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Chapitre 2

Il semblait figé dans une altitude apathique et sphinxiale, mais les pattes de devant agitées de frissons à fleur de poil, la pointe des oreilles frémissant aux rumeurs plus accentuées qui montaient dans la nuit, les éclairs fugaces des yeux dilatant une pupille oblongue sous le rideau mi-baissé des paupières indiquaient que tout en lui veillait intensément.

La profonde méditation du vieux routier dura toute la nuit. Rien d’ailleurs ne le forçait à sortir. Son estomac, habitué à des jeûnes fréquents et prolongés, suffisamment lesté du matin par la pâture dont la chair de lièvre avait fait les frais, l’incitait au contraire à ne pas quitter le refuge d’élection qui l’avait si souvent abrité aux heures périlleuses de sa vie.

Encore que la nuit fût plutôt sa complice, il était trop méfiant pour oser profiter de l’insidieuse protection de son silence et de sa ténèbre. Il attendait l’aube prochaine dans le pressentiment qu’elle apporterait le fait nouveau qui, confirmant ses soupçons ou raffermissant ses espérances, le ferait décider de la conduite à tenir.

Les heures succédèrent aux heures. La lumière de la lune devint plus éclatante et détacha sur le ciel qui semblait noir le profil plus noir des branches au bout desquelles les renflements des bourgeons, à l’extrémité invisible des rameaux, formaient sur la forêt comme un brouillard léger.

De longues files de ramées, alignées parallèlement, et coupées par les bûcherons après la montée de la sève, prolongeaient en d’infinies perspectives des pousses mourantes.

Les merles, qui, au crépuscule, rivalisaient d’entrain et lançaient aux quatre vents les harmonies de leurs solfèges, s’étaient tus depuis longtemps. Seul, le tambour du vent roulait sans hâte et sans cesse à travers les branches, relevé çà et là par quelques miaulements de chouettes ou ululements de hiboux, tandis que de la terre nubile montait une odeur indéfinie, subtile et pénétrante, qui semblait contenir en germe celle de tous les parfums sylvestres.

Comme l’aube poignait, l’homme parut précédé de Miraut. Goupil entendit à l’orée du terrier le reniflement du chien qui l’éventait et l’énergique juron du braconnier supputant de la patience et de l’endurance bien connues des renards la dépréciation de la fourrure argentée qu’il comptait bien lever sur la chair de sa victime enfin capturée.

Cependant Goupil, passant sa langue rouge sur son museau chafouin de vieux matois, se félicitait à sa façon d’avoir échappé au danger immédiat et allait chercher les moyens de se soustraire à son ennemi.

Deux seulement se présentaient : il fallait ou fuir, ou, bravant la faim, lasser la patience du geôlier qui croirait peut-être à une fuite véritable et lèverait le piège. Cette seconde tactique n’était qu’un pis-aller et ce fut à la première que Renard d’abord donna la préférence.

Le piège lui défendant l’entrée du trou, Goupil, de la patte et du museau, sonda méticuleusement les parois de sa prison. L’inspection en fut brève : du roc en arrière, du roc en haut, à droite et à gauche du roc : impossible de rien tenter ; sous lui, dans un terreau noirâtre, les griffes de ses pattes s’imprimaient en demi-cercle ; peut-être le salut était-il là ? Et aussitôt, avec le courage et la ténacité d’un désespéré, il se mit à fouir cette terre molle.

Au bout de la journée il avait creusé un trou d’un bon pied de profondeur et de la grosseur de son corps quand les griffes de ses pattes fatiguées crissèrent sur quelque chose de dur… la pierre était là. Goupil creusa plus loin… de la pierre encore ; il gratta toujours, il gratta toute la nuit, espérant dans le rocher la faille libératrice…

Lentement selon une courbe inflexible et cruelle, le plancher de roc remontait insensiblement pour venir affleurer à l’entrée du terrier ; mais Renard enfiévré ne s’en aperçut pas : il grattait, il grattait avec frénésie…

Il gratta trois jours et trois nuits, mordant la terre avec rage, bavant une salive noirâtre ; il s’usa les griffes, il se broya les dents, il se meurtrit le museau, il bouleversa toute la terre de la caverne. Impitoyablement le rocher tendait son impénétrable derme, et le misérable prisonnier, affamé, enfiévré parmi le chaos lamentable de la terre remuée, après avoir lutté jusqu’à l’épuisement complet de ses forces tomba et dormit douze longues heures du sommeil de plomb qui suit les grandes défaites.

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