Chapitre 3
Sous les tiraillements violents de son estomac depuis longtemps délesté, Goupil s’éveilla parmi le désarroi morne du terrier ? Une aube candide riait derrière sa faille de roc ; les bourgeons s’épanouissaient ; des gammes de verdure propageaient la joie de vivre sous le soleil et les concerts des rouges-gorges et des merles emplissaient l’espace d’une symphonie de liberté qui devait énerver horriblement les oreilles du captif. Le sentiment de la réalité rentra dans son cerveau comme un coup de dent dans le ventre d’un lièvre, et, résigné, il s’affermit sur les jarrets dans la position la plus commode pour rêver, pour jeûner et pour attendre. Et là, devant lui, hantise affolante, ironique défi à sa patience, le piège se dressait.
C’était un rudimentaire trébuchet inventé par Lisée : deux montants comme les bois d’un échafaud supportaient un plateau de chêne, qui semblait les prolonger. Mais, grâce à un ingénieux mécanisme, quand un intrus s’engageait dans ce passage fatal, le plateau de chêne affilé sur les côtés, traîtreusement glissait comme un couperet par une rainure ménagée dans les montants et lui brisait les reins.
Alors, excité par la faim, le cerveau de Goupil revécut le voluptueux souvenir des lippées franches, évoqua les images d’orgies de chair et de sang, pour retomber plus modeste aux nourritures frugales des jours d’hiver, aux taupes crevées dévorées au bord des chemins, aux baies rouges glanées aux buissons dépouillés, aux pommes sauvages découvertes sous la pourriture humide des frondaisons déchues.
Que de lièvres pincés aux croisades des tranchées, aux carrefours des chemins de terre, de levrauts occis dans les champs de trèfle ou de luzerne, et les perdrix surprises dans leurs nids, et les œufs goulument gobés, et les poules hardiment volées derrière les métairies sous la menace des molosses et des coups de fusil des fermiers !
Les heures se traînaient horriblement identiques, augmentant de nouveaux tiraillements la somme de ses souffrances.
Stoïquement immobile, l’estomac appuyé sur le sol comme s’il voulait le comprimer, Goupil, pour oublier, se remémorait les dangers anciens auxquels il avait échappé : les fuites sous les volées de plomb, les crochets pour dépister les chiens, les boulettes de poison tentant sa faim. Mais il revoyait surtout se lever, avec une précision plus terrible, du fond des jours mauvais, certaine nuit d’hiver dont tous les détails s’étaient gravés en lui ; il la revivait entière défilant sur l’écran lumineux de sa mémoire fidèle.
« La terre est toute blanche, les arbres tout blancs, et dans le ciel clair les étoiles qui scintillent durement versent une clarté douteuse, froide et comme méchante. Les lièvres n’ont pas quitté leur gîte, les perdrix se sont rapprochées des villages, les taupes dorment au recoin le plus solitaire de leurs galeries souterraines ; plus de prunelles gelées aux épines des combes, plus de pommes sauvages sous les pommiers des bois. Plus rien, rien que celte blancheur scintillante et molle en paillettes cristallines que la gelée rend plus subtile et qui s’insinue jusqu’à la peau malgré l’épaisseur de la toison.
Le village au loin dort sous l’égide de son clocher casqué de tôle. Il s’y dirige et en fait prudemment le tour, puis, raccourcissant ses cercles, captivé par l’espoir d’un butin, s’en approche peu à peu.
Pas de bruits si ce n’est, de quart d’heure en quart d’heure, la note grêle, négligemment abandonnée au silence par l’horloge du clocher ou le bruit métallique des chaînes agitées par les bœufs réveillés dans leur sommeil.
Une forte odeur de chair parvient jusqu’à son nez : quelque bête crevée sans doute abandonnée là, et dont la putréfaction commençante chatouille délicieusement son odorat d’affamé.
Prudemment il va, rasant les murs de clôture, profitant de l’ombre des arbres, jusqu’à quelques sauts de l’endroit où il la devine gisant, masse brune sur la vierge blancheur de la neige.
La maison d’en face dort profondément ; la baie tranquille d’une grande fenêtre semble attester de sa solitude ou de son sommeil.
Mais Goupil est soupçonneux. Mû par sa logique instinctive, il s’élance bravement à toute vitesse dans l’espace découvert, et passe sans s’y arrêter devant la charogne, les yeux fixés sur la fenêtre suspecte. Un autre que lui n’aurait rien remarqué ; mais le regard perçant du vieux sauvage a vu briller au coin supérieur d’une vitre un infime reflet rougeâtre, et c’en est assez, il a compris.
