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Chapitre 9

Cette journée du vingt-quatre décembre avait été comme un long crépuscule. Le soleil ne s’était pas montré ; à peine si vers midi de longues lames livides au-dessus de l’horizon avaient dénoncé son passage derrière les nues couleur d’encre, tendant leur dais sinistre sur la campagne muette et morne.

Quelques croassements lugubres de corbeaux en détresse, quelques jacassements de pie en quête des dernières baies rouges des sorbiers avaient par intervalles comme barbouillé ce silence et ç’avait été tout.

Le village engourdi, sur lequel semblaient peser comme un couvercle de tristesse les fumées immobiles, haleines fiévreuses des chaumières, avait seulement donné d’autres signes de vie à l’aube et au crépuscule, lorsque les portes des étables vomirent aux heures coutumières les bêtes ivres d’énergies croupissantes, meuglant et ruant vers l’abreuvoir.

Et pourtant dans ce village tout veillait, tout vivait : c’était veille de fête. Dans les vieilles cuisines romanes où le pilier rustique et les pleins cintres enfumés soutenaient deux pans de l’immense « tuyé » où l’on séchait les bandes de lard et les jambons à la fumée aromatique des branchages de genévrier, il y avait un remue-ménage inaccoutumé.

Pour le réveillon du soir et la fête du lendemain, les ménagères avaient pétri et cuit une double fournée de pain et de gâteaux dont le parfum chaud embaumait encore toute la maison. Oubliant les jeux et les querelles, les enfants, avec des exclamations joyeuses, avaient suivi tous les préparatifs et dénombré bruyamment ces bonnes choses attendant impatiemment l’instant désiré d’en jouir : les pruneaux séchés au four sur des claies après la cuisson du pain, des meringues saupoudrées de bonbonnets multicolores et des pommes remontées de la cave répandant une subtile odeur d’éther.

Le souper avait été copieux, plein d’animation, et selon la coutume aux heures de matines, les falots jaunes dansant dans la nuit avaient mené vers l’église et ramené vers le logis, dans la chambre du poêle bien chaude, pour le réveillon désiré, la joyeuse maisonnée tout entière.

On avait mangé, on avait bu, on avait chanté, on avait ri et la grand-mère, comme de coutume, avait commencé de sa voix chevrotante, un peu mystérieuse et lointaine, le conte traditionnel :

« C’était il y a des temps, des temps, par un minuit passé, un soir de matines, quand la terre que nous labourons maintenant était encore toute aux seigneurs et que les grands-pères de nos grands-pères leur obéissaient.

L’heure de l’office allait venir, quand, dans le château dont vous connaissez les ruines, un homme que nul n’avait jamais vu s’en vint trouver le comte. Des sangliers, lui dit-il, étaient remis au fond de la combe aux loups et par le beau clair de lune qu’il faisait on pouvait aisément leur donner la chasse. Aussitôt, chasseur enragé, oublieux de ses devoirs, le comte fit seller des chevaux pour lui et ses valets et amener les chiens. Mais sa pieuse dame, tant pleura et le supplia qu’il consentit enfin, quand la cloche sonna pour le divin office, à prendre à l’église sa place sur le fauteuil rouge, sous le baldaquin doré qui leur était réservé.

Les chants avaient commencé déjà, mais un pli de regret barrait le front du seigneur, quand le mystérieux inconnu entrant dans l’église sans se signer, vint de nouveau trouver le comte et lui parla bas à l’oreille.

Le malheureux ne résista plus et, malgré les regards suppliants de sa dame, il partit suivi de ses valets. Bientôt on perçut au loin les abois de la meute et pendant toute la durée de la messe on entendit comme un blasphème la chasse hurlante qui tournait dans la campagne. Et tous avaient des larmes dans les yeux et priaient avec ferveur. Cela dura toute la nuit, puis soudain la chasse se tut. Mais le seigneur ne reparut point au château ; il disparut avec sa meute infernale et ses valets serviles et il expie durement en enfer ce sacrilège pour lequel Dieu l’a condamné tous les cent ans à revenir la nuit de Noël chasser avec ses chiens à travers la nuit. La malheureuse comtesse mourut dans un couvent ; quant à l’inconnu qui avait entraîné son époux, personne ne le revit jamais non plus et chacun pensa bien que c’était le diable.

Notre mère n’a pas entendu la chasse, mais sa grand-mère l’entendit : comme ce soir, par un sombre minuit, c’était… »

Au même instant, un hurlement lugubre, un hurlement de mort, tragiquement long, passa comme une traînée d’horreur sur le village, et à ce signal magique, tous les chiens aussitôt, tous ceux du village et des fermes, répondirent par un hurlement lugubre et prolongé. Le bruit enflait comme une menace et mourait comme un sanglot. Fini, il recommençait ou plutôt il ne finissait pas, il baissait en modulations angoissantes et se prolongeait terrible selon le rythme de sa monotonie désespérée.

— Prions, mes enfants, fit l’aïeule, prions pour l’âme du comte.

Chacun veilla dans le village. Les hommes avaient décroché du clou où il était suspendu le vieux fusil dont ils vérifiaient soigneusement les amorces et sur leurs faciès interloqués où déjà le scepticisme du siècle avait peut-être posé son sceau, le signe des vieilles terreurs superstitieuses remontait comme une écume.

Les femmes et les enfants sans rien dire entouraient le foyer, cherchant dans la clarté et la chaleur une protection contre le danger inconnu dont ils se croyaient menacés. Mais plus que personne dans le village, Lisée, cette nuit-là, connut les affres de la peur.

C’était devant la porte du vieux braconnier, qui ne craignait ni dieu ni diable, qu’avait commencé le premier hurlement. C’était de là devant que le maître sinistre de ce grand drame mystérieux commandait à la meute invisible. Et il avait poussé contre la porte un énorme dressoir de chêne derrière lequel, Miraut la queue entre les jambes, le poil hérissé, hurlait désespérément. Toute la nuit, le fusil chargé de chevrotines à la main, prêt à faire feu, Lisée veilla. Une heure avant l’aube la chasse lugubre se tut.

Rassuré par le jour et par le silence, le braconnier retira lentement et sans bruit le lourd bahut qui barricadait son entrée et prudemment entrouvrit la porte.

Les yeux hagards, les pattes raidies par la mort et gelées par le froid, la peau à demi pelée, dans l’attitude d’un chat qui se ramasse pour bondir, Goupil efflanqué, squelettique, était là devant lui, mort avec le grelot fatal au cou.

Miraut le vint flairer avec crainte et s’en écarta avec un froncement de mufle.

Le cerveau bourdonnant, les jambes molles, Lisée rentra chez lui, prit une pioche et un sac dans lequel il glissa le corps raidi de sa malheureuse victime et, suivi de son chien, partit vers la forêt.

Il y creusa sous la neige un trou profond dans lequel il ensevelit le corps de Renard, qu’il reboucha soigneusement.

Et il s’en retourna le dos ployé, les yeux vagues et pleins de terreurs vers sa maison, tandis que Miraut, qui n’avait pas les sujets de grave préoccupation de son maître, levait avant de le rejoindre une patte irrévérencieuse et philosophique contre le tertre gris de neige et de terre sous lequel Goupil dormait son dernier sommeil.

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