait des horizons inconnus, à travers les verdures et les ombrages éternels.

La voix troubla mon repos. De nouveau, mes yeux s’ouvrirent sur la petite chambre de mon exil volontaire.

La voix s’affirma réelle, monta encore: l’homme des mosquées annonçait la prière du milieu du jour.

L’esclave qui me veillait dressa alors l’index noir de sa main droite, il attesta l’unité de Dieu et la mission prophétique de son Envoyé, puis il se leva, drapant son grand corps d’ébène dans ses voiles blancs.

Il pria. A chaque prosternation, sa koumia, sorte de long poignard marocain à lame courte et à gaine de cuivre ciselée, heurta le sol. Il disait «Dieu est le plus grand». Et il se prosternait, le front dans la poussière, le regard tourné vers La Mecque.

Je suivais des yeux les gestes lents de l’esclave.

Quand il eut fini de prier, le Soudanais reprit sa place auprès de moi et agita de nouveau son long chasse-mouches de crin orangé.

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Des vapeurs rousses montaient des terrasses qui se fendaient. Dans l’air immobile, lourd comme du métal en fusion, aucune brise ne passait, aucun souffle. Mes vêtements blancs étaient trempés de sueur, et je sentais un poids écrasant oppresser ma poitrine. Une soif brûlante, une soif atroce que rien ne pouvait apaiser, me dévorait. Mes membres étaient brisés et endoloris, et ma tête pesante roulait sur le sac qui me servait d’oreiller.

L’esclave trempa un lambeau de mousseline dans un vase plein d’eau et en humecta mon visage et ma poitrine. Puis, il me versa dans la bouche quelques gouttes de thé tiède à la menthe.

Je soupirai, étirant mes bras engourdis.

La voix du moueddhen s’était tue sur le ksar, accablé de chaleur. Mon esprit plana de nouveau dans les régions vagues, peuplées d’apparitions étranges, où coulaient les eaux bénies.

Le jour de feu s’éteignait dans le rayonnement rose de la vallée et des collines. Au delà des sebkha de sel, les dattiers s’allumèrent comme de grands cierges noirs.

De nouveau, le moueddhen clamait son appel mélancolique. J’étais tout à fait éveillée maintenant. Mes yeux aux paupières meurtries et alourdies s’ouvraient avidement sur la splendeur du soir. Soudain, une tristesse infinie descendit dans mon âme. Des regrets enfantins m’envahissaient.

J’étais seule, seule dans ce coin perdu de la terre marocaine, et seule partout où j’avais vécu et seule partout où j’irai, toujours... Je n’avais pas de patrie, pas de foyer, pas de famille... Je n’avais peut-être plus d’amis. J’avais passé, comme un étranger et un intrus, n’éveillant autour de moi que réprobation et éloignement.

A cette heure, je souffrais, loin de tout secours, parmi des hommes qui assistent, impassibles, à la ruine de tout ce qui les entoure et qui se croisent les bras devant la maladie et la mort en disant: «mektoub!»

Ceux qui, sur d’autres points de la terre, auraient pu penser à moi, songeaient sans doute à leur bonheur. Ils ne souffraient pas de ma souffrance... Ah, certes, c’était écrit!

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Plus lucide, calmée, j’ai méprisé ma faiblesse et j’ai souri à mon malheur.

Si j’étais seule, n’était-ce pas que je l’avais voulu aux heures conscientes où ma pensée s’élevait au-dessus des sentimentalités lâches du cœur et de la chair également infirmes?

Être seul, c’est être libre, et la liberté était le seul bonheur nécessaire à ma nature inquiète, impatiente, orgueilleuse quand même.

Alors, je me dis que ma solitude était un bien. Je la désirai pour moi, pour mes amis, pour tous ceux qui me ressemblent. Je la désirai comme notre bien, comme le séjour divin de notre immortalité. J’entrevis avec une pitié suprême les salons brillants où d’autres danseraient en souriant à des sottises, les loges de théâtre où ils se coudoieraient. Je froissai dans mes mains sèches la pauvre étoffe de leurs rêves. Je mesurai des yeux la place de leur tombe et la mienne... Une grande paix mélancolique et douce descendit en moi. L’heure passa...

Un souffle chaud se leva vers l’Ouest, un souffle de fièvre et d’angoisse. Ma tête déjà lasse retomba sur l’oreiller; mon corps s’anéantissait en un engourdissement presque voluptueux mes membres devenaient légers, comme inconsistants.

La nuit d’été, sombre et étoilée, tombait sur le désert. Mon esprit quitta mon corps et s’envola de nouveau vers les jardins enchantés et les grands bassins bleuâtres du Paradis des Eaux.

IMAGES FORTES

Dans la grande lassitude heureuse où je suis tombée, je n’ai plus la force de penser attentivement. Les images s’associent dans mon esprit de la façon la plus fugace. Ce sont des frottis, des esquisses d’une légèreté diaphane; puis, soudain, les contours se précisent, et des scènes que j’avais oubliées se gravent à l’eau-forte devant mes yeux.

Toute une heure je me suis revue à Aïn-Sefra. J’en avais retrouvé des notes sur un carnet et je les feuilletais comme des images enfantines qui traînent sur un lit de malade...

Il y avait, dans un café maure, parmi la foule pittoresque et fauve, un petit tirailleur hébété. Je le vois très nettement... Il doit être un peu gris. Et voilà qu’il se met à chanter. Bientôt sa voix de tête domine toutes les autres. Tout à coup, il s’arrête et laisse tomber son front sur la poitrine du voisin:

Le petit tirailleur pleure.

--Tiens, Abdelkader, dit-il, tu vois ces tourterelles en cage? Eh bien, c’est pour elles que je pleure, parce qu’elles m’ont rappelé la maison de mon père, à Frenda. Nous avions aussi des tourterelles captives... Voilà, je pleure, parce que je ne les reverrai plus. Les vieux sont morts, et les tourterelles ont dû mourir...

La scène change:

Dans une rue déserte qui s’ouvre sur les petites dunes de Tiout, les tirailleurs s’en vont par bandes, sous l’haleine chaude du siroco.

Depuis des mois et des mois, leurs mains rudes se sont crispées, aux nuits mauvaises, sur les couchettes solitaires. La terrible angoisse du rut inassouvi les jetait, par les deux ruelles mortes de Djenan-ed-Dar, à l’impossible recherche d’une femme à étreindre.

Beaucoup sont tombés aux amours lamentables des casernes, des prisons et des bagnes.

Maintenant ils s’en vont assouvir l’instinct tyrannique de la vie qui veut se perpétuer--ils s’en vont vers le bouge triste que fouette le vent du désert...

Huit heures. Des tirailleurs qui n’ont pu entrer, faute de place, stationnent devant la maison publique. Ils crient et cognent à coups de poings et de pieds dans la porte, qui craque sous leur formidable poussée.

Enfin, un bruit de godillots pesants retentit à l’intérieur.

Une clameur de joie sauvage monte du groupe. J’y revois mon petit soldat, celui-là même qui, l’après-midi, pleurait sur les tourterelles en cage.

Au milieu des éclats de rire, il déboucle déjà son ceinturon...

MUSIQUES DE PAROLES

La fièvre me reprend.

Pour fixer mes idées qui vacillent, j’aurais voulu noter quelques maximes que laissa tomber devant moi Sidi Brahim, le marabout de Kenadsa. Mais déjà le calam tremble dans mes doigts, les lettres de mon écriture s’amplifient, serpentent, rampent aux murs. Ce sont des inscriptions vivantes, menaçantes et qui, soudain calmées, chantent d’une voix séculaire et suave:

«Malédiction au monde et à ses jours, car la vie est créée pour la douleur... Mais--ô surprise!--la vie est ennemie aux hommes, et ils l’adorent!»

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Non, ce n’est pas une pensée de cloître, une pensée froide, c’est une délicieuse musique. Elle me pénètre et me soulève d’une émotion profonde, comme si quelque esprit parlait à mon esprit pour me dire: «Oublie!»

Et voici que mon âme est comme une grande coupe qui déborde, d’avoir contenu ces mots:

«Le monde coule vers la tombe comme la nuit coule vers l’aurore!»

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Mais je sais encore d’autres musiques, ami lointain, des berceuses si douces et si charmeuses que, si tu les chantais à ta petite bien-aimée, elle t’éclaterait de rire au nez, car ta petite bien-aimée n’a jamais eu la fièvre. Elle ne sait que se regarder dans un miroir de poche, cligner gentiment des yeux et pincer les lèvres.

Cependant elle a, je sais, des cheveux profonds et les plus jolis sourires du monde, des sourires d’intelligence. Elle comprend du bout des dents. Quand ses yeux se renversent d’extase et qu’un cerne bleu creuse ses paupières, ne va pas croire du moins qu’elle t’aime: c’est un petit frisson d’égoïsme à fleur de peau.

Et pourquoi t’aimerait-elle, toi dont l’amour, comme le mien, n’est qu’une souffrance passionnée, alors que le sien est une joie légère? Aussi bien, chante-lui, pour voir son sourire, des berceuses composées pour d’autres idoles qui lui ressemblaient.

Elles sont montées ce soir jusqu’à mon cœur, ces mélopées d’amour, ces musiques de paroles, portées dans le silence de la zaouïya... Malgré tous mes efforts d’attention, je ne voyais pas remuer les lèvres de celui qui les chantait.

C’était un voyageur. Il m’avait dit «Écoute cette chanson d’Égypte.» Et ce furent ensuite ses yeux qui me parlèrent, oui, rien que ses yeux mortels:

«Mon regard ne s’est point abaissé devant la menace du glaive indien.--Devant l’éclat des yeux noirs de ma bien-aimée, mon regard s’est troublé et porté vers la terre.

«Comme l’œil de l’aigle, mon œil n’a point été ébloui par le soleil.--Le regard de ma bien-aimée a troublé ma raison et ma vue.

«Pourtant, tant qu’elle fut en ma présence, même inaccessible, je fus heureux. Le mortel ne peut atteindre aux étoiles et cependant la contemplation de leur éclat lui est douce.

«Et maintenant qu’elle n’est plus là, ma raison fuit et mes larmes coulent de mon cœur à mes yeux, et de mes yeux sur le sable...»

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Je voudrais m’endormir à ces voix, en écoutant celui qui veille à mon chevet et ceux qui chantaient à cheval, près de moi, quand nous traversions, au matin, la hamada lumineuse:

«Fais-moi connaître ce qu’est devenu ma bien-aimée.

«Vit-elle ou est-elle morte?

«Si elle se souvient de moi, et si elle pleure, j’en mourrai.--Et qu’alors ses larmes servent à laver mon corps.

«Si elle m’a oublié, si elle rit, si elle joue, si elle défait ses cheveux, j’en mourrai. Et qu’alors ses cheveux servent de linceul pour m’ensevelir.»

PUISSANCES D’AFRIQUE

La fièvre m’a quittée par répits, mais je suis encore lasse et sans appétit d’action. Voilà très longtemps que je n’ai pas reçu de lettres et je n’en attends plus. Je travaille à noter mes impressions du Sud, mes égarements et mes inventaires, sans savoir si des pages écrites pour écrire intéresseront jamais personne.

J’ai voulu posséder ce pays, et ce pays m’a possédée. A certaines heures, je me demande si la terre du Sud ne ramènera pas à elle tous les conquérants qui viendront avec des rêves nouveaux de puissance et de liberté, comme elle a déformé tous les anciens.

N’est-ce pas la terre qui fait les hommes?...

Que sera l’empire européen d’Afrique dans quelques siècles, quand le soleil aura accompli dans le sang des races nouvelles son œuvre lente d’assimilation africaine et d’adaptation aux rythmes profonds du climat et du sol? A quel moment nos races du Nord pourront-elles se dire indigènes comme les Kabyles roux et les ksouriennes aux yeux pâles?

Ce sont là des questions qui me préoccupent souvent. J’y penserai plus tard. D’autres y répondront pour moi.

Il est une seule chose que je sens profondément vraie c’est qu’il est inutile de lutter contre des causes profondes et irréductibles et qu’une transposition durable de civilisation n’est pas possible.

Les émanations africaines, je les respire dans les nuits chaudes comme un encens qui montera toujours vers de mystérieuses et cruelles divinités. Nul ne pourra renier complètement ces idoles; elles apparaîtront encore monstrueuses, dans les soirs de fièvre, à tous ceux qui poseront leur nuque sur cette terre pour y dormir, les yeux dans les froides étoiles.

MOGHREB

Quel soulagement allant jusqu’à la volupté, quand le soleil baisse, quand les ombres des dattiers et des murs s’allongent, rampent, éteignant sur la terre les dernières lueurs!

La morne indifférence qui s’était emparée de moi, aux heures diurnes de malaise, se dissipe; et c’est de nouveau d’un œil avide et charmé que je regarde la quotidienne splendeur d’un décor déjà familier. La beauté simple de ce pays aux lignes sobres se pare de couleurs à la fois chaudes et transparentes. Des vibrations glorieuses montent du sol stérile et relèvent brusquement la monotonie des premiers plans, tandis que des vapeurs diaphanes noient les lointains.

Tous les êtres affaissés se redressent alors plus grands et plus beaux: c’est une douce et très consolante renaissance de l’âme tous les soirs.

Dans les jardins, la dernière heure chaude du jour s’écoule pour moi délicieuse, en de tranquilles contemplations, en des entretiens paresseux coupés de longs silences.

Au «moghreb», quand le soleil est couché, nous allons prier dans la hamada qui précède les grands cimetières et la koubba de la bienheureuse Lella Aïcha, dont les blancheurs s’irisent.

Tout est calme, tout rêve et tout sourit, à cette heure charmante.

Des femmes passent, s’en allant pieds nus vers l’Aïn-Sidi-Embarek. Les hommes qui devisaient, à demi couchés sur la terre, se lèvent dans la noblesse toujours surprenante d’une quotidienne résurrection.

Un grand murmure de prière monte de ce coin de désert, que dominent le ksar et la Barga.

La prière finie, des groupes s’attardent sur les burnous étendus, les mains égrènent les chapelets noirs, les chapelets rouges, les lèvres psalmodient à mi-voix les litanies du Prophète.

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... Être sain de corps, pur de toute souillure, après de grands bains d’eau fraîche, être simple et croire, n’avoir jamais douté, n’avoir jamais lutté contre soi-même, attendre sans crainte et sans impatience l’heure inévitable de l’éternité--voici la paix, le bonheur musulman--et qui sait?--voici peut-être bien la sagesse...

Ici, les heures monotones s’écoulent avec la douceur et la tranquillité d’une rivière en plaine, où rien ne se reflète, sinon des nuées de couleurs qui passent aujourd’hui, qui reviendront demain, qui nous surprendront toujours.

... Peu à peu, j’ai senti les regrets et les désirs s’évanouir en moi. J’ai laissé mon esprit flotter dans le vague et ma volonté s’assoupir.

Dangereux et délicieux engourdissement, conduisant insensiblement, mais sûrement, au seuil du néant.

Ces jours, ces semaines, où il ne s’est rien passé, où on n’a rien fait, où on n’a même tenté aucun effort, où on n’a pas souffert, à peine pensé, faut-il les rayer de l’existence et en déplorer le vide? Après l’inévitable réveil, faut-il, au contraire, les regretter, comme les meilleures peut-être de toute la vie?

Je ne sais plus.

A mesure seulement que passe dans mon sang la sensation de vieil Islam immobile, qui semble être ici la respiration même de la terre, à mesure que s’en vont mes jours calmés, la nécessité du travail et de la lutte m’apparaît de moins en moins. Moi qui, naguère encore, rêvais de voyages toujours plus lointains, qui souhaitais d’agir, j’en arrive à désirer, sans oser encore me l’avouer bien franchement, que la griserie de l’heure et la somnolence présentes puissent durer, sinon toujours, au moins longtemps encore.

Pourtant, je sais bien que la fièvre d’errer me reprendra, que je m’en irai; oui, je sais que je suis encore bien loin de la sérénité des fakirs et des anachorètes musulmans.

Mais ce qui parle en moi, ce qui m’inquiète et qui demain me poussera encore sur les routes de la vie, ce n’est pas la voix la plus sage de mon âme, c’est cet esprit d’agitation pour qui la terre est trop étroite et qui n’a pas su trouver en lui-même son univers.

Ce que tant de rêveurs ont cherché, des simples l’ont trouvé. Par delà la science et le progrès des siècles, sous les rideaux levés de l’avenir, je vois passer l’homme futur... Et je comprends aussi qu’on puisse finir dans la paix et le silence de quelque zaouïya du Sud, finir en extase, sans regrets ni désirs, en face des horizons splendides.

RÉFLEXIONS SUR L’AMOUR

J’aurais voulu passer l’été à Kenadsa, n’en partir que pour suivre ma route vers des pays plus lointains encore et plus ignorés. Le Tafilala me tentait. Une caravane de Berabers, pour cinq cents francs d’argent français, se flattait de m’y conduire sans aucun risque à courir.

Je me serais mise en route sans crainte avec ces gens que je connais et qui ont le respect de leur parole, mais la fièvre mauvaise ne m’a quittée que par intervalles. Je suis sans vigueur, sans endurance.

L’idée de retourner à Aïn-Sefra et de m’y soigner à l’hôpital est certainement la seule raisonnable--et cependant je ne puis m’y résoudre. Je m’attarde dans ma retraite; je respire avec délice l’air qui m’empoisonna; je ferme les yeux sur le passé et sur l’avenir, comme si je venais de boire l’eau magique de l’oubli et de la sagesse. C’est qu’en vérité je ne regrette plus rien. Aux heures de calme et de réflexion, il m’apparaît que j’ai touché ici le but même de mon existence voyageuse et tourmentée. Une grande sérénité s’est faite en moi, comme si, après une ascension pénible, j’avais enfin dépassé la zone des orages et découvert le ciel libre.

Cependant, je ne me flatte pas de faire comprendre facilement l’état d’esprit qui est ici le mien. Je ne cherche pas à m’analyser, encore moins à poser. Je n’ai pas d’auditeurs. Il me semble que tout ce que je dis est très simple. La distance que je constate moi-même entre ma manière de voir et les jolies choses d’espérance sociale, qui ont cours dans les journaux et les livres modernes, vient sans doute d’une illusion géographique, de mon enfoncement dans le passé à travers des pays sans évolution.

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Voici quelques réflexions de solitude, un jour que je cherchais à y voir clair dans mon cœur, à travers bien des souvenirs:

--Tout amour d’un seul, charnel ou fraternel, est un esclavage, un effacement plus ou moins profond de la personnalité. On renonce à soi-même pour devenir un couple.

Cette grande jouissance de posséder est aussi un grand sacrifice.

On distinguera pourtant entre l’amour et la passion. Tout n’est pas grossièreté dans l’exaltation des sens. J’accepterais bien de voir autre chose que de la débauche dans ces paroles que psalmodiait un taleb marocain pâle de kif: «Je me suis cherché et j’ai fatigué mon corps pour que mon âme fût plus légère!»

L’amour le plus décevant et le plus pernicieux me semble être surtout la tendance occidentale vers l’âme-sœur.