L’homme là derrière peut armer son fusil et se préparer à tirer : les plombs ne seront pas pour lui. Car Goupil est sûr que derrière cette croisée silencieuse un homme veille, un de ses ennemis, un assassin de sa race ; il a éteint la lampe pour faire croire au sommeil, mais les soupiraux de son poêle, qu’il a négligé de fermer, viennent de déceler sa présence, et Goupil, qui a déjà entendu des coups de feu dans la nuit, sait maintenant pourquoi il veille. Qui sait combien d’autres, moins méfiants, ont payé de leur vie l’imprudence de s’exposer à si belle portée au coup de feu de l’assassin ! Et Goupil a reconstitué les drames : l’homme tranquillement assis dans sa maison mystérieuse, spéculant sur la misère des bêtes, offrant à leur faim de quoi s’apaiser, et, le moment venu, protégé par l’ombre complice, fusillant ses victimes par le carreau entrouvert.
C’est là qu’ont péri ses frères des bois, qui, moins résistants que lui, se sont aventurés vers le village et qu’il n’a jamais revus.
Et Renard reprend, à petits pas, toujours dissimulé, le chemin de son bois, quand, à la crête d’un mur, une silhouette féline s’est précisée dans la lumière. Ses grands yeux sombres ont choqué dans la nuit les prunelles phosphorescentes du domestique, et, d’un bond formidable, il s’élance sur ses traces.
Le chat sait bien que la menace de ses griffes, suffisante pour réfréner l’audace des chiens, n’arrêtera pas l’élan du vieux sauvage et que la fuite ne le protégera pas non plus de l’atteinte de Goupil. Mais un pommier est proche. Il y atteint, il y grimpe déjà quand un coup de dent sec l’arrête et le livre à son ennemi qui l’achève. Et la nuit silencieuse retentit d’un sinistre et long miaulement, un miaulement de mort qui fait longtemps aboyer au seuil de leur niche ou au fond des étables tous les chiens du village et des fermes voisines. »
Et d’autres souvenirs encore chantèrent ou frémirent en lui pendant que les heures enchaînaient leurs maillons monotones et que les jours s’éternisaient.
Puis les idées de Goupil s’imprécisèrent, se brouillèrent : les souvenirs des repues se mêlèrent pour d’effrayants cauchemars aux images de terreur : des rondes fantastiques de lièvres tournaient autour de lui, tirant des coups de fusil qui labouraient sa peau, lui enlevant de longues traînées de poil sans parvenir à l’achever. Une fièvre intense le prenait ; son museau noir si froid s’échauffait, ses yeux devenaient rouges, ses flancs battaient, sa longue et fine langue pendait hors de sa gueule comme un torchon humide et chiffonné, laissant perler de temps à autre, au bout d’une gouttière centrale, une goutte de sueur qu’il ramenait d’un mouvement sec dans sa gueule en feu pour la rafraîchir.
Le temps fuyait. Il avait flairé son piège et cherché pour l’éviter à comprendre le danger, mais son cerveau de sauvage ne comprenait rien aux mécaniques des hommes, et à cet inconnu plein d’un mystère angoissant, il avait préféré la faim dans la sécurité du refuge.
Un matin il eut une joie et crut à sa délivrance. L’homme vint. Il resta là quelques instants, remua quelque chose et repartit ; mais le juron terrible dont il souligna son départ ne laissa qu’une très vague espérance au cœur de Renard. Lisée n’avait fait qu’essayer le piège, et, maintenant, tous les jours, à l’aube, il revenait sentant proche le dénouement.
Pendant ce temps, la fièvre tenaillait Goupil de plus en plus. Tantôt il restait allongé de longues minutes, haletant désespérément, tantôt il se relevait et tournait en rond autour de sa prison pour y chercher une issue qu’il espérait toujours sans jamais trouver.
Une lune échancrée, une lune de dernier quartier gravissait l’horizon, une lune rouge. N’était-ce pas un quartier de viande saignante qu’une puissance cruelle promenait dans le ciel sur un plateau de nuages ! Fixe, Renard tendait vers elle un cou amaigri, un museau hâve, des yeux immenses. Comme au premier soir de sa captivité, le cor du vent, d’un souffle puissant, retentissait dans les corridors de verdure, et Renard croyait entendre le flux et le reflux des abois d’une meute immense qui se rapprochait peu à peu ; ou bien le bourdonnement de son cerveau lui semblait un bruit de source, et pour y désaltérer sa soif dévorante, il tournait sans fin sur lui-même, cherchant de tous côtés l’eau, l’eau limpide qu’il laperait longuement.
L’aube du onzième jour épanchait une clarté laiteuse au haut des futaies voisines. Il fallait en finir. Brusquement, Goupil fut décidé et, sans regarder autour de lui, affermissant dans une énergie sombre ses pauvres pattes amaigries, il prit un élan désespéré et s’élança dans l’inconnu !…
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