La belle flamme d’Orient dévorante n’a rien de commun avec l’égalité et la fraternité des sexes.

Le musulman peut aimer une esclave et l’esclave peut aimer son maître. Cette constatation d’ordre naturel renverse bien des systèmes.

Qu’à un détour de notre route l’être semblable se soit dressé devant nous, que nous l’ayons rencontré et reconnu, ce qui est rare, une exaltation subite s’emparera de tout notre pauvre moi. Nous croirons à la possibilité de nous compléter et de nous doubler, nous tendrons les bras vers notre image... et ce sera le grand amour... la grande faiblesse!

Aimons au-dessus de nous, aimons encore davantage ce qui nous est inférieur. Élevons à nous celui qui saura nous adorer, ou sachons désirer notre élévation.

Quand j’ai senti mon cœur vivre en dehors de moi, c’était dans la nature ou dans l’humanité, jamais dans l’exaltation charnelle.

Ainsi me suis-je gardée dans les abandons. Pauvre, j’ai possédé la richesse divine, et j’ai mis ma jouissance la plus enivrante dans la magie d’un crépuscule ardent sur les terrasses d’un village au désert.

C’est que, dans ces moments-là, je suis le cœur de la terre; un flot d’immortalité coule richement dans mes veines; ma poitrine se gonfle de puissance; je suis libre et j’existe au-dessus de la mort; si quelqu’un pouvait, se penchant sur moi, me dire «ma sœur» je n’aurais plus qu’à pleurer...

Gloire à ceux qui vont seuls dans la vie! Si malheureux qu’ils soient, ce sont les forts et les saints, les seuls êtres... Les autres ne sont que des moitiés d’âme.

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Qu’on ne voie en cette disposition d’esprit aucun ascétisme. Il me semble, au contraire, que j’ai trouvé un grand talisman de pureté, qui permettra à celui qui le possédera de traverser toutes les conditions de la vie sans se salir à aucun contact:

«Ne jamais donner son âme à la créature, parce qu’elle appartient au Dieu unique; voir dans toutes les créatures un motif de jouissance comme un hommage au Créateur; ne jamais se chercher dans un autre, mais se trouver en soi-même.»

Et, sans doute, le plus ignorant des êtres sera déjà très savant si, comme tout bon musulman, il peut unir, sans péché, la Foi à la Sensualité.

Ces choses, je m’en souviens, nous les disions déjà à Alger, devant l’immensité de la mer miroitante sous la clarté de la lune, par certaines nuits des derniers printemps. Elles nous paraissaient fort naturelles dans un décor de légère volupté, au long de mille et une cigarettes, en présence de cette jeune femme, brune et nonchalante, qui, le coude aux coussins du divan, savait écouter de tous ses yeux, qu’elle avait d’un Orient fort beau, et nous sourire et se draper.

L’un d’entre nous déclarait même que la foi n’est qu’un obstacle... Mais la sensualité, fût-elle exprimée par l’art sous sa forme la plus haute, ne pourra jamais contenir tous les élans de l’âme.

Aujourd’hui, tout cela est loin, très loin, et j’aimerais à savoir ce qu’en pensent ceux de notre petit groupe maintenant dispersé.

Dans ma solitude du Sud, les paroles d’autrefois ont grandi; elles ont pris beaucoup de valeur intérieure. Je les ai associées, dans leur sens le plus nouveau, à tant de spectacles qui me ramènent invinciblement aux âges anciens du monde, à ces époques où la voix des sages et des prophètes avait un retentissement, alors que le bruit des grelots littéraires passe inaperçu dans le vacarme de la rue.

Et je bénis encore ma solitude qui me laisse croire, qui refait de moi un être simple et d’exception, résigné à son destin.

DÉPART

Pour la dernière fois, je me réveille sur la terrasse, à l’appel rauque du moueddhen traînant dans la nuit.

Il fait frais. Tout dort.

Le Berbri El-Hassani et le nègre Mouley Sahel se lèvent. Comme moi, ils doivent partir ce matin, mais en sens contraire.

Je vais remonter à Béchar, Beni-Ounif, et de là regagner Aïn-Sefra, pour m’y soigner le reste de l’été de façon à pouvoir profiter des premiers convois de l’automne.

Alors je pousserai, je l’espère, jusqu’aux oasis touatiennes. Ces contrées ne sont pas inconnues, mais on n’a presque rien écrit de valable, rien de bien observé sur la vie qu’on peut y mener. Ce sera, je l’espère, mon hivernage.

J’en reviendrai avec des notes, qui complèteront par un autre livre mes impressions du Sud-Oranais et mes rêveries de la zaouïya. Comme tant d’autres, j’aurai été, moi aussi, un explorateur, et ceux qui viendront aux pays dont je parle y reconnaîtront facilement les choses que j’ai dites. Quelques-uns de mes camarades, officiers et soldats du Sud, y sauront ajouter les mille riens journaliers de nos causeries. Les mokhazni, avec qui j’ai vécu, plus simples, indifférents aux choses écrites, sauront à peine mon nom. Mais quand je retournerai parmi eux, il leur semblera qu’ils m’ont quittée la veille. Nous pourrons encore bavarder au café maure, et ils sauront dans nos chevauchées me chanter leurs complaintes. La lassitude et le désenchantement viendront après des années... Voilà mon avenir tout droit, tel que du moins il me plaît de l’envisager par ce beau matin déjà blanchissant qui va se lever sur mon départ de Kenadsa...

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Cependant, mes compagnons font aussi leurs préparatifs pour aller à Bou-Dnib. Ils voudraient m’emmener avec eux et je voudrais avoir la force de les suivre.

--Réfléchis bien, Si Mahmoud, me dit le Berbri, il en est temps encore. Nous marcherons tout un mois, nous traverserons des pays où les occasions seront nombreuses pour toi de voir beaucoup de choses et de t’instruire. Nous remonterons le Guir, nous irons jusqu’au Tafilala ou bien encore jusqu’au Tisint... Tu seras reçu partout comme notre frère.

La tentation est bien forte... Mais partir ainsi, faible comme je suis encore, et sans autorisation, sans avertir personne... Ce voyage d’étude et de curiosité ne serait-il pas mal interprété? Bien à contre-cœur, je me résigne à reprendre aujourd’hui la route de Béchar...

Comme ce voyage de retour sera différent de ce qu’il fut à l’aller, quand je marchais vers le pays inconnu!

--Non, El-Hassani, je ne puis pas. Ce sera pour plus tard, dans quelque temps. Quand je pourrai, je te préviendrai!

--Que Dieu rende l’accomplissement de tes projets facile!

· · ·

Deux autres nègres, qui s’en iront à pied, sont là, assis, immobiles contre le mur, leur fusil sur les genoux. Ils comprennent à peine l’arabe, car ils sont nés et ont grandi sur la route de Fez, chez les Aït-Ischorouschen, les plus frustes et les plus fermés d’entre les Berabers.

L’un d’eux garde un silence farouche et me jette un regard bas. A ses yeux évidemment, je ne suis qu’un réprouvé, un M’zani maudit.

Sur un ordre bref d’El-Hassani les nègres sellent les chevaux. Du doigt mes compagnons de la zaouïya me montrent la direction du Guir, qu’ils vont prendre. Cependant, ils ne me quitteront pas brusquement. Ils tiennent à m’accompagner un peu et reviendront ensuite sur leurs pas.

--Nous irons avec toi, me dit El-Hassani, jusqu’à l’entrée des cimetières.

Nous sortons. J’ai la gorge si serrée d’émotion, que je puis à peine répondre aux paroles qui me sont adressées. Il faut pourtant que, jusqu’au bout, je garde un cœur d’homme.

· · ·

Dans les petites dalles aiguës, plantées de champ, comme des ardoises, dans l’argile dure, et qui marquent la longueur des tombes de saillies où butent rarement le pas des chevaux habitués, nous mettons pied à terre, ainsi qu’il est d’usage au moment de la séparation des amis, et nous nous embrassons trois fois.

--Va donc dans la paix et la sécurité de Dieu!

--Puisses-tu rencontrer le bien!

Remontés à cheval, nous partons dans des directions opposées: El-Hassani vers l’Ouest inexploré, où j’aurais tant voulu le suivre, et moi vers le désenchantement des régions connues.

· · ·

Du haut d’un monticule, je suis longtemps des yeux les gens de Bou-Dnib qui s’éloignent. Ils disparaissent enfin parmi le dédale des dunes et sous le rayonnement rose du jour levant. Avec eux s’évanouit pour moi la dernière lueur d’espoir: de longtemps, jamais peut-être, je ne pourrai pénétrer plus avant au Maroc.

Tandis que ma jument s’avance à pas lents, mes regards désolés se perdent sur la vallée, qu’en venant j’avais trouvée si belle dans la nativité splendide du soleil d’été. Et parce que je reviens en arrière, parce que, peut-être, un long exil, loin du désert aimé, commence pour moi, je trouve le pays très quelconque, presque laid, hérissé de mille pointes où ne s’accroche aucun rayon... Un grand charme s’est évanoui.

Alors, rageusement, pressant les flancs de ma jument blanche, je m’élance dans un galop fou, et le vent du désert tarit mes yeux humides...

CHOSES DU SAHARA

SUR LE MARCHÉ D’AÏN-SEFRA

Dès le dimanche soir, sur toutes les pistes, à travers toutes les dunes, les nomades arrivent à cheval, à mulet, à pied, poussant les petits ânes patients et les grands chameaux lents qui allongent leur cou souple et leur lippe avide vers les touffes d’alfa verte. «Amour» et «Beni-Guil»--tout ce peuple en migration perpétuelle--se portent vers Aïn-Sefra, pour le grand marché du lundi matin.

Le marché joue un rôle capital dans la vie de l’Arabe et surtout de l’Arabe nomade.

C’est là qu’on se rencontre et qu’on se réunit, c’est là qu’on apprend les nouvelles, et c’est là qu’on pourra gagner un peu d’argent.

Dès l’aube, sur un terrain vague entre le village et le quartier de cavalerie, la foule s’amasse avec un grand bruit qui ira croissant jusqu’à midi.

Les chameaux s’agenouillent en grondant sourdement, les chevaux attachés aux acacias grêles du boulevard s’ébrouent et hennissent aux juments qui passent. Les hommes se démènent et crient.

Dans tout ce tapage dominent les bêlements nombreux et plaintifs des moutons attachés les uns aux autres par le cou, et le mugissement des petits bœufs et des vaches noires, à peine plus grosses que des veaux.

A terre, les marchandises du Sud s’accumulent en un superbe désordre: toisons sentant violemment le suint, sel brut en morceaux spongieux et gris, peaux de boucs remplies de lait aigre, de beurre ou de goudron de thuya, paniers tressés en alfa, couvertures et haïks aux couleurs éclatantes, burnous neufs encore tout raides, ferrures de chevaux, jarres de terre cuite, cordes de laine, selles, etc.

Et dans ce chaos pittoresque d’objets à vendre, les nomades circulent: «Amour» loqueteux et superbes, «Beni-Guil» en haillons de la couleur du sol, tous avec la ceinture de cuir bastionnée de cartouches.

Des femmes aussi se mêlent aux groupes, vieilles le plus souvent, minées, sèches, le visage tatoué, tanné par de longs étés, la démarche assurée, le geste mâle. Plus rarement, une figure un peu jeune, de beaux yeux d’azur et des dents blanches qui se cachent à demi sous le long voile brodé de fleurs.

... Depuis que les Beni-Guil ont obtenu l’«aman» et viennent sur les marchés de la frontière, ils renaissent à la vie, après l’effrayante misère qu’ils ont subie l’an dernier[6] des mois durant, quand ils tenaient la montagne. Les détrousseurs ont rentré leurs ongles crochus. Ils circulent dans le village, déjà moins déguenillés, sinon moins farouches qu’au début.

[6] En 1903.

Ils passent, regardant les «M’zanat» avec indifférence, presque avec dédain. Ils se décident enfin à entrer dans les boutiques avec méfiance, en bande. Là, commencent d’interminables marchandages. Les nomades discutent pendant des heures, se concertent pour des achats menus.

Dans les cafés maures, ils s’associent à trois ou quatre pour prendre un peu de thé avec un morceau de pain sec.

Quelles têtes sous le large turban recouvert d’un voile en auvent! Quels profils d’oiseaux de proie, au nez recourbé en bec féroce, aux yeux luisants!

Au marché, pour la moindre contestation, des disputes éclatent. On devine, au ton qu’elles prennent, ce qu’il doit en être en _bled-es-siba_ marocain, loin de toute surveillance. Là-bas sur ces marchés encore plus tumultueux, la poudre parle, des cadavres roulent parmi les marchandises, du sang coule sur la terre battue. Ici, les Beni-Guil se contentent de gestes désordonnés, de menaces et d’injures épiques.

--«Attends, fils d’infidèle, enfant du péché! Ici, nous sommes avachis, nous sommes devenus semblables à des femmes, à force de manger du pain blanc et de boire de l’eau courante! Attends que nous soyons au-delà de Fortassa et que nous ayons bu de l’eau de redir[7]. Tu verras ensuite si nous sommes des mâles...»

[7] Redir, réservoir naturel où se rassemble l’eau des pluies. Pour les nomades, le pain blanc et l’eau courante sont un luxe amollissant.

· · ·

Sur le fond rouge du sol, les teintes neutres dominent, ocres des vêtements, roux et beiges ternes des chameaux, noir luisant des bœufs et des chèvres, grisailles rosées des moutons aux toisons entassées.

Apre tableau, violent, plein de vie, de cette vie nomade restée telle encore qu’elle devait être jadis dans le grand lointain des siècles.

JOIES NOIRES

Parfois des cris fusent des cantines du village: disputes ou chants de légionnaires en bordée.

... Ici, au «Village Nègre», les derniers bruits s’éteignent.

La pleine lune verse des flots de lumière bleue sur les maisons en toub grises, sur les rues vides et, tout près, sur la dune qui semble diaphane.

Par la porte d’un petit café maure encore entr’ouverte, une raie de lumière rouge glisse sur le sable, jusqu’au mur d’en face.

Des sons tumultueux--des sons de tam-tam et de chants--s’échappent de ce taudis blanchi à la chaux.

Nous entrons, le nègre Saadoun et moi.

... Il faut traverser la salle, grande comme une cellule, puis pénétrer dans la cour par un trou à peine praticable.

Au milieu des décombres, dans la clarté diffuse qui tombe d’en haut, un groupe de femmes s’agite.

Deux vieilles, accroupies dans l’ombre, battent du tambourin et chantent, en leur idiome incompréhensible, une mélopée infiniment traînante, coupée d’une sorte de halètement sauvage, de râles rauques, saccadés.

Trois autres négresses dansent.

L’une d’elles est jeune et belle.

Son long corps souple se tord, ondoie et se renverse lentement, avec des frémissements factices, tandis que ses bras ronds, aux chairs dures, esquissent une étreinte passionnée.

Sa tête roule alors sur ses épaules et ses larges yeux roux se ferment à demi, tandis qu’un sourire langoureux entr’ouvre ses lèvres sur l’émail parfait de ses dents.

Des reflets argentés courent sur les cassures des plis raides de sa longue tunique de soie bleu de ciel qui flotte autour de ses épaules, comme de grandes ailes vaporeuses.

Les lourds bijoux d’argent sonnent en cadence.

Parfois, quand elle frappe les paumes de ses mains, ses bracelets s’entrechoquent avec un bruit de chaînes.

Deux autres femmes, fanées, avec des masques de momies, secouent des voiles rouge sang sur des corps pesants.

... En face, assis le long du mur, les hommes regardent cette danse des prostituées noires, qui comme un rite rapporté de la patrie soudanaise, revient tous les mois à la pleine lune.

Quatre ou cinq nègres, dont deux Soudanais de race pure, types de rare et décevante beauté nègre, aux traits fins, aux long yeux roux, tout arabes. Leurs joues sont ornées de longues entailles au fer rouge et un anneau d’argent traverse le lobe de leur oreille droite.

Immobiles, impassibles, l’œil fasciné par les danses, ils regardent, sans un mot.

Les autres, kharatine et métis, rient avec des attitudes et des grimaces simiesques.

... Un seul blanc parmi eux, un spahi, fine figure d’Arabe des Hauts-Plateaux, l’amant de la belle négresse.

Accoudé sur son burnous rouge plié, il regarde, lui aussi, en silence.

Un pli dur fronce ses sourcils arqués et les abaisse sur l’éclat de ses yeux noirs où passent les reflets changeants de ses émotions.

Tantôt, quand se pâme la négresse qui le regarde et lui sourit de temps en temps, tout le corps musclé du spahi s’étire... Tantôt, quand elle semble prêter un peu d’attention aux rires et aux plaisanteries des nègres, les mains nerveuses du nomade, qu’aucun travail n’a jamais déformées, se crispent convulsivement.

Et il ne nous voit pas même entrer. Il met toute son âme dans cette contemplation de la femme qui lui a fait oublier son foyer, ses enfants, ses amis, qui l’a pris et le retient là, dans son bouge en ruines.

... A côté, dans une petite chambre voûtée, dans une niche de la muraille nue et blanche, une bougie brûle.

Sur des nattes, sur des hardes bariolées, une dizaine de nègres sont à demi couchés.

Entre eux, sur un plateau en cuivre, des verres à thé et des petites pipes de kif.

Des loques blanches sur des corps noirs aux muscles saillants comme des cordes, des voiles de mousseline terreuse autour de faces prognathiques et lippues; çà et là, le rouge écarlate d’une chéchiya...

Les deux Soudanais qui étaient dans la cour nous ont suivis.

Ils s’assoient côte à côte, au fond de la pièce.

L’un prend un _bendir_, un tambourin arabe, et l’autre un chalumeau.

Alors, une des négresses apporte une cassolette en terre cuite avec, sur des charbons ardents, de la poudre de benjoin et de l’écorce de cannelle.

La petite fumée bleue monte sous la voûte et emplit bientôt le réduit où s’épaissit une lourde chaleur.

Les deux nègres commencent leur musique, lentement d’abord, comme paresseusement.

Puis peu à peu, ils s’excitent. Des gouttes de sueur perlent sur leur front, les prunelles sombres de leurs yeux se dilatent et leurs narines mêmes palpitent. Ils se renversent en arrière, roulant sur la natte, comme ivres.

L’homme au tambourin élève son instrument à bras tendus, au-dessus de sa tête, et frappe, frappe, par saccades sourdes, sans cesse accélérées, jusqu’à une cadence folle.

Le joueur de chalumeau, les yeux fermés, balance sa tête coiffée du haut turban à cordelettes des nomades arabes.

Les autres chantent, sans s’arrêter, comme sans respirer, et c’est le chant haletant, le terrible chant qui, tout à l’heure, soulevait d’une ardeur sauvage la chair en moiteur des négresses.

Les pipes de kif circulent.

Peu à peu, avec le thé à la menthe poivrée, avec les fumées odorantes, les senteurs nègres, la musique et l’étouffement de la pièce, un souffle de démence semble effleurer les fronts ruisselants des nègres.

Des sursauts convulsifs les secouent tout entiers.

Tout à coup, le beau Soudanais qui jouait du tambourin semble pris de fureur. Il lance de toutes ses forces le _bendir_ sur les trois petites cornes du brûle-parfums.

La peau mince se crève.

Alors des rires s’élèvent. Avec une sorte de rage, les nègres déchirent l’instrument.

... Et le chalumeau pleure, pleure à l’infini, sur un air d’une déchirante tristesse.

Je sors, la tête en feu.

Dans la cour, les femmes ont allumé un feu de palmes sèches, qui illumine d’une clarté brutale leurs contorsions lascives.

Accoudé sur son burnous rouge, le spahi contemple sa maîtresse plus ondoyante et plus excitée, à mesure que l’heure s’avance. Il n’a pas bougé, et le pli dur de ses sourcils s’est accentué.

De ce taudis noir s’exhale une sensualité violente, exaspérée jusqu’à la folie et qui finit par devenir profondément troublante.

... Dehors, tout se tait, tout rêve et tout repose, dans la clarté froide de la lune.

Il fait bon s’en aller au galop, par la brise fraîchie de la mi-nuit, sur la route déserte, fuir la griserie sombre de cette terrible orgie noire.

CHANSON DU SPAHI

(Sur la route de Géryville.)

Écoute, ami, le récit de ma peine Entre les peines du monde, Écoute ce qui est arrivé à ton frère, Au fils de ta tribu, Écoute, et demande-toi d’où me vient la patience... Le chagrin de mon cœur pouvait tuer dix hommes!

J’étais jeune, le cadet dans la tente de mon père, Le cadet de ses fils beaux comme des lions.

Quand le duvet d’homme eut noirci ma lèvre, Mon père me donna un fusil et un cheval gris, Un cheval ardent.

Il me donna aussi une épouse au front clair, Aux yeux de nuit. Son nom devait apporter la chance sous la tente: On l’appelait Saïda, du nom de la ville de nos aïeux, Saïda, une perle parmi les filles des Rzaïn! Mais il était écrit sur la page de mon destin: Celui-ci ne connaîtra que la souffrance, Et la tristesse!

Il vint une heure que moi je n’avais pas prévue: L’heure de l’ange de la mort tombante Quand il toucha de l’aile le front de Saïda.

Je pleurai, tel une femme, Trois jours et trois nuits je pleurai: Puis mon sang bouillonna comme un vin de palmier, Et je sentais son feu qui me brûlait le cœur.

Il y eut des paroles entre moi et mon frère; Sans l’aide de Dieu la poudre eût parlé. Je partis seul, errant comme un fou, Je cherchais le mâle qui me tuerait...

Enfin, las de la misère et de la vie, je me suis vendu. Je suis allé à Saïda Parce que ce nom m’avait blessé, Je me suis engagé pour un peu d’argent, J’ai caché mes origines sous le burnous rouge.

Maintenant j’ignore si on naît ou si on meurt Sous ma tente. Je ne cherche pas à savoir, je ne demande rien. Sans doute les femmes ont pleuré sur moi Comme sur un mort. Sans doute mon père s’est détourné de moi, Et mes frères m’ont renié...

Mais je ne reviendrai pas. Nous allons dans le Sud, au pays de la poudre! Si je tombe là-bas, dans le pays désert, L’aigle et le chacal l’apprendront bientôt.

Dis-moi, fais-moi savoir qui lavera mon corps, Qui pleurera sur la tombe du soldat orphelin, Qui saura que mon cœur trembla comme un ramier Entre les mains des jeunes filles. Dis-moi, fais-moi savoir...

LE LAVEUR DES MORTS

(Chanté sous ta tente, entre Aflou et Tagguin, par le cavalier Mohamed ould Abd-el-Kader Ben-Ziane.)

Je te salue, frère au cœur pur O dernier visiteur, tu entres sous ma tente... C’est à toi que je dirai, à toi seul, toute la vérité.

J’ai passé la porte où tous passeront: Les bergers et les aghas, les caïds et les mendiants. Je ne te mentirai pas sur le seuil: Dans la maison de l’autre monde On laisse après soi la ruse.

J’ai cru en l’amitié des frères du même sein, En l’amour des enfants issus de ma chair; J’ai cru aux richesses sous une tente large; J’ai voulu l’abondance des repas Et la splendeur des vêtements.

J’ai recherché la vitesse et l’ardeur des étalons, Et la force du bras qui honore l’homme, Et la pudeur qui couronne le front de la femme.

Mais l’heure est venue Et l’ange de ma mort s’est approché: Je me suis couché et je te salue, O laveur des morts, seul ami qui me reste!

Mon corps aura de toi la dernière caresse, Par toi je connaîtrai le linceul Qui sera pour moi le vêtement blanc de l’éternité.

Quand on m’aura donné l’asile de la tombe, Quand les cœurs musulmans Auront prié sur moi la dernière prière, On m’oubliera bientôt, on oubliera mon nom, Car mon nom était fait pour la vie.

O laveur des morts, après deux ans Va demander aux épines qui poussent sur ma tombe Quelles sont les larmes amies qui l’arrosent, Quelles sont les lamentations qui charment le vent.

Elles te diront: la pluie du ciel Et le chant des oiseaux qui meurent aussi, La pluie du ciel et le chant des oiseaux A la gloire de Celui qui ne meurt pas!...

DANS LA DUNE

C’était sur la fin de l’automne 1900, presque en hiver déjà. Je campais alors, avec quelques bergers de la tribu des Rebaïa, dans une région déserte entre toutes, au sud de Taïbeth-Guéblia, sur la route d’Eloued à Ouargla[8].

[8] A ce moment Isabelle Eberhardt, partant comme un héros de roman d’aventures, s’était mis en tête de savoir au juste dans quelles conditions le marquis de Morès avait trouvé la mort. Les indices qu’elle avait pu recueillir à Tunis et dans le Sahel tunisien, l’année précédente, avaient lancé sa jeune curiosité dans cette voie.

Elle devait, pour arriver son but, se familiariser avec les tribus nomades du Sud-Constantinois, vivre de leur vie, écouter patiemment les récits de la tente.--Elle trouvait surtout dans cette vie un merveilleux champ d’études.

Nous avions un troupeau de chèvres assez nombreux, et quelques malheureux chameaux, maigres et épuisés, épaves de l’expédition d’In-Salah, qui a dépeuplé de chameaux le Sahara pour des années, car la plupart ne sont pas revenus des convois lointains d’El-Goléa et d’Igli.

Nous étions alors huit, en nous comptant, mon serviteur Aly et moi. Nous vivions sous une grande tente basse en poil de chèvre, que nous avions dressée dans une petite vallée entre les dunes.--Après les premières petites pluies de novembre, l’étrange végétation saharienne commençait à renaître. Nous passions nos journées à chasser les innombrables lièvres sahariens, et surtout à rêver, en face des horizons moutonnants.

Le calme et la monotonie, jamais ennuyeuse cependant, de cette existence au grand air provoquaient en moi une sorte d’assoupissement intellectuel et moral très doux, un apaisement bienfaisant. Mes compagnons étaient des hommes simples et rudes, sans grossièreté pourtant, qui respectaient mon rêve et mes silences--très silencieux eux-mêmes d’ailleurs.

Les jours s’écoulaient, paisibles, en une grande quiétude, sans aventures et sans accidents...

Cependant, une nuit que nous dormions sous notre tente, roulés dans nos burnous, un vent du Sud violent s’éleva et souffla bientôt en tempête, soulevant des nuages de sable.

Le troupeau bêlant et rusé réussit à se tasser si près de la tente que nous entendions la respiration des chèvres. Il y en eut même quelques-unes qui pénétrèrent dans notre logis et qui s’y installèrent malgré nous, avec l’effronterie drôle propre à leur espèce.

La nuit était froide, et je dus accueillir, sans trop de mécontentement, un petit chevreau qui s’obstinait à se glisser sous mon burnous et se couchait contre ma poitrine, répondant par des bourrades de son front têtu à toutes mes tentatives d’expulsion.

Fatigués d’avoir beaucoup erré dans la journée, nous nous endormîmes bientôt, malgré les hurlements lugubres du vent dans le dédale des dunes et le petit bruit continu, marin, du sable qui pleuvait sur notre tente.

Tout à coup, nous fûmes à nouveau réveillés en sursaut, sans pouvoir, au premier moment, nous rendre compte de ce qui arrivait, mais écrasés, étouffés, sous un poids très lourd: une rafale plus violente avait chaviré notre tente, nous ensevelissant sous ses ruines. Il fallut sortir, ramper à plat ventre, péniblement, dans la nuit noire où le vent froid faisait fureur, sous un ciel d’encre.

Impossible ni de remonter la tente dans l’obscurité, ni d’allumer notre petite lanterne. Il pouvait être trois heures déjà, et nous préférâmes nous coucher, maussades, à la belle étoile, en attendant le jour. Aly dut encore extraire à grand’peine quelques couvertures et quelques burnous de dessous la tente, et il fallut aussi sauver les chèvres qui gémissaient et se débattaient furieusement.

Étouffant dans mon burnous sur lequel le sable continuait de tomber en pluie, tenue éveillée par les hennissements de frayeur et les ruades de mon pauvre cheval attaché à un piquet et bousculé par les chèvres inquiètes, je ne parvins plus à me rendormir.

Le vent avait cessé presque tout à fait. Aly était occupé à allumer un grand feu de broussailles. Nous nous assîmes tous autour du bienfaisant brasier, transis et courbaturés. Seul Aly conservait sa bonne humeur habituelle, nous plaisantant sur nos airs de déterrés.

Le jour se leva, limpide et calme, sur le désert où la tourmente de la nuit avait laissé une infinité de petits sillons gris, comme les rides d’une tempête sur le sable.

L’idée me vint d’aller faire un temps de galop dans la plaine qui s’étendait au-delà de la ceinture de dunes fermant notre vallée.

Aly resta pour reconstruire la tente et mettre en ordre notre petit ménage ensablé et dispersé durant la nuit. Il me recommanda cependant de ne pas trop m’éloigner du camp.

Mais bah! dès que je fus dans la plaine, je lâchai la bride à mon fidèle «Souf» qui partit à toute vitesse, énervé, lui aussi, par la mauvaise nuit qu’il avait passée.

Longtemps nous courûmes ainsi, à une vitesse vertigineuse, ivres d’espace, dans le calme serein du jour naissant.

Enfin, mettant à grand’peine mon cheval au pas, je me retournai et je vis que j’étais très loin déjà des dunes...

Sans aucune hâte de rentrer au campement, l’idée me vint de passer par les collines qui ferment la plaine. Je m’engageai donc dans un dédale de monticules de plus en plus élevés, en prenant le chemin de l’ouest.

Il y avait là des vallées semblables à la nôtre et, pour ne pas perdre trop de temps, je laissais trotter «Souf» dans ces endroits plus plats.

Peu à peu, le ciel s’était de nouveau couvert de nuages, et le vent commençait à tomber. Sans la bourrasque de la nuit qui avait séché et déplacé toute la couche superficielle du sable, un vent aussi faible n’eût pu provoquer aucun mouvement à la surface du sol. Mais la terre était réduite à l’état de poussière presque impalpable, et le sable continuait doucement à couler des dunes escarpées. Je remarquai bientôt que mes traces disparaissaient très vite.

Après une heure je commençais à être étonnée de ne pas encore être arrivée au camp. Il était déjà assez tard, et la chaleur devenait lourde. Pourtant, je remontais bien vers l’ouest?...

Enfin, je finis par m’arrêter, comprenant que l’avais fait fausse route et que j’avais dû dépasser le campement.

Mais je demeurais perplexe... Où fallait-il me diriger? En effet, je ne pouvais pas savoir si je me trouvais au-dessus ou au-dessous de la route, c’est-à-dire si j’avais passé au nord ou au sud du camp. Je risquais donc de m’égarer définitivement. Cependant, je me décidai à prendre résolument la direction du nord, la moins dangereuse dans tous les cas.

Mais, là encore, je n’aboutis à rien, après avoir marché pendant une heure; alors, je redescendis vers le sud.

Il était trois heures après midi, déjà, et ma mésaventure ne m’amusait plus: je n’avais qu’un pain arabe dans le capuchon de mon burnous et une bouteille de café froid. Je commençais à me demander ce que j’allais devenir, si je ne retrouvais pas mon chemin avant la nuit.

Laissant mon «Souf» dans une vallée, je grimpai sur la dune la plus élevée de la région autour de moi, de tous côtés, je ne vis que la houle grise des monticules de sable, et je ne parvenais pas à comprendre comment j’avais pu, en si peu de temps, m’égarer à ce point.

Enfin, ne voulant plus continuer à errer sans but, craignant d’être prise par la nuit dans un endroit stérile où mon cheval, déjà privé d’eau, ne trouverait même pas d’herbe, je me mis à la recherche d’une vallée commode pour passer la nuit.

--Demain, dès l’aube, je me mettrai en route vers le nord, pensai-je, et je gagnerai la route de Taïbeth...

Je découvris un vallon profond et allongé, où une végétation plus touffue avait poussé, étonnamment verte. Je débarrassai «Souf» de son harnachement, et je le lâchai, allant moi-même explorer mon «île de Robinson».

Au milieu d’un espace découvert, je trouvai un tas de cendres à peine mêlées de sable, et quelques os de lièvre: des chasseurs avaient dû passer la nuit là. Peut-être reviendraient-ils?

Ces chasseurs du Sahara sont des hommes rudes et primitifs, vivant à ciel ouvert, sans résidence fixe. Quelques-uns laissent leurs familles très loin, dans les ksour; d’autres sont de véritables enfants des sables, errant avec femmes et enfants--mais ceux-là sont rares. Leur vie à tous est aussi libre et aussi peu compliquée que celle des gazelles du désert.

Parmi ces chasseurs, il y a bien quelques «irréguliers» fuyant dans les solitudes la justice des hommes. Cependant, dans ces régions encore assez voisines des villes et des villages, les dissidents, comme on les appelle en langage administratif, sont rares, et je souhaitais de voir apparaître les chasseurs dont j’avais retrouvé les traces, afin de sortir au plus vite de la situation ridicule où je m’étais mise. Dans quelles transes devaient être mes compagnons, surtout le fidèle Aly?

Un hennissement joyeux me tira de ces réflexions: mon cheval s’était approché d’un fourré très épais et très vert et, la tête enfoncée dans les branches, semblait flairer quelque chose d’insolite.

... Entre les buissons, il y avait un de ces «hassi» nombreux du Sahara, perdus souvent en dehors de toutes les routes, puits étroits et profonds, que seuls les guides connaissent.

La végétation presque luxuriante de la vallée s’expliquait par la présence de cette eau à une faible profondeur.

Je me mis en devoir de puiser, au moyen de ma bouteille attachée au bout de ma ceinture.

Soudain j’entendis une voix qui disait, tout près derrière moi:

--Que fais-tu là, toi?

Je me retournai: devant moi se tenaient trois hommes bronzés, presque noirs, en loques, portant leur maigre bagage dans des sacs de toile et armés de longs fusils à pierre.

--J’ai soif.

--Tu t’es égaré?

--Je campe non loin d’ici avec des Rebaïa, des Souafa, des bergers...

--Tu es Musulman?

--Oui, grâce à Dieu!

Celui qui m’avait adressé la parole était presque un vieillard. Il étendit la main et toucha mon chapelet.

--Tu es de Sidi Abd-el-Kader Djilani... Alors, nous sommes frères... Nous aussi nous sommes Kadriya.

--Dieu soit loué! dis-je.

J’éprouvai une joie intense à trouver en ces nomades des confrères: entre adeptes de la même confrérie l’aide mutuelle et la solidarité sont de règle. Eux aussi portaient en effet le chapelet des Kadriya.

--Attends, nous avons une corde et un bidon; nous ferons boire ton cheval et tu passeras la nuit avec nous; demain matin, nous te ramènerons à ton camp. Tu t’es beaucoup éloigné vers le sud, tu as passé le camp des Rebaïa et, maintenant, en prenant par les raccourcis, il faut au moins trois heures pour y arriver.

Le plus jeune d’entre eux se mit encore à rire:

--Tu es dégourdi, toi!

--De quelles tribus êtes-vous?

--Moi et mon frère, nous sommes des Ouled-Seïh de Taïbeth-Guéblia et celui-là, Ahmed Bou-Djema, est Chaambi des environs de Berressof. Son père avait un jardin à Eloued, dans la colonie des Chaamba qui est au village d’Elakbab. Il s’est sauvé, le pauvre...

--Pourquoi?

--A cause des impôts. Il est parti à In-Salah avec notre cheikh, Sidi Mohammed Taïeb; quand il est revenu, il a trouvé sa femme morte, emportée par l’épidémie de typhus, et son jardin privé de toute culture; alors, il a gagné le désert--à cause des impôts.

Le jeune Seïhi qui parlait ainsi avait attiré mon attention par la primitivité de ses traits et l’éclat sournois de ses grands yeux fauves. Il eût pu servir de type accompli de la race nomade, fortement métissée d’Arabe asiatique, qui est la plus caractéristique du Sahara.

Ahmed Bou-Djema, maigre et souple, semblait être son aîné, autant qu’on en pût juger, car la moitié de sa face était voilée de noir, à la façon des Touareg.

Quant au plus âgé, il avait une belle tête de vieux coupeur de routes, aquiline et sombre.

Ahmed Bou-Djema portait, pendus à sa ceinture, deux superbes lièvres. Il s’écarta un peu du puits et, après avoir dit «Bismillah!» il se mit à vider son gibier.

· · ·

Le soleil avait disparu derrière les dunes, et les derniers rayons roses du jour glissaient au ras du sol, entre les buissons aux feuilles pointues et les jujubiers. Les touffes de _drinn_ semblaient d’or, dans la grande lueur rouge du soir.

Sélem, l’aîné des deux frères, s’écarta de notre groupe et, étendant son burnous loqueteux sur le sable, il commença à prier, grave et comme grandi.

--Vous n’avez point de famille? demandai-je à Hama Srir, pendant que nous creusions un trou dans le sable pour la cuisson des lièvres.

--Sélem a sa femme et ses enfants à Taïbeth. Moi, ma femme est dans les jardins de Remirma, dans l’Oued-Rir, chez sa tante.

--Ne t’ennuies-tu pas, loin de ta famille?

--Le sort est le sort de Dieu. Bientôt j’irai chercher ma femme. Quand les enfants de Sélem seront grands ils chasseront comme leur père.

--_In châ Allah!_

--_Amine._

Tout me charmait et m’attirait, dans la vie libre et sans souci de ces enfants du grand Sahara splendide et morne.

Après avoir lié en boule les lièvres, nous les mîmes, avec leur fourrure, au fond du trou, sous une mince couche de sable. Puis nous allumâmes par-dessus un grand feu de broussailles.

--Alors, tu t’es marié chez les Rouara?

Hama Srir fit un geste vague:

--C’est toute une histoire! Tu sais que nous autres, Arabes du Désert, nous ne nous marions guère en dehors de notre tribu...

Le roman de Hama Srir piquait ma curiosité Voudrait-il seulement me le conter? Cette histoire devait être simple, mais empreinte du grand charme mélancolique de tout ce qui touche au désert.

Après le souper, Sélem et Bou-Djema s’endormirent bientôt. Hama Srir, à demi couché près de moi, tira son «matoui» (petit sac en filali pour le kif) et sa petite pipe. Je portais, moi aussi, dans la poche de ma gandoura, ces insignes du véritable Soufi. Nous commençâmes à fumer.

--Hama, raconte-moi ton histoire?

--Pourquoi? Pourquoi t’intéresses-tu à ce qu’ont fait des gens que tu ne connais pas?

--Je t’adopte pour frère, au nom d’Abd-el-Kader Djilani.

--Moi aussi.

Et il me serra la main.

--Comment t’appelles-tu?

--Mahmoud ben Abdallah Saâdi.

--Écoute, Mahmoud, si je ne t’adoptais pas, moi aussi, pour frère, si nous ne l’étions pas déjà par notre cheikh et notre chapelet, et si je ne voyais pas que tu es un taleb, je me serais mis fort en colère au sujet de ta demande, car il n’est pas d’usage, tu le sais, de parler de sa famille. Mais écoute, et tu verras que le «mektoub» de Dieu est tout-puissant, que rien ne saurait le détourner.

· · ·

--Deux années auparavant, Hama Srir chassait avec Sélem dans les environs du bordj de Stah-el-Hamraïa, dans la région des grands «chotts» sur la route de Biskra à Eloued.

C’était en été. Un matin, Hama Srir fut piqué par une «lefaâ» (vipère à cornes) et courut au bordj: la vieille belle-mère du gardien, une Riria (originaire de l’Oued-Rir) savait guérir toutes les maladies--celles du moins que Dieu permet de guérir.

Le gardien était parti pour Eloued avec son fils, et le bordj était resté à la garde de la vieille Mansoura et de sa belle-fille déjà âgée, Tébberr. Vers le soir, Hama Srir ne souffrait presque plus et il quitta le bordj, pour aller rejoindre son frère dans le chott Bou-Djeloud. Mais il avait un peu de fièvre, et il voulut boire. Il descendit à la fontaine, située au bas de la colline rougeâtre et dénudée de Stah-el-Hamraïa.

Là, il trouva l’aînée des filles du gardien, Saâdia, qui avait treize ans et qui, femme déjà, était belle sous ses haillons bleus. Et Saâdia sourit au nomade, et longuement ses grands yeux roux le fixèrent.

--Dans quinze jours, je reviendrai te demander à ton père, dit-il.

Elle hocha la tête.

--Il ne voudra jamais. Tu es trop pauvre, tu es un chasseur.

--Je t’aurai quand même, si Dieu en a décidé ainsi. Maintenant remonte au bordj, et garde-toi pour Hama Srir, pour celui que Dieu t’a promis.

--_Amine!_

Et lentement, courbée sous sa lourde «guerba» en peau de bouc pleine d’eau, elle reprit le chemin escarpé de son bordj solitaire.

Hama Srir ne parla point à Sélem de cette rencontre, mais il devint songeur.

--«Il ne faut jamais dire ses projets d’amour, cela porte malheur», précisa-t-il.

Tous les soirs, quand le soleil embrasait le désert ensanglanté et déclinait vers l’Oued-Rir’ salé, Saâdia descendait à la fontaine pour attendre «celui que Dieu lui avait promis».

Un jour qu’elle était sortie à l’heure ardente de midi, pour abriter son troupeau de chèvres, elle crut défaillir: un homme, vêtu d’une longue gandoura et d’un burnous blancs, armé d’un long fusil à pierre, montait vers le bordj.

En hâte elle se retira dans le coin de la cour où était leur humble logis et là, tremblante, elle invoqua tout bas Djilani «l’Émir des Saints» car, elle aussi, était de ses enfants.

L’homme entra dans la cour et appela le vieux gardien:

--Abdallah ben Hadj Saâd, dit-il, mon père était chasseur, il appartenait à la tribu des chorfa Ouled-Seïh, de la ville de Taïbeth-Guéblia. Je suis un homme sans tare et dont la conscience est pure--Dieu le sait. Je viens te demander d’entrer dans ta maison, je viens te demander ta fille.

Le vieillard fronça le sourcil.

--Où l’as-tu vue?

--Je ne l’ai pas vue. Des vieilles femmes d’Eloued m’en ont parlé... Telle est la destinée.

--Par la vérité du Koran auguste, tant que je vivrai jamais un vagabond n’aura ma fille!

Longuement Hama Srir regarda le vieillard.

--Ne jure pas les choses que tu ignores... Ne joue pas avec le faucon: il vole dans les nuages et regarde en face le soleil. Évite les larmes à tes yeux que Dieu fermera bientôt!

--J’ai juré.

--_Chouf Rabbi!_ (Dieu verra) dit Hama Srir.

Et sans ajouter un mot, il partit.

Si Abdallah, indigné, entra dans sa maison et, s’adressant à Saâdia et à Embarka, il dit:

--Laquelle de vous deux, chiennes, a laissé voir son visage au vagabond?

Les deux jeunes filles gardèrent le silence.

--Si Abdallah, répondit pour elles l’aïeule vénérée, le vagabond est venu le mois dernier se faire panser pour une morsure de «lefaâ». Ma fille Tébberr, qui est âgée, m’a aidée. Le vagabond n’a vu aucune des filles de Tébberr. Nous sommes vieilles, le temps du hedjeb (retraite des femmes arabes) est passé pour nous. Nous avons soigné le vagabond dans le sentier de Dieu.

--Garde-les, et qu’elles ne sortent plus.

Saâdia, l’âme en deuil, continua pourtant à attendre, obstinément, le retour de Hama Srir, car elle savait que, si vraiment Dieu le lui avait destiné, personne ne pouvait les empêcher de s’unir.

Elle aimait Hama Srir, et elle avait confiance.

· · ·

Près d’un mois s’était écoulé depuis que le chasseur était monté au bordj pour demander Saâdia, et il ne reparaissait pas. Il était bien près, cependant, attardé dans la région des chotts, et, chaque nuit, les chiens féroces de Stah-el-Hamraïa aboyaient...

Lui aussi, il avait juré.

Un soir, se relâchant un peu de sa surveillance farouche, comme Tébberr était malade, Si Abdallah ordonna à Saâdia de descendre à la fontaine, sans s’attarder.

Il était déjà tard, et la jeune fille descendit, le cœur palpitant.

La pleine lune se levait au-dessus du désert, baigné d’une transparence aussi bleue que peut l’être la nuit. Dans le silence absolu, les chiens avaient des rauquements furieux.

Pendant qu’elle remplissait sa guerba, les bras dans l’eau du bassin, Saâdia vit passer une ombre entre les figuiers du jardin.

--Saâdia!

--Louange à Dieu!

Hama Srir l’avait saisie par le poignet et l’entraînait.

--J’ai peur! J’ai peur!

Elle posa sa main tremblante dans la main forte du nomade et ils se mirent à courir à travers le chott Bou-Djeloud, dans la direction de l’Oued Rir’... et quand elle disait «J’ai peur, arrête-toi!» il la soulevait irrésistiblement dans ses bras, car il savait que cette heure lui appartenait et que toute la vie était contre lui.

Ils fuyaient, et déjà les aboiements des chiens s’étaient lassés.

· · ·

Le vieillard, surpris et irrité du retard de sa fille, sortit du bordj et l’appela à plusieurs reprises. Mais sa voix, sans réponse, se perdit dans le silence lourd de la nuit. Un frisson glaça les membres du vieillard. En hâte, il alla chercher son fusil et descendit.

La gamelle flottait sur l’eau et la guerba vide traînait à terre.

--Chienne! elle s’est enfuie avec le vagabond. La malédiction de Dieu soit sur eux!

Et il rentra, le cœur irrité, sans une larme, sans une plainte.

--Celui qui engendre une fille devrait l’étrangler aussitôt après sa naissance, pour que la honte ne forçât pas un jour la porte de sa maison, dit-il en rentrant chez lui.--Femme, tu n’as plus qu’une seule fille... et celle-ci est même de trop!... Tu n’as pas su garder ta fille.

Les deux vieilles et Embarka commencèrent à pleurer et à se lamenter comme sur le cadavre d’une morte, mais Si Abdallah leur imposa silence.

· · ·

... Cependant les deux amants avaient fui longtemps à travers la plaine stérile.

--Arrête-toi, supplia Saâdia, mon cœur est fort mais mes jambes sont brisées... Mon père est vieux et il est fier. Il ne nous poursuivra pas.

Ils s’assirent sur la terre salée et Hama Srir se mit à réfléchir. Il avait tenu parole, Saâdia était à lui, mais pour combien de temps?

Il résolut enfin, pour échapper aux poursuites, de la mener à Taïbeth, et, là, de l’épouser devant la djemaâ de sa tribu, sans acte de mariage.

Saâdia, lasse et apeurée, s’était couchée près de son maître. Il se pencha sur elle et calma d’un baiser son cœur encore bondissant...

Quatre nuits durant ils marchèrent, mangeant les dattes et la «mella» de Hama Srir. Pendant la journée, par crainte des deïras et des spahis d’El-Oued, ils se tenaient cachés dans les dunes.

Enfin, vers l’aube du cinquième jour, ils virent se profiler au loin les murailles grises et les coupoles basses de Taïbeth-Guéblia.

· · ·

Hama Srir mena Saâdia dans la maison de ses parents et leur dit «Celle-ci est ma femme. Gardez-la et aimez-la à l’égal de Fathma Zohra votre fille.»

Quand ils furent unis devant l’assemblée de la tribu, Hama Srir dit à Saâdia:

--Pour que Dieu bénisse notre mariage, il faut que ton père nous pardonne. Sans cela, lui, ta mère et ton aïeule qui m’a été secourable, pourraient mourir avec le cœur fermé sur nous. Je te mènerai dans ton pays, chez ta tante Oum-el-Aâz. Quant à moi, je sais ce que j’ai à faire.

Le lendemain, dès l’aube, il fit monter Saâdia, strictement voilée, sur la mule de la maison, et ils descendirent vers l’Oued Rir’.

Ils passèrent par Mezgarine-Kedina, pour éviter Touggourt, et furent bientôt rendus dans les jardins humides de Remirma.

Oum-el-Aâz était vieille. Elle exerçait la profession de sage-femme et de guérisseuse. On la vénérait et même certains hommes parmi les Rouara superstitieux la craignaient.

C’était une Riria bronzée avec un visage de momie dans le scintillement de ses bijoux d’or, maigre et de haute taille, sous ses longs voiles d’un rouge sombre. Ses yeux noirs, où le khôl jetait une ombre inquiétante, avaient conservé leur regard. Sévère et silencieuse, elle écouta Hama Srir et lui ordonna d’écrire en son nom une lettre au père de Saâdia.

--Si Abdallah pardonnera, dit-elle avec une assurance étrange. D’ailleurs, il ne durera plus longtemps.

Hama Srir entra dans l’oasis et découvrit un taleb qui, pour quelques sous, écrivit la lettre.

--«Louange à Dieu seul!--Le salut et la paix soient sur l’Élu de Dieu!

«Au vénérable, à celui qui suit le sentier droit et fait le bien dans la voie de Dieu, le très pieux, le très sûr, le père et l’ami, Si Abdallah bel Hadj Sâad, au bordj de Stah-el-Hamraïa, dans le Souf, le salut soit sur toi, et la miséricorde de Dieu, et sa bénédiction pour toujours! Ensuite, sache que ta fille Saâdia est vivante, et en bonne santé, Dieu soit loué!--et qu’elle n’a d’autre désir que celui de se trouver avec toi et sa mère et son aïeule et sa sœur et son frère Si Mohammed en une heure proche et bénie. Sache encore que je t’écris ces lignes sur l’ordre de ta belle-sœur, lella Oum-el-Aâz bent Makoub Rir’i, et que c’est dans la maison de celle-ci qu’habite ta fille. Apprends que j’ai épousé, selon la loi de Dieu, ta fille Saâdia et que je viens te demander ta bénédiction, car tout ce qui arrive, arrive par la volonté de Dieu. Après cela, il n’y a que la réponse prompte et propice et le souhait de tout le bien. Et le salut soit sur toi et ta famille de la part de celui qui a écrit cette lettre, ton fils et le pauvre serviteur de Dieu:

«Hama Srir ben Abderrahman Chérif.»

· · ·

Quand cette lettre parvint au vieil Abdallah, illettré, il se rendit à Guémar, à la zaouïya de Sidi Abd-el-Kader. Un mokaddem lui lut la lettre, puis, le voyant fort perplexe, lui dit:

--Celui qui est près d’une fontaine ne s’en va pas sans boire. Tu es près de notre cheikh et tu ne sais que faire: va-t-en lui demander conseil.

Abdallah consulta donc le cheikh qui lui dit:

--Tu es vieux. D’un jour à l’autre Dieu peut te rappeler à lui, car nul ne connaît l’heure de son destin. Il vaut mieux laisser comme héritage un jardin prospère qu’un monceau de ruines.

Alors, obéissant au descendant de Djilani et son représentant sur la terre, Si Abdallah ploya sous sa doctrine et pria le mokaddem de composer une lettre de pardon pour le ravisseur.

«... Et nous t’informons par la présente que nous avons pardonné notre fille Saâdia! Dieu lui accorde la raison, et que nous appelons la bénédiction du Seigneur sur elle, pour toujours. Amin! Et le salut soit sur toi de la part du pauvre, du faible serviteur de Dieu:

«Abdallah bel Hadj.»

La lettre partit.

· · ·

Oum-el-Aâz, silencieuse et sévère, parlait peu à Saâdia. Elle passait son temps à composer des breuvages et à deviner le sort par des moyens étranges, se servant d’omoplates de moutons tués à la fête du printemps, de marc de café, de petites pierres et des entrailles des bêtes fraîchement saignées.

--Abdallah pardonne, avait-elle dit à Hama Srir, après avoir consulté ses petites pierres, mais il ne durera plus longtemps... son heure est proche.

Saâdia était devenue songeuse. Un jour, elle dit à son époux:

--Mène-moi dans le Souf. Je dois revoir mon père avant qu’il meure.

--Attends sa réponse.

La réponse arriva. Hama Srir fit de nouveau monter Saâdia sur la mule de la maison, et ils prirent la route du nord-est, traversant le Chott Mérouan desséché.

Au bordj de Stah-el-Hamraïa, la diffa fut servie et l’on fit grande fête, et il ne fut parlé de rien puisque l’heure des explications était passée.

Le cinquième jour, Hama Srir ramena sa femme à Remirma...

Le mois suivant, en redjeb, une lettre de Stah-el-Hamraïa annonçait à la vieille Oum-el-Aâz que son beau-frère venait d’entrer dans la miséricorde de Dieu.

· · ·

--Tous les mois je descends à Remirma, pour voir ma femme, me dit Hama Srir en terminant son récit. Dieu ne nous a pas donné d’enfants. Un instant, très pensif, il garda le silence, puis il ajouta plus bas, avec un peu de crainte:

--Peut-être est-ce parce que nous avons commencé dans le _haram_ (le péché, l’illicite). Oum-el-Aâz le dit... Elle sait.

· · ·

... Il était très tard déjà, et les constellations d’automne avaient décliné sur l’horizon. Un grand silence solennel régnait au désert. Nous nous étions roulés dans nos burnous, près du feu éteint, et nous rêvions--lui, le nomade dont l’âme ardente et vague était partagée entre la jouissance de sa passion triomphante et la crainte des sorts, la peur des ténèbres, et moi, la solitaire, que son idylle avait bercée.--Et je songeais au tout-puissant amour qui domine toutes les âmes, à travers le mystère des destinées!

NOSTALGIES

Tout le grand charme poignant de la vie vient peut-être de la certitude absolue de la mort. Si les choses devaient durer, elles nous sembleraient indignes d’attachement.

Il y a de grandes nuances dans le ciel de la durée: le Passé est rose, le Présent gris, l’Avenir bleu. Au delà de ce bleu qui tremble, s’ouvre le gouffre sans limite et sans nom, le gouffre des transformations pour l’éternelle vie.

Oui, la notion utile d’un départ forcé et définitif suffit, en certaines âmes, pour donner aux choses de la vie un charme déchirant.

Les lieux où l’on a aimé et où l’on a souffert, où l’on a pensé et rêvé, surtout, les pays quittés sans espoir de jamais les revoir, nous apparaissent plus beaux par le souvenir qu’ils le furent en réalité.

Dans l’espace et dans le temps, le Regret est le grand charmeur qui pénètre toutes les ombres.

· · ·

· · ·

Ainsi, en son âme élue, lors de ses lointains et successifs exils, il lui suffisait d’une parole aux consonances arabes, d’une musique d’Orient, même d’une simple sonnerie de clairon derrière le mur d’une caserne quelconque, d’un parfum, pour évoquer, avec une netteté voluptueuse, si intense qu’elle touchait à la douleur, tout un monde de souvenirs de la terre d’Afrique, assoupis, point défunts, demeurés cachés en la silencieuse nécropole de son âme, telle une funèbre et inutile momie au fond d’un sarcophage qui, soudain, sous l’influence de quelque fluide inconnu, se soulèverait et sourirait comme la «Prêtresse de Carthage».

Chaque heure de sa vie ne lui était chère que par cette angoisse grisante des anéantissements passés et imminents. En mettant, pour la première fois, le pied sur une terre étrangère, il escomptait déjà d’avance toutes les sensations, toutes les voluptés dont elle lui serait le théâtre, et surtout celle, attristée, du départ certain et de la nostalgie à venir.

C’est qu’il n’arrêtait pas le contour des choses et la forme des êtres au présent, au visible. Il aimait à les prolonger et à les colorer. Son imagination s’associait à son cœur...

Assis sur une barrique vide, parmi les choses chaotiques du grand quai de la Joliette, il contemplait la splendeur naissante du pâle soleil hivernal, et il se souvenait d’un matin d’automne, très lointain, antérieur aux grands anéantissements qui avaient fait de lui un nomade et un errant...

C’était à Annèba (Bône), sur cette côte barbaresque qu’il adorait--pour l’avoir tant de fois quittée--et qu’il n’osait plus espérer.

Il était sorti, très tôt, pour se rendre à la gare, et il longeait la mer, en cette campagne suburbaine si vaste et si mélancolique. Derrière le cap Rosa, le soleil se levait, inondant tout le beau golfe de lueurs sanglantes et dorées. Les grands eucalyptus, roussis par les vents d’automne, se balançaient doucement dans la fraîcheur matinale. Quelques frileux oiseaux s’éveillaient et chantaient, timidement.

Ce matin-là, il s’était souvenu, avec un intime frisson, des levers de soleil de son adolescence et de ses premières années d’enfant précocement sensible et rêveur--des années qu’il n’avait bien comprises qu’à distance.

· · ·

Maintenant, sur le quai de Marseille, à l’ombre de la grande cathédrale qui ne jetait en lui aucune douceur d’espérance, l’aurore aussi n’était belle que d’un autre jour. Il se revoyait ailleurs:

Monté sur son cheval saharien, marchant au pas, très loin devant ses guides, il gravissait une colline nue et pelée, dans l’immensité vide du désert africain. Derrière lui, les solitudes salées et inhospitalières de l’Oued-Rir’; devant lui, les petites murailles en terre rougeâtre, enchevêtrées, les dattiers ombreux et légers d’El-Moggar, l’oasis où il devait passer la journée, après toute une nuit de marche. Vers sa gauche, au-dessus du lac desséché par la fournaise de l’été saharien, le soleil se levait.

· · ·

Le chott s’étendait à perte de vue, route solide et sûre pendant l’été, que traversent sans cesse ces longues «quafila» de chameaux, où galopent les rapides méhara des Chaamba--abîme de boue et de fange dès les premières pluies hivernales--route meurtrière pour l’imprudent qui s’y aventurerait.

«Le Grand Chott l’a bu», lui avait dit un guide Chaambi, en lui parlant de son frère. Et, avec un frisson d’angoisse, il se souvint de cette phrase dite dans une nuit funèbre de tempête et de détresse, au milieu même des solitudes maudites de ce grand chott Melghir, perfide et homicide.

· · ·

Or, ce matin-là, le soleil paisible se levait au-dessus de la plaine morte, d’où la bénédiction de Dieu devait s’être retirée dès les origines lointaines, car aucun vestige de vie n’y apparaissait, rien, sauf la mystérieuse végétation minérale des cristaux.

Quelle paix radieuse et souriante!

Sur le fond gris rougeâtre du chott d’une platitude absolue, seules des efflorescences laiteuses de sel cristallisé se montraient, tristes poussées qui répandaient d’âpres et nauséeuses senteurs marines, effluves de fièvre et de mort.

Et le chott, ennemi de la vie, souriait pourtant de toutes ces blancheurs comme aucune aurore n’avait souri...

· · ·

--Nostalgies! nostalgies éparses dans Marseille, égarées comme de grands oiseaux qui vont repartir, qui se posent seulement!

· · ·

Une autre fois, par un soir triste, la pluie battait furieusement les vitres de sa fenêtre, il était resté seul jusque soir, sans bouger de sa chambre, à revoir une chose impressionnante qui «revenait».

Autour de lui, l’immensité moutonnante des grandes dunes de l’Ouady-Souf, les mêmes dos de bêtes monstrueuses, d’un beige décoloré par trop de lumière à l’infini, singulier océan figé en pleine tempête, solidifié, et dont seule la surface, participant de la vie des vents, coule sans cesse dans le silence des siècles monotones. Parfois, de petites vallées. Là, sur le sable tout blanc, d’une finesse presque impalpable, des arbustes rabougris, comme rampants, sèment une étrange glanure de rameaux morts, d’un noir d’ébène. Puis, de loin en loin, bornes milliaires de cette route mouvante du Souf, les «gmira» grises, petites pyramides de pierre bâties sur la crête des grandes dunes, pour indiquer la route à suivre.

Dans le ciel sans un nuage, d’une infinie transparence azurée, le soleil à son déclin s’abaissait vers l’horizon, et l’on voyait encore, dans l’immensité rosée des sables, poindre les maisons grises et les dattiers sombres de Kasr-Kouïnine.

... Soudain, d’un brusque effort, d’un galop haletant, son cheval atteignit le sommet de la grande dune qui sépare Kouïnine d’Eloued.

Devant ses yeux émerveillés, il vit passer alors un spectacle unique, inoubliable, une vision du vieil Orient fabuleux.

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Au milieu d’une plaine immense, d’un blanc qui passait au mauve, une grande ville blanche se dressait parmi les végétations obscures des jardins. Et la ville immaculée, au sein de cette plaine achromatique, semblait immatérielle et translucide, dans l’immensité fluidique de la terre et du ciel. Sans un toit gris, sans une cheminée fumeuse, Eloued lui apparut pour la première fois, telle une ville enchantée des siècles envolés de l’Islam primitif, comme une perle laiteuse, enchâssée dans cet écrin de satin vaguement nacré qu’était le désert...

Aucunes paroles ne lui eussent suffi pour exprimer la splendeur enivrante de ce spectacle--enivrante parce qu’éphémère et d’une infinie mélancolie en son essence.

Doucement il approchait, longeant maintenant une vague étendue où une infinité de petites dalles grises, caduques et penchées dans le sable, attestaient le lieu de repos éternel des Croyants.

Et voilà que, dans l’immense silence de cette cité qui semblait morte et inhabitée, des voix descendirent, comme du haut des montagnes, pensives et solennelles, des voix qui, en ce même instant, sur ce même air de tristesse supra-terrestre, retentissaient des confins du Soudan noir aux immensités du Pacifique, à travers tant de continents et de mers, pour rappeler un immortel souvenir sacré à tant d’hommes de races si opposées, si dissemblables...

· · ·

Mais une autre voix, plus lente et plus cadencée, monta d’une rue tortueuse et ensablée. Là-bas, visible, une longue théorie d’hommes en burnous blancs ou noirs, en rouges manteaux de spahis, sortit, très doucement, recueillie et triste, de l’enceinte. D’abord, des vieillards vénérables, de vieilles têtes enturbannées où jamais une seule pensée de doute ou de révolte contre la volonté divine n’avait germé...

Puis, porté sur les épaules robustes de six «souafa» bronzés, presque noirs, une chose allongée apparut, sur la civière voilée d’un drap blanc, immobilisée dans la rigidité froide de la mort. Puis, encore et encore, des formes blanches et noires.

Du groupe des vieillards, une psalmodie lente s’élevait, proclamant l’inéluctable Destinée, la vanité des biens éphémères de ce monde et l’excellence de la mort, qui est l’entrée triomphale de l’Éternité:

«Voici, Seigneur, ton serviteur, fils de tes serviteurs, qui a quitté en ce jour la face de ce monde, où il laisse ceux qui l’aimèrent, pour les ténèbres du tombeau... Et il attestait qu’il n’est pas d’autre Dieu que toi et que Mohammed est ton prophète... Or tu es le Dispensateur du pardon et le Miséricordieux.»

Dans la vallée funéraire, deux hommes creusaient une fosse profonde dans le sable desséché.

--Et, quand le corps fut déposé dans la terre, la face tournée vers la plage de la terre où est la sainte Mekka, et recouvert de palmes vertes, le sable blanc coula doucement, recouvrant pour l’éternité ce qui avait enfermé une âme musulmane, l’âme de quelque humble cultivateur soufi, homme de peu de savoir et de beaucoup de foi.

Puis, paisiblement, remportant le brancard vide, la blanche théorie reprit le chemin de la ville, dans l’attente absolument résignée en chacun de revenir, à l’heure fixée par le «mektoub», sur ce même brancard, accompagné par les mêmes gestes millénaires et les mêmes litanies d’inébranlable certitude.

Et ce passage d’un enterrement, dont aucune ombre lugubre n’entachait la douceur ineffable, avait fait descendre en son cœur étranger une paix profonde.

D’autres ombres, drapées de vêtements bleu sombre, s’avançaient vers un puits, dont l’armature primitive--un tronc de palmier attaché sur une traverse supportée par deux montants--faisait jouer une «oumara», grande corbeille en cuir équilibrée d’une pierre. C’étaient les femmes d’Eloued qui allaient à l’aiguade, portant, d’un geste antique, une amphore sur l’épaule droite.

Sur la muraille en terre battue d’une maison soufi, compliquée et chaotique, encombrée de petites terrasses, de petites voûtes, un jeune homme était venu s’asseoir et s’était mis à jouer d’une petite flûte en roseau aux trous enchantés.

Oh, alors, quel n’avait pas été pour lui le charme sans bornes de cette arrivée, sa douceur intensément mélancolique, inoubliable à jamais...

--Une rafale glacée vint secouer le châssis et les vitres de sa fenêtre de Marseille. Il tressaillit, comme sortant d’un rêve. La nuit froide et obscure était descendue sur cette ville, où il se sentait plus seul et plus étranger. Il alluma une lampe, voulut travailler.

Ses regards tombèrent par hasard sur la quatrième page d’un journal, portant un horaire maritime. Alors, brusquement, il éprouva un désir intense, presque douloureux, de repartir, d’aller revivre son rêve d’un été de grande liberté jeune. Mais, après un instant de réflexion, il se dégagea:

«A quoi bon?... Ce charme passé, je ne le retrouverais pas. Il n’est point de plus irréalisable chimère que d’aller, en des lieux jadis aimés, à la recherche des sensations mortes. Non! au hasard de la vie mystérieuse, cherchons plutôt, sur d’autres terres, d’autres joies, d’autres tristesses et d’autres nostalgies.»

Le lendemain, il partait enfiévré, ardent de voir et de sentir, pour une autre région de cette Afrique qui l’attirait invinciblement et qui devait être son tombeau prématuré!

Et le chercheur de voluptés nostalgiques n’est jamais revenu...

RÉMINISCENCES

Avec les étoiles d’Eloued, vous tremblez encore dans mon cœur, regards attirants et humides des fanaux du grand navire qui m’emportait vers la terre africaine...

· · ·

Pendant quelques semaines j’avais retrouvé la vie de Marseille. Bien souvent j’étais venue dans cette grande cité des départs. Toujours un destin contraire semblait m’y poursuivre et m’empêchait de la voir comme j’aime à voir les villes où je passe, en rêvant, lente et seule, le long des murs des quais et des places, vêtue de costumes d’emprunt, choisis selon les lieux ou les circonstances.

Sous un costume correct de jeune fille européenne, je n’aurais jamais rien vu, le monde eût été fermé pour moi, car la vie extérieure semble avoir été faite pour l’homme et non pour la femme. Cependant j’aime à me plonger dans le bain de la vie populaire, à sentir les ondes de la foule couler sur moi, à m’imprégner des fluides du peuple. Ainsi seulement je possède une ville et j’en sais ce que le touriste ne comprendra jamais, malgré toutes les explications de ses guides.

Toujours j’avais dû courir, enfiévrée, à travers ces rues grouillantes, l’esprit ailleurs, occupé de choses ennuyeuses; puis, tout de suite, laissant derrière moi Marseille inconnue, presque chimérique, je m’embarquais pour d’autres ports, pour d’autres pays: j’allais chercher le silence et l’oubli dans les cités dormantes de la terre barbaresque, ou le rêve riant d’un visage dans les villes parfaites d’Italie, et du temps mort dans cette étrange Sardaigne...

Cette fois, par un hasard propice, je suis revenue libre, l’âme presque en paix, l’esprit presque désœuvré, et j’ai pu enfin pénétrer Marseille, en percevoir la sensation, la très spéciale excitation d’exotisme complexe, les parfums de bitume, d’eau marine et d’orange.

· · ·

Au mois de juillet 1900 je repartais pour l’Algérie. Je me vois en mer, et cette impression d’espace s’ajoute à celle du désert, qui descend si voluptueuse en moi, par ces premiers soirs accablants de Sahara retrouvé: ainsi j’existe encore à distance dans celle que j’étais hier.

· · ·

... Lentement le soleil d’été va disparaître là-bas, en pleine mer, dans les eaux tranquilles. Les rochers blancs se sont faits roses, et la Vierge de la Garde, sur sa colline aride, brille soudain d’un éclat presque surnaturel.

Marseille, la cité des adieux, est incomparable en ces soirs noyés d’une liqueur dorée. Dans l’eau frémissante, des serpents de feu courent fugitifs et glissants, un vent tiède caresse doucement les maisons, les navires et l’eau, tandis qu’à l’horizon, dans l’imprécis flamboyant de la haute mer, s’accomplit, comme un drame, le naufrage du soleil.

Le cri rouillé des cabestans sur les ancres soulève mes lourds souvenirs; les flancs du navire ont frémi... C’est à mon tour, maintenant, de m’accouder au bastingage et de rêver, en une mélancolie résignée, à l’insondable mystère des lendemains et des aboutissements, à ces choses fuyantes qui environnent et régissent les destinées. Comme certaines âmes s’attachent au sol natal par l’exil, et d’un amour d’autant plus profond que moindre est l’espoir du retour, je sens que je commençais à aimer cette dernière ville d’Europe, ses ports surtout--et ainsi sa chère silhouette se grave d’un trait ému parmi mes visions d’errante et de solitaire.

... Mais voici qu’à l’horizon la mer s’assombrit. Le soleil a disparu, et l’incendie du couchant achève de s’éteindre en des ombres violettes. Des moutons blafards apparaissent et courent sur la crête sombre des lames creusées; de longues ondulations commencent à rouler à la surface encore calme de la mer: le temps sera mauvais...

Le navire est parti. Marseille a disparu à l’horizon, avec ses rochers et ses îles blanches.--Roule, vieux navire, emporte-moi!

· · ·

J’ai retenu ce propos d’un marin, dit sur un ton à la fois résigné et sentencieux: «La mer, il n’y a dessus que les fous et les pauvres...»

Certes, ceux qu’il appelait les pauvres sont les vrais marins, soumis au perpétuel danger et à la plus dure des vies. Quant aux «fous», ce sont tous les rêveurs et les inquiets, tous les amoureux de la chimère, tous ceux qui, comme nous, «s’embarquent pour partir», les émigrants et les espérants.

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Au delà de toutes les mers, il est un continent; au bout de chaque voyage, il est un port ou un naufrage...

Insensiblement, doucement, l’espérance mène au tombeau. Mais qu’importe! demain le grand soleil se lèvera encore, la mer vêtira ses couleurs les plus chatoyantes, et les ports resplendiront toujours!

SOUVENIRS D’ELOUED

Eloued: une ville toute arabe, bâtie sur le versant d’une haute dune de sable, avec des maisons toutes de plâtre maçonné par les Souafa (habitants du Souf). La ville en prend un aspect oriental d’une blancheur idéale.

Les constructions françaises s’y distinguent très nettement: le bureau arabe, la caserne, la poste, l’école, la douane.

Il y a deux caïdats à Eloued: celui des Achèche et celui des Messaaba.

Les constructions musulmanes importantes sont la mahakma du cadi, les mosquées Azèzla, Ouled-Khalifa, Messaaba-Gharby, Sidi Selem, Ouled-Ahmed et la mosquée de la zaouïya de Sidi Abd-el-Kader.

Les rues d’Eloued sont tortueuses et aucune d’entre elles n’est pavée. Le marché est une grande place avec deux bâtiments à voûtes et coupoles, l’un pour les grains, l’autre pour la viande.

Sur le marché d’Eloued on voit des Souafa de toutes les tribus, des Chaamba, et même des Touareg et des Soudanais.

Le vendredi, se tient le marché d’Eloued, et, dès le jeudi soir, les routes environnantes s’emplissent de chameaux, d’ânes et de piétons.

Les principales routes sont au nord, celle du Djerid tunisien par Behima et Debila; au nord-ouest, celle de Biskra par Guémar; à l’ouest, celle de Touggourth par Kouïnine et celle de Touggourth par Taïbeth-Guéblia, d’où part également la route d’Ouargla par le désert; au sud, il y a la route de Berressof et de Ghadamès par Amiche, et, à l’est, celle de Tunisie par le village de Tréfaoui.

Eloued est environnée de nombreux villages, qui constituent le pays appelé Oued-Souf.

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J’ai vécu des mois dans ce pays. J’y suis venue deux fois en plein été, j’y ai passé l’hiver et j’ai failli y mourir. Blessée d’un coup de sabre au village de Behima, j’y restai quelque temps, soignée à l’hôpital militaire... Je puis en parler.

Tout d’abord Eloued me fut une révélation de beauté visuelle et de mystère profond, la prise de possession de mon être errant et inquiet par un aspect de la terre que je n’avais pas soupçonné. Je n’y séjournai que peu de temps, mais j’y revins l’année suivante, à la même époque, invinciblement attirée par le souvenir.

Il est, je crois, des heures prédestinées, des instants très mystérieusement privilégiés, où certaines contrées, certains sites, nous révèlent leur âme en une intuition subite, où nous en concevons soudain la vision juste, unique, ineffaçable.

Ainsi, ma première vision d’Eloued me fut une révélation complète, définitive, de ce pays âpre et splendide qu’est le Souf, de sa beauté étrange et de son immense tristesse aussi.--C’était en août 1899, par une chaude soirée calme...

FANTASIA

De tous les souvenirs étranges, de toutes les impressions évocatrices que me laissa mon séjour à Eloued--ville grise aux mille coupoles basses, pays d’aspect archaïque, sans âge--le plus profond, le plus singulier est le spectacle unique qu’il me fut donné de contempler par une claire matinée d’hiver--de cet hiver magique de là-bas, ensoleillé et limpide comme un printemps.

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Depuis plusieurs jours déjà tout le pays était en fête le grand marabout vénéré, Sidi Mohammed Lachmi, allait revenir, rentrant de son voyage au pays lointain--presque chimérique--de France: occasion précieuse de revêtir des costumes brillants, de faire galoper dans le vent et la fumée quelques chevaux fougueux, et surtout de faire parler la poudre.

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Avivant des transparences roses, infinies, glissantes, le jour se levait.--L’aube est l’heure d’élection, l’heure charmante entre toutes, dans le Sahara. L’air est alors léger et pur, une brise fraîche murmure doucement dans le feuillage épais et dur des palmiers, au fond des oasis. Aucune parole ne saurait rendre l’enchantement unique de ces instants, dans la grande paix des sables. Qui n’a pas ouvert les yeux sur le désert ne sait pas tout ce que peut contenir d’ineffable la beauté terrestre d’un matin.

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Nous étions venus, dès la veille, au bordj d’Ourmès, à quatorze kilomètres d’Eloued, sur la route de Touggourth, pour y rencontrer le pieux personnage.

Après une nuit passée, avec un petit cercle d’intimes, à écouter la parole enflammée, imagée et puissante du marabout, je sortis dans la cour où nos chevaux attendaient, énervés déjà par le bruit inusité de la veille et par la foule qui, toute la nuit, s’était grossie de nouveaux arrivants.

Assis ou couchés sur le sable, il y avait là plusieurs centaines d’hommes, drapés dans leurs burnous de fête, majestueux et blancs... Têtes énergiques, figures bronzées, encadrées superbement par le blanc neigeux des voiles retombant du turban, femmes drapées à l’antique de sombres étoffes bleues ou rouges, ornées d’étranges bijoux d’or venus du Soudan lointain.

Autour des feux, en des attitudes graves, avec l’accoutumance de gestes de la vie nomade, les fidèles préparaient l’humble café du matin.

Tous portaient au cou le long chapelet des khouans de Sidi Abd-el-Kader de Bagdad.

Excités par une jument noire, née sous le ciel brûlant de la lointaine In-Salah, les étalons piaffaient, frémissaient et hennissaient, courbant avec grâce leurs cous puissants sous la lourde crinière libre.

Dehors, se profilaient sur le ciel pourpre les silhouettes étranges de trois hauts «méhara», placides et indifférents, colosses d’un autre âge, dédaigneux de toute cette humanité menue qui s’agitait autour d’eux.

Enfin, sur un geste impérieux de l’un des mokaddem, la cour se vida et les portes se fermèrent: l’heure était venue de partir.

Le marabout, vêtu du sévère costume de soie verte, du turban vert et des longs voiles blancs qui siéent aux descendants du Prophète, se montra sur la porte. De taille géante, grave et lent, il s’arrêta un instant, et le regard indéfinissable et profond de ses larges yeux noirs glissa vers l’horizon oriental. L’enthousiasme des fidèles le laissait calme et impénétrable, sans émotion visible sur les traits réguliers de son visage.

Au milieu d’un tumulte--cris des serviteurs et hennissements des chevaux impatients--nous fûmes vite en selle. La porte s’ouvrit à deux battants, et d’un seul élan nous étions dehors.

Devant nous, quatre musiciens nègres, venus du pays tunisien des Nefzaoua, vêtus de soie aux couleurs violentes, déchiraient une mélodie étrange et sauvage sur leurs musettes stridentes, accompagnées du battement sourd d’un tambour énorme.

Soudain, de la foule, une voix monta, immense, marine:

--Salut à toi, fils du Prophète!

Frénétiquement, la clameur se répétait et les tambourins, agités à bras tendus au-dessus des têtes, battaient une cadence folle. Les chevaux épouvantés reculèrent d’abord, cabrés, écumants, puis s’élancèrent.

Toujours impassible, monté sur un étalon blanc du Djerid, les yeux baissés, en silence, le marabout semblait occupé seulement à contenir sa monture, sans une parole, sans un mouvement brusque sur la bête furieuse.

Enfin, une sorte de cortège se forma, ondulant et blanc, que dominait seule la haute stature du marabout vêtu de vert.

Lentement, nous avancions vers l’est, comme allant à la rencontre du soleil levant encore caché par les dunes énormes qui enserrent Eloued.

Après des sentiers tortueux et noyés d’ombre bleue, quand nous fûmes sur les hauteurs, la lueur dorée du jour magnifia notre cortège.

Les dunes silencieuses et stériles semblaient enfanter des foules. Des tribus entières dévalaient des collines, surgissaient des jardins...

Bientôt, devant nous, un grand cercle vide se forme et, avec un chant saccadé et sauvage, un vieux chant de guerre de jadis, douze jeunes hommes, vêtus des soies de Tunis aux éclatantes couleurs, s’élancent dans l’arène, armés de longs fusils incrustés et de tromblons. Simulant une attaque, avec des cris rauques, ils chargent sur nous et, tout près de nos chevaux qui reculent effrayés, ils déchargent leurs armes, tous à la fois, dans le sable fumant.

Alors, les chevaux se dressent, fous, gesticulant de leurs pieds de devant au-dessus de la foule... Les yeux exorbités, la bouche ruisselante d’écume, ils veulent reculer encore... Mais, poussés par les éperons aigus, ils s’emballent, se ruent dans la foule qui, serpentine et souple, s’entr’ouvre et leur livre passage.

Et ainsi, à chaque espace un peu plat, un peu vaste, la scène de bravoure recommence.

Nous aurions pu nous croire aux temps lointains, où la guerre enflammait les âmes, les dominait, était la joie et la splendeur. Tout ce qu’il y avait d’héroïque, de décoratif et de suranné dans ces âmes silencieuses de nomades se réveillait.

L’odeur âcre et grisante de la poudre brûlée nous suivait, affolant hommes et bêtes plus encore que la musique sauvage des cris.

Mais bientôt, à l’horizon, sur la crête d’une haute dune, parut une procession blanche, qui semblait auréolée d’or dans le rayonnement oriental. Précédée de trois bannières très vieilles, vertes, jaunes et rouges, brodées d’inscriptions éteintes et surmontées de boules de cuivre scintillantes, avec les mêmes tambourins levés au-dessus des têtes enturbannées, cette autre foule s’avançait, énorme, compacte. Il n’y avait là ni cris, ni musiques aigres; seul, le contre-temps très assourdi des tambourins accompagnait un chant unique, puissant, qui sortait de mille poitrines.

--Salut et paix à toi, ô Prophète de Dieu! Salut et paix à vous, ô Saints d’entre les créatures de Dieu! Salut à toi, Djilani, Émir des Saints, Maître le Bagdad, dont le nom rayonne à l’Occident et à l’Orient!

Près des bannières, sur une grande jument immaculée, s’avançait le frère du marabout, marabout vénéré lui-même, Sidi Mohammed Elimam, énorme et blond, d’un blond celtique ou germain, le visage blanc éclairé par le regard doux et pensif de ses grands yeux bleus--des yeux étranges sous les burnous et le turban blanc de la race d’Ismaël, brûlée à travers les millénaires par les plus ardents soleils.

Les deux troupes se rejoignent, se fondent. Et toujours, de toutes les dunes, des formes blanches d’hommes, des taches bleues de femmes dévalent innombrables.

Je me retourne: derrière nous, une mer houleuse de turbans et de voiles roule, à perte de vue, sur cette route où tant de fois je venais chercher le silence et la solitude. Et toujours, des groupes gesticulants surgissent, qui font parler la poudre dans la frénésie des cavalcades.

A présent, au-dessus de nos têtes, nous semblons emporter avec nous, tel un voile grisâtre et déchiqueté, un nuage de fumée.

Et le chant profond et doux, triste aussi, comme tous ceux du désert, s’amplifie et monte, monte vers l’azur pâle du ciel matinal.

· · ·

Enfin nous entrons dans une plaine immense et vide, semée de tombeaux.

Devant nous, les trois méhara, auxquels d’autres sont venus se joindre, s’en vont, impassibles, sans un frisson, sans une frayeur, à travers la foule. Leurs cavaliers, la face à moitié voilée, restent songeurs, eux aussi, juchés sur la selle touareg. Les clochettes de fer des grandes bêtes héraldiques tintent à chaque pas, et les têtes longues, lippues et étranges, aux grands yeux doux, se balancent lentement au bout des cous flexibles et tendus.

Mais, chevaux et cavaliers, nous avons senti l’espace libre devant nous et, laissant les trois marabouts et les vieillards marcher lentement à l’ombre des bannières qu’agite le vent, nous partons, lâchant enfin les brides tendues à se rompre. Et c’est un galop furieux au milieu de la foule admirative, puis, dans la vaste plaine, des cercles et des courbes décrits à toute vitesse: un vertige.

Toute la folie contenue, toute l’épouvante aussi des chevaux se donnent enfin libre cours, et ils fuient, ils fuient comme s’ils ne devaient plus s’arrêter jamais. L’ivresse de toutes ces âmes violentes et sincères m’a gagné, et, lancée avec les autres cavaliers, j’achève de m’étourdir dans la course.

La ville grise, débordante de fidèles, est dépassée à travers la plaine et les cimetières immenses, nous recommençons à fuir. On dirait qu’une force surnaturelle anime nos chevaux: sans se lasser, ruisselants de sueur, blancs d’écume, ils s’élancent toujours, irrésistiblement, vers l’horizon vague.

· · ·

La plaine n’est plus qu’un océan humain versicolore, la foule qui ne cesse point de grossir l’a envahie, et les trois bannières flottent maintenant au-dessus de milliers et de milliers de Croyants.

Et l’homme vers qui monte l’amour et la confiance de cette foule continue de marcher, lentement, silencieusement, impassible, isolé dans le bruit et les acclamations.

· · ·

Autour de la grande mosquée de la zaouïya surmontée d’une haute coupole, la plaine d’El-Beyada s’étend, déserte et infinie, inondée de lumière subtile.

Plus loin, derrière les maisons d’habitation, un camp nomade immense s’est dressé, une ville née en un jour, peuplant soudain de tentes noires les solitudes désolées d’El-Beyada, qui sont l’entrée de toutes les régions mystérieuses de l’intérieur: Ber-es-Sof, Ghadamès, le Soudan noir.

Là-bas continue le bruit sourd et cadencé des tambourins; de là-bas montent des chants et les sons enchantés, modulés et doux, des petites flûtes bédouines, faites d’un roseau léger...

Ici, un grand silence lourd pèse sur la mosquée délabrée, sur les tombeaux et sur le sable fauve.

· · ·

La nuit vint: elle s’était faite sans crépuscule, et presque aussitôt la clarté de la lune baigna le désert.

En contre-bas, dans une petite vallée stérile, semée de pierres grises aux formes singulières et de tombes abandonnées, sans inscriptions, anonymes, se dresse une muraille étrangement dentelée, qui se profile en noir sur tout l’infini bleu de la nuit... Dans cet enclos, sans un arbuste, sans une fleur, participant de la stérilité éternelle du sable, des petites pierres sont dressées, attestent des sépultures, et, dans ce champ, nous distinguons une autre tombe toute blanche, toute laiteuse, sur laquelle coulent les ondes glauques de la clarté lunaire.

... De la porte ogivale de la mosquée, une forme surgit, haute et sombre. Lentement elle glisse à travers l’espace magiquement illuminé, puis descend vers la vallée funéraire, et voici que cette apparition entre dans l’enclos, s’y arrête, immobile, la tête penchée en une contemplation muette, devant la petite tombe blanche.

· · ·

Non loin de là, dans la grande cité éphémère, sous les tentes noires, la masse des fidèles chante la gloire de cet homme et celle de ses aïeux qui semèrent les grains de la foi renouvelée à travers le pays illimité d’Islam...

Mais le marabout s’est écarté de la foule. Il est venu, poussé par les forces de son cœur, dans la nuit et sur cette tombe, sur cette tombe qui est celle de son premier né, de son fils disparu dans l’abîme du Mystère, alors que ses yeux commençaient à s’ouvrir joyeux et avides sur l’horizon de son pays...

Et l’homme qu’un peuple acclame, et qu’il suivrait jusqu’à la mort, rêve seul, en silence, sur un tombeau d’enfant...

ENVELOPPEMENT

Eloued, 18 Janvier 1901.

Malade depuis quelque temps, souffrant de douleurs intolérables dans tous les membres et d’une inappétence absolue, je me demande parfois si je dois rester ici. Cette idée ne m’effraye pas... Je ne désire, en tous cas, aucun changement d’existence.

Je me suis attachée à ce pays--cependant l’un des plus désolés et des plus violents qui soient. Si je dois jamais quitter la ville grise aux innombrables petites voûtes et coupoles, perdue dans l’immensité grise des dunes stériles, j’emporterai partout l’intense nostalgie du coin de terre perdu où j’ai tant pensé et tant souffert, et où, aussi, j’ai rencontré, enfin, l’affection simple, naïve et profonde, qui, seule, éclaire en ce moment ma triste vie d’une lueur de soleil.

Il y a trop longtemps que je suis ici, et le pays est trop prenant, trop simple, en ses lignes d’une menaçante monotonie, pour que ce sentiment d’attachement soit une illusion passagère et d’esthétique. Non, certes, jamais, aucun autre site de la terre ne m’a ensorcelée, charmée autant que les solitudes mouvantes du grand océan desséché qui, des plaines pierreuses de Guémar et des bas-fonds maudits du Chott Mel’riri, mène aux déserts sans eau de Sinaoun et de Ghadamès.

Souvent, au coucher du soleil, accoudée au parapet en ruine de ma terrasse fruste, attendant l’heure où le mueddine voisin annonce que le soleil a disparu à l’horizon et que le jeûne est rompu, en contemplant les dunes fauves, sanglantes ou violettes, ou livides sous le ciel bas et noir de l’hiver de plus en plus glacial, je sens une grande tristesse m’envahir, une sorte d’angoisse sombre: on dirait qu’à cette heure plus que jamais, par un réveil soudain de mon esprit, je sens l’isolement profond de cette ville inscrite dans l’infranchissable--me semble-t-il-- derrière les dunes, à six jours du chemin de fer et de la vie d’Europe... Et il me semble alors que, sous la grande nuit violette, les énormes dunes, en bêtes monstrueuses, se rapprochent et s’élèvent, qu’elles enserrent de plus près la ville et ma demeure, la dernière du quartier des Ouled-Ahmed, pour nous garder plus jalousement, et à jamais.

Par moments je me mets à mâchonner du Loti:

«Il aimait son Sénégal, le malheureux!»

Oui, j’aime mon Sahara, et d’un amour obscur, mystérieux, profond, inexplicable, mais bien réel et indestructible.

Maintenant il me semble même que je ne pourrai plus vivre loin de ces pays du Sud.

Il me faudrait pourtant la force d’en partir, de m’arracher à cet enveloppement... Mais où trouver cette force de réaction contraire à ma nature?

A L’HOPITAL MILITAIRE

Ballottée depuis près de trois heures sur un brancard, par les dunes, sous un ciel gris d’hiver, je vois enfin passer, au-dessus de ma tête, d’abord la voûte élevée de la porte du quartier, j’aperçois la sentinelle, impassible figure bronzée, sa baïonnette aiguë en éclair, les figures curieuses des hommes de garde, puis une autre voûte plus basse, à droite--et une odeur d’acide phénique me prend à la gorge.

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Je souffre: c’est la torture physique, bête et lugubre, où toute l’animalité se révolte et pleure; c’est la peur de la boucherie chirurgicale, tandis que je suis couchée, accablée et grelottante, sur la table d’opération dans la petite salle claire.

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Je revois cette salle: la porte de bois gris, surmontée d’une fenêtre ouverte; à gauche, une tablette avec quelques livres et l’indispensable almanach du Drapeau. Le long du mur, des casseroles fumantes contenant des tampons et des bandes, le tableau des températures, le thermomètre; puis la table chargée de bocaux et de grandes cuvettes émaillées, où trempent des instruments barbares, pinces, bistouris, curettes, ciseaux, aiguilles, tout un atelier de la souffrance... et la flammèche bleuâtre de la lampe à alcool, tel un feu follet ironiquement vacillant.--Au fond, une fenêtre haute donnait sur la galerie voûtée et sur l’Intendance, qui semblait lointaine dans la perspective fausse de cette cour aux proportions indéfinissables. Et voici, au milieu, la table où je suis couchée sur un matelas avec, sous mon côté gauche, une toile cirée noire aboutissant au seau d’eau sanguinolente. Devant moi, l’armoire aux drogues, sorte de commode en bois gris. Les murs se confondent avec la voûte, ce qui donne à la pièce un air pesant de cachot ou de sous-sol. Ils sont peints d’un ton farine, avec soubassement noir à flammèches rouges. Le sol est dallé en gris.

Là, autour de moi, se meuvent le docteur en paletot de toile grise, avec sa bonne figure jeune et son lorgnon de myope, le caporal Rivière, son képi en arrière, avec sa barbe double de Jésus rubicond, le petit caporal Guillaumin, gosse imberbe: tous en manches de chemises, manches retroussées sur des bras nets et blancs, avec de grands tabliers à bavettes. Enfin, en tenue de toile blanche, ceinture rouge et chéchiya plate, le tirailleur Ramdane, jeune montagnard, à la figure calme et franche, riant rarement, très susceptible, se piquant facilement aux plaisanteries taquines du «toubib» sur la religion.

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La tête vague, les membres brisés, on me remet sur le brancard pour me transporter dans la chambre voisine, et là, on me couche dans un lit haut et étroit, où je ne trouve point de place pour mon corps moulu et pour mon bras horriblement douloureux.

La chaleur torride d’été n’est point là pour parfaire l’illusion de l’agonie, mais «l’odeur de mort» y est, et les ténèbres funestes des nuits de fièvre viennent engendrer les visions troubles, les terreurs sans objets, les angoisses indéfinissables, les désespoirs aigus, dicter les appels fous à la mort délivrante.

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Pensées d’isolement, d’abandon et de morne tristesse, surtout depuis le 9 février...

La chambre longue étroite et voûtée, peinte en jaune, soubassement gris, avec ligne rouge brun de séparation, dallage gris, était en face de la buanderie. Sur l’enseigne de la porte pesante on lisait: «Salle des Isolés».

Deux lits séparés par la table de nuit à tabouret. Les dossiers des lits sont surmontés d’une planchette portant un pot à tisane, un verre en étain et un crachoir blanc. Sur la table de nuit, un petit chandelier, le tabac, le kif, les éternels verres de café pas bus et s’accumulant. En face de mon lit, clouée au mur par quatre triangles de papiers à punaises, une feuille blanche, avec, pour titre, en belle ronde «Annexe d’El-Oued.--Hôpital militaire.--Règlement du service de santé.»

Cette feuille, œuvre de quelque sergent d’antan ou de notre Gauguain lui-même, se terminait par cette rubrique: «Punitions disciplinaires infligées aux malades civils.»

A gauche de la fenêtre voilée d’une couverture de troupe brune, la veilleuse à huile, dont la pâle lueur rosâtre éclaire mes nuits affreuses. Au-dessous, la «valise de la classe» en cuivre poli...

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Tantôt gai, tantôt énervé et acerbe, observateur et penseur, chercheur d’âme, étonné de moi, fraternel, admiratif et agressif souvent--surtout quand il parlait de la question religieuse--le docteur Taste devint très vite mon ami, confiant et camarade, me contant son âme comme on vide son sac.

Je garde de cet hospice, de cette maison de la douleur, perdue dans l’oasis lointaine, un bon et attendri souvenir. Je l’aimais et souvent depuis, surtout aux jours noirs de Batna, je l’ai regrettée. «Mouroir» militaire, comme ils disent là-bas, vestibule du cimetière, fabrique à macchabées... souvent, soit! Mais aussi, parfois, refuge béni pour l’abandonné, l’exilé, l’infortuné, le pauvre et le soldat sans foyer, sans famille--et cela plus souvent, je crois...

PRINTEMPS AU DÉSERT

Du printemps, au Souf, je n’ai pas vu grand-chose, captive dans le quartier gris où tout est de sable et de pierre, et où rien ne reverdira jamais...

L’air cependant, avant les terribles tourmentes de sable des derniers jours, était devenu plus tiède et plus doux, et une grande langueur s’était répandue sur tout le pays, aux chaudes après-midi de soleil, lors de mes promenades avec le toubib ou avec Ahmed le tirailleur. J’ai aussi vu les jardins d’Elakbab, beaux d’une beauté unique, d’une splendeur que je n’avais encore jamais vue jusque-là, le soir où avec le toubib j’avais d’abord pris le thé chez Sidi Lachmi et où, ensuite, nous avions poussé une pointe jusqu’à Elakbab, sachant pourtant que l’énorme cheikh roux, le colosse aux yeux bleus, était dans le Djerid.

Alors nous étions revenus par les sentiers des jardins de l’est, retombant à El-Beyada, près des dunes.

Mais là où je vis l’étrange printemps saharien en toute sa mélancolie douce, ce fut en route dans les solitudes qui séparent Eloued de Biskra.

Sur cette route, après la petite ville fanatique et sombre de Guémar, citadelle des khouans Tidjanya, pas un hameau, pas un douar, pas une tente nomade, rien que les bordjs solitaires, aux noms étranges: Bir-bou-Chahma, Sif-el-Ménédi, Stah-el-Hamraïa, El-Mguébra (le cimetière) et les «gmira» de pierre, petites pyramides à échelons, phares gris, disséminés dans l’immensité grise.

D’abord, jusqu’à Sif-el-Ménédi, la plaine onduleuse, coupée de dunes, semée d’innombrables buissons d’un vert sombre, à rameaux rouges, tordus, contournés, comme crispés en une éternelle douleur... des jujubiers épineux, des touffes de drin vert pâle et or, des «chih» argentés qui répandent leurs senteurs résineuses par les matins enchantés et roses...

A Sif-el-Ménédi, un peu en contre-bas du bordj, un luxuriant jardin, enclos de toub, comme ceux de l’Oued-Rir’.

Voûtes argentées des dattiers, enchevêtrement encore sans feuilles des figuiers, des grenadiers et des vignes couvertes de bourgeons pâles, pieds de «nana», de basilics et de menthes odorantes: la richesse des plantes... Plus bas, des poivrons, des herbes menues penchées sur le murmure doux de la séguia magnésienne. La nuit, de tous ces ruisseaux limpides, s’élève la voix multiple, douce et mélancolique d’innombrables crapauds minuscules.

C’est là qu’après de longs mois je revis, pour la première fois, de la terre et de l’herbe fine et sauvage, choses également inconnues dans le Souf.

Plus loin, la route descend dans des bas-fonds argileux, colorés, coupés de sebkha encore sèches, d’un brun obscur, et tourne quelques mamelons en forme de pitons, d’une alumine bleuâtre.

Nous entrons ensuite dans la région des grands chotts, l’une des plus étranges de la terre.

Nous suivons d’abord une piste un peu pierreuse et solide, entre les fonds perfides, cachant sous une croûte, sèche en apparence, des abîmes insondés de boue.

A droite et à gauche, on aperçoit deux mers d’un bleu presque blanc laiteux, vers l’inappréciable horizon, sous le ciel pâle avec lequel elles semblent se confondre. Et ce sont aussi, dans l’immobile cristal des eaux salées, d’innombrables archipels d’argiles et de pierres multicolores, aux saillies perpendiculaires et stratifiées.

Pas un être animé, pas un arbre, pas un buisson, rien. Nous remarquons deux petites pyramides de pierres sèches. Là, jadis, deux tribus vinrent vider, les armes à la main, une querelle ancienne. La poudre parla, il y eut des morts... Quelque pieuse main musulmane aura dressé là ces pierres, pour servir de monument aux défunts. Près de trente années ont passé sur cet épisode obscur de la vie nomade, et les pyramides minuscules sont toujours là, perpétuant la mémoire de ces morts, dont personne ne sait plus les noms.

Là commence le vrai Bou-Djeloud, dédale de canaux profonds, d’îlots, de fondrières, de boues de sel et de salpêtre... région lépreuse où toutes les chimies secrètes de la terre s’étalent au grand soleil.

Vers la gauche, à l’ouest, c’est l’horizon vaporeux, imprécis, du chott Merouan inondé, qui s’étend là-bas, vers les oasis basses de l’Oued-Rir’. Vers l’est, c’est le grand Melriri, qui s’en va rejoindre les sebkha et les chotts du Djerid tunisien.

Une grande tristesse inconnue règne sur cette région singulière, «d’où la bénédiction de Dieu s’est retirée», vestige peut-être d’une Mer Morte oubliée, où règnent maintenant le sel amer, la glaise stérile, le salpêtre et l’iode...

Tristes lacs éphémères sans poissons, sans oiseaux et sans bateaux, tristes îles sans végétation, désert absolu, plus lugubre que les plus desséchées des dunes!

Là-bas, la vie peut être engendrée par l’homme, le sol est fertile. Ici, la mort est irrémédiable et, sauf l’inondation hivernale, rien ne vient y marquer la succession des jours.

Et, cependant, ils ont leur splendeur et leur magie, les vallons de sel gemme, les lacs transparents où se jouent les mirages, où se mirent les cités chimériques, les bois de palmiers et les mosquées de rêve, où viennent s’abreuver les troupeaux innombrables qui ne sont que de blanches vapeurs surchauffées par le soleil! Pays d’illusions, de reflets, de visions et de fantômes, pays d’irréel et de mystère, souvenirs encore intacts des origines océaniques de la planète, ou plaies de lente désagrégation, lèpres, gangrènes prématurées éclatant déjà à la face de la terre... Qui sait?

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Stah-el-Hamraïa, le plus charmant des bordjs, perché sur le sommet d’une colline aride, dominant l’immensité des chotts, semble une sentinelle gardant les solitudes.

Au pied de la colline, un petit jardin sans clôture, inondé, quelques palmiers solitaires, quelques figuiers chétifs et dénudés, et des arbres à feuilles caduques qui doivent être des trembles ou une espèce malingre d’eucalyptus... Sur le sol, dans l’eau, de hautes herbes dures et sombres, telles des chevelures noyées...

Puis, la route, après avoir traversé la zone argileuse et rougeâtre, semée de cailloux aigus, s’engage dans une sorte de maquis. Là, tout revit et reverdit.

Les grands buissons sahariens au feuillage d’aiguilles sombres se sont dépouillés des poussées hivernales et semblent vêtus de velours. Les jujubiers, ratatinés, comme ramassés sur eux-mêmes, d’aspect méchant, se couvrent de folioles rondes d’un vert tendre, presque doré; les genêts s’étoilent de petits sabots candides et parfumés; des herbes se dressent gonflées de sève; les touffes de «drinn», faisceaux rigides et brillants, montent, en panache; çà et là, une asphodèle érige sa haute hampe et ses petites clochettes pâles; voici l’iris violet et les fleurs qui se cachent dans l’ombre amie des buissons...

De toute cette verdure, de toutes ces richesses écloses d’hier, étalées pour quelques jours sous le ciel qui sera de plomb bientôt, qui cessera de sourire pour des mois et des mois, un parfum s’évapore, composite et grisant.

Dans le désert en fête chante une infinité d’oiseaux. Les alouettes montent vers le jour naissant, lancent en battant des ailes leur appel tendre, puis retombent dans les buissons comme pâmées.

Et sur toute cette joie éphémère plane aussi la tristesse mystérieuse de l’espace.

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A la débandade, la caravane avance.

Les chameaux broutent. Les hallassa, hommes de corvée, grands Souafa bronzés de la tribu des Ouled-Ahmed-Achèche, chantent, comme en rêve, d’interminables complaintes tristes. Perdus dans cette fête de la terre fécondée, ils regrettent leurs dunes stériles et leur ville grise, aux mille coupoles basses. Les deux méhara géants des deïra Lakhdar et Nasser déambulent gravement, avec leur selle targui, leurs longs glands de laine, en faisant tinter à chaque pas leurs clochettes. Le petit tirailleur Rezki, «qui a fini son temps» et qui s’en retourne vers les montagnes natales du Djurdjura, chante pour lui tout seul des cantilènes gracieuses, que personne de nous ne comprend.

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Le matin, à l’aube, nous quittons le bordj de Chegga, bâti au milieu d’un marais, et dont le salpêtre et l’iode désagrègent lentement les vieilles murailles.

Ce n’est plus l’Oued-Souf immaculé, la terre âpre et splendide des sables. C’est bien l’Oued-Rir’ salé, les terres hostiles et mortelles, l’Oued-Rir’, avec sa beauté à part et ses enchantements spéciaux, tenant du sortilège.

Là-bas, à l’horizon, nous apercevons déjà depuis hier, depuis le bordj d’El-Mguébra, les dentelures géantes de l’Aurès bleuissant et, plus bas, dans la plaine, les lignes déliées et noires des oasis dernières: Biskra-Laouta, Beni-Mora, Sidi-Okba.

Ils sont désolés, stériles et gris, ces environs sans charme de Biskra, où s’indique déjà une route véritable, au lieu de l’imprévu charmant des pistes sahariennes. Ce n’est pas plus le désert que Biskra n’est aujourd’hui la reine des oasis. Biskra, reine déchue, souillée, oasis d’étalage, aménagée pour distraire les oisifs, et qui perdit son âme, l’âme profonde, l’âme mystique et pure du Sahara.

... C’est le soir, le dernier, hélas! Nous arrivons seuls, sous les ombrages poudreux du Vieux-Biskra--et c’est fini.

Finies les chevauchées longues dans le décor des sables prestigieux, finies les rêveries goûtées dans l’ombre des zaouïya saintes, finis aussi les réveils joyeux au désert! Nous tournons une dernière fois la tête de nos chevaux vers le Sud, et, en silence, nous regardons, avec des yeux d’exilés, le Sahara obscur, au-dessous duquel descend le grand disque sanglant du soleil.

Quand te reverrons-nous, pays ensorcelant, pays unique, pays du silence et de la paix, loin du siècle bruyant, pays du rêve et du mirage que les agitations d’Europe n’émeuvent point?

... Le soleil achevait de s’éteindre au loin. Un instant, avec son horizon élevé et net, avec ses ondulations d’un bleu d’abîme, le désert fut semblable à une haute mer houleuse par un crépuscule clair.--Et, depuis ce dernier soir de printemps, je n’ai plus revu le Sahara de l’Est, blond de tous les crins du soleil.

HEURES DE TUNIS

Pendant deux mois de l’été 1899, j’ai poursuivi mon rêve de vieil Orient resplendissant et morne, dans les antiques quartiers blancs de Tunis, pleins d’ombre et de silence.

J’habitais, seule, avec Khadidja, ma vieille servante mauresque, et mon chien noir, une très vaste et très ancienne maison turque, dans l’un des coins les plus retirés de Bab-Menara, presque au sommet de la colline.

C’était un labyrinthe que cette maison, mystérieusement agencée, compliquée de couloirs et de pièces situées à différents niveaux, ornées des faïences multicolores de jadis, de délicates sculptures de plâtre fouillé en dentelle et courant sous les coniques plafonds de bois peint et doré.

Là, dans la pénombre fraîche, dans le silence que seul le chant mélancolique des mueddines venait troubler, les jours s’écoulaient, délicieusement alanguis et d’une monotonie douce, sans ennui.

Pendant les heures étouffantes de la sieste, dans ma vaste chambre aux faïences vertes et roses, Khadidja, accroupie dans un coin, faisait glisser, un à un, les grains noirs de son chapelet, avec un remuement rapide de ses lèvres décolorées. Étendu à terre dans une pose léonine, son museau effilé posé sur ses pattes puissantes, Dédale suivait attentivement le vol lent des rares mouches. Et moi, étendue sur mon lit bas, je me laissais aller à la volupté de rêver, indéfiniment.

Ce fut une période de repos, comme une halte bienfaisante entre deux périodes aventureuses et presque angoissées. Aussi les impressions que me laissa ma vie de là-bas sont-elles douces, mélancoliques et un peu vagues.

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Derrière ma demeure, séparée de la rue par des maisons arabes habitées et farouchement closes, il y avait un vieux petit quartier caduc, sans issue, tout en ruines. Pans de murs, voûtes, petites cours, chambres sombres, terrasses encore debout, le tout envahi de vignes vierges, de lierres et d’un peuple pariétaire de fleurs et d’herbes dévorantes: une cité étrange, inhabitée depuis des années. Personne ne semblait s’inquiéter de ces maisons, dont les habitants devaient tous être morts ou partis sans retour...

Cependant, dans le silence mystique des nuits de lune, la plus voisine d’entre ces demeures ruinées s’animait d’une manière étrange.

De l’une de mes fenêtres à grillage ouvragé, je pouvais plonger mes regards dans la petite cour intérieure. Les murailles et deux pièces de cette maison sans étage étaient restées debout. Au milieu, une fontaine à vasque de pierre toute ébréchée, mais toujours pleine d’une eau claire venant je ne sais d’où, disparaissait presque sous la végétation exubérante qui avait poussé là.

C’étaient des buissons énormes de jasmins tout étoilés de fleurs blanches, entremêlés des ramures flexibles des vignes. Des rosiers semaient le dallage blanc de pétales pourpres. Dans la tiédeur des nuits, une odeur chaude montait de ce coin d’ombre et d’oubli.

Et tous les mois, quand la lune venait éclairer le sommeil des ruines, je pouvais assister, à demi cachée derrière un rideau léger, à un spectacle qui bientôt me devint familier, que j’attendis dans la langueur des journées, mais qui, pourtant, m’est demeuré une énigme.--Peut-être d’ailleurs tout le charme de ce souvenir réside-t-il pour moi en ce côté de mystère.--Sans que j’aie jamais su d’où il venait et par où il entrait dans la petite cour, un jeune Maure, vêtu de soieries aux délicates couleurs éteintes, drapé d’un léger burnous neigeux qui lui donnait des airs d’apparition, venait s’asseoir là, sur une pierre.

Il était parfaitement beau, avec le teint mat et blanc des citadins arabes, avec aussi leur distinction un peu nonchalante; mais son visage était empreint d’une tristesse profonde.

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Il s’asseyait là, toujours à la même place, et, le regard perdu dans l’infini bleu de la nuit, il chantait, sur des airs d’autrefois éclos sous le ciel d’Andalousie, des cantilènes suaves. Lentement, doucement, sa voix montait dans le silence, comme une plainte ou une incantation...

Il semblait surtout préférer ce chant, le plus doux et le plus triste de tous:

«Le chagrin vivace étreint mon âme, comme la nuit étreint mon cœur, et le remplit d’angoisse, comme le tombeau étreint les corps et les anéantit. A ma tristesse, il n’est pas de remède, sauf la mort sans retour... Mais si, plus tard, mon âme se réveille pour une autre vie, fût-ce celle d’Éden, ma tristesse renaîtra en elle.»

Quelle était donc cette tristesse incurable, dont l’inconnu chantait la puissance?--Le chanteur singulier ne le dit jamais.

Mais sa voix était pure et modulée, et jamais aucune autre ne m’avait livré aussi pleinement le charme secret et indéfinissable de cette musique arabe de jadis, qui enchanta, avant la mienne, bien d’autres âmes tristes.

Parfois, le jeune Maure apportait là la petite flûte murmurante des bergers et des chameliers bédouins, le roseau léger qui semble garder en ses mélodies quelque chose du murmure cristallin des ruisseaux où il germa.

Longtemps, au silence des heures tardives, où tout dort de la Tunis musulmane, dans la griserie des parfums, l’inconnu distillait ainsi des mélancolies et des soupirs. Puis il s’en allait comme il était venu, sans bruit, avec toujours ses allures de fantôme, rentrant dans l’ombre des deux petites pièces qui devaient communiquer avec les autres ruines...

Khadidja, ancienne esclave, avait vécu, quarante années durant, dans les plus illustres familles de Tunis et avait bercé sur ses genoux plusieurs générations de jeunes hommes. Un soir je l’appelai et lui montrai le musicien nocturne. La vieille superstitieuse hocha la tête:

--Je ne le connais pas... Et pourtant, ceux des grandes familles de la ville, je les connais tous.

Puis, plus bas, tremblante, elle ajouta:

--Dieu sait, d’ailleurs, si c’est bien un vivant. Peut-être n’est-ce que l’ombre d’un des habitants de jadis, et cette musique, un rêve, un sortilège?

Connaissant le caractère de cette race, pour qui toute interrogation sur sa vie privée, sur ses allées et venues est une insulte, je n’osai jamais interpeller l’inconnu, de peur de le faire fuir à jamais son refuge.

Pourtant, un soir, je l’attendis longtemps en vain. Il ne revint jamais. Mais le son de sa voix et le susurrement doux de sa flûte me reprennent encore souvent, aux heures lunaires. Et j’éprouve parfois une sorte d’angoisse indéfinissable à penser que jamais je ne saurai qui il était et pourquoi il venait là.

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Tout en haut, près de la Casbah banalisée et des casernes, il est un endroit charmant, empreint d’une tristesse particulière et très orientale. C’est Bab-el-Gorjani.

D’abord, sur un terrain un peu élevé au-dessus de la rue, dont il n’est séparé que par une vieille muraille grise, un cimetière antique, où l’on n’enterre plus et où les tombes disparaissent sous le fouillis des herbes sèches, des rosiers, dans l’ombre centenaire des figuiers et des cyprès noirs.

En Tunisie, l’accès des mosquées et des cimetières coraniques n’est licite qu’aux musulmans.

Comme les sépultures y sont très anciennes et qu’il n’y passe point de curieux, personne ne vient troubler les morts oubliés de Bab-el-Gorjani, où seuls l’appel des mueddines et celui des clairons des zouaves parviennent de tous les bruits de Tunis, qui s’étale en pente douce jusqu’au miroir immobile de son lac.

J’ai toujours aimé à errer, sous le costume égalitaire des bédouins, dans les cimetières musulmans, où tout est paisible et résigné, où rien de ce qui rend ceux d’Europe lugubres ne vient déparer la mort. Et tous les soirs, je m’en allais seule et à pied vers Bab-el-Gorjani.

A l’heure élue du magh’reb, quand le soleil va disparaître à l’horizon, les tombes grises revêtent les plus splendides couleurs, et les rayons obliques du jour finissant glissent, en traînées roses, sur ce coin d’indifférence auguste et d’oubli définitif.

Plus loin, on passe sous la porte qui donne son nom à ce quartier, et on se trouve sur une route pulvérulente, qui, vers l’ouest, descend dans l’étroite vallée du Bardo et, vers l’est, va aboutir au grand cimetière maraboutique de Sidi Bel-Hassène, d’où la vue s’étend sur le lac El Bahira.

Cette route monte au sommet de la colline basse de Tunis, abrupte et déserte sur ce versant. Je l’ai suivie bien des fois.

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Le soleil est très bas. Le Djebel Zaghouan s’irise de teintes pâles et semble se fondre dans l’incendie illimité du ciel.

Le disque énorme et sans rayons descend lentement, entouré de légères vapeurs d’un violet pourpre.

Tout en bas, dans la vaste plaine, le chott Seldjoumi s’étend, desséché par l’été, et sa surface unie, d’un ton lilacé, où seules quelques efflorescences salines jettent des taches blanches, prend, dans cet éclairage merveilleux, des aspects trompeurs de mer vivante, d’une profondeur d’abîme.

Au pied de la colline, sur les bords du chott, on a planté des eucalyptus odorants, pour combattre les miasmes des eaux stagnantes et salpêtrées. Et cette multiple rangée d’arbres, au très pâle feuillage bleuâtre, est une couronne d’argent sertissant la plaine maudite, où rien ne pousse, où rien ne vit.

Je retrouvai là certaines impressions anciennes, éprouvées dans la région des grands chotts sahariens, pays de visions.

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Les dernières lueurs du jour jettent de longues traînées sanglantes sur le chott désert, sur les eucalyptus tout à fait bleus maintenant, sur les rochers rougeâtres et sur la muraille grise. Puis, brusquement, tout s’éteint, comme si les portes de l’horizon s’étaient refermées, et tout s’abîme dans une brume bleuâtre qui remonte en rampant vers la muraille et vers la ville.

On l’a dit et redit, toute la beauté si changeante de cette terre d’Afrique réside uniquement dans les jeux prodigieux de la lumière sur des sites monotones et des horizons vides.

Ce furent sans doute ces jeux, ces levers de soleil irisés, délicieux, et ces soirs de pourpre et d’or qui inspirèrent aux conteurs et aux poètes arabes de jadis leurs histoires et leurs chants.

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Sous la porte de Bab-el-Gorjani, tous les jours, un vieillard aveugle vient s’asseoir, vêtu de loques grises. Dans la nuit éternelle de sa cécité il répète indéfiniment sa litanie de misère, implorant les rares croyants qui passent par là, au nom de Sidi Bel-Hassène-Chadli, le grand marabout tunisien.

Souvent, en face des vieux mendiants de l’Islam, aveugles et caducs, je me suis arrêtée, me demandant s’il y avait encore des âmes et des pensées derrière ces masques émaciés, derrière le miroir terne de ces yeux éteints... Étrange existence d’indifférence et de morne silence, si loin des hommes qui, pourtant, vivent et se meuvent alentour!

Là errent aussi parfois, à la tombée de la nuit, des créatures en loques, sordides et innommables, juives du Hara ou siciliennes de la «Sicilia serira» (petite Sicile), quartiers dangereux et mal famés avoisinant le port.

Ce qui les attire là, ce sont les casernes. Mendiantes et à l’occasion prostituées, elles s’avancent, à l’heure de la soupe, le long des murs, et, dans les encoignures noires, elles attendent la sortie des soldats...

Bab-el-Gorjani reste pourtant l’un des coins les plus déserts et les plus délicieusement paisibles de Tunis.

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Une nuit de tristesse plus intense, d’angoisse vague et sans cause appréciable, après avoir erré dans le silence des rues arabes où la vie finit après le Magh’reb, j’étais venue échouer dans un vieux petit quartier tout en ruines, resté debout de par la grande insouciance islamique, au milieu des rues et des marchés, à la porte du Souk-el-Hadjemine où, tous les jours, une foule s’agite et vit.

Là, dominant un monceau de ruines, il est un petit minaret carré, trapu: c’est la mosquée d’El-Morkad.

Il n’y avait personne dans les ruelles et sous les toits en planches légères des souks. Lasse d’errer ainsi sans but, je m’assis sur une pierre, pour y attendre le jour.

En Afrique, de toutes les heures, la plus délicieuse, la plus charmante est celle de l’aube matinale. Il y a dans l’air, encore frais et limpide, quelque chose d’infiniment léger qui pénètre l’âme et le corps, et qui grise les sens, heure joyeuse de jeunesse retrouvée et d’espérance renaissante.

Il pouvait être trois heures à peine, et il faisait encore nuit dans la ville. Mais là-bas, vers l’est, les terrasses des maisons commençaient à se détacher en noir sur un fond d’un vert glauque, encore à peine distinct.

Sèchement, au-dessus de ma tête, un volet de bois claqua, et un jet de lumière jaune glissa dans la nuit: le mueddine se levait.

Comme en rêve encore, il commença son appel, par l’attestation séculaire de l’omnipotence divine:--Dieu est le plus grand! «_Allahou akbar!_»

Doucement, lentement, sa voix semblait planer au-dessus de la ville endormie... Elle avait un accent de foi absolue, de sincérité, de recueillement solennel, cette voix venant d’en haut, qui semblait descendre du ciel, ferme et consolante.

De loin, d’autres voix lui répondirent, semblables. Dans un jardin voisin des oiseaux se réveillaient. Et ce fut un grand concert de voix vibrantes, harmoniques, le cantique chanté chaque jour, de par tous les pays d’Islam, au Seigneur des Univers, Souverain au Jour de la Rétribution, Maître des Orients et des Occidents, Roi du jour qui se lève...

--La prière vaut mieux que le sommeil!

La voix de rêve, raffermie peu à peu, lança cette phrase dernière, très haut, impérieusement, et, avec le même claquement sec de tout à l’heure, les quatre petites fenêtres ogivales se refermèrent. Tout rentra dans l’ombre et le silence, pour les courts instants d’avant le jour...

· · ·

· · ·

Doucement, sans hâte, le canot effilé glisse dans l’eau plus pure et plus salée du canal, entre les berges basses et rougeâtres qui le séparent du lac. Nous allons vers la haute mer, qui ferme là-bas l’horizon d’une ligne sombre.

Nous allons toujours dans le rayonnement rose du soir et dans l’eau tranquille, dans l’eau molle du lac qui dort: le canot n’oscille pas.

A droite, sur sa colline ocreuse et rouge, semée de tombes très blanches et de jardins d’un vert profond, s’élève la claire demeure maraboutique de Sidi Bel-Hassène et, plus loin, noyé de vapeurs, le vieux fort crénelé si lourd.

Le grand mont Bou-Karnine dresse ses deux pics jumeaux, d’un bleu sombre, embrumés déjà par le soir qui naît.

Au loin, les blanches maisonnettes de Rhadès se reflètent dans l’eau vivante de la vraie mer libre.

Et voici, à gauche, se profilant sur l’embrasement du ciel, la colline auguste où fut Carthage.

Je regarde, songeuse, ce cap, cet éperon qui s’avance vers le large, ce coin de terre pour lequel tant de sang fut versé.

Les monastères blancs qui essayent d’évoquer les souvenirs de la Carthage byzantine, de la Carthage bâtarde des siècles de décadence, disparaissent dans le rayonnement occidental, et la colline punique semble déserte et nue.

Et voilà que toutes les images splendides du passé surgissent de ce flamboiement rouge et raniment la colline triste, les palais des suffètes, les temples des divinités sombres, le faste et les pompes des Barbares, toute cette civilisation phénicienne égoïste et féroce, venue d’Asie pour se développer et se magnifier encore sur la terre âpre et ardente de l’Afrique...

Presque brusquement le soleil a disparu à l’horizon, j’écoute les voix solennelles des mueddines qui m’arrivent des mosquées lointaines. Et toute la Carthage de mon rêve, tissée d’idéal et de reflets, s’éteint, avec les lueurs d’apothéose du soir mourant.

BLED-EL-ATTAR

(LA CITÉ DES PARFUMS)

Il est, dans un des plus vieux quartiers de Tunis, tout près de la sainte mosquée de l’Olive--djemâa Zitouna--où tout respire l’antiquité sereine et l’inébranlable foi, une petite cité d’ombre et de volupté où s’étoffent, en une trame de sensations, les couleurs les plus délicieuses et les parfums les plus suaves: c’est le Souk-el-Attarine.

Sous les hautes voûtes à colonnades torses, rouges et vertes, des voies ombreuses se croisent, pleines de mystère et d’évocation.

A droite et à gauche s’ouvrent, comme de petites armoires, les échoppes des parfumeurs où sont assis des Maures au visage de cire, aux regards adoucis par le clair obscur, aux sens alanguis par les senteurs.

Parmi les jeunes marchands il en était un, pensif et plein de distinction naturelle, Si Chedli ben Essahéli, fils d’un pieux et docte jurisconsulte de la djemâa Zitouna.

Si Chedli aimait à se vêtir avec l’élégance discrète de certains Tunisiens qui savent, de tradition lointaine, porter des soieries aux couleurs éteintes, d’une délicatesse de nuances empruntée au passé.

Accoudé avec nonchalance sur un précieux coffret de nacre, Si Chedli lisait ordinairement de vieux livres arabes, romans ou poésie. Devant lui, sur une tablette, on voyait dès l’entrée une tasse de café à l’eau de rose, une pipe de «chira» et, dans un vase translucide en fine porcelaine bleue de Stamboul, une grande fleur candide de magnolia, qui, tout de suite, vous enveloppait le cœur entre ses quatre feuilles épaisses de chair odorante.

--A quoi penses-tu, Si Chedli? lui disaient souvent ses amis du Souk, parmi lesquels il tendait à s’isoler, sans pourtant les dédaigner.

--Je pense que toute joie humaine est fumée et que rien ne saurait me distraire assez...

· · ·

· · ·

Un jour, une voiture s’arrêta à l’entrée du Souk, et des femmes voilées en descendirent. Elles entrèrent dans l’ombre des voûtes marchandes d’un pas balancé, et, s’avançant au hasard, elles arrivèrent à la boutique de Si Chedli, qui retint leur attention parce qu’elle était semblable à un grand coffre de bois ouvragé.

Le jeune homme remarqua à leur entrée qu’elles étaient étrangères, car elles portaient, sous la «ferrochia», le bonnet pointu des Constantinoises impertinemment posé de côté.

La plus jeune s’assit sur la banquette et commença à parler avec un pépiement gazouillant d’oiseau.

Après avoir, de ses doigts longs et menus, teints au henné, joué avec les flacons à facettes, les boîtes d’ivoire et les pastilles aromatiques, après avoir discuté les prix, elle se leva, rassembla en un petit tas les choses qu’elle avait choisies et dit, indifférente:

--Tu m’enverras cela à la maison de Lella Haneni, dans le quartier d’Halfaouïne... Non, ne m’envoie pas le porteur, car ce sont des essences précieuses... et tu les porteras toi-même.

Le regard insistant de la Mauresque aux grands yeux noirs se posa, au départ, sur les yeux de Chedli. Il en ressentit un délicieux malaise et, sans pouvoir détourner à temps la tête, il répondit par un sourire qui l’angoissait un peu:

--Quand?

--Ce soir, après le mogh’reb.

Cependant Si Chedli, l’heure venue de la prière, ne manqua pas d’entrer à la mosquée suivant son habitude. Il en sortit, mécontent de lui-même: il avait prié en hâte, l’âme troublée par d’autres préoccupations.

· · ·

· · ·

Le reflet rouge de l’occident éclairait encore le haut de la ville, du côté de Bab-el-Gorjani, un grand calme alangui enveloppait Tunis dans une dernière vapeur de couleur.

Plus vif qu’à l’ordinaire dans la foule lente et traînante qui s’attardait aux échoppes, Si Chedli descendit à Halfaouïne.

Il entra dans une impasse voûtée et s’arrêta devant une petite porte invraisemblablement basse. Le lourd marteau de fer résonna étrangement dans la vieille maison caduque, envahie déjà par les herbes folles.

--_Achkoun?_ (Qui est là?) cria une voix chevrotante de vieille.

--_Hall!_ (Ouvre!)

Jamais l’Arabe, même devant sa propre maison, ne proférera son nom dans la rue.

La porte s’entr’ouvrit, et une vieille, vêtue de la «fouta» bleue des Tunisiennes pauvres, parut.

--Tu viens du Souk-el-Attarine?

--Oui.

Elle le conduisit dans une grande cour plantée de trois orangers. Sur la galerie du premier étage, l’arcade d’une porte se voilait d’une soie éclatante comme la fleur de la grenade.

--C’est là, monte!

Par l’ombre fraîche d’un escalier pavé de faïence bleue, Si Chedli monta, la poitrine gonflée par le souffle du désir, et souleva le rideau souple, tordu sur sa main comme une belle flamme. Là, sur un épais tapis du Djerid, parmi des coussins brodés d’un or éteint, une femme s’alanguissait, vêtue d’une chemise de gaze blanche à larges manches lamées, d’un caftan de velours vert et or et de plusieurs gandoura de soie. Elle portait encore, dans sa pose couchée, la chéchïya pointue, ornée d’un foulard à franges et jugulée de deux chaînettes d’or qui venaient se rejoindre sous son menton, en dessinant son visage mat et en l’éclairant.

--Sois le bienvenu... Assieds-toi.

Elle était belle, d’une de ces beautés imprécises qui ont quelque chose de personnel et de rayonnant, une chaleur secrète, à peine trahie.

Il s’assit à côté d’elle, et une vieille Mauresque apporta le café obligé, sur un petit plateau de cuivre ciselé.

--Sont-elles aussi belles que Mannoubia, les femmes de ta Tunis? demanda la vieille avec le rire de sa bouche édentée.

--Mannoubia?... c’est la rose cachée dans le feuillage.

--Toi aussi, tu es très beau.

Mannoubia jouait distraitement avec un éventail, en faisant sonner à peine ses bracelets à chaque mouvement, et les anneaux précieux de ses chevilles marquaient aussi d’un tintement léger l’étirement de son corps félin sur les laines douces. Elle n’avait pas la hardiesse des courtisanes de Tunis. Si Chedli, malgré lui, ne trouvait pas devant elle le ton qu’il eût pris avec une autre; il y avait entre eux presque de la crainte: celle de se joindre et de lutter plus que pour le plaisir.

--Écoute, dit-elle, j’allais acheter des parfums, pour me distraire... mais, quand je t’ai vu, mon cœur t’a souhaité comme l’essence la plus précieuse... Pourquoi ne me dis-tu rien? pourquoi veux-tu que j’aie honte de toi?

--Mais qui es-tu, et d’où es-tu venue pour troubler mon repos triste?

--Bône était notre ville, mais j’ai grandi à Constantine, chez celle-ci qui est ma tante, sœur de ma mère. Je suis venue parce que je m’ennuyais.

Chedli s’appuya d’un contact encore discret sur les genoux de Mannoubia, et, lui prêtant toute l’attirance de ses yeux, il murmura:

--Non, tu es venue comme la colombe vers le ramier...

Les chaînettes d’or tremblèrent sur les joues de la Mauresque.

La vieille avait disparu, et ils restaient là, dans le silence et l’ivresse de la nuit qui tombait, prolongeant indéfiniment l’agonie délicieuse de leur désir.

Maintenant, la tête lasse de la jeune femme et son beau cou tendu et toute la richesse de sa gorge émue cherchaient une force contre la poitrine oppressée de Chedli. Et il l’étreignit, peu à peu, jusqu’au rythme final du baiser promis dans les jardins éternels...

· · ·

· · ·

Depuis ce jour, Si Chedli déserta souvent sa boutique et oublia d’ouvrir ses vieux livres. Il vivait en plein rêve.

Si Chedli avait vingt-cinq ans, et il avait usé de toutes les choses plaisantes, jusqu’à la satiété. Jamais il n’avait soupçonné que l’amour pût avoir assez de force pour changer tous les aspects de l’Univers.

La nature lui donnait une fête quand il prenait le chemin de Halfaouïne, à la nuit tombante. Le matin, pénétré d’une lassitude délicieuse, il lui semblait, en allant au bain, qu’un voile léger se déchirait et secouait sur la terre des pétales de jasmin... Même avant la prière, il respirait dans l’air l’odeur de son amour.

Chedli n’avait dit son secret à personne, pour en être mieux suffoqué--et, de le voir si pâle, quelques-uns pensaient qu’il devenait phtisique.

Mais le vieux et rigide Si Mustapha Essahéli s’était aperçu du changement prodigieux qui s’opérait en son fils et l’avait fait espionner adroitement. Bientôt le secret de la retraite de Mannoubia fut connu du vieillard...

Un soir, quand Si Chedli vint frapper à la porte, la vieille Tunisienne lui dit, tout éplorée:

--Ils l’ont prise, ta colombe!

--Que dis-tu?

--Oui, Sidi; aujourd’hui des hommes du Bey sont venus... ils l’ont prise, elle et la vieille Téboura, malgré ses appels vers toi et ses plaintes... ils l’ont conduite à la gare pour la faire partir en Algérie.

Chedli demeurait fixe et grave; il ne demandait rien, il doutait encore et ne comprenait pas.

Il entra dans la cour blanche et déserte, il monta l’escalier de faïence bleue, déchira le rideau et vit la chambre vide. Alors ses yeux se creusèrent affreusement.

--La retrouver, oui, je le jure sur le Dieu unique et sur son Prophète! je le jure sur le bienheureux cheikh Sidi Mustapha-ben-Azzouz, mon maître en ce monde et dans l’autre... je la retrouverai.

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· · ·

Longtemps, patiemment, il chercha une trace, un indice. Enfin, par des amis, il apprit que Mannoubia était retournée à Bône, où elle vivait, disait-on, de la vie des courtisanes.

Le cœur de Chedli bondit à cette nouvelle plus encore d’espérance que de colère. Il irait vers son amie, il la prendrait, il effacerait les baisers payés avec ses larmes sincères. De toute cette douleur et de toute cette honte, ils feraient encore de l’amour. Mais, son père vivant, Si Chedli ne possédait rien à lui. Il implora vainement l’autorisation de partir.

Alors, abandonnant sa boutique, il hanta les cimetières et les ruines de la banlieue.

Un jour, il ne revint plus. En vain son père le chercha partout; Si Chedli était parti, poussé par la force de son cœur.

... Et le vieillard commença à pleurer.

· · ·

· · ·

Longtemps, dans les vieilles ruelles, dans les cafés maures de la blanche Annèba, Si Chedli chercha à savoir ce qu’était devenue Mannoubia. Il chercha parmi ceux qui ne parlent pas des femmes, et il fit sa compagnie de ceux-là aussi qui vivent dans la maison des prostituées.

· · ·

Une année bientôt s’était écoulée depuis la disparition de la Mauresque. Égaré par des renseignements contradictoires, Si Chedli était venu s’échouer à Alger.

Un soir, dans un café de Bab-el-Oued, grouillant de races et qui sentait l’anis, Chedli rencontra un de ses anciens amis de Tunis, devenu sergent aux tirailleurs. Ils échangèrent des souvenirs.

--Mannoubia bent El Kharrouby?... Je l’ai connue.

--Qu’est-elle devenue?

--Dieu lui accorde la paix!

Chedli resta accablé, anéanti. En cet instant, il avait senti se refermer sur lui la porte d’un cachot qu’il ne devait plus quitter.

Ainsi, abandonnant patrie, famille, richesse, il était devenu un vagabond, il avait cherché son amie pendant une année, toujours déçu et toujours espérant... Et il venait là pour apprendre qu’elle était morte!

--Mais quand est-elle morte? Où est-elle morte?

--A Bône, où elle revenait, il y a environ un mois, après avoir passé quelque temps à Alger. Elle avait eu des chagrins profonds, elle riait de tout, elle buvait... Et enfin elle est morte de la poitrine.

--Aly, ne connais-tu pas sa tombe là-bas?

--Non. Mais l’autre nièce de Téboura, Haounia te la montrera. Téboura aussi est morte.

· · ·

· · ·

Derrière les dentelures bleues du grand Idou morose, le noble soleil descend en embrasant les hauteurs environnantes et la colline sacrée, plantée de hauts cyprès noirs et de grands figuiers aux branches tordues.

Là, sous des pierres sculptées multicolores et gracieuses, les croyants de l’Islam viennent dormir le sommeil inexprimable du tombeau.

Rien de lugubre et rien de triste dans ce cimetière plein de fleurs, de vignes et d’arbustes, où les tombes de faïence et de marbre blanc ne sont plus, parmi la terre vivante, que des taches de pureté. Tout y respire le grand calme auguste, la résignation, l’inébranlable assurance consolatrice.

Devant ce jardin de la paix définitive, en bordure de rêve, s’étend le golfe immense, immobile, d’un rose opalin strié d’azur et d’or, beau de tout le grand ciel inondé de clartés.

Sous les ailes de leurs voiles latines, les balancelles maltaises en fuite semblent suspendues dans l’éther entre deux miroirs d’infini.

Là, sur la colline sainte, à l’ombre d’un jeune figuier, il est une tombe de faïence bleue et blanche, la longueur couchée d’un corps de femme entre deux dalles dressées. On y peut lire, en caractères arabes, cette simple épitaphe:

MANNOUBIA BENT AHMED LA CONSTANTINOISE A DIEU RETOURNENT LES CHOSES